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Файл:Французский язык говорим, пишем, мыслим = Le Français parler, écrire, réfléchir. Учебное пособие
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UNITÉ 5. ARTS ET CULTURES
Le développement rapide de cette cuisine est loin d’être anodin:
il coïncide avec la montée en puissance du royaume de France. Que
ce soit sur la scène politique, avec LouisXIV et Colbert, sur le terrain
artistique, avec Poussin, Molière et Corneille, ou philosophique, avec
Descartes et Pascal, la France est clairement la première puissance
mondiale du Grand Siècle. «Cette haute cuisine s’inscrit alors parfaitement dans le modèle culturel français qui souhaite s’imposer en
Europe, notamment face à l’Espagne», ajoute Florent Quellier. Ainsi,
cette cuisine permet de montrer aux yeux du monde toute la richesse
et la diversité des territoires français et de valoriser, en même temps
que les plaisirs de bouche, une agriculture, des produits ainsi que les
célèbres jardins à la française.
Louis XIV à table. Au même titre que l’architecture, la musique ou la littérature, le Roi-Soleil a élevé la table au rang d’un art. Si Louis XIV a la réputation d’avoir toujours su faire bonne chère, sa goinfrerie était aussi affaire
de politique et de prestige. Pour l’ogre bourbon, la table était un instrument
de domination symbolique chargé de soumettre sa noblesse et de faire
rayonner le génie français
(Image: http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9a/Versailles_
Grille_royale.jpg )
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Louis XIV à table
D’après Simon Devos
Du 7 au 13 mai de l’an de grâce 1664, le jeune Louis, 26 ans à peine,
voulut donner à la reine et à sa Cour le plaisir de fêtes extravagantes
dans les jardins de Versailles. Défi lés équestres, représentations théâ-
trales, courses de chevaux, feux d’artifi ces… Au soir du premier jour,
alors que les 600 invités sont encore tout ébaubis par ce tourbillon de
splendeurs, de grandes tables agencées en demi-cercle se couvrent
comme par magie de plats et d’argenterie à la lueur desfl ambeaux. La
collation, servie par 48 valets, «passe tout ce qu’on pourrait écrire, tant
par l’abondance que par la délicatesse de toutes choses qui y furent
servies», s’enfl amme le chroniqueur dont Le Récit des plaisirs de l’Ile en-
chantée circule bientôt dans toutes les cours d’Europe. Car le monarque
a déjà compris que la table, à l’instar de l’architecture, de la littérature
ou de la musique, était non seulement un art, mais aussi un outil de
propagande capable d’asseoir son pouvoir et de contribuer au rayonnement de la France.
Tout au long de son règne, la gastronomie royale est envisagée
comme un instrument de domination symbolique, notamment pour
domestiquer une noblesse frondeuse. Mais c’est à Versailles, où le roi
s’installe à partir de 1682, qu’elle devient le point culminant du rituel
monarchique. Au point de se confondre avec lui.
Sa Majesté n’a pas pris l’affaire à la légère. Parmi tous les départements de sa Maison, celui de la Bouche du Roi mobilise le personnel le plus nombreux: plus de 500 officiers y servent par quartier (par trimestre) ainsi que 160 garçons répartis entre cuisine et
service. Une véritable division, organisée selon une rigueur toute
militaire en sept offices pour mettre en place les 200 repas servis
quotidiennement aux hôtes du souverain. Trois fois par semaine, un
conseil, composé des premiers maîtres d’hôtel, de gentilshommes
servants et de divers contrôleurs, échafaude les menus et vérifie les
dépenses. Il n’empêche: alors qu’HenriIV consacrait 500 000 livres
par an à sa provende, son petit-fils en engloutit plus de deux millions! Pour le Roi-Soleil, la table est un outil de propagande pour
asseoir son pouvoir.
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UNITÉ 5. ARTS ET CULTURES
XVIIe et XVIIIe siècles: naissance de l’art de la table
D’après Emmanuel Monnier
Comtes, marquis, ducs… La grande noblesse des alentours s’est
donné rendez-vous pour honorer la table du maître des lieux. Nous
sommes au XVIIIe siècle, sous Louis XV… Le maître d’hôtel reçoit,
comme il se doit, chaque convive. Il est nerveux. «Dans ces dîners des
XVIIe et XVIIIe siècles, c’est la réputation d’une maison, une position
sociale qui sont en jeu. Avoir une bonne table, c’est la certitude d’attirer les personnages qui comptent», décrypte Florent Quellier, maître
de conférences en histoire moderne à l’université François-Rabelais de
Tours. Pas question, donc, de commettre la moindre faute de goût.
La table a été dressée dans la plus grande pièce du château, à
l’aide de tréteaux et de planches recouverts d’une nappe qui descend
à quatre doigts du sol. Les assiettes sont disposées à égale distance les
unes des autres, les armes, gravées sur chacune d’elles, tournées vers
le centre de la table. Les couteaux ont le tranchant dirigé vers l’assiette et les cuillères, à droite, le creux vers la nappe. Quant aux fourchettes, l’interdiction, promulguée par Louis XIV, de ces ustensiles
qu’il trouvait efféminés, est encore dans les mémoires. Si elles ont
désormais place à table, chacun reste libre de les utiliser ou non. Les
serviettes sont pliées simplement en carré ou en triangle, les fi gures
plus complexes en usage sous le Roi-Soleil étant passées de mode.
«On ne s’amuse plus à cela», vient de décréter l’École parfaite des
offi ciers de bouche. Au milieu de la table, trône un imposant surtout
en argent abondamment garni d’huiliers, de sucriers, de citrons et
d’oranges amères.
Chacun se place selon son rang, les plus puissants sur une table à
part, et au signal, les domestiques apportent des plats qui couvrent entièrement la nappe. Il ne s’agit pourtant que d’une première fournée.
«Dans le repas à la française, tel qu’il est à son apogée au XVIIe –XVIIIe
siècle, se succèdent plusieurs services», explique Florent Quellier. Le
premier, celui du potage, est considéré par le gastronome Grimod de
La Reynière comme étant «à un dîner ce qu’est le portique ou le péristyle à un édifi ce». Il s’accompagne d’une avalanche de plats chauds et
froids: tourtes, plats de pâtes ou de riz, viandes de boucherie, volailles
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et gibiers. «Les plats sont ensuite retirés et remplacés par le deuxième
service: la table n’est jamais nue», poursuit Florent Quellier.
Quatre services suivis d’un dessert
Le deuxième service est celui des entrées, chaudes et froides, où dominent abats, viandes bouillies en sauce ou en ragoût, accompagnés de
plats de légumes. Les jours maigres, on y trouve des œufs, du poisson,
des coquillages, des crustacés. Le maître d’hôtel a choisi d’y inclure
des petits plats facultatifs appelés hors-d’œuvre. Vient ensuite le troisième service, le plus important, celui des viandes rôties à la broche, le
plus souvent des volailles de basse-cour découpées devant les convives.
Elles sont accompagnées de salades à la vinaigrette «chargées de relancer l’appétit», précise Florent Quellier. Au quatrième service arrivent
les «entremets», une profusion de plats de légumes, gelées, crèmes, pâtés, œufs, jambons et viandes qui remplacent les intermèdes musicaux
du Moyen Âge. Les garnitures sont cuisinées à part et disposées sur le
pourtour des plats. Les domestiques, pour la première fois, desservent
alors complètement la table, pour la regarnir selon un plan différent.
D’où le nom du dernier service: le «dessert», encore appelé le «fruit».
On y sert des fromages et des crèmes, des sucreries et des gâteaux sucrés, des fruits frais, confi ts, au sirop, des compotes et des gelées…
La fourchette remplace l’épée…
Les plats dessinent une géométrie précise: le «plan de table» que le
maître d’hôtel a défi ni, autour du plat vedette disposé au centre. Pour
respecter ce bel agencement, les plats de chaque service sont exactement remplacés, place pour place, par un plat, ou deux plus petits, du
service suivant. Simple coquetterie? Pas seulement. Car dans cet étalage presque obscène du bon goût, c’est bien sa survie sociale que joue
l’aristocratie. «La noblesse est de plus en plus exclue du pouvoir, l’outil
militaire se professionnalise, il faut bien trouver un endroit où montrer
son excellence», explique l’historien. En clair, les chevaliers troquent
l’épée contre la fourchette. C’est en effet par le «bon goût» que les aristocrates se distinguent des bourgeois, renvoyés à leur condition de suiveurs provinciaux et sans génie, même s’ils ont désormais les moyens
d’aussi bien s’approvisionner qu’eux. Il importe donc, comme le mentionnait Nicolas Boileau en 1666, «d’être à la mode en évitant soigneusement les écueils d’un repas ridicule».
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UNITÉ 5. ARTS ET CULTURES
Une cuisine intellectuelle faite par des hommes
À l’instar des jardins que l’on taille «à la française», la table découvre
la beauté maîtrisée des arrangements symétriques. «On intellectualise
la cuisine pour l’approcher des autres beaux-arts, comme la peinture
ou la musique», fait observer Florent Quellier. Un signe qui ne trompe
pas: il va de plus en plus de soi qu’une table ne peut être préparée et
servie, chez l’élite, que par des hommes! «Les cuisinières existent…
mais chez les bourgeois», ajoute l’historien. Une spécifi cité française
qu’on ne retrouve pas chez les Anglais… Ceux-ci seraient-ils moins
misogynes? «La cuisine n’y est simplement pas considérée comme un
art», rectifi e-t-il. La table «à la française» s’accompagne, au contraire,
comme en Italie, de musiques, de sculptures en sucre et de pyramides
de fruits qui ne servent qu’à l’ornement… «Tout est pensé et codifi é»,
observe l’historien et gastronome Patrick Rambourg dans son Histoire
de la cuisine et de la gastronomie française. Comme cette couche glacée déposée sur les plats pour obtenir un luisant comparable à celui
des natures mortes, ou ces sucres teintés qui évoquent des parterres.
«Toutes les muses sont conviées au repas», note Patrick Rambourg…
Mais alors… à quoi rime cette avalanche de plats? «Une grande erreur serait de croire qu’ils étaient de plus gros mangeurs que nous»,
prévient Florent Quellier. La profusion n’est là que pour montrer la
puissance du maître. Et d’ailleurs, la rotation des plats est si rapide que
les convives ont à peine le temps d’y toucher. Certains s’en plaignent.
Gaspillage? Non. «Ils gaspillent nettement moins que nous», corrige
aussitôt l’historien. Réassortis en cuisine, les plats seront en effet redistribués à des tables secondaires, auréolés de leur provenance aristocratique. Le reste servira à préparer des farces pour les repas suivants,
sera mangé ou revendu par les domestiques, qui voient dans cette
pratique, appelée «regrats», l’opportunité, convenue avec leur maître,
d’arrondir leurs gages. Résultat: «Les domestiques ont tout intérêt à
ce que la rotation des plats soit la plus rapide possible pour récupérer
davantage de bons morceaux», s’amuse Florent Quellier.
On est servi selon son rang
S’ils n’ont donc guère le temps de piquer à leur aise dans les plats,
les convives n’ont pas plus le choix des morceaux qu’ils mangent. Des
règles strictes codifi ent ce que chacun, en fonction de son rang, est
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censé aimer. «Quand on vous demande l’aile ou la cuisse, en réalité,
vous n’avez pas le choix», ironise Florent Quellier. «Il faut connaître
la qualité des différents morceaux non seulement pour ne pas prendre
les meilleurs s’il y a quelqu’un de plus puissant que vous à votre table,
mais aussi pour être capable de mesurer, face à celui que l’on vous sert,
si on vous fait un honneur ou non», précise l’historien.
Les règles du savoir-vivre elles-mêmes sont de plus en plus strictes,
et on mange de plus en plus proprement. L’assiette individuelle ainsi que la fourchette s’imposent lentement au XVIIIe siècle. Les corps
restent droits –le dos voûté trahissant l’homme du peuple. «On évite
aussi, surtout, de rendre son corps sonore. À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, roter à table devient d’une grande incorrection»,
souligne encore le chercheur, qui observe chez les élites une véritable
phobie du bruit incongru «qui se manifeste par la peur des aliments
dits venteux».
L’espace même entre les convives est codifi é pour éviter que les corps
ne se frôlent, l’écartement convenable étant fi xé à environ soixante-dix
centimètres. Cette théâtralité imposée fi nit par devenir un carcan. Et,
déjà, des soupers plus intimes, sans public ni domestique, s’organisent,
sous la Régence. Les tables deviennent rondes, pour effacer les hiérarchies pesantes, favoriser les conversations, le libertinage. «On reste
dans une logique de service à la française, mais on réduit le nombre
de plats et les convives choisissent plus librement ce qu’ils mangent»,
explique Florent Quellier. Au cours de ces soupers intimes, véritable
rupture introduite par le XVIIIe siècle, s’élabore une cuisine plus délicate et moins ostentatoire. Et on voit naître la salle à manger, un lieu
réservé au repas, dans un mouvement plus large de spécialisation des
pièces. Pendant que l’aristocratie se réfugie dans l’intime, la bourgeoisie, elle, reproduit au contraire ses codes avec ostentation. «Cette imitation fait que cette cuisine ne reste pas en France une cuisine de Cour,
ce qui permettra à terme de l’identifi er à un pays», analyse l’historien.
Si la débauche de plats va pourtant se tarir et le service «à la française»
céder sa place au service «à la russe», la notion de repas organisés en
séquences restera. Ainsi que l’idée que la cuisine est un art, qu’il existe
des règles pour dresser une table et se comporter entre convives. Qu’il
convient, en somme, non pas de faire grossièrement ripailles, mais
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UNITÉ 5. ARTS ET CULTURES
bonne chère, c’est-à-dire, comme le rappelle Florent Quellier, «bon visage». La cuisine s’est imposée en France comme chose trop sérieuse
pour être laissée à la seule appréciation de son estomac.
La révolution des palais?
Dès 1789, l’idée du banquet républicain fait fl orès : inspirés de l’idéal rous-
seauiste d’un âge primitif où le peuple communiait autour d’un modeste
repas, ses promoteurs rêvent de réunir tous les Français autour d’une même
table. Pour les révolutionnaires, qui veulent «déroyaliser» les cuisines autant que la société, manger aussi est un acte politique et le vrai sans-culotte
se doit d’être frugal. L’éclipse gourmande sera pourtant de courte durée… et
sous l’Empire, le destin de l’Europe se jouera de nouveau autant à table que
sur les champs de bataille!
L’étiquette remise à l’honneur
D’après Philippe Testard-Vaillant
Sous le Consulat (1799–1804), Bonaparte, qui réside au palais des
Tuileries, au château de Malmaison ou de Saint-Cloud, bref, qui vit
dans les mêmes lieux que les Bourbons, reçoit beaucoup à dîner. «Pour
le Premier Consul, qui n’est pas un fi n gourmet et qui expédie d’ordi-
naire en quelques minutes ses repas composés d’une cuisse de poulet,
de pâtes et d’un morceau de parmesan, le tout arrosé de vin de chambertin coupé d’eau, la table est un instrument politique. Elle lui sert
à attirer les gens qui pourraient lui être utiles et à se créer une clientèle», explique Jacques-Olivier Boudon, professeur à l’université Paris
Sorbonne et président de l’Institut Napoléon. De même, parce qu’elles
confèrent un lustre certain au régime, Bonaparte voit d’un œil favorable les nombreuses et brillantes réceptions données par Cambacérès,
le Second Consul, et Talleyrand, le ministre des Relations extérieures.
Autant de repas qui vont assurer une forme de continuité entre les arts
de la table de l’Ancien Régime et ceux du XIXe siècle.
L’étiquette remise à l’honneur sous l’Empire fl eure encore plus puis-
samment la tradition monarchique. Napoléon fait fouiller les archives
à la recherche de documents sur la vie de la Cour, s’attache les services
d’aristocrates ayant côtoyé Louis XVI et Marie-Antoinette, et reprend,
pour le service de table, les ordonnances de Louis XIV. «Le faste des
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grands dîners d’apparat doit montrer au monde le rayonnement et la
magnifi cence de l’Empire, précise Jacques-Olivier Boudon. Ainsi, lors
du dîner de son mariage avec Marie-Louise d’Autriche, en avril 1810,
les 3000 invités seront éblouis par les mille pièces du grand service
en vermeil [offert par la Ville de Paris en 1804] utilisé pour l’occasion.
La cuisine est entre les mains de Jacques-Noël Farcy, premier chef depuis 1807, et tout indique que Carême, le cuisinier le plus célèbre de
l’époque, participa également à la confection du repas.»…
Au XIXe siècle,
les gourmands ont pignon sur rue, disputent, écrivent et théorisent leurs
affi nités gustatives. La gastronomie, cet art très français du discours sur les
plaisirs de la table, naît alors sous la plume de trois héritiers de l’Ancien
Régime, qui codifi ent pour la nouvelle bourgeoisie patricienne l’art de rece-
voir… La cuisine s’écrit autant qu’elle se mange : Brillat-Savarin théorise
le goût et la gourmandise,tandis que Grimod de La Reynière invente, avec
Almanach des gourmands, le guide gastronomique.
Le siècle de la gastronomie
D’après Fabienne Lemarchand
Le XIXe siècle est indéniablement le siècle de la «gastronomie ».
Autrement dit, celui du discours sur les arts et les plaisirs de la table.
Le terme lui-même, qui signifi e «la loi de l’estomac» (du grec nomos, la
loi, et gaster, l’estomac), apparaît au XVIIe siècle dans une traduction
des Deipnosophistes d’Athénée. Mais c’est Joseph Berchoux, un auteur
aujourd’hui tombé dans l’oubli qui, en 1801, l’exhume et le popularise
grâce à son poème La gastronomie ou l’homme des champs à table. «S’il
s’en sert alors à des fi ns humoristiques, dans une tradition paillarde et
libertine pour pasticher la poésie classique, note l’historien spécialiste
du XVIIIe siècle Jean-Claude Bonnet, d’autres auteurs vont bientôt le
reprendre, lui donnant plus de gravité et de sérieux.»
Même si elle n’en porte pas encore le nom, la gastronomie a pourtant commencé à s’élaborer bien avant. Aux XVIIe et XVIIIe siècles,
des érudits et des hommes de lettres se passionnent déjà pour la bonne
chère, les arts de la table, le plaisir du boire et du manger, les pratiques
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UNITÉ 5. ARTS ET CULTURES
et les techniques culinaires. Une «littérature gourmande» voit ainsi le
jour, qui ne se contente pas d’offrir recettes et avis diététiques, mais
donne ici ou là des conseils sur la façon de bien choisir les aliments,
d’apprêter les mets, de les servir…
Dans la capitale, nombre de cuisiniers, qui offi ciaient autrefois
dans les maisons aristocratiques, ouvrent des restaurants ou entrent
au service de la nouvelle classe dirigeante, une grande bourgeoisie
souvent ignorante des codes de la grande cuisine héritée de l’Ancien
Régime… mais qui ne demande qu’à apprendre! Trois hommes vont
s’y employer, chacun à leur manière: un chef «Le roi des cuisiniers, le
cuisinier des rois», Antonin Carême, un aristocrate libertin, Alexandre
Balthazar Laurent Grimod de La Reynière, et un conseiller à la Cour des
comptes, Jean-Anthelme Brillat-Savarin. «Ce sont ces deux derniers qui
fondent le discours gastronomique moderne avec le guide, la critique
et le magazine, réaffi rmant du même coup le prestige de la cuisine et de
la table à la française», note Patrick Rambourg, historien des pratiques
culinaires et alimentaires à l’université Paris-Diderot.
L’œuvre éducative de Grimod de La Reynière débute en 1803 avec
la fondation de L’Almanach des gourmands. Son objectif: «Guider la
bourgeoisie dans le maquis de ces nouveaux magasins de bouche, restaurants, traiteurs...»… Grimod propose aussi des menus types et des
«éléments de politesse gourmande», autrement dit, un «code des devoirs réciproques des amphitryons et des convives». Si ce bon vivant
est l’initiateur de la littérature gastronomique, c’est Brillat-Savarin
qui, quelques années plus tard, lui donnera ses lettres de noblesse. Sa
Physiologie du goût, publiée en 1825, ambitionne même d’en faire une
science à part entière, celle «de tout ce qui se rapporte à l’homme en
tant qu’il se nourrit». Le «professeur» se livre pour cela à une analyse
approfondie du goût, de la gourmandise, de l’obésité, de la maigreur ou
de la digestion. Un ouvrage au fi nal un peu docte et moralisateur, qui
sera pourtant sans cesse réédité jusqu’à nos jours.
Face à ces gastronomes, campe Antonin Carême, le premier «chef»
artiste de l’histoire, lui-même très critique vis-à-vis des gastronomes
et autres gazetiers. Dans le discours préliminaire de son Cuisinier pari-
sien (1828), il revendique pour lui seul le statut de technicien. «Si les
littérateurs gourmands ont une certaine forme de compétence pour
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parler de la cuisine, ils ne font pas progresser l’art.» Et d’ajouter que
Grimod de La Reynière «ne fut pour rien dans les rapides progrès que
la cuisine moderne a faits depuis la renaissance de l’art. Cet accroissement remarquable est dû au génie de nos cuisiniers contemporains».
Carême, qui a une très haute estime de son rôle de chef, va moderniser
le discours sur la cuisine et le statut de cuisinier. «Inventeur d’une cuisine architecturale et décorative très compliquée, il veut, en tant que
professionnel, à la fois défendre les traditions culinaires de l’Ancien
Régime, donner un nouvel éclat à la cuisine française et transmettre un
savoir-faire», explique Patrick Rambourg.
Passeurs et promoteurs de traditions anciennes, mais aussi esprits
novateurs, Carême, Grimod et Brillat-Savarin confortent au XIXe siècle
le prestige de la cuisine et de l’art de la table à la française.
Ce que racontent les noms des plats…
Si les cuisiniers baptisent leurs plats dès le Moyen Âge, cette pratique
serépand surtout à partir du XVIIe siècle, avant d’exploser au XIXe siècle
sous l’impulsion de Grimod de LaReynière et d’Antonin Carême. Aux
appellations générales telles que «à la Reine» ou «à la paysanne», succèdent des références régionales («à la provençale», «à la bourguignonne»…),
liées aux grands noms de l’aristocratie («à la Du Barry»), de la cuisine («à
la Dugléré») ou des arts et des lettres («tournedos Rossini»). «Derrière ces
noms, il y a une volonté de se créer une langue professionnelle: faciles à
mémoriser, ils sont en même temps synonymes de recettes, d’ingrédients
ou de techniques», précise l’historien Patrick Rambourg. «À la Provençale»
sous-entend ainsi que l’on utilise de la tomate, del’ail et des fi nes herbes;
«à la bourguignonne», qu’onajoutera du vin rouge, des petits oignons et
des croûtons; «à la Du Barry», du chou-fl eur… F. L.
L’invention du restaurant
D’après Alain Dreyfus
Mis au chômage par la Révolution, les cuisiniers de la noblesse
ouvrent des restaurants… Au Palais-Royal d’abord, sur les Grands
Boulevards ensuite, où dandys, cocottes, et bientôt ouvriers en goguette s’invitent aux terrasses et dans les premiers bouillons, dessinant une nouvelle carte du Paris gourmand…
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