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Le Temps retrouvé

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LE TEMPS RETROUVE
de cette façon, et en attendant que j’eusse examiné ce point comme j’allais le faire, je ne pouvais nier que vraiment, en ce qui me concernait, quand des impressions vraiment esthétiques m’étaient venues, ç’avait toujours été à la suite de sensations de ce genre. Il est vrai qu’elles avaient été assez rares dans ma vie, mais elles la dominaient, je pouvais retrouver dans le passé
TXHOTXHVXQVGHFHV VRPPHWV TXHM¶DYDLV HX OH WRUWGH SHUGUH
de vue (ce que je comptais ne plus faire désormais). Et déjà je pouvais dire que si c’était chez moi, par l’importance exclu sive qu’il prenait, un trait qui m’était personnel, cependant j’étais rassuré en découvrant qu’il s’apparentait à des traits moins mar qués, mais reconnaissables, discernables et, au fond, assez ana
ORJXHV FKH] FHUWDLQV pFULYDLQV 1¶HVWFH SDV j PHV VHQVDWLRQV
du genre de celle de la madeleine qu’est suspendue la plus belle partie des Mémoires d’Outre-Tombe: «Hier au soir je me prome
QDLVVHXO«MH IXV WLUp GH PHVUpÀH[LRQV SDU OH JD]RXLOOHPHQW
d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau.
¬O¶LQVWDQWFHVRQPDJLTXH¿WUHSDUDvWUHjPHV\HX[OHGRPDLQH SDWHUQHOM¶RXEOLDL OHV FDWDVWURSKHV GRQWMH YHQDLV G¶rWUH OHWp moin et, transporté subitement dans le passé, je revis ces cam SDJQHVRM¶HQWHQGLVVLVRXYHQWVL൷HUODJULYHª(WXQHGHVGHX[ ou trois plus belles phrases de ces MémoiresQ¶HVWHOOHSDVFHOOH FL©8QHRGHXU¿QHHW VXDYHG¶KpOLRWURSHV¶H[KDODLWG¶XQSHWLW FDUUpGHIqYHV HQ ÀHXUV HOOH QHQRXVpWDLW SRLQW DSSRUWpH SDU XQHEULVHGHODSDWULHPDLVSDUXQYHQWVDXYDJHGH7HUUH1HXYH VDQVUHODWLRQDYHFODSODQWHH[LOpHVDQVV\PSDWKLHGHUpPLQLV
cence et de volupté. Dans ce parfum, non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu sur ses traces, dans ce par
IXPFKDUJpG¶DXURUH GHFXOWXUHHW GHPRQGHLO\DYDLW WRXWHV
les mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse».
,
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MARCEL PROUST
XQGHVFKHIVG¶°XYUHGHODOLWWpUDWXUHIUDQoDLVHSylvie, de Gé rard de Nerval, a, tout comme le livre des Mémoires d’Outre- Tom be relatif à Combourg, une sensation du même genre que le goût de la madeleine et «le gazouillement de la grive». Chez
%DXGHODLUH HQ¿Q FHV UpPLQLVFHQFHV SOXV QRPEUHXVHV HQFRUH
sont évidemment moins fortuites et par conséquent, à mon avis,
GpFLVLYHV&¶HVWOHSRqWHOXLPrPHTXLDYHFSOXVGHFKRL[HWGH
paresse, recherche volontairement, dans l’odeur d’une femme par exemple, de sa chevelure et de son sein, les analogies inspi ratrices qui lui évoqueront «l’azur du ciel immense et rond» et «un port rempli de voiles et de mâts». J’allais chercher à me
UDSSHOHUOHVSLqFHVGH%DXGHODLUHjODEDVHGHVTXHOOHVVHWURXYH
ainsi une sensation transposée, pour achever de me replacer dans
XQH ¿OLDWLRQ DXVVL QREOH HW PH GRQQHU SDU Oj O¶DVVXUDQFH TXH
l’œuvre que je n’avais plus aucune hésitation à entreprendre
PpULWDLW O¶H൵RUW TXH M¶DOODLV OXL FRQVDFUHU TXDQG pWDQW DUULYp
au bas de l’escalier qui descendait de la bibliothèque, je me trou vai tout à coup dans le grand salon et au milieu d’une fête qui
DOODLW PH VHPEOHU ELHQ GL൵pUHQWH GH FHOOHV DX[TXHOOHV M¶DYDLV
assisté autrefois et allait revêtir pour moi un aspect particulier
HW SUHQGUH XQ VHQV QRXYHDX (Q H൵HW GqV TXH M¶HQWUDL GDQV
le grand salon, bien que je tinsse toujours ferme en moi, au point où j’en étais, le projet que je venais de former, un coup de théâtre se produisit qui allait élever contre mon entreprise la plus grave des objections. Une objection que je surmonterais sans doute,
PDLVTXLWDQGLVTXHMHFRQWLQXDLVjUpÀpFKLUHQPRLPrPHDX[
conditions de l’œuvre d’art, allait, par l’exemple cent fois répété de la considération la plus propre à me faire hésiter, interrompre à tout instant mon raisonnement. Au premier moment je ne com pris pas pourquoi j’hésitais à reconnaître le maître de maison,
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LE TEMPS RETROUVE
les invités, pourquoi chacun semblait s’être «fait une tête», gé QpUDOHPHQWSRXGUpHHWTXLOHVFKDQJHDLWFRPSOqWHPHQW/HSULQFH
avait encore, en recevant, cet air bonhomme d’un roi de féerie que je lui avais trouvé la première fois, mais cette fois, semblant
V¶rWUHVRXPLV OXLPrPHj O¶pWLTXHWWHTX¶LODYDLW LPSRVpHj VHV LQYLWpV LO V¶pWDLW D൵XEOp G¶XQH EDUEH EODQFKH HW WUDvQDLW j VHV
pieds, qu’elles alourdissaient, comme des semelles de plomb.
,OVHPEODLWDYRLUDVVXPpGH¿JXUHUXQGHV©kJHVGHODYLHª6HV
moustaches étaient blanches aussi, comme s’il restait après elles le gel de la forêt du Petit Poucet. Elles semblaient incommoder
VDERXFKHUDLGLHHWO¶H൵HWXQHIRLVSURGXLWLODXUDLWGOHVHQOH
ver. À vrai dire, je ne le reconnus qu’à l’aide d’un raisonnement, et en concluant de la simple ressemblance de certains traits
jXQHLGHQWLWpGHODSHUVRQQH-HQHVDLVFHTXHFHSHWLW/H]HQVDF DYDLWPLVVXUVD¿JXUHPDLVWDQGLVTXHG¶DXWUHVDYDLHQWEODQFKL
qui la moitié de leur barbe, qui leurs moustaches seulement, lui,
VDQV V¶HPEDUUDVVHU GH FHV WHLQWXUHV DYDLW WURXYp OH PR\HQ GHFRXYULUVD¿JXUHGHULGHVVHVVRXUFLOVGHSRLOVKpULVVpVWRXW FHODG¶DLOOHXUVQHOXLVH\DLWSDVVRQYLVDJHIDLVDLWO¶H൵HWG¶rWUH
durci, bronzé, solennisé, cela le vieillissait tellement qu’on n’au rait plus dit du tout un jeune homme. Je fus bien étonné au même moment en entendant appeler duc de Châtellerault un petit vieillard aux moustaches argentées d’ambassadeur, dans lequel seul un petit bout de regard resté le même me permit de recon naître le jeune homme que j’avais rencontré une fois en visite
me
chez M
DLQVLjLGHQWL¿HUHQWkFKDQWGHIDLUHDEVWUDFWLRQGXWUDYHVWLVVH PHQW HW GH FRPSOpWHU OHV WUDLWV UHVWpV QDWXUHOV SDU XQ H൵RUW GH PpPRLUHPDSUHPLqUH SHQVpH HW G rWUH HW IXW SHXWrWUH bien moins d’une seconde, de la féliciter d’être si merveilleuse
GH9LOOHSDULVLV¬ODSUHPLqUHSHUVRQQHTXHMHSDUYLQV
,
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MARCEL PROUST
ment grimée qu’on avait d’abord, avant de la reconnaître, cette hésitation que les grands acteurs paraissant dans un rôle où ils
VRQW GL൵pUHQWV G¶HX[PrPHV GRQQHQW HQ HQWUDQW HQ VFqQH
au public qui, même averti par le programme, reste un instant ébahi avant d’éclater en applaudissements. À ce point de vue, le plus extraordinaire de tous était mon ennemi personnel, M. d’Argencourt, le véritable clou de la matinée. Non seule
PHQWDXOLHXGHVDEDUEHjSHLQHSRLYUHHWVHOLOV¶pWDLWD൵XEOp
d’une extraordinaire barbe d’une invraisemblable blancheur, mais encore, tant de petits changements matériels pouvant rape tisser, élargir un personnage et, bien plus, changer son caractère apparent, sa personnalité, c’était un vieux mendiant qui n’inspi rait plus aucun respect qu’était devenu cet homme dont la solen nité, la raideur empesée était encore présente à mon souvenir, et il donnait à son personnage de vieux gâteux une telle vérité,
TXHVHVPHPEUHVWUHPEORWDLHQWTXHOHVWUDLWVGpWHQGXVGHVD¿
gure, habituellement hautaine, ne cessaient de sourire avec une niaise béatitude. Poussé à ce degré, l’art du déguisement
GHYLHQW TXHOTXH FKRVH GH SOXV XQH WUDQVIRUPDWLRQ (Q H൵HW TXHOTXHV ULHQV DYDLHQW EHDX PH FHUWL¿HU TXH F¶pWDLW ELHQ M. d’Argencourt qui donnait ce spectacle inénarrable et pitto UHVTXHFRPELHQG¶pWDWV VXFFHVVLIVG¶XQYLVDJHQHPHIDOODLWLO
pas traverser si je voulais retrouver celui du d’Argencourt que
M¶DYDLVFRQQXHWTXLpWDLWWHOOHPHQWGL൵pUHQWGHOXLPrPHWRXW HQQ¶D\DQWjVDGLVSRVLWLRQTXHVRQSURSUHFRUSV&¶pWDLWpYLGHP ment la dernière extrémité où il avait pu le conduire sans en cre YHUOHSOXV¿HUYLVDJHOHWRUVHOHSOXVFDPEUpQ¶pWDLWSOXVTX¶XQH ORTXHHQ ERXLOOLH DJLWpHGHFLGHOj ¬ SHLQHHQ VH UDSSHODQW certains sourires de M. d’Argencourt qui jadis tempéraient par IRLVXQLQVWDQWVDKDXWHXUSRXYDLWRQFRPSUHQGUHTXHODSRVVLEL
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lité de ce sourire de vieux marchand d’habits ramolli existât dans le gentleman correct d’autrefois. Mais à supposer que ce fût la même intention de sourire qu’eût d’Argencourt, à cause de la prodigieuse transformation du visage, la matière
PrPHGHO¶°LOSDUODTXHOOHLOO¶H[SULPDLWpWDLWWHOOHPHQWGL൵p
rente, que l’expression devenait tout autre et même d’un autre. J’eus un fou rire devant ce sublime gaga, aussi émollié dans sa
EpQpYROHFDULFDWXUHGHOXLPrPHTXHO¶pWDLWGDQVODPDQLqUHWUD JLTXH0GH &KDUOXVIRXGUR\pHWSROL0G¶$UJHQFRXUWGDQV VRQLQFDUQDWLRQGHPRULERQGERX൵HG¶XQ5HJQDUGH[DJpUpSDU /DELFKH pWDLW G¶XQ DFFqV DXVVL IDFLOH DXVVL D൵DEOH TXH 0GH&KDUOXVURL/HDUTXLVHGpFRXYUDLWDYHFDSSOLFDWLRQGHYDQW
le plus médiocre salueur. Pourtant je n’eus pas l’idée de lui dire PRQ DGPLUDWLRQ SRXU OD YLVLRQ H[WUDRUGLQDLUH TX¶LO R൵UDLW Ce ne fut pas mon antipathie ancienne qui m’en empêcha, car
SUpFLVpPHQWLOpWDLWDUULYpjrWUHWHOOHPHQWGL൵pUHQWGHOXLPrPH
que j’avais l’illusion d’être devant une autre personne aussi
ELHQYHLOODQWH DXVVL GpVDUPpH DXVVL LQR൵HQVLYH TXH O¶$UJHQ
court habituel était rogue, hostile et dangereux. Tellement
XQH DXWUH SHUVRQQH TX¶j YRLU FH SHUVRQQDJH VL LQH൵DEOHPHQW
grimaçant, comique et blanc, ce bonhomme de neige simulant un général Dourakine en enfance, il me semblait que l’être hu main pouvait subir des métamorphoses aussi complètes que celles de certains insectes. J’avais l’impression de regarder, der rière le vitrage instructif d’un muséum d’histoire naturelle, ce que peut être devenu le plus rapide, le plus sûr en ses traits d’un insecte, et je ne pouvais pas ressentir les sentiments que m’avait toujours inspirés M. d’Argencourt devant cette molle
FKU\VDOLGHSOXW{WYLEUDWLOHTXHUHPXDQWH0DLVMHPHWXVMHQH IpOLFLWDLSDV0G¶$UJHQFRXUWG¶R൵ULUXQVSHFWDFOHTXLVHPEODLW
,
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reculer les limites entre lesquelles peuvent se mouvoir les trans formations du corps humain. Certes, dans les coulisses d’un théâtre, ou pendant un bal costumé, on est plutôt porté par poli
WHVVHjH[DJpUHUODSHLQHSUHVTXHjD൶UPHUO¶LPSRVVLELOLWpTX¶RQ
a à reconnaître la personne travestie. Ici, au contraire, un instinct m’avait averti de les dissimuler le plus possible, qu’elles
Q¶DYDLHQWSOXVULHQGHÀDWWHXUSDUFHTXHODWUDQVIRUPDWLRQQ¶pWDLW SDVYRXOXHHWMHP¶DYLVDLHQ¿QFHjTXRLMHQ¶DYDLVSDVVRQJp HQHQWUDQWGDQVFHVDORQTXHWRXWHIrWHVLVLPSOHVRLWHOOHTXDQG
elle a lieu longtemps après qu’on a cessé d’aller dans le monde
HWSRXUSHXTX¶HOOHUpXQLVVHTXHOTXHVXQHVGHVPrPHVSHUVRQQHV TX¶RQDFRQQXHVDXWUHIRLVYRXVIDLWO¶H൵HWG¶XQHIrWHWUDYHVWLH
de la plus réussie de toutes, de celle où l’on est le plus sincère ment «intrigué» par les autres, mais où ces têtes, qu’ils se sont faites depuis longtemps sans le vouloir, ne se laissent pas défaire
SDU XQ GpEDUERXLOODJH XQH IRLV OD IrWH ¿QLH ,QWULJXp SDU OHVDXWUHV"+pODVDXVVLOHVLQWULJXDQWQRXVPrPH&DUODPrPH GL൶FXOWpTXHM¶pSURXYDLVjPHWWUHOHQRPTX¶LOIDOODLWVXUOHVYL sages semblait partagée par toutes les personnes qui aperce YDLHQW OH PLHQ Q¶\ SUHQDLHQW SDV SOXV JDUGH TXH VL HOOHV
ne l’eussent jamais vu, ou tâchaient de dégager de l’aspect actuel
XQVRXYHQLUGL൵pUHQW
6L0G¶$UJHQFRXUWYHQDLWIDLUHFHWH[WUDRUGLQDLUH©QXPpURª
qui était certainement la vision la plus saisissante dans son bur lesque que je garderais de lui, c’était comme un acteur qui rentre une dernière fois sur la scène avant que le rideau tombe tout
jIDLWDXPLOLHXGHVpFODWVGHULUH6LMHQHOXLHQYRXODLVSOXVF¶HVW
parce qu’en lui, qui avait retrouvé l’innocence du premier âge,
LOQ¶\ DYDLWSOXV DXFXQVRXYHQLU GHVQRWLRQVPpSULVDQWHVTX¶LO avait pu avoir de moi, aucun souvenir d’avoir vu M. de Char
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LE TEMPS RETROUVE
OXVPHOkFKHUEUXVTXHPHQW OHEUDVVRLWTX¶LO Q¶\HWSOXVULHQ
en lui de ces sentiments, soit qu’ils fussent obligés, pour arriver
MXVTX¶jQRXVGHSDVVHUSDUGHV UpIUDFWHXUVSK\VLTXHVVLGpIRU
mants qu’ils changeaient en route absolument de sens et que
0G¶$UJHQFRXUWVHPEOkWERQIDXWHGHPR\HQVSK\VLTXHVG¶H[
primer encore qu’il était mauvais et de refouler sa perpétuelle hilarité invitante. C’était trop de parler d’un acteur, et, débar rassé qu’il était de toute âme consciente, c’est comme une pou pée trépidante, à la barbe postiche de laine blanche, que je le
YR\DLVDJLWp SURPHQpGDQV FHVDORQFRPPH GDQVXQ JXLJQRO jODIRLVVFLHQWL¿TXHHWSKLORVRSKLTXHRLOVHUYDLWFRPPHGDQV XQHRUDLVRQIXQqEUHRXXQFRXUVHQ6RUERQQHjODIRLVGHUDSSHO
à la vanité de tout et d’exemple d’histoire naturelle. un guignol
GHSRXSpHVTXHSRXULGHQWL¿HUjFHX[TX¶RQDYDLWFRQQXVLOIDO
lait lire sur plusieurs plans à la fois, situés derrière elles et qui leur donnaient de la profondeur et forçaient à faire un travail d’esprit quand on avait devant soi ces vieillards fantoches, car on était
REOLJpGHOHVUHJDUGHUHQPrPHWHPSVTX¶DYHFOHV\HX[DYHF
la mémoire. un guignol de poupées baignant dans les couleurs immatérielles des années, de poupées extériorisant le Temps, le Temps qui d’habitude n’est pas visible, qui pour le devenir cherche des corps et, partout où il les rencontre, s’en empare pour montrer sur eux sa lanterne magique. Aussi immatériel que jadis
*RORVXUOHERXWRQGHSRUWHGHPDFKDPEUHGH&RPEUD\DLQVL
le nouveau et si méconnaissable d’Argencourt était là comme la révélation du Temps, qu’il rendait partiellement visible. Dans
OHVpOpPHQWV QRXYHDX[TXL FRPSRVDLHQWOD ¿JXUH GH0 G¶$U JHQFRXUWHWVRQSHUVRQQDJHRQOLVDLWXQFHUWDLQFKL൵UHG¶DQQpHV RQUHFRQQDLVVDLWOD¿JXUHV\PEROLTXHGHODYLHQRQWHOOHTX¶HOOH QRXVDSSDUDvWF¶HVWjGLUHSHUPDQHQWHPDLVUpHOOHDWPRVSKqUH
,
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MARCEL PROUST
VLFKDQJHDQWHTXHOH¿HUVHLJQHXUV¶\SHLQWHQFDULFDWXUHOHVRLU
comme un marchand d’habits.
En d’autres êtres, d’ailleurs, ces changements, ces véritables aliénations semblaient sortir du domaine de l’histoire naturelle et on s’étonnait, en entendant un nom, qu’un même être pût présenter non, comme M. d’Argencourt, les caractéristiques
G¶XQHQRXYHOOHHVSqFHGL൵pUHQWHPDLVOHVWUDLWVH[WpULHXUVG¶XQ
autre caractère. C’étaient bien, comme pour M. d’Argencourt, des possibilités insoupçonnées que le temps avait tirées de telle
MHXQH¿OOHPDLVFHVSRVVLELOLWpVELHQTX¶pWDQWWRXWHVSK\VLRQR
miques ou corporelles, semblaient avoir quelque chose de mo ral. les traits du visage, s’ils changent, s’ils s’assemblent au trement, s’ils se contractent de façon habituelle d’une manière
SOXVOHQWHSUHQQHQWDYHFXQDVSHFWDXWUHXQHVLJQL¿FDWLRQGLI IpUHQWH'HVRUWHTX¶LO\DYDLWWHOOHIHPPHTX¶RQDYDLW FRQQXH
bornée et sèche, chez laquelle un élargissement des joues deve nues méconnaissables, un busquage imprévisible du nez, cau saient la même surprise, la même bonne surprise souvent, que tel mot sensible et profond, telle action courageuse et noble qu’on n’aurait jamais attendus d’elle. Autour de ce nez, nez nouveau,
RQ YR\DLW V¶RXYULU GHV KRUL]RQV TX¶RQ Q¶HW SDV RVp HVSpUHU
la bonté, la tendresse jadis impossibles devenaient possibles
DYHF FHV MRXHVOj 2Q SRXYDLW IDLUH HQWHQGUH GHYDQW FH PHQ
ton ce qu’on n’aurait jamais eu l’idée de dire devant le précé dent. Tous ces traits nouveaux du visage impliquaient d’autres
WUDLWVGHFDUDFWqUH ODVqFKHHWPDLJUHMHXQH¿OOHpWDLW GHYHQXH
une vaste et indulgente douairière. Ce n’est plus dans un sens zoologique, comme M. d’Argencourt, c’est dans un sens social et moral qu’on pouvait dire que c’était une autre personne.
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,
LE TEMPS RETROUVE
Par tous ces côtés, une matinée comme celle où je me trou vais était quelque chose de beaucoup plus précieux qu’une image
GXSDVVpP¶R൵UDQWFRPPHWRXWHVOHVLPDJHVVXFFHVVLYHVHWTXH
je n’avais jamais vues qui séparaient le passé du présent, mieux
HQFRUHOHUDSSRUWTX¶LO\DYDLWHQWUHOHSUpVHQWHWOHSDVVpHOOH
était comme ce qu’on appelait autrefois une vue d’optique, mais une vue d’optique des années, la vue non d’un monument, mais d’une personne située dans la perspective déformante du Temps.
Quant à la femme dont M. d’Argencourt avait été l’amant, elle n’avait pas beaucoup changé, si on tenait compte du temps
passéF¶HVWjGLUHTXHVRQYLVDJHQ¶pWDLWSDVWURSFRPSOqWHPHQW
démoli pour celui d’un être qui se déforme tout le long de son tra jet dans l’abîme où il est lancé, abîme dont nous ne pouvons ex primer la direction que par des comparaisons également vaines, puisque nous ne pouvons les emprunter qu’au monde de l’es pace, et qui, que nous les orientions dans le sens de l’élévation, de la longueur ou de la profondeur, ont comme seul avantage de nous faire sentir que cette dimension inconcevable et sensible
H[LVWHODQpFHVVLWpSRXUGRQQHUXQQRPDX[¿JXUHVGHUHPRQ WHUH൵HFWLYHPHQW OH FRXUVGHV DQQpHVPH IRUoDLW HQUpDFWLRQ
de rétablir ensuite, en leur donnant leur place réelle, les années auxquelles je n’avais pensé. À ce point de vue, et pour ne pas me laisser tromper par l’identité apparente de l’espace, l’aspect tout nouveau d’un être comme M. d’Argencourt m’était une ré vélation frappante de cette réalité du millésime qui d’habitude nous reste abstraite, comme l’apparition de certains arbres nains ou des baobabs géants nous avertit du changement de latitude. Alors la vie nous apparaît comme la féerie où l’on voit d’acte en acte le bébé devenir adolescent, homme mûr et se courber vers la tombe. Et comme c’est par des changements perpétuels qu’on
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MARCEL PROUST
sent que ces êtres prélevés à des distances assez grandes sont si
GL൵pUHQWVRQVHQWTX¶RQDVXLYLODPrPHORLTXHFHVFUpDWXUHV
qui se sont tellement transformées qu’elles ne ressemblent plus, sans avoir cessé d’être – justement parce qu’elles n’ont pas cessé d’être – à ce que nous avons vu d’elles jadis.
Une jeune femme que j’avais connue autrefois, maintenant
EODQFKHHWWDVVpHHQSHWLWHYLHLOOHPDOp¿TXHVHPEODLWLQGLTXHU TX¶LOHVWQpFHVVDLUHTXHGDQVOHGLYHUWLVVHPHQW¿QDOG¶XQHSLqFH
les êtres fussent travestis à ne pas les reconnaître. Mais son frère
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de cette matinée, comme les premières feuilles jaunes des arbres
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déjà l’automne. Alors moi qui, depuis mon enfance, vivais
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d’après les métamorphoses qui s’étaient produites dans tous ces gens, du temps qui avait passé pour eux, ce qui me bouleversa
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clamées coup sur coup par des paroles qui, à quelques minutes d’intervalle, vinrent me frapper comme les trompettes du Juge
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je venais de la voir, passant entre une double haie de curieux
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et d’esthétique qui agissaient sur eux, émus devant cette tête
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