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Le Temps retrouvé

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LE TEMPS RETROUVE
/HVIHPPHVWkFKDLHQWjUHVWHUHQFRQWDFW DYHFFHTXLDYDLW
été le plus individuel de leur charme, mais souvent la matière
QRXYHOOHGHOHXU YLVDJHQHV¶\ SUrWDLWSOXVOHVWUDLWVRV¶pWDLW JUDYpHVLQRQODMHXQHVVHGXPRLQVODEHDXWpD\DQWGLVSDUXFKH]
la plupart d’entre elles, elles avaient alors cherché si, avec le vi sage qui leur restait, on ne pouvait s’en faire une autre. Dépla çant le centre, sinon de gravité du moins de perspective de leur visage, en composant les traits autour de lui suivant un autre caractère, elles commençaient à cinquante ans une nouvelle sorte de beauté, comme on prend sur le tard un nouveau métier, ou comme à une terre qui ne vaut plus rien pour la vigne on fait produire des betteraves. Autour de ces traits nouveaux on faisait
ÀHXULUXQHQRXYHOOHMHXQHVVH6HXOHVQHSRXYDLHQWV¶DFFRPPR
der de ces transformations les femmes trop belles ou trop laides.
OHVSUHPLqUHVVFXOSWpHVFRPPHXQPDUEUHDX[OLJQHVGp¿QLWLYHV GXTXHORQQHSHXWSOXVULHQFKDQJHUV¶H൵ULWDLHQWFRPPHXQHVWD WXH OHV VHFRQGHV TXL DYDLHQW TXHOTXH GL൵RUPLWp GH OD IDFH
avaient même sur les belles certains avantages. D’abord c’étaient les seules qu’on reconnaissait tout de suite. On savait
TX¶LOQ¶\DYDLWSDVj3DULVGHX[ERXFKHVSDUHLOOHVHWODOHXUPH
les faisait reconnaître dans cette matinée où je ne reconnaissais plus personne. Et puis elles n’avaient même pas l’air d’avoir vieilli. la vieillesse est quelque chose d’humain. Elles étaient des monstres, et elles ne semblaient pas avoir plus «changé» que des baleines. D’autres hommes, d’autres femmes ne semblaient
SDVQRQSOXVDYRLUYLHLOOL OHXUWRXUQXUHpWDLWDXVVLVYHOWH OHXU
visage aussi jeune. Mais si pour leur parler on se mettait tout
SUqVGHOHXU ¿JXUHOLVVHGHSHDXHW¿QHGH FRQWRXUVDORUVHOOH
apparaissait tout autre, comme il arrive pour une surface végé tale, une goutte d’eau, de sang, si on la place sous le microscope.
,
311
MARCEL PROUST
Alors je distinguais de multiples taches graisseuses sur la peau que j’avais crue lisse, et dont elles me donnaient le dégoût. les lignes ne résistaient pas à cet agrandissement. Celle du nez se brisait de près, s’arrondissait, envahie par les mêmes cercles
KXLOHX[TXHOHUHVWHGHOD¿JXUHHWGHSUqVOHV\HX[UHQWUDLHQW
sous des poches qui détruisaient la ressemblance du visage actuel avec celui du visage d’autrefois qu’on avait cru retrou
YHU'HVRUWHTXHjO¶pJDUGGHFHVLQYLWpVOjLOVpWDLHQWMHXQHV
vus de loin, leur âge augmentait avec le grossissement de leur
¿JXUHHW ODSRVVLELOLWp G¶HQREVHUYHU OHVGL൵pUHQWV SODQV3RXU
eux, en somme, la vieillesse restait dépendante du spectateur,
TXLDYDLWjVHELHQSODFHUSRXUYRLUFHV¿JXUHVOjUHVWHUMHXQHV
et à n’appliquer sur elles que ces regards lointains qui diminuent
O¶REMHWVDQVOHYHUUHTXHFKRLVLWO¶RSWLFLHQSRXUXQSUHVE\WHSRXU
elles la vieillesse, décelable comme la présence des infusoires dans une goutte d’eau, était amenée par le progrès moins des an nées que, dans la vision de l’observateur, du degré de l’échelle de grossissement.
En général, le degré de blancheur des cheveux semblait comme un signe de la profondeur du temps vécu, comme ces
VRPPHWV PRQWDJQHX[ TXL PrPH DSSDUDLVVDQW DX[ \HX[ VXU
la même ligne que d’autres, révèlent pourtant le niveau de leur altitude par l’éclat de leur neigeuse blancheur. Et ce n’était pour tant pas toujours exact, surtout pour les femmes. Ainsi les mèches de la princesse de Guermantes, qui, lorsqu’elles étaient grises et brillantes comme de la soie, semblaient d’argent autour de son
IURQWERPEpD\DQWSULVjIRUFHGHGHYHQLUEODQFKHVXQHPDWLWp
de laine et d’étoupe, semblaient au contraire, à cause de cela, être grises comme une neige salie qui a perdu son éclat. Et souvent de blondes danseuses ne s’étaient pas seulement annexé avec
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LE TEMPS RETROUVE
une perruque de cheveux blancs l’amitié de duchesses qu’elles
QHFRQQDLVVDLHQWSDVDXWUHIRLV0DLVQ¶D\DQWIDLWMDGLVTXHGDQ
ser, l’art les avait touchées comme la grâce. Et comme au xvii siècle d’illustres dames entraient en religion, elles vivaient dans un appartement rempli de peintures cubistes, un peintre cubiste ne travaillant que pour elles et elles ne vivant que pour lui.
Pour les vieillards dont les traits avaient changé, ils tâ
FKDLHQW SRXUWDQW GH JDUGHU ¿[pH VXU HX[ j O¶pWDW SHUPDQHQW
une de ces expressions fugitives qu’on prend pour une seconde
GHSRVHHWDYHFOHVTXHOOHVRQHVVD\HVRLWGHWLUHUSDUWLG¶XQDYDQ WDJHH[WpULHXUVRLWGH SDOOLHUXQGpIDXWLOVDYDLHQW O¶DLUG¶rWUH Gp¿QLWLYHPHQWGHYHQXVG¶LPPXWDEOHVLQVWDQWDQpVG¶HX[PrPHV
Tous ces gens avaient mis tant de temps à revêtir leur dégui VHPHQWTXHFHOXLFLSDVVDLWJpQpUDOHPHQWLQDSHUoXGHFHX[TXL
vivaient avec eux. Même un délai leur était souvent concédé où
LOVSRXYDLHQWFRQWLQXHUDVVH]WDUGjUHVWHUHX[PrPHV0DLVDORUV FHGpJXLVHPHQWSURURJpVHIDLVDLWSOXVUDSLGHPHQWGHWRXWHVID
çons il était inévitable. Je n’avais jamais trouvé aucune ressem
me
blance entre M
D\DQWO¶DLUG¶XQSHWLW7XUFWRXWWDVVp(WHQH൵HWM¶DYDLVWRXMRXUV
connu M
me
l’était restée, pendant trop longtemps, car, comme une personne qui, avant que la nuit n’arrive, a à ne pas oublier de revêtir son
GpJXLVHPHQWGH7XUTXHHOOHV¶pWDLWPLVHHQUHWDUGHWDXVVLpWDLW
ce précipitamment, presque tout d’un coup, qu’elle s’était tassée
HWDYDLWUHSURGXLWDYHF¿GpOLWpO¶DVSHFWGHYLHLOOH7XUTXHUHYrWX
jadis par sa mère.
Je retrouvai là un de mes anciens camarades que, pendant dix ans, j’avais vu presque tous les jours. On demanda à nous représenter. J’allai donc à lui et il me dit d’une voix que je re
X et sa mère, que je n’avais connue que vieille,
X charmante et droite et pendant très longtemps elle
,
e
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MARCEL PROUST
connus très bien: «C’est une bien grande joie pour moi après tant d’années». Mais quelle surprise pour moi! Cette voix sem blait émise par un phonographe perfectionné, car si c’était celle de mon ami, elle sortait d’un gros bonhomme grisonnant que je ne connaissais pas, et dès lors il me semblait que ce ne pût
rWUHTX¶DUWL¿FLHOOHPHQWSDUXQ WUXFGHPpFDQLTXHTX¶RQDYDLW
logé la voix de mon camarade sous ce gros vieillard quelconque. Pourtant je savais que c’était lui, la personne qui nous avait pré
VHQWpVDSUqVVLORQJWHPSVO¶XQjO¶DXWUHQ¶DYDLWULHQG¶XQP\V WL¿FDWHXU/XLPrPHPHGpFODUDTXHMHQ¶DYDLVSDVFKDQJpHWMH FRPSULVDLQVLTX¶LOQHVHFUR\DLWSDVFKDQJp$ORUVMHOHUHJDUGDL
mieux. Et, en somme, sauf qu’il avait tellement grossi, il avait gardé bien des choses d’autrefois. Pourtant je ne pouvais com
SUHQGUHTXHFH IWOXL$ORUVM¶HVVD\DLGH PHUDSSHOHU,ODYDLW GDQVVDMHXQHVVHGHV\HX[EOHXVWRXMRXUVULDQWVSHUSpWXHOOHPHQW
mobiles, en quête évidemment de quelque chose à quoi je n’avais pensé et qui devait être fort désintéressé, la vérité sans doute, poursuivie en perpétuelle incertitude, avec une sorte de gamine rie, de respect errant pour tous les amis de sa famille. Or, devenu
KRPPHSROLWLTXHLQÀXHQW FDSDEOHGHVSRWLTXHFHV \HX[EOHXV
qui, d’ailleurs, n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient s’étaient immobilisés, ce qui leur donnait un regard pointu, comme sous un sourcil froncé. Aussi l’expression de gaîté, d’abandon, d’in
QRFHQFH V¶pWDLWHOOH FKDQJpH HQ XQH H[SUHVVLRQ GH UXVH HW GH
dissimulation. Décidément il me semblait que c’était quelqu’un d’autre, quand tout d’un coup j’entendis, à une chose que je di sais, son rire, son fou rire d’autrefois, celui qui allait avec la per pétuelle mobilité gaie du regard. Des mélomanes trouvent qu’or
FKHVWUpHSDU;ODPXVLTXHGH=GHYLHQWDEVROXPHQWGL൵pUHQWH
Ce sont des nuances que le vulgaire ne saisit pas, mais un fou
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LE TEMPS RETROUVE
ULUHpWRX൵p G¶HQIDQWVRXV XQ°LO HQSRLQWH FRPPHXQ FUD\RQ bleu bien taillé, quoique un peu de travers, c’est plus qu’une dif IpUHQFHG¶RUFKHVWUDWLRQ/HULUHFHVVpM¶DXUDLVELHQYRXOXUHFRQ QDvWUHPRQDPLPDLVFRPPHGDQVO¶2G\VVpH8O\VVHV¶pODQoDQW VXUVDPqUHPRUWHFRPPHXQVSLULWHHVVD\DQWHQYDLQG¶REWHQLU G¶XQHDSSDULWLRQXQHUpSRQVHTXLO¶LGHQWL¿HFRPPHOHYLVLWHXU
d’une exposition d’électricité qui ne peut croire que la voix que le phonographe restitue inaltérée ne soit tout de même spontané ment émise par une personne, je cessai de reconnaître mon ami.
Il faut cependant faire cette réserve que les mesures du temps
OXLPrPH SHXYHQW rWUH SRXU FHUWDLQHV SHUVRQQHV DFFpOpUpHV RXUDOHQWLHV3DUKDVDUGM¶DYDLVUHQFRQWUpGDQVODUXHLO\DYDLW TXDWUH RX FLQT DQV OD YLFRPWHVVH GH 6DLQW)LDFUH EHOOH¿OOH GH O¶DPLH GHV *XHUPDQWHV 6HV WUDLWV VFXOSWXUDX[ VHPEODLHQW
lui assurer une jeunesse éternelle. D’ailleurs, elle était encore jeune. Or je ne pus, malgré ses sourires et ses bonjours, la recon naître en une dame aux traits tellement déchiquetés que la ligne du visage n’était pas restituable. C’est que depuis trois ans elle
SUHQDLWGHOD FRFDwQHHWG¶DXWUHV GURJXHV6HV\HX[ SURIRQGp PHQWFHUQpV GHQRLUpWDLHQWSUHVTXHKDJDUGV6D ERXFKHDYDLW XQULFWXVpWUDQJH(OOHV¶pWDLWOHYpHPHGLWRQSRXUFHWWHPDWL
née, restant des mois sans quitter son lit ou sa chaise longue.
/H 7HPSV D DLQVL GHV WUDLQV H[SUHVV HW VSpFLDX[ TXL PqQHQW
à une vieillesse prématurée. Mais sur la voie parallèle circulent des trains de retour, presque aussi rapides. Je pris M. de Cour
JLYDX[SRXUVRQ¿OVFDULODYDLWO¶DLUSOXVMHXQHLOGHYDLWDYRLU
dépassé la cinquantaine et semblait plus jeune qu’à trente ans).
,ODYDLWWURXYpXQPpGHFLQLQWHOOLJHQWVXSSULPpO¶DOFRROHWOHVHO LOpWDLWUHYHQXjODWUHQWDLQHHWVHPEODLWPrPHFHMRXUOjQHSDV
,
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l’avoir atteinte. C’est qu’il s’était, le matin même, fait couper les cheveux.
Chose curieuse, le phénomène de la vieillesse semblait, dans ses modalités, tenir compte de quelques habitudes sociales. Cer tains grands seigneurs, mais qui avaient toujours été revêtus
GXSOXVVLPSOHDOSDJDFRL൵pVGHYLHX[FKDSHDX[GHSDLOOHTXH
les petits bourgeois n’auraient pas voulu porter, avaient vieilli
GHODPrPHIDoRQTXHOHVMDUGLQLHUVTXHOHVSD\VDQVDXPLOLHX
desquels ils avaient vécu. Des taches brunes avaient envahi leurs
MRXHVHWOHXU¿JXUHDYDLWMDXQLV¶pWDLWIRQFpHFRPPHXQOLYUH
Et je pensais aussi à tous ceux qui n’étaient pas là parce qu’ils ne le pouvaient pas, que leur secrétaire, cherchant à donner l’illu sion de leur survie, avait excusés par une de ces dépêches qu’on remettait de temps à autre à la princesse, à ces malades depuis des années mourants, qui ne se lèvent plus, ne bougent plus, et, même au milieu de l’assiduité frivole de visiteurs attirés par
XQHFXULRVLWpGHWRXULVWHVRXXQHFRQ¿DQFHGHSqOHULQVOHV\HX[
clos, tenant leur chapelet, rejetant à demi leur drap déjà mor tuaire, sont pareils à des gisants que le mal a sculptés jusqu’au squelette dans une chair rigide et blanche comme le marbre, et étendus sur leur tombeau.
6DQVGRXWHFHUWDLQHVIHPPHVpWDLHQWHQFRUHWUqVUHFRQQDLV
sables, le visage était resté presque le même, et elles avaient seulement, comme par une harmonie convenable avec la sai son, revêtu les cheveux gris, qui étaient leur parure d’automne. Mais pour d’autres, et pour des hommes aussi, la transformation était si complète, l’identité si impossible à établir – par exemple entre un noir viveur qu’on se rappelait et le vieux moine qu’on
DYDLWVRXVOHV\HX[±TXHSOXVPrPHTX¶jO¶DUWGHO¶DFWHXUF¶pWDLW jFHOXLGHFHUWDLQVSURGLJLHX[PLPHVGRQW)UHJROLUHVWHOHW\SH
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LE TEMPS RETROUVE
que faisaient penser ces fabuleuses transformations. la vieille
IHPPHDYDLWHQYLHGHSOHXUHUHQFRPSUHQDQWTXHO¶LQGp¿QLVVDEOH
et mélancolique sourire qui avait fait son charme ne pouvait plus arriver à irradier jusqu’à la surface de ce masque de plâtre que lui avait appliqué la vieillesse. Puis tout à coup découragée de plaire, trouvant plus spirituel de se résigner, elle s’en servait comme d’un masque de théâtre pour faire rire! Mais presque
WRXWHVOHVIHPPHV Q¶DYDLHQWSDVGHWUrYHGDQVOHXUH൵RUWSRXU
lutter contre l’âge et tendaient vers la beauté qui s’éloignait comme un soleil couchant et dont elles voulaient passionnément
FRQVHUYHU OHV GHUQLHUV UD\RQV OH PLURLU GH OHXU YLVDJH 3RXU \UpXVVLUFHUWDLQHVFKHUFKDLHQWjO¶DSODQLUjpODUJLUODEODQFKHVX SHU¿FLHUHQRQoDQWDXSLTXDQWGHVIRVVHWWHVPHQDFpHVDX[PXWL QHULHVG¶XQVRXULUHFRQGDPQpHWGpMjjGHPLGpVDUPpWDQGLVTXH G¶DXWUHV YR\DQW OD EHDXWpGp¿QLWLYHPHQWGLVSDUXHHW REOLJpHV
de se réfugier dans l’expression, comme on compense par l’art de la diction la perte de la voix, se raccrochaient à une moue, à une patte d’oie, à un regard vague, parfois à un sourire qui, à cause de l’incoordination de muscles qui n’obéissaient plus, leur donnait l’air de pleurer.
Une grosse dame me dit un bonjour pendant la courte du
UpH GXTXHO OHV SHQVpHV OHV SOXV GL൵pUHQWHV VH SUHVVqUHQW GDQV
mon esprit. J’hésitai un instant à lui répondre, craignant que, ne reconnaissant pas les gens mieux que moi, elle eût cru que
M¶pWDLVTXHOTX¶XQG¶DXWUHSXLVVRQDVVXUDQFHPH¿WDXFRQWUDLUH
de peur que ce fût quelqu’un avec qui j’avais été lié, exagérer l’amabilité de mon sourire, pendant que mes regards conti nuaient à chercher dans ses traits le nom que je ne trouvais pas. Tel un candidat au baccalauréat, incertain de ce qu’il doit ré
SRQGUHDWWDFKHVHVUHJDUGVVXUOD¿JXUHGHO¶H[DPLQDWHXUHWHV
,
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MARCEL PROUST
SqUHYDLQHPHQW\WURXYHUODUpSRQVHTX¶LOIHUDLWPLHX[GHFKHU
cher dans sa propre mémoire, tel, tout en lui souriant, j’attachais mes regards sur les traits de la grosse dame. Ils me semblèrent
me
être ceux de M de respect, pendant que mon indécision commençait à cesser. Alors j’entendis la grosse dame me dire, une seconde plus tard:
©9RXVPHSUHQLH]SRXUPDPDQHQH൵HWMHFRPPHQFHjOXLUHV
sembler beaucoup». Et je reconnus Gilberte.
D’ailleurs, même chez les hommes qui n’avaient subi qu’un léger changement, dont seule la moustache était devenue blanche, on sentait que ce changement n’était pas positivement matériel. C’était comme si on les avait vus à travers une vapeur colorante, ou mieux un verre peint qui changeait l’aspect de leur
¿JXUHPDLVVXUWRXWSDUFH TX¶LO\ DMRXWDLWGHWURXEOH PRQWUDLW
que ce qu’il nous permettait de voir «grandeur nature» était
HQUpDOLWpWUqVORLQGHQRXVGDQVXQpORLJQHPHQWGL൵pUHQWLOHVW
vrai, de celui de l’espace, mais du fond duquel, comme d’un autre rivage, nous sentions qu’ils avaient autant de peine à nous
UHFRQQDvWUHTXHQRXV HX[ 6HXOH SHXWrWUH0
que j’aperçus alors comme injectée d’un liquide, d’une espèce
GHSDUD൶QHTXLJRQÀHODSHDXPDLVO¶HPSrFKHGHVHPRGL¿HU
avait l’air d’une cocotte d’autrefois à jamais «naturalisée».
©9RXVPHSUHQH]SRXUPDPqUHªP¶DYDLWGLW*LOEHUWH&¶pWDLW YUDL&¶HWpWpG¶DLOOHXUVDLPDEOHSRXUOD¿OOH'¶DLOOHXUVLOQ¶\
avait pas que chez cette dernière qu’avaient apparu des traits
IDPLOLDX[TXLMXVTXHOjpWDLHQWUHVWpVDXVVLLQYLVLEOHVGDQVVD¿
gure que ces parties d’une graine repliées à l’intérieur et dont on ne peut deviner la saillie qu’elles feront un jour en dehors. Ainsi un énorme busquage maternel venait, chez l’une ou chez l’autre,
WUDQVIRUPHUYHUVOD FLQTXDQWDLQHXQQH]MXVTXHOjGURLW HWSXU
GH)RUFKHYLOOHDXVVLPRQVRXULUHVHQXDQoDWLO
me
de Forcheville,
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LE TEMPS RETROUVE
&KH]XQHDXWUH¿OOHGHEDQTXLHUOHWHLQWG¶XQHIUDvFKHXUGHMDU GLQLqUH VH URXVVLVVDLW VH FXLYUDLW HW SUHQDLW FRPPH OH UHÀHW GHO¶RUTX¶DYDLWWDQWPDQLpOHSqUH&HUWDLQVPrPHDYDLHQW¿QL SDUUHVVHPEOHUjOHXUTXDUWLHUSRUWDLHQWVXUHX[FRPPHOHUHÀHW GHODUXHGHO¶$UFDGHGHO¶DYHQXHGX%RLVGHODUXHGHO¶eO\VpH
Mais surtout ils reproduisaient les traits de leurs parents.
On part de l’idée que les gens sont restés les mêmes et on les trouve vieux. Mais une fois que l’idée dont on part est qu’ils sont vieux, on les retrouve, on ne les trouve pas si mal. Pour
2GHWWHFHQ¶pWDLWSDVVHXOHPHQWFHODVRQDVSHFWXQHIRLVTX¶RQ
savait son âge et qu’on s’attendait à une vieille femme, semblait
XQGp¿SOXVPLUDFXOHX[DX[ORLVGHODFKURQRORJLHTXHODFRQVHU
vation du radium à celles de la nature. Elle, si je ne la reconnus pas d’abord, ce fut non parce qu’elle avait, mais parce qu’elle n’avait pas changé. Me rendant compte depuis une heure de ce que le temps ajoutait de nouveau aux êtres et de ce qu’il fallait soustraire pour les retrouver tels que je les avais connus, je fai sais maintenant rapidement ce calcul et, ajoutant à l’ancienne
2GHWWHOHFKL൵UHG¶DQQpHVTXLDYDLWSDVVpVXUHOOHOHUpVXOWDWTXH
je trouvai fut une personne qui me semblait ne pas pouvoir être
FHOOHTXHM¶DYDLVVRXVOHV\HX[SUpFLVpPHQWSDUFHTXHFHOOHOj
était pareille à celle d’autrefois.
4XHO pWDLW OH IDLW GX IDUG GH OD WHLQWXUH" (OOH DYDLW O¶DLU sous ses cheveux dorés tout plats – un peu un chignon ébou UL൵pGHJURVVHSRXSpHPpFDQLTXHVXUXQH¿JXUHpWRQQpHHWLP muable également de poupée – auxquels se superposait un cha SHDX GH SDLOOH SODW DXVVL GH O¶([SRVLWLRQ GH  GRQW HOOH
eût certes été alors, et surtout si elle eût eu alors l’âge d’au jourd’hui, la plus fantastique merveille) venant débiter son com
,
319
MARCEL PROUST
SOLPHQW GDQV XQH UHYXH GH ¿Q G¶DQQpH PDLV GH O¶([SRVLWLRQ GHUHSUpVHQWpHSDUXQHIHPPHHQFRUHMHXQH
À côté de nous, un ministre d’avant l’époque boulangiste,
HW TXL O¶pWDLW GH QRXYHDX SDVVDLW OXL DXVVL HQ HQYR\DQW DX[
dames un sourire tremblotant et lointain, mais comme empri sonné dans les mille liens du passé, comme un petit fantôme qu’une main invisible promenait, diminué de taille, changé
GDQVVDVXEVWDQFHHWD\DQWO¶DLUG¶XQHUpGXFWLRQHQSLHUUHSRQFH GHVRLPrPH&HWDQFLHQSUpVLGHQWGX&RQVHLOVLELHQUHoXGDQV OH)DXERXUJ6DLQW*HUPDLQDYDLWMDGLVpWpO¶REMHWGHSRXUVXLWHV
criminelles, exécré du monde et du peuple. Mais grâce au renou vellement des individus qui composent l’un et l’autre, et, dans les individus subsistant, des passions et même des souvenirs,
SHUVRQQHQHOHVDYDLWSOXVHWLOpWDLWKRQRUp$XVVLQ¶\DWLOSDV
d’humiliation si grande dont on ne devrait prendre aisément son parti, sachant qu’au bout de quelques années, nos fautes enseve lies ne seront plus qu’une invisible poussière sur laquelle sourira
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nément taré se trouvera, par le jeu d’équilibre du temps, pris entre deux couches sociales nouvelles qui n’auront pour lui que
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au moment de ses ennuis, rien ne peut le consoler que la jeune lai tière d’en face l’ait entendu appeler «chéquard» par la foule qui montrait le poing tandis qu’il entrait dans le «panier à salade», la jeune laitière qui ne voit pas les choses dans le plan du temps, qui ignore que les hommes qu’encense le journal du matin furent déconsidérés jadis, et que l’homme qui frise la prison
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