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Le Temps retrouvé

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LE TEMPS RETROUVE
seule d’être appréhendée par l’esprit, car elle est seule capable, s’il sait en dégager cette vérité, de l’amener à une plus grande
SHUIHFWLRQHWGHOXLGRQQHUXQHSXUHMRLH/¶LPSUHVVLRQHVWSRXU
l’écrivain ce qu’est l’expérimentation pour le savant, avec cette
GL൵pUHQFHTXHFKH]OHVDYDQWOHWUDYDLOGHO¶LQWHOOLJHQFHSUpFqGH et chez l’écrivain vient après. Ce que nous n’avons pas eu à dé FKL൵UHUjpFODLUFLUSDUQRWUHH൵RUWSHUVRQQHOFHTXLpWDLWFODLU DYDQWQRXVQ¶HVWSDVjQRXV1HYLHQWGHQRXVPrPHTXHFHTXH
nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres. Et comme l’art recompose exactement la vie, au
WRXUGHFHVYpULWpVTX¶RQDDWWHLQWHVHQVRLPrPHÀRWWHXQHDW PRVSKqUHGHSRpVLHODGRXFHXUG¶XQP\VWqUHTXLQ¶HVWTXHODSp QRPEUHTXHQRXVDYRQVWUDYHUVpHXQUD\RQREOLTXHGXFRXFKDQW
me rappelle instantanément un temps auquel je n’avais jamais
UHSHQVpHWRGDQVPDSHWLWHHQIDQFHFRPPHPDWDQWH/pRQLH
r
DYDLW XQH¿qYUHTXH OH '
m’avait fait habiter une semaine la petite chambre qu’Eulalie
DYDLWVXUOD SODFHGHO¶eJOLVHHWRLOQ¶\ DYDLWTX¶XQHVSDUWH
rie par terre et à la fenêtre un rideau de percale, bourdonnant
WRXMRXUVG¶XQVROHLODXTXHOMHQ¶pWDLVSDVKDELWXp(WHQYR\DQW
comme le souvenir de cette petite chambre d’ancienne domes tique ajoutait tout d’un coup à ma vie passée une longue éten
GXHVLGL൵pUHQWHGXUHVWHHWVLGpOLFLHXVHMHSHQVDLSDUFRQWUDVWH
au néant d’impressions qu’avaient apporté dans ma vie les fêtes les plus somptueuses dans les hôtels les plus princiers. la seule chose un peu triste dans cette chambre d’Eulalie était qu’on
\HQWHQGDLWOHVRLUjFDXVHGHODSUR[LPLWpGXYLDGXFOHVKXOX
lements des trains. Mais comme je savais que ces beuglements émanaient de machines réglées, ils ne m’épouvantaient pas comme auraient pu faire, à une époque de la préhistoire, les cris
 3HUFHSLHGDYDLWFUDLQW W\SKRwGH RQ
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MARCEL PROUST
poussés par un mammouth voisin dans sa promenade libre et dé sordonnée.
Ainsi j’étais déjà arrivé à cette conclusion que nous ne sommes nullement libres devant l’œuvre d’art, que nous ne la faisons pas à notre gré, mais que, préexistant à nous, nous devons, à la fois parce qu’elle est nécessaire et cachée, et comme nous ferions pour une loi de la nature, la découvrir. Mais cette
GpFRXYHUWH TXH O¶DUW SRXYDLW QRXV IDLUH IDLUH Q¶pWDLWHOOH SDV
au fond, celle de ce qui devrait nous être le plus précieux, et de ce qui nous reste d’habitude à jamais inconnu, notre vraie vie,
ODUpDOLWp WHOOHTXH QRXVO¶DYRQV VHQWLHHW TXLGL൵qUHWHOOHPHQW GHFHTXHQRXVFUR\RQVTXHQRXVVRPPHVHPSOLVG¶XQWHOERQ
heur quand le hasard nous en apporte le souvenir véritable. Je m’en assurais par la fausseté même de l’art prétendu réaliste et qui ne serait pas si mensonger si nous n’avions pris dans la vie l’habitude de donner à ce que nous sentons une expression qui
HQ GL൵qUH WHOOHPHQW HW TXH QRXV SUHQRQV DX ERXW GH SHX
de temps, pour la réalité même. Je sentais que je n’aurais pas à m’embarrasser des diverses théories littéraires qui m’avaient un moment troublé – notamment celles que la critique avait dé
YHORSSpHVDXPRPHQWGHO¶D൵DLUH'UH\IXVHWDYDLWUHSULVHVSHQ
dant la guerre, et qui tendaient à «faire sortir l’artiste de sa tour d’ivoire», à traiter de sujets non frivoles ni sentimentaux, à peindre de grands mouvements ouvriers, et à défaut de foules,
jWRXW OH PRLQVQRQ SOXV G¶LQVLJQL¿DQWVRLVLIV ± ©-¶DYRXHTXH ODSHLQWXUHGHFHVLQXWLOHVP¶LQGL൵qUHDVVH]ªGLVDLW%ORFK±PDLV
de nobles intellectuels ou des héros. D’ailleurs, même avant de discuter leur contenu logique, ces théories me paraissaient dénoter chez ceux qui les soutenaient une preuve d’infériorité, comme un enfant vraiment bien élevé, qui entend des gens chez
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LE TEMPS RETROUVE
TXL RQ O¶D HQYR\p GpMHXQHU GLUH ©1RXV DYRXRQV WRXW QRXV sommes francs», sent que cela dénote une qualité morale infé ULHXUHjODERQQHDFWLRQSXUHHWVLPSOHTXLQHGLWULHQ/¶DUWYpUL
table n’a que faire de tant de proclamations et s’accomplit dans
OH VLOHQFH '¶DLOOHXUV FHX[ TXL WKpRULVDLHQW DLQVL HPSOR\DLHQW
des expressions toutes faites qui ressemblaient singulièrement
jFHOOHVG¶LPEpFLOHVTX¶LOVÀpWULVVDLHQW(WSHXWrWUHHVWFHSOXW{W
à la qualité du langage qu’au genre d’esthétique qu’on peut juger du degré auquel a été porté le travail intellectuel et moral. Mais, inversement, cette qualité du langage (et même, pour étudier les lois du caractère, on le peut aussi bien en prenant un sujet sérieux ou frivole, comme un prosecteur peut aussi bien étudier celles de l’anatomie sur le corps d’un imbécile que sur celui d’un homme de talent: les grandes lois morales, aussi bien que celles de la circulation du sang ou de l’élimination rénale, dif fèrent peu selon la valeur intellectuelle des individus) dont croient pouvoir se passer les théoriciens, ceux qui admirent les théoriciens croient facilement qu’elle ne prouve pas une grande valeur intellectuelle, valeur qu’ils ont besoin, pour la discerner, de voir exprimer directement et qu’ils n’induisent pas de la beauté d’une image. D’où la grossière tentation pour l’écrivain d’écrire des œuvres intellectuelles. Grande indélica
WHVVH8QH°XYUHRLO\DGHVWKpRULHVHVWFRPPHXQREMHWVXU OHTXHORQODLVVHODPDUTXHGXSUL[(QFRUHFHWWHGHUQLqUHQHIDLW elle qu’exprimer une valeur qu’au contraire en littérature le rai VRQQHPHQWORJLTXHGLPLQXH2QUDLVRQQHF¶HVWjGLUHRQYDJD
bonde, chaque fois qu’on n’a pas la force de s’astreindre à faire passer une impression par tous les états successifs qui aboutiront
jVD¿[DWLRQ jO¶H[SUHVVLRQGHVD UpDOLWpODUpDOLWpjH[SULPHU
résidait, je le comprenais maintenant, non dans l’apparence
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MARCEL PROUST
du sujet, mais dans le degré de pénétration de cette impression à une profondeur où cette apparence importait peu, comme
OHV\PEROLVDLHQWFHEUXLWGHFXLOOHUVXUXQHDVVLHWWHFHWWHUDLGHXU
empesée de la serviette, qui m’avaient été plus précieux pour mon renouvellement spirituel que tant de conversations humani
WDLUHVSDWULRWLTXHVLQWHUQDWLRQDOLVWHV3OXVGHVW\OHDYDLVMHHQ
tendu dire alors, plus de littérature, de la vie. On peut penser combien même les simples théories de M. de Norpois «contre
OHVMRXHXUVGHÀWHVªDYDLHQWUHÀHXULGHSXLVODJXHUUH&DUWRXV FHX[TXLQ¶D\DQWSDVOHVHQVDUWLVWLTXHF¶HVWjGLUHODVRXPLV
sion à la réalité intérieure, peuvent être pourvus de la faculté de raisonner à perte de vue sur l’art, pour peu qu’ils soient par
VXUFURvWGLSORPDWHVRX¿QDQFLHUVPrOpVDX[©UpDOLWpVªGXWHPSV
présent, croient volontiers que la littérature est un jeu de l’esprit
GHVWLQpjrWUHpOLPLQpGHSOXVHQSOXVGDQVO¶DYHQLU4XHOTXHV XQVYRXODLHQWTXHOHURPDQIWXQHVRUWHGHGp¿OpFLQpPDWRJUD
phique des choses. Cette conception était absurde. Rien ne s’éloigne plus de ce que nous avons perçu en réalité qu’une telle vue cinématographique. Justement, comme, en entrant dans cette bibliothèque, je m’étais souvenu de ce que les Goncourt disent des belles éditions originales qu’elle contient, je m’étais promis de les regarder tant que j’étais enfermé ici. Et tout en poursuivant mon raisonnement, je tirais un à un, sans trop
\IDLUHDWWHQWLRQGXUHVWHOHVSUpFLHX[YROXPHVTXDQGDXPR
ment où j’ouvrais distraitement l’un d’eux: François le Champi
GH*HRUJH 6DQGMH PHVHQWLVGpVDJUpDEOHPHQW IUDSSpFRPPH
par quelque impression trop en désaccord avec mes pensées ac tuelles, jusqu’au moment où, avec une émotion qui alla jusqu’à me faire pleurer, je reconnus combien cette impression était d’accord avec elles. Tel, à l’instant que dans la chambre mor
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LE TEMPS RETROUVE
WXDLUH OHV HPSOR\pV GHV SRPSHV IXQqEUHV VH SUpSDUHQW j GHV FHQGUH OD ELqUH OH ¿OV G¶XQ KRPPH TXL D UHQGX GHV VHUYLFHV jODSDWULHVHUUDQWODPDLQDX[GHUQLHUVDPLVTXLGp¿OHQWVLWRXW jFRXSUHWHQWLWVRXVOHVIHQrWUHVXQHIDQIDUHVHUpYROWHFUR\DQW
à quelque moquerie dont on insulte son chagrin, puis lui, qui est
UHVWp PDvWUH GH VRL MXVTXHOjQHSHXWSOXVUHWHQLU VHV ODUPHV
lorsqu’il vient à comprendre que ce qu’il entend c’est la musique d’un régiment qui s’associe à son deuil et rend honneur à la dé pouille de son père. Tel, je venais de reconnaître la doulou reuse impression que j’avais éprouvée, en lisant le titre d’un livre dans la bibliothèque du prince de Guermantes, titre qui
P¶DYDLW GRQQp O¶LGpH TXH OD OLWWpUDWXUH QRXV R൵UDLW YUDLPHQW FHPRQGHGXP\VWqUHTXHMHQHWURXYDLVSOXVHQHOOH(WSRXUWDQW
ce n’était pas un livre bien extraordinaire, c’était François le Champi PDLV FH QRPOj FRPPH OH QRP GHV *XHUPDQWHV
n’était pas pour moi comme ceux que j’avais connus depuis.
/HVRXYHQLUGHFHTXLP¶DYDLWVHPEOpLQH[SOLFDEOHGDQVOHVXMHW
de François le Champi, tandis que maman me lisait le livre
GH*HRUJH6DQGpWDLWUpYHLOOpSDUFHWLWUHDXVVLELHQTXHOHQRP
de Guermantes (quand je n’avais pas vu les Guermantes depuis longtemps) contenait pour moi tant de féodalité – comme Fran- çois le Champi l’essence du roman – et se substituait pour un ins tant à l’idée fort commune de ce que sont les romans berrichons
GH*HRUJH6DQG'DQVXQGvQHUTXDQGODSHQVpHUHVWHWRXMRXUV
à la surface, j’aurais pu sans doute parler de François le Champi et des Guermantes sans que ni l’un ni l’autre fussent ceux
GH &RPEUD\ 0DLV TXDQG M¶pWDLV VHXO FRPPH HQ FH PRPHQW c’est à une profondeur plus grande que j’avais plongé. À ce mo PHQWOj O¶LGpHTXHWHOOH SHUVRQQH GRQW M¶DYDLV IDLW OD FRQQDLV
me
sance dans le monde était la cousine de M
de Guermantes,
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MARCEL PROUST
F¶HVWjGLUHG¶XQSHUVRQQDJHGHODQWHUQHPDJLTXHPHVHPEODLW
incompréhensible, et tout autant que les plus beaux livres que j’avais lus fussent – je ne dis pas même supérieurs, ce qu’ils étaient pourtant – mais égaux à cet extraordinaire François le Champi. C’était une impression d’enfance bien ancienne, où mes souvenirs d’enfance et de famille étaient tendrement mêlés et que je n’avais pas reconnue tout de suite. Je m’étais au pre mier instant demandé avec colère quel était l’étranger qui venait
PHIDLUHPDOHWO¶pWUDQJHUF¶pWDLWPRLPrPHF¶pWDLWO¶HQIDQWTXH
j’étais alors, que le livre venait de susciter en moi, car de moi ne connaissant que cet enfant, c’est cet enfant que le livre avait
DSSHOpWRXWGHVXLWHQHYRXODQW rWUHUHJDUGpTXHSDUVHV\HX[
aimé que par son cœur et ne parler qu’à lui. Aussi ce livre que
PDPqUH P¶DYDLWOX KDXW j&RPEUD\SUHVTXHMXVTX¶DX PDWLQ DYDLWLOJDUGpSRXUPRLWRXWOH FKDUPHGHFHWWHQXLWOj&HUWHV OD©SOXPHªGH*HRUJH6DQGSRXUSUHQGUHXQHH[SUHVVLRQGH%UL
chot qui aimait tant dire qu’un livre était écrit d’une plume alerte, ne me semblait pas du tout, comme elle avait paru si longtemps à ma mère avant qu’elle modelât lentement ses goûts littéraires sur les miens, une plume magique. Mais c’était une plume que, sans le vouloir, j’avais électrisée comme s’amusent souvent
jIDLUHOHVFROOpJLHQVHWYRLFLTXHPLOOHULHQVGH&RPEUD\HWTXH
je n’apercevais plus depuis longtemps, sautaient légèrement
G¶HX[PrPHVHWYHQDLHQWjODTXHXHOHXOHXVHVXVSHQGUHDXEHF
aimanté, en une chaîne interminable et tremblante de souvenirs.
&HUWDLQVHVSULWVTXLDLPHQWOHP\VWqUHYHXOHQWFURLUHTXHOHVRE MHWVFRQVHUYHQWTXHOTXHFKRVHGHV\HX[TXLOHVUHJDUGqUHQWTXH
les monuments et les tableaux ne nous apparaissent que sous le voile sensible que leur ont tissé l’amour et la contemplation de tant d’adorateurs pendant des siècles. Cette chimère devien
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LE TEMPS RETROUVE
drait vraie s’ils la transposaient dans le domaine de la seule réa lité pour chacun, dans le domaine de sa propre sensibilité.
2XLHQFHVHQVOjHQFHVHQVOjVHXOHPHQWPDLVLOHVWELHQ
plus grand, une chose que nous avons regardée autrefois, si nous
OD UHYR\RQV QRXV UDSSRUWH DYHF OH UHJDUG TXH QRXV \ DYRQV
posé, toutes les images qui le remplissaient alors. C’est que les choses – un livre sous sa couverture rouge comme les autres – sitôt qu’elles sont perçues par nous, deviennent en nous quelque chose d’immatériel, de même nature que toutes nos préoccupa
WLRQVRXQRVVHQVDWLRQVGHFHWHPSVOjHW VHPrOHQWLQGLVVROX
blement à elles. Tel nom lu dans un livre autrefois, contient entre
VHVV\OODEHVOHYHQWUDSLGHHWOHVROHLOEULOODQWTX¶LOIDLVDLWTXDQG
nous le lisions. Dans la moindre sensation apportée par le plus humble aliment, l’odeur du café au lait, nous retrouvons cette vague espérance d’un beau temps qui, si souvent, nous sourit, quand la journée était encore intacte et pleine, dans l’incertitude
GXFLHOPDWLQDOXQHKHXUHHVWXQYDVHUHPSOLGHSDUIXPGHVRQV
de moments, d’humeurs variées, de climats. De sorte que la lit térature qui se contente de «décrire les choses», d’en donner seulement un misérable relevé de lignes et de surfaces, est celle qui, tout en s’appelant réaliste, est la plus éloignée de la réalité, celle qui nous appauvrit et nous attriste le plus, car elle coupe brusquement toute communication de notre moi présent avec le passé, dont les choses gardaient l’essence, et l’avenir, où elles nous incitent à le goûter de nouveau. C’est elle que l’art digne
GHFHQRPGRLWH[SULPHUHWV¶LO\pFKRXHRQSHXWHQFRUHWLUHU
de son impuissance un enseignement (tandis qu’on n’en tire aucun des réussites du réalisme), à savoir que cette essence est en partie subjective et incommunicable.
,
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MARCEL PROUST
%LHQSOXVXQHFKRVHTXHQRXVYvPHVjXQHFHUWDLQHpSRTXH
un livre que nous lûmes ne restent pas unis à jamais seulement
jFHTX¶LO\DYDLWDXWRXUGHQRXVLOOHUHVWHDXVVL¿GqOHPHQWjFH que nous étions alors, il ne peut plus être repassé que par la sen VLELOLWp SDUODSHUVRQQH TXH QRXV pWLRQV DORUV VL MH UHSUHQGV
même par la pensée, dans la bibliothèque, François le Champi, immédiatement en moi un enfant se lève qui prend ma place, qui seul a le droit de lire ce titre: François le Champi, et qui le lit comme il le lut alors, avec la même impression du temps qu’il faisait dans le jardin, les mêmes rêves qu’il formait alors sur
OHVSD\VHWVXUODYLHODPrPHDQJRLVVHGXOHQGHPDLQ4XHMHUH
voie une chose d’un autre temps, c’est un autre jeune homme qui se lèvera. Et ma personne d’aujourd’hui n’est qu’une car rière abandonnée, qui croit que tout ce qu’elle contient est pareil et monotone, mais d’où chaque souvenir, comme un sculpteur de Grèce, tire des statues innombrables. Je dis chaque chose que
QRXV UHYR\RQV FDU OHV OLYUHV VH FRPSRUWDQW HQ FHOD FRPPH
ces choses, la manière dont leur dos s’ouvrait, le grain du pa pier peut avoir gardé en lui un souvenir aussi vif de la façon
GRQWM¶LPDJLQDLV DORUV9HQLVHHWGX GpVLU TXHM¶DYDLV G¶\ DOOHU TXHOHVSKUDVHVPrPHVGHVOLYUHV3OXVYLIPrPHFDUFHOOHVFL
gênent parfois, comme ces photographies d’un être devant les quelles on se le rappelle moins bien qu’en se contentant de pen ser à lui. Certes, pour bien des livres de mon enfance, et, hélas,
SRXUFHUWDLQVOLYUHVGH%HUJRWWHOXLPrPHTXDQGXQVRLUGHID
tigue il m’arrivait de les prendre, ce n’était pourtant que comme j’aurais pris un train dans l’espoir de me reposer par la vision
GH FKRVHVGL൵pUHQWHVHW HQ UHVSLUDQW O¶DWPRVSKqUH G¶DXWUHIRLV
Mais il arrive que cette évocation recherchée se trouve entravée, au contraire, par la lecture prolongée du livre. Il en est un de
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LE TEMPS RETROUVE
%HUJRWWHTXLGDQVODELEOLRWKqTXHGXSULQFHSRUWDLWXQHGpGLFDFH G¶XQHÀDJRUQHULHHWG¶XQHSODWLWXGHH[WUrPHVOXMDGLVHQHQWLHU
un jour d’hiver où je ne pouvais voir Gilberte, et où je ne peux réussir à retrouver les pages que j’aimais tant. Certains mots me feraient croire que ce sont elles, mais c’est impossible. Où serait
GRQFODEHDXWpTXHMHOHXUWURXYDLV"0DLVGXYROXPHOXLPrPH OD QHLJH TXL FRXYUDLWOHV&KDPSVeO\VpHVOH MRXU R MH OH OXV
n’a pas été enlevée. Je la vois toujours. Et c’est pour cela que si j’avais été tenté d’être bibliophile, comme l’était le prince de Guermantes, je ne l’aurais été que d’une façon, mais de façon particulière, comme celle qui recherche cette beauté indépen dante de la valeur propre d’un livre et qui lui vient pour les ama teurs de connaître les bibliothèques par où il a passé, de savoir qu’il fut donné à l’occasion de tel événement, par tel souverain à tel homme célèbre, de l’avoir suivi, de vente en vente, à travers
VDYLHFHWWHEHDXWpKLVWRULTXHHQTXHOTXHVRUWHG¶XQOLYUHQHVH
rait pas perdue pour moi. Mais c’est plus volontiers de l’histoire
GHPD SURSUHYLHF¶HVWjGLUHQRQSDV HQVLPSOH FXULHX[TXH MHODGpJDJHUDLVHWFHVHUDLWVRXYHQWQRQSDVjO¶H[HPSODLUHPD
tériel que je l’attacherais, mais à l’ouvrage, comme à ce Fran­çois le Champi contemplé pour la première fois dans ma petite
FKDPEUHGH&RPEUD\SHQGDQW OD QXLW SHXWrWUHOD SOXV GRXFH
et la plus triste de ma vie – où j’avais, hélas (dans un temps où
PHSDUDLVVDLHQWELHQLQDFFHVVLEOHVOHVP\VWpULHX[*XHUPDQWHV
obtenu de mes parents une première abdication d’où je pouvais faire dater le déclin de ma santé et de mon vouloir, mon renon
FHPHQWFKDTXHMRXUDJJUDYpjXQHWkFKHGL൶FLOH± HWUHWURXYp
aujourd’hui dans la bibliothèque des Guermantes, précisément par le jour le plus beau, et dont s’éclairaient soudain non seule ment les tâtonnements anciens de ma pensée, mais même le but
,
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MARCEL PROUST
GHPDYLHHWSHXWrWUHGHO¶DUW3RXUOHVH[HPSODLUHVHX[PrPHV GHV OLYUHV M¶HXVVH pWp G¶DLOOHXUV FDSDEOH GH P¶\ LQWpUHVVHU
dans une acception vivante. la première édition d’un ouvrage m’eût été plus précieuse que les autres, mais j’aurais entendu par elle l’édition où je le lus pour la première fois. Je recher cherais les éditions originales, je veux dire celles où j’eus de ce livre une impression originale. Car les impressions suivantes ne le sont plus. Je collectionnerais pour les romans les reliures d’autrefois, celles du temps où je lus mes premiers romans et qui
HQWHQGDLHQWWDQWGHIRLVSDSDPHGLUH©7LHQVWRLGURLWª&RPPH
la robe où nous vîmes pour la première fois une femme, elles m’aideraient à retrouver l’amour que j’avais alors, la beauté sur laquelle j’ai superposé tant d’images, de moins en moins aimées, pour pouvoir retrouver la première, moi qui ne suis pas le moi qui l’ai vu et qui dois céder la place au moi que j’étais alors
D¿QTX¶LO DSSHOOHOD FKRVHTX¶LOFRQQXW HWTXH PRQPRL G¶DX
jourd’hui ne connaît point. la bibliothèque que je composerais ainsi serait même d’une valeur plus grande encore, car les livres
TXHMH OXV MDGLVj &RPEUD\j9HQLVH HQULFKLVPDLQWHQDQWSDU PDPpPRLUHGHYDVWHVHQOXPLQXUHVUHSUpVHQWDQWO¶pJOLVH6DLQW +LODLUH OD JRQGROH DPDUUpH DX SLHG GH 6DLQW*HRUJHV OH 0D
jeur sur le Grand Canal incrusté de scintillants saphirs, seraient devenus dignes de ces «livres à images», bibles historiées, que l’amateur n’ouvre jamais pour lire le texte mais pour s’en
FKDQWHUXQH IRLVGHSOXVGHVFRXOHXUV TX¶\D DMRXWpHVTXHOTXH
émule de Fouquet et qui font tout le prix de l’ouvrage. Et pour tant, même n’ouvrir ces livres lus autrefois que pour regarder les images qui ne les ornaient pas alors me semblerait encore si dangereux que, même en ce sens, le seul que je pusse com prendre, je ne serais pas tenté d’être bibliophile. Je sais trop
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