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LE TEMPS RETROUVE
/HVIHPPHVWkFKDLHQWjUHVWHUHQFRQWDFW DYHFFHTXLDYDLW
été le plus individuel de leur charme, mais souvent la matière
QRXYHOOHGHOHXU YLVDJHQHV¶\ SUrWDLWSOXVOHVWUDLWVRV¶pWDLW
JUDYpHVLQRQODMHXQHVVHGXPRLQVODEHDXWpD\DQWGLVSDUXFKH]
la plupart d’entre elles, elles avaient alors cherché si, avec le vi
sage qui leur restait, on ne pouvait s’en faire une autre. Dépla
çant le centre, sinon de gravité du moins de perspective de leur
visage, en composant les traits autour de lui suivant un autre
caractère, elles commençaient à cinquante ans une nouvelle
sorte de beauté, comme on prend sur le tard un nouveau métier,
ou comme à une terre qui ne vaut plus rien pour la vigne on fait
produire des betteraves. Autour de ces traits nouveaux on faisait
ÀHXULUXQHQRXYHOOHMHXQHVVH6HXOHVQHSRXYDLHQWV¶DFFRPPR
der de ces transformations les femmes trop belles ou trop laides.
OHVSUHPLqUHVVFXOSWpHVFRPPHXQPDUEUHDX[OLJQHVGp¿QLWLYHV
GXTXHORQQHSHXWSOXVULHQFKDQJHUV¶H൵ULWDLHQWFRPPHXQHVWD
WXH OHV VHFRQGHV TXL DYDLHQW TXHOTXH GL൵RUPLWp GH OD IDFH
avaient même sur les belles certains avantages. D’abord
c’étaient les seules qu’on reconnaissait tout de suite. On savait
TX¶LOQ¶\DYDLWSDVj3DULVGHX[ERXFKHVSDUHLOOHVHWODOHXUPH
les faisait reconnaître dans cette matinée où je ne reconnaissais
plus personne. Et puis elles n’avaient même pas l’air d’avoir
vieilli. la vieillesse est quelque chose d’humain. Elles étaient
des monstres, et elles ne semblaient pas avoir plus «changé» que
des baleines. D’autres hommes, d’autres femmes ne semblaient
SDVQRQSOXVDYRLUYLHLOOL OHXUWRXUQXUHpWDLWDXVVLVYHOWH OHXU
visage aussi jeune. Mais si pour leur parler on se mettait tout
SUqVGHOHXU ¿JXUHOLVVHGHSHDXHW¿QHGH FRQWRXUVDORUVHOOH
apparaissait tout autre, comme il arrive pour une surface végé
tale, une goutte d’eau, de sang, si on la place sous le microscope.
,
311

MARCEL PROUST
Alors je distinguais de multiples taches graisseuses sur la peau
que j’avais crue lisse, et dont elles me donnaient le dégoût.
les lignes ne résistaient pas à cet agrandissement. Celle du nez
se brisait de près, s’arrondissait, envahie par les mêmes cercles
KXLOHX[TXHOHUHVWHGHOD¿JXUHHWGHSUqVOHV\HX[UHQWUDLHQW
sous des poches qui détruisaient la ressemblance du visage
actuel avec celui du visage d’autrefois qu’on avait cru retrou
YHU'HVRUWHTXHjO¶pJDUGGHFHVLQYLWpVOjLOVpWDLHQWMHXQHV
vus de loin, leur âge augmentait avec le grossissement de leur
¿JXUHHW ODSRVVLELOLWp G¶HQREVHUYHU OHVGL൵pUHQWV SODQV3RXU
eux, en somme, la vieillesse restait dépendante du spectateur,
TXLDYDLWjVHELHQSODFHUSRXUYRLUFHV¿JXUHVOjUHVWHUMHXQHV
et à n’appliquer sur elles que ces regards lointains qui diminuent
O¶REMHWVDQVOHYHUUHTXHFKRLVLWO¶RSWLFLHQSRXUXQSUHVE\WHSRXU
elles la vieillesse, décelable comme la présence des infusoires
dans une goutte d’eau, était amenée par le progrès moins des an
nées que, dans la vision de l’observateur, du degré de l’échelle
de grossissement.
En général, le degré de blancheur des cheveux semblait
comme un signe de la profondeur du temps vécu, comme ces
VRPPHWV PRQWDJQHX[ TXL PrPH DSSDUDLVVDQW DX[ \HX[ VXU
la même ligne que d’autres, révèlent pourtant le niveau de leur
altitude par l’éclat de leur neigeuse blancheur. Et ce n’était pour
tant pas toujours exact, surtout pour les femmes. Ainsi les mèches
de la princesse de Guermantes, qui, lorsqu’elles étaient grises
et brillantes comme de la soie, semblaient d’argent autour de son
IURQWERPEpD\DQWSULVjIRUFHGHGHYHQLUEODQFKHVXQHPDWLWp
de laine et d’étoupe, semblaient au contraire, à cause de cela, être
grises comme une neige salie qui a perdu son éclat. Et souvent
de blondes danseuses ne s’étaient pas seulement annexé avec
312

LE TEMPS RETROUVE
une perruque de cheveux blancs l’amitié de duchesses qu’elles
QHFRQQDLVVDLHQWSDVDXWUHIRLV0DLVQ¶D\DQWIDLWMDGLVTXHGDQ
ser, l’art les avait touchées comme la grâce. Et comme au xvii
siècle d’illustres dames entraient en religion, elles vivaient dans
un appartement rempli de peintures cubistes, un peintre cubiste
ne travaillant que pour elles et elles ne vivant que pour lui.
Pour les vieillards dont les traits avaient changé, ils tâ
FKDLHQW SRXUWDQW GH JDUGHU ¿[pH VXU HX[ j O¶pWDW SHUPDQHQW
une de ces expressions fugitives qu’on prend pour une seconde
GHSRVHHWDYHFOHVTXHOOHVRQHVVD\HVRLWGHWLUHUSDUWLG¶XQDYDQ
WDJHH[WpULHXUVRLWGH SDOOLHUXQGpIDXWLOVDYDLHQW O¶DLUG¶rWUH
Gp¿QLWLYHPHQWGHYHQXVG¶LPPXWDEOHVLQVWDQWDQpVG¶HX[PrPHV
Tous ces gens avaient mis tant de temps à revêtir leur dégui
VHPHQWTXHFHOXLFLSDVVDLWJpQpUDOHPHQWLQDSHUoXGHFHX[TXL
vivaient avec eux. Même un délai leur était souvent concédé où
LOVSRXYDLHQWFRQWLQXHUDVVH]WDUGjUHVWHUHX[PrPHV0DLVDORUV
FHGpJXLVHPHQWSURURJpVHIDLVDLWSOXVUDSLGHPHQWGHWRXWHVID
çons il était inévitable. Je n’avais jamais trouvé aucune ressem
me
blance entre M
D\DQWO¶DLUG¶XQSHWLW7XUFWRXWWDVVp(WHQH൵HWM¶DYDLVWRXMRXUV
connu M
me
l’était restée, pendant trop longtemps, car, comme une personne
qui, avant que la nuit n’arrive, a à ne pas oublier de revêtir son
GpJXLVHPHQWGH7XUTXHHOOHV¶pWDLWPLVHHQUHWDUGHWDXVVLpWDLW
ce précipitamment, presque tout d’un coup, qu’elle s’était tassée
HWDYDLWUHSURGXLWDYHF¿GpOLWpO¶DVSHFWGHYLHLOOH7XUTXHUHYrWX
jadis par sa mère.
Je retrouvai là un de mes anciens camarades que, pendant
dix ans, j’avais vu presque tous les jours. On demanda à nous
représenter. J’allai donc à lui et il me dit d’une voix que je re
X et sa mère, que je n’avais connue que vieille,
X charmante et droite et pendant très longtemps elle
,
e
313

MARCEL PROUST
connus très bien: «C’est une bien grande joie pour moi après
tant d’années». Mais quelle surprise pour moi! Cette voix sem
blait émise par un phonographe perfectionné, car si c’était celle
de mon ami, elle sortait d’un gros bonhomme grisonnant que
je ne connaissais pas, et dès lors il me semblait que ce ne pût
rWUHTX¶DUWL¿FLHOOHPHQWSDUXQ WUXFGHPpFDQLTXHTX¶RQDYDLW
logé la voix de mon camarade sous ce gros vieillard quelconque.
Pourtant je savais que c’était lui, la personne qui nous avait pré
VHQWpVDSUqVVLORQJWHPSVO¶XQjO¶DXWUHQ¶DYDLWULHQG¶XQP\V
WL¿FDWHXU/XLPrPHPHGpFODUDTXHMHQ¶DYDLVSDVFKDQJpHWMH
FRPSULVDLQVLTX¶LOQHVHFUR\DLWSDVFKDQJp$ORUVMHOHUHJDUGDL
mieux. Et, en somme, sauf qu’il avait tellement grossi, il avait
gardé bien des choses d’autrefois. Pourtant je ne pouvais com
SUHQGUHTXHFH IWOXL$ORUVM¶HVVD\DLGH PHUDSSHOHU,ODYDLW
GDQVVDMHXQHVVHGHV\HX[EOHXVWRXMRXUVULDQWVSHUSpWXHOOHPHQW
mobiles, en quête évidemment de quelque chose à quoi je n’avais
pensé et qui devait être fort désintéressé, la vérité sans doute,
poursuivie en perpétuelle incertitude, avec une sorte de gamine
rie, de respect errant pour tous les amis de sa famille. Or, devenu
KRPPHSROLWLTXHLQÀXHQW FDSDEOHGHVSRWLTXHFHV \HX[EOHXV
qui, d’ailleurs, n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient s’étaient
immobilisés, ce qui leur donnait un regard pointu, comme sous
un sourcil froncé. Aussi l’expression de gaîté, d’abandon, d’in
QRFHQFH V¶pWDLWHOOH FKDQJpH HQ XQH H[SUHVVLRQ GH UXVH HW GH
dissimulation. Décidément il me semblait que c’était quelqu’un
d’autre, quand tout d’un coup j’entendis, à une chose que je di
sais, son rire, son fou rire d’autrefois, celui qui allait avec la per
pétuelle mobilité gaie du regard. Des mélomanes trouvent qu’or
FKHVWUpHSDU;ODPXVLTXHGH=GHYLHQWDEVROXPHQWGL൵pUHQWH
Ce sont des nuances que le vulgaire ne saisit pas, mais un fou
314

LE TEMPS RETROUVE
ULUHpWRX൵p G¶HQIDQWVRXV XQ°LO HQSRLQWH FRPPHXQ FUD\RQ
bleu bien taillé, quoique un peu de travers, c’est plus qu’une dif
IpUHQFHG¶RUFKHVWUDWLRQ/HULUHFHVVpM¶DXUDLVELHQYRXOXUHFRQ
QDvWUHPRQDPLPDLVFRPPHGDQVO¶2G\VVpH8O\VVHV¶pODQoDQW
VXUVDPqUHPRUWHFRPPHXQVSLULWHHVVD\DQWHQYDLQG¶REWHQLU
G¶XQHDSSDULWLRQXQHUpSRQVHTXLO¶LGHQWL¿HFRPPHOHYLVLWHXU
d’une exposition d’électricité qui ne peut croire que la voix que
le phonographe restitue inaltérée ne soit tout de même spontané
ment émise par une personne, je cessai de reconnaître mon ami.
Il faut cependant faire cette réserve que les mesures du temps
OXLPrPH SHXYHQW rWUH SRXU FHUWDLQHV SHUVRQQHV DFFpOpUpHV
RXUDOHQWLHV3DUKDVDUGM¶DYDLVUHQFRQWUpGDQVODUXHLO\DYDLW
TXDWUH RX FLQT DQV OD YLFRPWHVVH GH 6DLQW)LDFUH EHOOH¿OOH
GH O¶DPLH GHV *XHUPDQWHV 6HV WUDLWV VFXOSWXUDX[ VHPEODLHQW
lui assurer une jeunesse éternelle. D’ailleurs, elle était encore
jeune. Or je ne pus, malgré ses sourires et ses bonjours, la recon
naître en une dame aux traits tellement déchiquetés que la ligne
du visage n’était pas restituable. C’est que depuis trois ans elle
SUHQDLWGHOD FRFDwQHHWG¶DXWUHV GURJXHV6HV\HX[ SURIRQGp
PHQWFHUQpV GHQRLUpWDLHQWSUHVTXHKDJDUGV6D ERXFKHDYDLW
XQULFWXVpWUDQJH(OOHV¶pWDLWOHYpHPHGLWRQSRXUFHWWHPDWL
née, restant des mois sans quitter son lit ou sa chaise longue.
/H 7HPSV D DLQVL GHV WUDLQV H[SUHVV HW VSpFLDX[ TXL PqQHQW
à une vieillesse prématurée. Mais sur la voie parallèle circulent
des trains de retour, presque aussi rapides. Je pris M. de Cour
JLYDX[SRXUVRQ¿OVFDULODYDLWO¶DLUSOXVMHXQHLOGHYDLWDYRLU
dépassé la cinquantaine et semblait plus jeune qu’à trente ans).
,ODYDLWWURXYpXQPpGHFLQLQWHOOLJHQWVXSSULPpO¶DOFRROHWOHVHO
LOpWDLWUHYHQXjODWUHQWDLQHHWVHPEODLWPrPHFHMRXUOjQHSDV
,
315

MARCEL PROUST
l’avoir atteinte. C’est qu’il s’était, le matin même, fait couper
les cheveux.
Chose curieuse, le phénomène de la vieillesse semblait, dans
ses modalités, tenir compte de quelques habitudes sociales. Cer
tains grands seigneurs, mais qui avaient toujours été revêtus
GXSOXVVLPSOHDOSDJDFRL൵pVGHYLHX[FKDSHDX[GHSDLOOHTXH
les petits bourgeois n’auraient pas voulu porter, avaient vieilli
GHODPrPHIDoRQTXHOHVMDUGLQLHUVTXHOHVSD\VDQVDXPLOLHX
desquels ils avaient vécu. Des taches brunes avaient envahi leurs
MRXHVHWOHXU¿JXUHDYDLWMDXQLV¶pWDLWIRQFpHFRPPHXQOLYUH
Et je pensais aussi à tous ceux qui n’étaient pas là parce qu’ils
ne le pouvaient pas, que leur secrétaire, cherchant à donner l’illu
sion de leur survie, avait excusés par une de ces dépêches qu’on
remettait de temps à autre à la princesse, à ces malades depuis
des années mourants, qui ne se lèvent plus, ne bougent plus,
et, même au milieu de l’assiduité frivole de visiteurs attirés par
XQHFXULRVLWpGHWRXULVWHVRXXQHFRQ¿DQFHGHSqOHULQVOHV\HX[
clos, tenant leur chapelet, rejetant à demi leur drap déjà mor
tuaire, sont pareils à des gisants que le mal a sculptés jusqu’au
squelette dans une chair rigide et blanche comme le marbre,
et étendus sur leur tombeau.
6DQVGRXWHFHUWDLQHVIHPPHVpWDLHQWHQFRUHWUqVUHFRQQDLV
sables, le visage était resté presque le même, et elles avaient
seulement, comme par une harmonie convenable avec la sai
son, revêtu les cheveux gris, qui étaient leur parure d’automne.
Mais pour d’autres, et pour des hommes aussi, la transformation
était si complète, l’identité si impossible à établir – par exemple
entre un noir viveur qu’on se rappelait et le vieux moine qu’on
DYDLWVRXVOHV\HX[±TXHSOXVPrPHTX¶jO¶DUWGHO¶DFWHXUF¶pWDLW
jFHOXLGHFHUWDLQVSURGLJLHX[PLPHVGRQW)UHJROLUHVWHOHW\SH
316

LE TEMPS RETROUVE
que faisaient penser ces fabuleuses transformations. la vieille
IHPPHDYDLWHQYLHGHSOHXUHUHQFRPSUHQDQWTXHO¶LQGp¿QLVVDEOH
et mélancolique sourire qui avait fait son charme ne pouvait
plus arriver à irradier jusqu’à la surface de ce masque de plâtre
que lui avait appliqué la vieillesse. Puis tout à coup découragée
de plaire, trouvant plus spirituel de se résigner, elle s’en servait
comme d’un masque de théâtre pour faire rire! Mais presque
WRXWHVOHVIHPPHV Q¶DYDLHQWSDVGHWUrYHGDQVOHXUH൵RUWSRXU
lutter contre l’âge et tendaient vers la beauté qui s’éloignait
comme un soleil couchant et dont elles voulaient passionnément
FRQVHUYHU OHV GHUQLHUV UD\RQV OH PLURLU GH OHXU YLVDJH 3RXU
\UpXVVLUFHUWDLQHVFKHUFKDLHQWjO¶DSODQLUjpODUJLUODEODQFKHVX
SHU¿FLHUHQRQoDQWDXSLTXDQWGHVIRVVHWWHVPHQDFpHVDX[PXWL
QHULHVG¶XQVRXULUHFRQGDPQpHWGpMjjGHPLGpVDUPpWDQGLVTXH
G¶DXWUHV YR\DQW OD EHDXWpGp¿QLWLYHPHQWGLVSDUXHHW REOLJpHV
de se réfugier dans l’expression, comme on compense par l’art
de la diction la perte de la voix, se raccrochaient à une moue,
à une patte d’oie, à un regard vague, parfois à un sourire qui,
à cause de l’incoordination de muscles qui n’obéissaient plus,
leur donnait l’air de pleurer.
Une grosse dame me dit un bonjour pendant la courte du
UpH GXTXHO OHV SHQVpHV OHV SOXV GL൵pUHQWHV VH SUHVVqUHQW GDQV
mon esprit. J’hésitai un instant à lui répondre, craignant que,
ne reconnaissant pas les gens mieux que moi, elle eût cru que
M¶pWDLVTXHOTX¶XQG¶DXWUHSXLVVRQDVVXUDQFHPH¿WDXFRQWUDLUH
de peur que ce fût quelqu’un avec qui j’avais été lié, exagérer
l’amabilité de mon sourire, pendant que mes regards conti
nuaient à chercher dans ses traits le nom que je ne trouvais pas.
Tel un candidat au baccalauréat, incertain de ce qu’il doit ré
SRQGUHDWWDFKHVHVUHJDUGVVXUOD¿JXUHGHO¶H[DPLQDWHXUHWHV
,
317

MARCEL PROUST
SqUHYDLQHPHQW\WURXYHUODUpSRQVHTX¶LOIHUDLWPLHX[GHFKHU
cher dans sa propre mémoire, tel, tout en lui souriant, j’attachais
mes regards sur les traits de la grosse dame. Ils me semblèrent
me
être ceux de M
de respect, pendant que mon indécision commençait à cesser.
Alors j’entendis la grosse dame me dire, une seconde plus tard:
©9RXVPHSUHQLH]SRXUPDPDQHQH൵HWMHFRPPHQFHjOXLUHV
sembler beaucoup». Et je reconnus Gilberte.
D’ailleurs, même chez les hommes qui n’avaient subi
qu’un léger changement, dont seule la moustache était devenue
blanche, on sentait que ce changement n’était pas positivement
matériel. C’était comme si on les avait vus à travers une vapeur
colorante, ou mieux un verre peint qui changeait l’aspect de leur
¿JXUHPDLVVXUWRXWSDUFH TX¶LO\ DMRXWDLWGHWURXEOH PRQWUDLW
que ce qu’il nous permettait de voir «grandeur nature» était
HQUpDOLWpWUqVORLQGHQRXVGDQVXQpORLJQHPHQWGL൵pUHQWLOHVW
vrai, de celui de l’espace, mais du fond duquel, comme d’un
autre rivage, nous sentions qu’ils avaient autant de peine à nous
UHFRQQDvWUHTXHQRXV HX[ 6HXOH SHXWrWUH0
que j’aperçus alors comme injectée d’un liquide, d’une espèce
GHSDUD൶QHTXLJRQÀHODSHDXPDLVO¶HPSrFKHGHVHPRGL¿HU
avait l’air d’une cocotte d’autrefois à jamais «naturalisée».
©9RXVPHSUHQH]SRXUPDPqUHªP¶DYDLWGLW*LOEHUWH&¶pWDLW
YUDL&¶HWpWpG¶DLOOHXUVDLPDEOHSRXUOD¿OOH'¶DLOOHXUVLOQ¶\
avait pas que chez cette dernière qu’avaient apparu des traits
IDPLOLDX[TXLMXVTXHOjpWDLHQWUHVWpVDXVVLLQYLVLEOHVGDQVVD¿
gure que ces parties d’une graine repliées à l’intérieur et dont on
ne peut deviner la saillie qu’elles feront un jour en dehors. Ainsi
un énorme busquage maternel venait, chez l’une ou chez l’autre,
WUDQVIRUPHUYHUVOD FLQTXDQWDLQHXQQH]MXVTXHOjGURLW HWSXU
GH)RUFKHYLOOHDXVVLPRQVRXULUHVHQXDQoDWLO
me
de Forcheville,
318

LE TEMPS RETROUVE
&KH]XQHDXWUH¿OOHGHEDQTXLHUOHWHLQWG¶XQHIUDvFKHXUGHMDU
GLQLqUH VH URXVVLVVDLW VH FXLYUDLW HW SUHQDLW FRPPH OH UHÀHW
GHO¶RUTX¶DYDLWWDQWPDQLpOHSqUH&HUWDLQVPrPHDYDLHQW¿QL
SDUUHVVHPEOHUjOHXUTXDUWLHUSRUWDLHQWVXUHX[FRPPHOHUHÀHW
GHODUXHGHO¶$UFDGHGHO¶DYHQXHGX%RLVGHODUXHGHO¶eO\VpH
Mais surtout ils reproduisaient les traits de leurs parents.
On part de l’idée que les gens sont restés les mêmes et on
les trouve vieux. Mais une fois que l’idée dont on part est qu’ils
sont vieux, on les retrouve, on ne les trouve pas si mal. Pour
2GHWWHFHQ¶pWDLWSDVVHXOHPHQWFHODVRQDVSHFWXQHIRLVTX¶RQ
savait son âge et qu’on s’attendait à une vieille femme, semblait
XQGp¿SOXVPLUDFXOHX[DX[ORLVGHODFKURQRORJLHTXHODFRQVHU
vation du radium à celles de la nature. Elle, si je ne la reconnus
pas d’abord, ce fut non parce qu’elle avait, mais parce qu’elle
n’avait pas changé. Me rendant compte depuis une heure de ce
que le temps ajoutait de nouveau aux êtres et de ce qu’il fallait
soustraire pour les retrouver tels que je les avais connus, je fai
sais maintenant rapidement ce calcul et, ajoutant à l’ancienne
2GHWWHOHFKL൵UHG¶DQQpHVTXLDYDLWSDVVpVXUHOOHOHUpVXOWDWTXH
je trouvai fut une personne qui me semblait ne pas pouvoir être
FHOOHTXHM¶DYDLVVRXVOHV\HX[SUpFLVpPHQWSDUFHTXHFHOOHOj
était pareille à celle d’autrefois.
4XHO pWDLW OH IDLW GX IDUG GH OD WHLQWXUH" (OOH DYDLW O¶DLU
sous ses cheveux dorés tout plats – un peu un chignon ébou
UL൵pGHJURVVHSRXSpHPpFDQLTXHVXUXQH¿JXUHpWRQQpHHWLP
muable également de poupée – auxquels se superposait un cha
SHDX GH SDLOOH SODW DXVVL GH O¶([SRVLWLRQ GH GRQW HOOH
eût certes été alors, et surtout si elle eût eu alors l’âge d’au
jourd’hui, la plus fantastique merveille) venant débiter son com
,
319

MARCEL PROUST
SOLPHQW GDQV XQH UHYXH GH ¿Q G¶DQQpH PDLV GH O¶([SRVLWLRQ
GHUHSUpVHQWpHSDUXQHIHPPHHQFRUHMHXQH
À côté de nous, un ministre d’avant l’époque boulangiste,
HW TXL O¶pWDLW GH QRXYHDX SDVVDLW OXL DXVVL HQ HQYR\DQW DX[
dames un sourire tremblotant et lointain, mais comme empri
sonné dans les mille liens du passé, comme un petit fantôme
qu’une main invisible promenait, diminué de taille, changé
GDQVVDVXEVWDQFHHWD\DQWO¶DLUG¶XQHUpGXFWLRQHQSLHUUHSRQFH
GHVRLPrPH&HWDQFLHQSUpVLGHQWGX&RQVHLOVLELHQUHoXGDQV
OH)DXERXUJ6DLQW*HUPDLQDYDLWMDGLVpWpO¶REMHWGHSRXUVXLWHV
criminelles, exécré du monde et du peuple. Mais grâce au renou
vellement des individus qui composent l’un et l’autre, et, dans
les individus subsistant, des passions et même des souvenirs,
SHUVRQQHQHOHVDYDLWSOXVHWLOpWDLWKRQRUp$XVVLQ¶\DWLOSDV
d’humiliation si grande dont on ne devrait prendre aisément son
parti, sachant qu’au bout de quelques années, nos fautes enseve
lies ne seront plus qu’une invisible poussière sur laquelle sourira
ODSDL[VRXULDQWH HW ÀHXULH GH ODQDWXUH/¶LQGLYLGXPRPHQWD
nément taré se trouvera, par le jeu d’équilibre du temps, pris
entre deux couches sociales nouvelles qui n’auront pour lui que
GpIpUHQFHHWDGPLUDWLRQHWDXGHVVXVGHVTXHOOHVLOVHSUpODVVHUD
DLVpPHQW6HXOHPHQWF¶HVWDXWHPSVTX¶HVWFRQ¿pFHWUDYDLOHW
au moment de ses ennuis, rien ne peut le consoler que la jeune lai
tière d’en face l’ait entendu appeler «chéquard» par la foule qui
montrait le poing tandis qu’il entrait dans le «panier à salade»,
la jeune laitière qui ne voit pas les choses dans le plan du temps,
qui ignore que les hommes qu’encense le journal du matin
furent déconsidérés jadis, et que l’homme qui frise la prison
HQ FH PRPHQW HW SHXWrWUH HQ SHQVDQW j FHWWH MHXQH ODLWLqUH
Q¶DXUDSDVOHVSDUROHVKXPEOHVTXLOXLFRQFLOLHUDLHQWODV\PSD
320
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