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LE TEMPS RETROUVE
seule d’être appréhendée par l’esprit, car elle est seule capable,
s’il sait en dégager cette vérité, de l’amener à une plus grande
SHUIHFWLRQHWGHOXLGRQQHUXQHSXUHMRLH/¶LPSUHVVLRQHVWSRXU
l’écrivain ce qu’est l’expérimentation pour le savant, avec cette
GL൵pUHQFHTXHFKH]OHVDYDQWOHWUDYDLOGHO¶LQWHOOLJHQFHSUpFqGH
et chez l’écrivain vient après. Ce que nous n’avons pas eu à dé
FKL൵UHUjpFODLUFLUSDUQRWUHH൵RUWSHUVRQQHOFHTXLpWDLWFODLU
DYDQWQRXVQ¶HVWSDVjQRXV1HYLHQWGHQRXVPrPHTXHFHTXH
nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent
pas les autres. Et comme l’art recompose exactement la vie, au
WRXUGHFHVYpULWpVTX¶RQDDWWHLQWHVHQVRLPrPHÀRWWHXQHDW
PRVSKqUHGHSRpVLHODGRXFHXUG¶XQP\VWqUHTXLQ¶HVWTXHODSp
QRPEUHTXHQRXVDYRQVWUDYHUVpHXQUD\RQREOLTXHGXFRXFKDQW
me rappelle instantanément un temps auquel je n’avais jamais
UHSHQVpHWRGDQVPDSHWLWHHQIDQFHFRPPHPDWDQWH/pRQLH
r
DYDLW XQH¿qYUHTXH OH '
m’avait fait habiter une semaine la petite chambre qu’Eulalie
DYDLWVXUOD SODFHGHO¶eJOLVHHWRLOQ¶\ DYDLWTX¶XQHVSDUWH
rie par terre et à la fenêtre un rideau de percale, bourdonnant
WRXMRXUVG¶XQVROHLODXTXHOMHQ¶pWDLVSDVKDELWXp(WHQYR\DQW
comme le souvenir de cette petite chambre d’ancienne domes
tique ajoutait tout d’un coup à ma vie passée une longue éten
GXHVLGL൵pUHQWHGXUHVWHHWVLGpOLFLHXVHMHSHQVDLSDUFRQWUDVWH
au néant d’impressions qu’avaient apporté dans ma vie les fêtes
les plus somptueuses dans les hôtels les plus princiers. la seule
chose un peu triste dans cette chambre d’Eulalie était qu’on
\HQWHQGDLWOHVRLUjFDXVHGHODSUR[LPLWpGXYLDGXFOHVKXOX
lements des trains. Mais comme je savais que ces beuglements
émanaient de machines réglées, ils ne m’épouvantaient pas
comme auraient pu faire, à une époque de la préhistoire, les cris
3HUFHSLHGDYDLWFUDLQW W\SKRwGH RQ
231

MARCEL PROUST
poussés par un mammouth voisin dans sa promenade libre et dé
sordonnée.
Ainsi j’étais déjà arrivé à cette conclusion que nous
ne sommes nullement libres devant l’œuvre d’art, que nous
ne la faisons pas à notre gré, mais que, préexistant à nous, nous
devons, à la fois parce qu’elle est nécessaire et cachée, et comme
nous ferions pour une loi de la nature, la découvrir. Mais cette
GpFRXYHUWH TXH O¶DUW SRXYDLW QRXV IDLUH IDLUH Q¶pWDLWHOOH SDV
au fond, celle de ce qui devrait nous être le plus précieux, et de
ce qui nous reste d’habitude à jamais inconnu, notre vraie vie,
ODUpDOLWp WHOOHTXH QRXVO¶DYRQV VHQWLHHW TXLGL൵qUHWHOOHPHQW
GHFHTXHQRXVFUR\RQVTXHQRXVVRPPHVHPSOLVG¶XQWHOERQ
heur quand le hasard nous en apporte le souvenir véritable.
Je m’en assurais par la fausseté même de l’art prétendu réaliste
et qui ne serait pas si mensonger si nous n’avions pris dans la vie
l’habitude de donner à ce que nous sentons une expression qui
HQ GL൵qUH WHOOHPHQW HW TXH QRXV SUHQRQV DX ERXW GH SHX
de temps, pour la réalité même. Je sentais que je n’aurais pas
à m’embarrasser des diverses théories littéraires qui m’avaient
un moment troublé – notamment celles que la critique avait dé
YHORSSpHVDXPRPHQWGHO¶D൵DLUH'UH\IXVHWDYDLWUHSULVHVSHQ
dant la guerre, et qui tendaient à «faire sortir l’artiste de sa tour
d’ivoire», à traiter de sujets non frivoles ni sentimentaux,
à peindre de grands mouvements ouvriers, et à défaut de foules,
jWRXW OH PRLQVQRQ SOXV G¶LQVLJQL¿DQWVRLVLIV ± ©-¶DYRXHTXH
ODSHLQWXUHGHFHVLQXWLOHVP¶LQGL൵qUHDVVH]ªGLVDLW%ORFK±PDLV
de nobles intellectuels ou des héros. D’ailleurs, même avant
de discuter leur contenu logique, ces théories me paraissaient
dénoter chez ceux qui les soutenaient une preuve d’infériorité,
comme un enfant vraiment bien élevé, qui entend des gens chez
232

LE TEMPS RETROUVE
TXL RQ O¶D HQYR\p GpMHXQHU GLUH ©1RXV DYRXRQV WRXW QRXV
sommes francs», sent que cela dénote une qualité morale infé
ULHXUHjODERQQHDFWLRQSXUHHWVLPSOHTXLQHGLWULHQ/¶DUWYpUL
table n’a que faire de tant de proclamations et s’accomplit dans
OH VLOHQFH '¶DLOOHXUV FHX[ TXL WKpRULVDLHQW DLQVL HPSOR\DLHQW
des expressions toutes faites qui ressemblaient singulièrement
jFHOOHVG¶LPEpFLOHVTX¶LOVÀpWULVVDLHQW(WSHXWrWUHHVWFHSOXW{W
à la qualité du langage qu’au genre d’esthétique qu’on peut juger
du degré auquel a été porté le travail intellectuel et moral. Mais,
inversement, cette qualité du langage (et même, pour étudier
les lois du caractère, on le peut aussi bien en prenant un sujet
sérieux ou frivole, comme un prosecteur peut aussi bien étudier
celles de l’anatomie sur le corps d’un imbécile que sur celui
d’un homme de talent: les grandes lois morales, aussi bien que
celles de la circulation du sang ou de l’élimination rénale, dif
fèrent peu selon la valeur intellectuelle des individus) dont
croient pouvoir se passer les théoriciens, ceux qui admirent
les théoriciens croient facilement qu’elle ne prouve pas
une grande valeur intellectuelle, valeur qu’ils ont besoin, pour
la discerner, de voir exprimer directement et qu’ils n’induisent
pas de la beauté d’une image. D’où la grossière tentation pour
l’écrivain d’écrire des œuvres intellectuelles. Grande indélica
WHVVH8QH°XYUHRLO\DGHVWKpRULHVHVWFRPPHXQREMHWVXU
OHTXHORQODLVVHODPDUTXHGXSUL[(QFRUHFHWWHGHUQLqUHQHIDLW
elle qu’exprimer une valeur qu’au contraire en littérature le rai
VRQQHPHQWORJLTXHGLPLQXH2QUDLVRQQHF¶HVWjGLUHRQYDJD
bonde, chaque fois qu’on n’a pas la force de s’astreindre à faire
passer une impression par tous les états successifs qui aboutiront
jVD¿[DWLRQ jO¶H[SUHVVLRQGHVD UpDOLWpODUpDOLWpjH[SULPHU
résidait, je le comprenais maintenant, non dans l’apparence
233

MARCEL PROUST
du sujet, mais dans le degré de pénétration de cette impression
à une profondeur où cette apparence importait peu, comme
OHV\PEROLVDLHQWFHEUXLWGHFXLOOHUVXUXQHDVVLHWWHFHWWHUDLGHXU
empesée de la serviette, qui m’avaient été plus précieux pour
mon renouvellement spirituel que tant de conversations humani
WDLUHVSDWULRWLTXHVLQWHUQDWLRQDOLVWHV3OXVGHVW\OHDYDLVMHHQ
tendu dire alors, plus de littérature, de la vie. On peut penser
combien même les simples théories de M. de Norpois «contre
OHVMRXHXUVGHÀWHVªDYDLHQWUHÀHXULGHSXLVODJXHUUH&DUWRXV
FHX[TXLQ¶D\DQWSDVOHVHQVDUWLVWLTXHF¶HVWjGLUHODVRXPLV
sion à la réalité intérieure, peuvent être pourvus de la faculté
de raisonner à perte de vue sur l’art, pour peu qu’ils soient par
VXUFURvWGLSORPDWHVRX¿QDQFLHUVPrOpVDX[©UpDOLWpVªGXWHPSV
présent, croient volontiers que la littérature est un jeu de l’esprit
GHVWLQpjrWUHpOLPLQpGHSOXVHQSOXVGDQVO¶DYHQLU4XHOTXHV
XQVYRXODLHQWTXHOHURPDQIWXQHVRUWHGHGp¿OpFLQpPDWRJUD
phique des choses. Cette conception était absurde. Rien
ne s’éloigne plus de ce que nous avons perçu en réalité qu’une
telle vue cinématographique. Justement, comme, en entrant dans
cette bibliothèque, je m’étais souvenu de ce que les Goncourt
disent des belles éditions originales qu’elle contient, je m’étais
promis de les regarder tant que j’étais enfermé ici. Et tout
en poursuivant mon raisonnement, je tirais un à un, sans trop
\IDLUHDWWHQWLRQGXUHVWHOHVSUpFLHX[YROXPHVTXDQGDXPR
ment où j’ouvrais distraitement l’un d’eux: François le Champi
GH*HRUJH 6DQGMH PHVHQWLVGpVDJUpDEOHPHQW IUDSSpFRPPH
par quelque impression trop en désaccord avec mes pensées ac
tuelles, jusqu’au moment où, avec une émotion qui alla jusqu’à
me faire pleurer, je reconnus combien cette impression était
d’accord avec elles. Tel, à l’instant que dans la chambre mor
234

LE TEMPS RETROUVE
WXDLUH OHV HPSOR\pV GHV SRPSHV IXQqEUHV VH SUpSDUHQW j GHV
FHQGUH OD ELqUH OH ¿OV G¶XQ KRPPH TXL D UHQGX GHV VHUYLFHV
jODSDWULHVHUUDQWODPDLQDX[GHUQLHUVDPLVTXLGp¿OHQWVLWRXW
jFRXSUHWHQWLWVRXVOHVIHQrWUHVXQHIDQIDUHVHUpYROWHFUR\DQW
à quelque moquerie dont on insulte son chagrin, puis lui, qui est
UHVWp PDvWUH GH VRL MXVTXHOjQHSHXWSOXVUHWHQLU VHV ODUPHV
lorsqu’il vient à comprendre que ce qu’il entend c’est la musique
d’un régiment qui s’associe à son deuil et rend honneur à la dé
pouille de son père. Tel, je venais de reconnaître la doulou
reuse impression que j’avais éprouvée, en lisant le titre d’un
livre dans la bibliothèque du prince de Guermantes, titre qui
P¶DYDLW GRQQp O¶LGpH TXH OD OLWWpUDWXUH QRXV R൵UDLW YUDLPHQW
FHPRQGHGXP\VWqUHTXHMHQHWURXYDLVSOXVHQHOOH(WSRXUWDQW
ce n’était pas un livre bien extraordinaire, c’était François
le Champi PDLV FH QRPOj FRPPH OH QRP GHV *XHUPDQWHV
n’était pas pour moi comme ceux que j’avais connus depuis.
/HVRXYHQLUGHFHTXLP¶DYDLWVHPEOpLQH[SOLFDEOHGDQVOHVXMHW
de François le Champi, tandis que maman me lisait le livre
GH*HRUJH6DQGpWDLWUpYHLOOpSDUFHWLWUHDXVVLELHQTXHOHQRP
de Guermantes (quand je n’avais pas vu les Guermantes depuis
longtemps) contenait pour moi tant de féodalité – comme Fran-
çois le Champi l’essence du roman – et se substituait pour un ins
tant à l’idée fort commune de ce que sont les romans berrichons
GH*HRUJH6DQG'DQVXQGvQHUTXDQGODSHQVpHUHVWHWRXMRXUV
à la surface, j’aurais pu sans doute parler de François le Champi
et des Guermantes sans que ni l’un ni l’autre fussent ceux
GH &RPEUD\ 0DLV TXDQG M¶pWDLV VHXO FRPPH HQ FH PRPHQW
c’est à une profondeur plus grande que j’avais plongé. À ce mo
PHQWOj O¶LGpHTXHWHOOH SHUVRQQH GRQW M¶DYDLV IDLW OD FRQQDLV
me
sance dans le monde était la cousine de M
de Guermantes,
235

MARCEL PROUST
F¶HVWjGLUHG¶XQSHUVRQQDJHGHODQWHUQHPDJLTXHPHVHPEODLW
incompréhensible, et tout autant que les plus beaux livres que
j’avais lus fussent – je ne dis pas même supérieurs, ce qu’ils
étaient pourtant – mais égaux à cet extraordinaire François
le Champi. C’était une impression d’enfance bien ancienne, où
mes souvenirs d’enfance et de famille étaient tendrement mêlés
et que je n’avais pas reconnue tout de suite. Je m’étais au pre
mier instant demandé avec colère quel était l’étranger qui venait
PHIDLUHPDOHWO¶pWUDQJHUF¶pWDLWPRLPrPHF¶pWDLWO¶HQIDQWTXH
j’étais alors, que le livre venait de susciter en moi, car de moi
ne connaissant que cet enfant, c’est cet enfant que le livre avait
DSSHOpWRXWGHVXLWHQHYRXODQW rWUHUHJDUGpTXHSDUVHV\HX[
aimé que par son cœur et ne parler qu’à lui. Aussi ce livre que
PDPqUH P¶DYDLWOX KDXW j&RPEUD\SUHVTXHMXVTX¶DX PDWLQ
DYDLWLOJDUGpSRXUPRLWRXWOH FKDUPHGHFHWWHQXLWOj&HUWHV
OD©SOXPHªGH*HRUJH6DQGSRXUSUHQGUHXQHH[SUHVVLRQGH%UL
chot qui aimait tant dire qu’un livre était écrit d’une plume alerte,
ne me semblait pas du tout, comme elle avait paru si longtemps
à ma mère avant qu’elle modelât lentement ses goûts littéraires
sur les miens, une plume magique. Mais c’était une plume que,
sans le vouloir, j’avais électrisée comme s’amusent souvent
jIDLUHOHVFROOpJLHQVHWYRLFLTXHPLOOHULHQVGH&RPEUD\HWTXH
je n’apercevais plus depuis longtemps, sautaient légèrement
G¶HX[PrPHVHWYHQDLHQWjODTXHXHOHXOHXVHVXVSHQGUHDXEHF
aimanté, en une chaîne interminable et tremblante de souvenirs.
&HUWDLQVHVSULWVTXLDLPHQWOHP\VWqUHYHXOHQWFURLUHTXHOHVRE
MHWVFRQVHUYHQWTXHOTXHFKRVHGHV\HX[TXLOHVUHJDUGqUHQWTXH
les monuments et les tableaux ne nous apparaissent que sous
le voile sensible que leur ont tissé l’amour et la contemplation
de tant d’adorateurs pendant des siècles. Cette chimère devien
236

LE TEMPS RETROUVE
drait vraie s’ils la transposaient dans le domaine de la seule réa
lité pour chacun, dans le domaine de sa propre sensibilité.
2XLHQFHVHQVOjHQFHVHQVOjVHXOHPHQWPDLVLOHVWELHQ
plus grand, une chose que nous avons regardée autrefois, si nous
OD UHYR\RQV QRXV UDSSRUWH DYHF OH UHJDUG TXH QRXV \ DYRQV
posé, toutes les images qui le remplissaient alors. C’est que
les choses – un livre sous sa couverture rouge comme les autres –
sitôt qu’elles sont perçues par nous, deviennent en nous quelque
chose d’immatériel, de même nature que toutes nos préoccupa
WLRQVRXQRVVHQVDWLRQVGHFHWHPSVOjHW VHPrOHQWLQGLVVROX
blement à elles. Tel nom lu dans un livre autrefois, contient entre
VHVV\OODEHVOHYHQWUDSLGHHWOHVROHLOEULOODQWTX¶LOIDLVDLWTXDQG
nous le lisions. Dans la moindre sensation apportée par le plus
humble aliment, l’odeur du café au lait, nous retrouvons cette
vague espérance d’un beau temps qui, si souvent, nous sourit,
quand la journée était encore intacte et pleine, dans l’incertitude
GXFLHOPDWLQDOXQHKHXUHHVWXQYDVHUHPSOLGHSDUIXPGHVRQV
de moments, d’humeurs variées, de climats. De sorte que la lit
térature qui se contente de «décrire les choses», d’en donner
seulement un misérable relevé de lignes et de surfaces, est celle
qui, tout en s’appelant réaliste, est la plus éloignée de la réalité,
celle qui nous appauvrit et nous attriste le plus, car elle coupe
brusquement toute communication de notre moi présent avec
le passé, dont les choses gardaient l’essence, et l’avenir, où elles
nous incitent à le goûter de nouveau. C’est elle que l’art digne
GHFHQRPGRLWH[SULPHUHWV¶LO\pFKRXHRQSHXWHQFRUHWLUHU
de son impuissance un enseignement (tandis qu’on n’en tire
aucun des réussites du réalisme), à savoir que cette essence est
en partie subjective et incommunicable.
,
237

MARCEL PROUST
%LHQSOXVXQHFKRVHTXHQRXVYvPHVjXQHFHUWDLQHpSRTXH
un livre que nous lûmes ne restent pas unis à jamais seulement
jFHTX¶LO\DYDLWDXWRXUGHQRXVLOOHUHVWHDXVVL¿GqOHPHQWjFH
que nous étions alors, il ne peut plus être repassé que par la sen
VLELOLWp SDUODSHUVRQQH TXH QRXV pWLRQV DORUV VL MH UHSUHQGV
même par la pensée, dans la bibliothèque, François le Champi,
immédiatement en moi un enfant se lève qui prend ma place, qui
seul a le droit de lire ce titre: François le Champi, et qui le lit
comme il le lut alors, avec la même impression du temps qu’il
faisait dans le jardin, les mêmes rêves qu’il formait alors sur
OHVSD\VHWVXUODYLHODPrPHDQJRLVVHGXOHQGHPDLQ4XHMHUH
voie une chose d’un autre temps, c’est un autre jeune homme
qui se lèvera. Et ma personne d’aujourd’hui n’est qu’une car
rière abandonnée, qui croit que tout ce qu’elle contient est pareil
et monotone, mais d’où chaque souvenir, comme un sculpteur
de Grèce, tire des statues innombrables. Je dis chaque chose que
QRXV UHYR\RQV FDU OHV OLYUHV VH FRPSRUWDQW HQ FHOD FRPPH
ces choses, la manière dont leur dos s’ouvrait, le grain du pa
pier peut avoir gardé en lui un souvenir aussi vif de la façon
GRQWM¶LPDJLQDLV DORUV9HQLVHHWGX GpVLU TXHM¶DYDLV G¶\ DOOHU
TXHOHVSKUDVHVPrPHVGHVOLYUHV3OXVYLIPrPHFDUFHOOHVFL
gênent parfois, comme ces photographies d’un être devant les
quelles on se le rappelle moins bien qu’en se contentant de pen
ser à lui. Certes, pour bien des livres de mon enfance, et, hélas,
SRXUFHUWDLQVOLYUHVGH%HUJRWWHOXLPrPHTXDQGXQVRLUGHID
tigue il m’arrivait de les prendre, ce n’était pourtant que comme
j’aurais pris un train dans l’espoir de me reposer par la vision
GH FKRVHVGL൵pUHQWHVHW HQ UHVSLUDQW O¶DWPRVSKqUH G¶DXWUHIRLV
Mais il arrive que cette évocation recherchée se trouve entravée,
au contraire, par la lecture prolongée du livre. Il en est un de
238

LE TEMPS RETROUVE
%HUJRWWHTXLGDQVODELEOLRWKqTXHGXSULQFHSRUWDLWXQHGpGLFDFH
G¶XQHÀDJRUQHULHHWG¶XQHSODWLWXGHH[WUrPHVOXMDGLVHQHQWLHU
un jour d’hiver où je ne pouvais voir Gilberte, et où je ne peux
réussir à retrouver les pages que j’aimais tant. Certains mots me
feraient croire que ce sont elles, mais c’est impossible. Où serait
GRQFODEHDXWpTXHMHOHXUWURXYDLV"0DLVGXYROXPHOXLPrPH
OD QHLJH TXL FRXYUDLWOHV&KDPSVeO\VpHVOH MRXU R MH OH OXV
n’a pas été enlevée. Je la vois toujours. Et c’est pour cela que
si j’avais été tenté d’être bibliophile, comme l’était le prince
de Guermantes, je ne l’aurais été que d’une façon, mais de façon
particulière, comme celle qui recherche cette beauté indépen
dante de la valeur propre d’un livre et qui lui vient pour les ama
teurs de connaître les bibliothèques par où il a passé, de savoir
qu’il fut donné à l’occasion de tel événement, par tel souverain
à tel homme célèbre, de l’avoir suivi, de vente en vente, à travers
VDYLHFHWWHEHDXWpKLVWRULTXHHQTXHOTXHVRUWHG¶XQOLYUHQHVH
rait pas perdue pour moi. Mais c’est plus volontiers de l’histoire
GHPD SURSUHYLHF¶HVWjGLUHQRQSDV HQVLPSOH FXULHX[TXH
MHODGpJDJHUDLVHWFHVHUDLWVRXYHQWQRQSDVjO¶H[HPSODLUHPD
tériel que je l’attacherais, mais à l’ouvrage, comme à ce François le Champi contemplé pour la première fois dans ma petite
FKDPEUHGH&RPEUD\SHQGDQW OD QXLW SHXWrWUHOD SOXV GRXFH
et la plus triste de ma vie – où j’avais, hélas (dans un temps où
PHSDUDLVVDLHQWELHQLQDFFHVVLEOHVOHVP\VWpULHX[*XHUPDQWHV
obtenu de mes parents une première abdication d’où je pouvais
faire dater le déclin de ma santé et de mon vouloir, mon renon
FHPHQWFKDTXHMRXUDJJUDYpjXQHWkFKHGL൶FLOH± HWUHWURXYp
aujourd’hui dans la bibliothèque des Guermantes, précisément
par le jour le plus beau, et dont s’éclairaient soudain non seule
ment les tâtonnements anciens de ma pensée, mais même le but
,
239

MARCEL PROUST
GHPDYLHHWSHXWrWUHGHO¶DUW3RXUOHVH[HPSODLUHVHX[PrPHV
GHV OLYUHV M¶HXVVH pWp G¶DLOOHXUV FDSDEOH GH P¶\ LQWpUHVVHU
dans une acception vivante. la première édition d’un ouvrage
m’eût été plus précieuse que les autres, mais j’aurais entendu
par elle l’édition où je le lus pour la première fois. Je recher
cherais les éditions originales, je veux dire celles où j’eus de ce
livre une impression originale. Car les impressions suivantes
ne le sont plus. Je collectionnerais pour les romans les reliures
d’autrefois, celles du temps où je lus mes premiers romans et qui
HQWHQGDLHQWWDQWGHIRLVSDSDPHGLUH©7LHQVWRLGURLWª&RPPH
la robe où nous vîmes pour la première fois une femme, elles
m’aideraient à retrouver l’amour que j’avais alors, la beauté sur
laquelle j’ai superposé tant d’images, de moins en moins aimées,
pour pouvoir retrouver la première, moi qui ne suis pas le moi
qui l’ai vu et qui dois céder la place au moi que j’étais alors
D¿QTX¶LO DSSHOOHOD FKRVHTX¶LOFRQQXW HWTXH PRQPRL G¶DX
jourd’hui ne connaît point. la bibliothèque que je composerais
ainsi serait même d’une valeur plus grande encore, car les livres
TXHMH OXV MDGLVj &RPEUD\j9HQLVH HQULFKLVPDLQWHQDQWSDU
PDPpPRLUHGHYDVWHVHQOXPLQXUHVUHSUpVHQWDQWO¶pJOLVH6DLQW
+LODLUH OD JRQGROH DPDUUpH DX SLHG GH 6DLQW*HRUJHV OH 0D
jeur sur le Grand Canal incrusté de scintillants saphirs, seraient
devenus dignes de ces «livres à images», bibles historiées, que
l’amateur n’ouvre jamais pour lire le texte mais pour s’en
FKDQWHUXQH IRLVGHSOXVGHVFRXOHXUV TX¶\D DMRXWpHVTXHOTXH
émule de Fouquet et qui font tout le prix de l’ouvrage. Et pour
tant, même n’ouvrir ces livres lus autrefois que pour regarder
les images qui ne les ornaient pas alors me semblerait encore
si dangereux que, même en ce sens, le seul que je pusse com
prendre, je ne serais pas tenté d’être bibliophile. Je sais trop
240
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