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LE TEMPS RETROUVE
de cette façon, et en attendant que j’eusse examiné ce point
comme j’allais le faire, je ne pouvais nier que vraiment, en ce
qui me concernait, quand des impressions vraiment esthétiques
m’étaient venues, ç’avait toujours été à la suite de sensations
de ce genre. Il est vrai qu’elles avaient été assez rares dans ma
vie, mais elles la dominaient, je pouvais retrouver dans le passé
TXHOTXHVXQVGHFHV VRPPHWV TXHM¶DYDLV HX OH WRUWGH SHUGUH
de vue (ce que je comptais ne plus faire désormais). Et déjà
je pouvais dire que si c’était chez moi, par l’importance exclu
sive qu’il prenait, un trait qui m’était personnel, cependant j’étais
rassuré en découvrant qu’il s’apparentait à des traits moins mar
qués, mais reconnaissables, discernables et, au fond, assez ana
ORJXHV FKH] FHUWDLQV pFULYDLQV 1¶HVWFH SDV j PHV VHQVDWLRQV
du genre de celle de la madeleine qu’est suspendue la plus belle
partie des Mémoires d’Outre-Tombe: «Hier au soir je me prome
QDLVVHXO«MH IXV WLUp GH PHVUpÀH[LRQV SDU OH JD]RXLOOHPHQW
d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau.
¬O¶LQVWDQWFHVRQPDJLTXH¿WUHSDUDvWUHjPHV\HX[OHGRPDLQH
SDWHUQHOM¶RXEOLDL OHV FDWDVWURSKHV GRQWMH YHQDLV G¶rWUH OHWp
moin et, transporté subitement dans le passé, je revis ces cam
SDJQHVRM¶HQWHQGLVVLVRXYHQWVL൷HUODJULYHª(WXQHGHVGHX[
ou trois plus belles phrases de ces MémoiresQ¶HVWHOOHSDVFHOOH
FL©8QHRGHXU¿QHHW VXDYHG¶KpOLRWURSHV¶H[KDODLWG¶XQSHWLW
FDUUpGHIqYHV HQ ÀHXUV HOOH QHQRXVpWDLW SRLQW DSSRUWpH SDU
XQHEULVHGHODSDWULHPDLVSDUXQYHQWVDXYDJHGH7HUUH1HXYH
VDQVUHODWLRQDYHFODSODQWHH[LOpHVDQVV\PSDWKLHGHUpPLQLV
cence et de volupté. Dans ce parfum, non respiré de la beauté,
non épuré dans son sein, non répandu sur ses traces, dans ce par
IXPFKDUJpG¶DXURUH GHFXOWXUHHW GHPRQGHLO\DYDLW WRXWHV
les mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse».
,
281

MARCEL PROUST
XQGHVFKHIVG¶°XYUHGHODOLWWpUDWXUHIUDQoDLVHSylvie, de Gé
rard de Nerval, a, tout comme le livre des Mémoires d’Outre-
Tom be relatif à Combourg, une sensation du même genre que
le goût de la madeleine et «le gazouillement de la grive». Chez
%DXGHODLUH HQ¿Q FHV UpPLQLVFHQFHV SOXV QRPEUHXVHV HQFRUH
sont évidemment moins fortuites et par conséquent, à mon avis,
GpFLVLYHV&¶HVWOHSRqWHOXLPrPHTXLDYHFSOXVGHFKRL[HWGH
paresse, recherche volontairement, dans l’odeur d’une femme
par exemple, de sa chevelure et de son sein, les analogies inspi
ratrices qui lui évoqueront «l’azur du ciel immense et rond»
et «un port rempli de voiles et de mâts». J’allais chercher à me
UDSSHOHUOHVSLqFHVGH%DXGHODLUHjODEDVHGHVTXHOOHVVHWURXYH
ainsi une sensation transposée, pour achever de me replacer dans
XQH ¿OLDWLRQ DXVVL QREOH HW PH GRQQHU SDU Oj O¶DVVXUDQFH TXH
l’œuvre que je n’avais plus aucune hésitation à entreprendre
PpULWDLW O¶H൵RUW TXH M¶DOODLV OXL FRQVDFUHU TXDQG pWDQW DUULYp
au bas de l’escalier qui descendait de la bibliothèque, je me trou
vai tout à coup dans le grand salon et au milieu d’une fête qui
DOODLW PH VHPEOHU ELHQ GL൵pUHQWH GH FHOOHV DX[TXHOOHV M¶DYDLV
assisté autrefois et allait revêtir pour moi un aspect particulier
HW SUHQGUH XQ VHQV QRXYHDX (Q H൵HW GqV TXH M¶HQWUDL GDQV
le grand salon, bien que je tinsse toujours ferme en moi, au point
où j’en étais, le projet que je venais de former, un coup de théâtre
se produisit qui allait élever contre mon entreprise la plus grave
des objections. Une objection que je surmonterais sans doute,
PDLVTXLWDQGLVTXHMHFRQWLQXDLVjUpÀpFKLUHQPRLPrPHDX[
conditions de l’œuvre d’art, allait, par l’exemple cent fois répété
de la considération la plus propre à me faire hésiter, interrompre
à tout instant mon raisonnement. Au premier moment je ne com
pris pas pourquoi j’hésitais à reconnaître le maître de maison,
282

LE TEMPS RETROUVE
les invités, pourquoi chacun semblait s’être «fait une tête», gé
QpUDOHPHQWSRXGUpHHWTXLOHVFKDQJHDLWFRPSOqWHPHQW/HSULQFH
avait encore, en recevant, cet air bonhomme d’un roi de féerie
que je lui avais trouvé la première fois, mais cette fois, semblant
V¶rWUHVRXPLV OXLPrPHj O¶pWLTXHWWHTX¶LODYDLW LPSRVpHj VHV
LQYLWpV LO V¶pWDLW D൵XEOp G¶XQH EDUEH EODQFKH HW WUDvQDLW j VHV
pieds, qu’elles alourdissaient, comme des semelles de plomb.
,OVHPEODLWDYRLUDVVXPpGH¿JXUHUXQGHV©kJHVGHODYLHª6HV
moustaches étaient blanches aussi, comme s’il restait après elles
le gel de la forêt du Petit Poucet. Elles semblaient incommoder
VDERXFKHUDLGLHHWO¶H൵HWXQHIRLVSURGXLWLODXUDLWGOHVHQOH
ver. À vrai dire, je ne le reconnus qu’à l’aide d’un raisonnement,
et en concluant de la simple ressemblance de certains traits
jXQHLGHQWLWpGHODSHUVRQQH-HQHVDLVFHTXHFHSHWLW/H]HQVDF
DYDLWPLVVXUVD¿JXUHPDLVWDQGLVTXHG¶DXWUHVDYDLHQWEODQFKL
qui la moitié de leur barbe, qui leurs moustaches seulement, lui,
VDQV V¶HPEDUUDVVHU GH FHV WHLQWXUHV DYDLW WURXYp OH PR\HQ
GHFRXYULUVD¿JXUHGHULGHVVHVVRXUFLOVGHSRLOVKpULVVpVWRXW
FHODG¶DLOOHXUVQHOXLVH\DLWSDVVRQYLVDJHIDLVDLWO¶H൵HWG¶rWUH
durci, bronzé, solennisé, cela le vieillissait tellement qu’on n’au
rait plus dit du tout un jeune homme. Je fus bien étonné au même
moment en entendant appeler duc de Châtellerault un petit
vieillard aux moustaches argentées d’ambassadeur, dans lequel
seul un petit bout de regard resté le même me permit de recon
naître le jeune homme que j’avais rencontré une fois en visite
me
chez M
DLQVLjLGHQWL¿HUHQWkFKDQWGHIDLUHDEVWUDFWLRQGXWUDYHVWLVVH
PHQW HW GH FRPSOpWHU OHV WUDLWV UHVWpV QDWXUHOV SDU XQ H൵RUW
GH PpPRLUHPDSUHPLqUH SHQVpH HW G rWUH HW IXW SHXWrWUH
bien moins d’une seconde, de la féliciter d’être si merveilleuse
GH9LOOHSDULVLV¬ODSUHPLqUHSHUVRQQHTXHMHSDUYLQV
,
283

MARCEL PROUST
ment grimée qu’on avait d’abord, avant de la reconnaître, cette
hésitation que les grands acteurs paraissant dans un rôle où ils
VRQW GL൵pUHQWV G¶HX[PrPHV GRQQHQW HQ HQWUDQW HQ VFqQH
au public qui, même averti par le programme, reste un instant
ébahi avant d’éclater en applaudissements. À ce point de vue,
le plus extraordinaire de tous était mon ennemi personnel,
M. d’Argencourt, le véritable clou de la matinée. Non seule
PHQWDXOLHXGHVDEDUEHjSHLQHSRLYUHHWVHOLOV¶pWDLWD൵XEOp
d’une extraordinaire barbe d’une invraisemblable blancheur,
mais encore, tant de petits changements matériels pouvant rape
tisser, élargir un personnage et, bien plus, changer son caractère
apparent, sa personnalité, c’était un vieux mendiant qui n’inspi
rait plus aucun respect qu’était devenu cet homme dont la solen
nité, la raideur empesée était encore présente à mon souvenir,
et il donnait à son personnage de vieux gâteux une telle vérité,
TXHVHVPHPEUHVWUHPEORWDLHQWTXHOHVWUDLWVGpWHQGXVGHVD¿
gure, habituellement hautaine, ne cessaient de sourire avec
une niaise béatitude. Poussé à ce degré, l’art du déguisement
GHYLHQW TXHOTXH FKRVH GH SOXV XQH WUDQVIRUPDWLRQ (Q H൵HW
TXHOTXHV ULHQV DYDLHQW EHDX PH FHUWL¿HU TXH F¶pWDLW ELHQ
M. d’Argencourt qui donnait ce spectacle inénarrable et pitto
UHVTXHFRPELHQG¶pWDWV VXFFHVVLIVG¶XQYLVDJHQHPHIDOODLWLO
pas traverser si je voulais retrouver celui du d’Argencourt que
M¶DYDLVFRQQXHWTXLpWDLWWHOOHPHQWGL൵pUHQWGHOXLPrPHWRXW
HQQ¶D\DQWjVDGLVSRVLWLRQTXHVRQSURSUHFRUSV&¶pWDLWpYLGHP
ment la dernière extrémité où il avait pu le conduire sans en cre
YHUOHSOXV¿HUYLVDJHOHWRUVHOHSOXVFDPEUpQ¶pWDLWSOXVTX¶XQH
ORTXHHQ ERXLOOLH DJLWpHGHFLGHOj ¬ SHLQHHQ VH UDSSHODQW
certains sourires de M. d’Argencourt qui jadis tempéraient par
IRLVXQLQVWDQWVDKDXWHXUSRXYDLWRQFRPSUHQGUHTXHODSRVVLEL
284

LE TEMPS RETROUVE
lité de ce sourire de vieux marchand d’habits ramolli existât
dans le gentleman correct d’autrefois. Mais à supposer que ce fût
la même intention de sourire qu’eût d’Argencourt,
à cause de la prodigieuse transformation du visage, la matière
PrPHGHO¶°LOSDUODTXHOOHLOO¶H[SULPDLWpWDLWWHOOHPHQWGL൵p
rente, que l’expression devenait tout autre et même d’un autre.
J’eus un fou rire devant ce sublime gaga, aussi émollié dans sa
EpQpYROHFDULFDWXUHGHOXLPrPHTXHO¶pWDLWGDQVODPDQLqUHWUD
JLTXH0GH &KDUOXVIRXGUR\pHWSROL0G¶$UJHQFRXUWGDQV
VRQLQFDUQDWLRQGHPRULERQGERX൵HG¶XQ5HJQDUGH[DJpUpSDU
/DELFKH pWDLW G¶XQ DFFqV DXVVL IDFLOH DXVVL D൵DEOH TXH
0GH&KDUOXVURL/HDUTXLVHGpFRXYUDLWDYHFDSSOLFDWLRQGHYDQW
le plus médiocre salueur. Pourtant je n’eus pas l’idée de lui dire
PRQ DGPLUDWLRQ SRXU OD YLVLRQ H[WUDRUGLQDLUH TX¶LO R൵UDLW
Ce ne fut pas mon antipathie ancienne qui m’en empêcha, car
SUpFLVpPHQWLOpWDLWDUULYpjrWUHWHOOHPHQWGL൵pUHQWGHOXLPrPH
que j’avais l’illusion d’être devant une autre personne aussi
ELHQYHLOODQWH DXVVL GpVDUPpH DXVVL LQR൵HQVLYH TXH O¶$UJHQ
court habituel était rogue, hostile et dangereux. Tellement
XQH DXWUH SHUVRQQH TX¶j YRLU FH SHUVRQQDJH VL LQH൵DEOHPHQW
grimaçant, comique et blanc, ce bonhomme de neige simulant
un général Dourakine en enfance, il me semblait que l’être hu
main pouvait subir des métamorphoses aussi complètes que
celles de certains insectes. J’avais l’impression de regarder, der
rière le vitrage instructif d’un muséum d’histoire naturelle,
ce que peut être devenu le plus rapide, le plus sûr en ses traits
d’un insecte, et je ne pouvais pas ressentir les sentiments que
m’avait toujours inspirés M. d’Argencourt devant cette molle
FKU\VDOLGHSOXW{WYLEUDWLOHTXHUHPXDQWH0DLVMHPHWXVMHQH
IpOLFLWDLSDV0G¶$UJHQFRXUWG¶R൵ULUXQVSHFWDFOHTXLVHPEODLW
,
285

MARCEL PROUST
reculer les limites entre lesquelles peuvent se mouvoir les trans
formations du corps humain. Certes, dans les coulisses d’un
théâtre, ou pendant un bal costumé, on est plutôt porté par poli
WHVVHjH[DJpUHUODSHLQHSUHVTXHjD൶UPHUO¶LPSRVVLELOLWpTX¶RQ
a à reconnaître la personne travestie. Ici, au contraire, un instinct
m’avait averti de les dissimuler le plus possible, qu’elles
Q¶DYDLHQWSOXVULHQGHÀDWWHXUSDUFHTXHODWUDQVIRUPDWLRQQ¶pWDLW
SDVYRXOXHHWMHP¶DYLVDLHQ¿QFHjTXRLMHQ¶DYDLVSDVVRQJp
HQHQWUDQWGDQVFHVDORQTXHWRXWHIrWHVLVLPSOHVRLWHOOHTXDQG
elle a lieu longtemps après qu’on a cessé d’aller dans le monde
HWSRXUSHXTX¶HOOHUpXQLVVHTXHOTXHVXQHVGHVPrPHVSHUVRQQHV
TX¶RQDFRQQXHVDXWUHIRLVYRXVIDLWO¶H൵HWG¶XQHIrWHWUDYHVWLH
de la plus réussie de toutes, de celle où l’on est le plus sincère
ment «intrigué» par les autres, mais où ces têtes, qu’ils se sont
faites depuis longtemps sans le vouloir, ne se laissent pas défaire
SDU XQ GpEDUERXLOODJH XQH IRLV OD IrWH ¿QLH ,QWULJXp SDU
OHVDXWUHV"+pODVDXVVLOHVLQWULJXDQWQRXVPrPH&DUODPrPH
GL൶FXOWpTXHM¶pSURXYDLVjPHWWUHOHQRPTX¶LOIDOODLWVXUOHVYL
sages semblait partagée par toutes les personnes qui aperce
YDLHQW OH PLHQ Q¶\ SUHQDLHQW SDV SOXV JDUGH TXH VL HOOHV
ne l’eussent jamais vu, ou tâchaient de dégager de l’aspect actuel
XQVRXYHQLUGL൵pUHQW
6L0G¶$UJHQFRXUWYHQDLWIDLUHFHWH[WUDRUGLQDLUH©QXPpURª
qui était certainement la vision la plus saisissante dans son bur
lesque que je garderais de lui, c’était comme un acteur qui rentre
une dernière fois sur la scène avant que le rideau tombe tout
jIDLWDXPLOLHXGHVpFODWVGHULUH6LMHQHOXLHQYRXODLVSOXVF¶HVW
parce qu’en lui, qui avait retrouvé l’innocence du premier âge,
LOQ¶\ DYDLWSOXV DXFXQVRXYHQLU GHVQRWLRQVPpSULVDQWHVTX¶LO
avait pu avoir de moi, aucun souvenir d’avoir vu M. de Char
286

LE TEMPS RETROUVE
OXVPHOkFKHUEUXVTXHPHQW OHEUDVVRLWTX¶LO Q¶\HWSOXVULHQ
en lui de ces sentiments, soit qu’ils fussent obligés, pour arriver
MXVTX¶jQRXVGHSDVVHUSDUGHV UpIUDFWHXUVSK\VLTXHVVLGpIRU
mants qu’ils changeaient en route absolument de sens et que
0G¶$UJHQFRXUWVHPEOkWERQIDXWHGHPR\HQVSK\VLTXHVG¶H[
primer encore qu’il était mauvais et de refouler sa perpétuelle
hilarité invitante. C’était trop de parler d’un acteur, et, débar
rassé qu’il était de toute âme consciente, c’est comme une pou
pée trépidante, à la barbe postiche de laine blanche, que je le
YR\DLVDJLWp SURPHQpGDQV FHVDORQFRPPH GDQVXQ JXLJQRO
jODIRLVVFLHQWL¿TXHHWSKLORVRSKLTXHRLOVHUYDLWFRPPHGDQV
XQHRUDLVRQIXQqEUHRXXQFRXUVHQ6RUERQQHjODIRLVGHUDSSHO
à la vanité de tout et d’exemple d’histoire naturelle. un guignol
GHSRXSpHVTXHSRXULGHQWL¿HUjFHX[TX¶RQDYDLWFRQQXVLOIDO
lait lire sur plusieurs plans à la fois, situés derrière elles et qui leur
donnaient de la profondeur et forçaient à faire un travail d’esprit
quand on avait devant soi ces vieillards fantoches, car on était
REOLJpGHOHVUHJDUGHUHQPrPHWHPSVTX¶DYHFOHV\HX[DYHF
la mémoire. un guignol de poupées baignant dans les couleurs
immatérielles des années, de poupées extériorisant le Temps,
le Temps qui d’habitude n’est pas visible, qui pour le devenir
cherche des corps et, partout où il les rencontre, s’en empare pour
montrer sur eux sa lanterne magique. Aussi immatériel que jadis
*RORVXUOHERXWRQGHSRUWHGHPDFKDPEUHGH&RPEUD\DLQVL
le nouveau et si méconnaissable d’Argencourt était là comme
la révélation du Temps, qu’il rendait partiellement visible. Dans
OHVpOpPHQWV QRXYHDX[TXL FRPSRVDLHQWOD ¿JXUH GH0 G¶$U
JHQFRXUWHWVRQSHUVRQQDJHRQOLVDLWXQFHUWDLQFKL൵UHG¶DQQpHV
RQUHFRQQDLVVDLWOD¿JXUHV\PEROLTXHGHODYLHQRQWHOOHTX¶HOOH
QRXVDSSDUDvWF¶HVWjGLUHSHUPDQHQWHPDLVUpHOOHDWPRVSKqUH
,
287

MARCEL PROUST
VLFKDQJHDQWHTXHOH¿HUVHLJQHXUV¶\SHLQWHQFDULFDWXUHOHVRLU
comme un marchand d’habits.
En d’autres êtres, d’ailleurs, ces changements, ces véritables
aliénations semblaient sortir du domaine de l’histoire naturelle
et on s’étonnait, en entendant un nom, qu’un même être pût
présenter non, comme M. d’Argencourt, les caractéristiques
G¶XQHQRXYHOOHHVSqFHGL൵pUHQWHPDLVOHVWUDLWVH[WpULHXUVG¶XQ
autre caractère. C’étaient bien, comme pour M. d’Argencourt,
des possibilités insoupçonnées que le temps avait tirées de telle
MHXQH¿OOHPDLVFHVSRVVLELOLWpVELHQTX¶pWDQWWRXWHVSK\VLRQR
miques ou corporelles, semblaient avoir quelque chose de mo
ral. les traits du visage, s’ils changent, s’ils s’assemblent au
trement, s’ils se contractent de façon habituelle d’une manière
SOXVOHQWHSUHQQHQWDYHFXQDVSHFWDXWUHXQHVLJQL¿FDWLRQGLI
IpUHQWH'HVRUWHTX¶LO\DYDLWWHOOHIHPPHTX¶RQDYDLW FRQQXH
bornée et sèche, chez laquelle un élargissement des joues deve
nues méconnaissables, un busquage imprévisible du nez, cau
saient la même surprise, la même bonne surprise souvent, que tel
mot sensible et profond, telle action courageuse et noble qu’on
n’aurait jamais attendus d’elle. Autour de ce nez, nez nouveau,
RQ YR\DLW V¶RXYULU GHV KRUL]RQV TX¶RQ Q¶HW SDV RVp HVSpUHU
la bonté, la tendresse jadis impossibles devenaient possibles
DYHF FHV MRXHVOj 2Q SRXYDLW IDLUH HQWHQGUH GHYDQW FH PHQ
ton ce qu’on n’aurait jamais eu l’idée de dire devant le précé
dent. Tous ces traits nouveaux du visage impliquaient d’autres
WUDLWVGHFDUDFWqUH ODVqFKHHWPDLJUHMHXQH¿OOHpWDLW GHYHQXH
une vaste et indulgente douairière. Ce n’est plus dans un sens
zoologique, comme M. d’Argencourt, c’est dans un sens social
et moral qu’on pouvait dire que c’était une autre personne.
288

,
LE TEMPS RETROUVE
Par tous ces côtés, une matinée comme celle où je me trou
vais était quelque chose de beaucoup plus précieux qu’une image
GXSDVVpP¶R൵UDQWFRPPHWRXWHVOHVLPDJHVVXFFHVVLYHVHWTXH
je n’avais jamais vues qui séparaient le passé du présent, mieux
HQFRUHOHUDSSRUWTX¶LO\DYDLWHQWUHOHSUpVHQWHWOHSDVVpHOOH
était comme ce qu’on appelait autrefois une vue d’optique, mais
une vue d’optique des années, la vue non d’un monument, mais
d’une personne située dans la perspective déformante du Temps.
Quant à la femme dont M. d’Argencourt avait été l’amant,
elle n’avait pas beaucoup changé, si on tenait compte du temps
passéF¶HVWjGLUHTXHVRQYLVDJHQ¶pWDLWSDVWURSFRPSOqWHPHQW
démoli pour celui d’un être qui se déforme tout le long de son tra
jet dans l’abîme où il est lancé, abîme dont nous ne pouvons ex
primer la direction que par des comparaisons également vaines,
puisque nous ne pouvons les emprunter qu’au monde de l’es
pace, et qui, que nous les orientions dans le sens de l’élévation,
de la longueur ou de la profondeur, ont comme seul avantage
de nous faire sentir que cette dimension inconcevable et sensible
H[LVWHODQpFHVVLWpSRXUGRQQHUXQQRPDX[¿JXUHVGHUHPRQ
WHUH൵HFWLYHPHQW OH FRXUVGHV DQQpHVPH IRUoDLW HQUpDFWLRQ
de rétablir ensuite, en leur donnant leur place réelle, les années
auxquelles je n’avais pensé. À ce point de vue, et pour ne pas
me laisser tromper par l’identité apparente de l’espace, l’aspect
tout nouveau d’un être comme M. d’Argencourt m’était une ré
vélation frappante de cette réalité du millésime qui d’habitude
nous reste abstraite, comme l’apparition de certains arbres nains
ou des baobabs géants nous avertit du changement de latitude.
Alors la vie nous apparaît comme la féerie où l’on voit d’acte
en acte le bébé devenir adolescent, homme mûr et se courber vers
la tombe. Et comme c’est par des changements perpétuels qu’on
289

MARCEL PROUST
sent que ces êtres prélevés à des distances assez grandes sont si
GL൵pUHQWVRQVHQWTX¶RQDVXLYLODPrPHORLTXHFHVFUpDWXUHV
qui se sont tellement transformées qu’elles ne ressemblent plus,
sans avoir cessé d’être – justement parce qu’elles n’ont pas cessé
d’être – à ce que nous avons vu d’elles jadis.
Une jeune femme que j’avais connue autrefois, maintenant
EODQFKHHWWDVVpHHQSHWLWHYLHLOOHPDOp¿TXHVHPEODLWLQGLTXHU
TX¶LOHVWQpFHVVDLUHTXHGDQVOHGLYHUWLVVHPHQW¿QDOG¶XQHSLqFH
les êtres fussent travestis à ne pas les reconnaître. Mais son frère
pWDLWUHVWpVLGURLWVLSDUHLOjOXLPrPHTX¶RQV¶pWRQQDLWTXHVXU
VD¿JXUHMHXQHLOHWIDLWSDVVHUDXEODQFVDPRXVWDFKHELHQUHOH
YpH OHV SDUWLHVG¶XQHEODQFKHXUGH QHLJH GH EDUEHV MXVTXHOj
HQWLqUHPHQWQRLUHVUHQGDLHQW PpODQFROLTXH OH SD\VDJHKXPDLQ
de cette matinée, comme les premières feuilles jaunes des arbres
DORUV TX¶RQ FUR\DLW HQFRUH SRXYRLU FRPSWHU VXU XQ ORQJ pWp
HWTX¶DYDQWG¶DYRLU FRPPHQFp G¶HQ SUR¿WHU RQYRLW TXH F¶HVW
déjà l’automne. Alors moi qui, depuis mon enfance, vivais
DXMRXUOHMRXUD\DQWUHoXG¶DLOOHXUVGHPRLPrPHHWGHVDXWUHV
XQHLPSUHVVLRQ Gp¿QLWLYHMH P¶DSHUoXVSRXU ODSUHPLqUH IRLV
d’après les métamorphoses qui s’étaient produites dans tous ces
gens, du temps qui avait passé pour eux, ce qui me bouleversa
SDU OD UpYpODWLRQ TX¶LO DYDLW SDVVp DXVVL SRXU PRL (W LQGL൵p
UHQWHHQHOOHPrPHOHXUYLHLOOHVVHPHGpVRODLWHQP¶DYHUWLVVDQW
GHVDSSURFKHVGHODPLHQQH&HOOHVFLPHIXUHQWGXUHVWHSUR
clamées coup sur coup par des paroles qui, à quelques minutes
d’intervalle, vinrent me frapper comme les trompettes du Juge
PHQWODSUHPLqUHIXWSURQRQFpHSDUODGXFKHVVHGH*XHUPDQWHV
je venais de la voir, passant entre une double haie de curieux
TXLVDQVVHUHQGUHFRPSWHGHVPHUYHLOOHX[DUWL¿FHVGHWRLOHWWH
et d’esthétique qui agissaient sur eux, émus devant cette tête
290
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