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LE TEMPS RETROUVE
teur. De plus, le livre peut être trop savant, trop obscur pour
le lecteur naïf et ne lui présenter ainsi qu’un verre trouble, avec
lequel il ne pourra pas lire. Mais d’autres particularités (comme
l’inversion) peuvent faire que le lecteur ait besoin de lire d’une
FHUWDLQH IDoRQSRXUELHQ OLUH O¶DXWHXU Q¶D SDV j V¶HQ R൵HQVHU
mais, au contraire, à laisser la plus grande liberté au lecteur
HQOXLGLVDQW©5HJDUGH]YRXVPrPHVLYRXVYR\H]PLHX[DYHF
FHYHUUHFLDYHFFHOXLOjDYHFFHWDXWUHª
6LMHP¶pWDLVWRXMRXUVWDQWLQWpUHVVpDX[UrYHVTXHO¶RQDSHQ
GDQWOH VRPPHLOQ¶HVWFH SDV SDUFHTXH FRPSHQVDQWOD GXUpH
par la puissance, ils nous aident à mieux comprendre ce qu’a
GH VXEMHFWLI SDU H[HPSOH O¶DPRXU" HW FHOD SDU OH VLPSOH IDLW
que – mais avec une vitesse prodigieuse – ils réalisent ce qu’on
appellerait vulgairement nous mettre une femme dans la peau,
jusqu’à nous faire passionnément aimer pendant quelques mi
nutes une laide, ce qui dans la vie réelle eût demandé des an
nées d’habitude, de collage et – comme si elles étaient inventées
par quelque docteur miraculeux – des piqûres intraveineuses
G¶DPRXUDXVVLELHQTX¶HOOHVSHXYHQWO¶rWUHDXVVLGHVRX൵UDQFH
avec la même vitesse la suggestion amoureuse qu’ils nous ont
inculquée se dissipe, et quelquefois non seulement l’amou
reuse nocturne a cessé d’être pour nous comme telle, étant re
devenue la laide bien connue, mais quelque chose de plus pré
cieux se dissipe aussi, tout un tableau ravissant de sentiments,
de tendresse, de volupté, de regrets vaguement estompés, tout
XQHPEDUTXHPHQW SRXU &\WKqUH GHOD SDVVLRQ GRQWQRXVYRX
drions noter, pour l’état de veille, les nuances d’une vérité dé
OLFLHXVH PDLV TXL V¶H൵DFH FRPPH XQH WRLOH WURS SkOLH TX¶RQ
QHSHXWUHVWLWXHU(KELHQF¶pWDLWSHXWrWUHDXVVLSDUOHMHXIRUPL
dable qu’ils font avec le Temps que les Rêves m’avaient fasciné.
,
271

MARCEL PROUST
1¶DYDLVMHSDVYXVRXYHQWHQXQHQXLWHQXQHPLQXWHG¶XQHQXLW
des temps bien lointains, relégués à ces distances énormes où
nous ne pouvons presque plus rien distinguer des sentiments que
QRXV\pSURXYLRQVIRQGUHjWRXWHYLWHVVHVXUQRXVQRXVDYHX
glant de leur clarté, comme s’ils avaient été des avions géants
DX OLHX GHVSkOHVpWRLOHV TXH QRXV FUR\LRQV QRXV IDLUH UDYRLU
tout ce qu’ils avaient contenu pour nous, nous donner l’émo
tion, le choc, la clarté de leur voisinage immédiat, qui ont repris
une fois qu’on est réveillé la distance qu’ils avaient miraculeuse
ment franchie, jusqu’à nous faire croire, à tort d’ailleurs, qu’ils
pWDLHQWXQGHVPRGHVSRXUUHWURXYHUOH7HPSVSHUGX"
Je m’étais rendu compte que seule la perception grossière
HWHUURQpHSODFHWRXWGDQV O¶REMHWTXDQGWRXWHVWGDQV O¶HVSULW
j’avais perdu ma grand’mère en réalité bien des mois après
l’avoir perdue en fait, j’avais vu les personnes varier d’aspect
selon l’idée que moi ou d’autres s’en faisaient, une seule être
SOXVLHXUV VHORQ OHV SHUVRQQHV TXL OD YR\DLHQW WHOV OHV GLYHUV
6ZDQQ GX GpEXW GH FHW RXYUDJH VXLYDQW FHX[ TXL OH UHQFRQ
WUDLHQWODSULQFHVVHGH/X[HPERXUJVXLYDQWTX¶HOOHpWDLWYXHSDU
le premier président ou par moi), même pour une seule au cours
des années (les variations du nom de Guermantes, et les divers
6ZDQQSRXUPRL-¶DYDLVYXO¶DPRXUSODFHUGDQVXQHSHUVRQQH
ce qui n’est que dans la personne qui aime. Je m’en étais d’autant
mieux rendu compte que j’avais fait varier et s’étendre à l’ex
trême la distance entre la réalité objective et l’amour (Rachel
SRXU6DLQW/RXSHWSRXUPRL$OEHUWLQHSRXUPRLHW6DLQW/RXS
Morel ou le conducteur d’omnibus pour Charlus ou d’autres
SHUVRQQHV(Q¿QGDQV XQHFHUWDLQHPHVXUH ODJHUPDQRSKLOLH
GH0GH&KDUOXVFRPPHOH UHJDUGGH6DLQW/RXSVXUODSKR
tographie d’Albertine, m’avait aidé à me dégager pour un ins
272

LE TEMPS RETROUVE
WDQW VLQRQ GH PD JHUPDQRSKRELH GX PRLQV GH PD FUR\DQFH
HQODSXUHREMHFWLYLWpGHFHOOHFLHWjPHIDLUHSHQVHUTXHSHXWrWUH
HQpWDLWLOGHODKDLQHFRPPHGHO¶DPRXUHWTXHGDQVOHMXJH
ment terrible que porte en ce moment même la France à l’égard
GHO¶$OOHPDJQHTX¶HOOHMXJHKRUVGHO¶KXPDQLWp\DYDLWLOVXU
tout une objectivité de sentiments, comme ceux qui faisaient
SDUDvWUH5DFKHO HW$OEHUWLQHVL SUpFLHXVHVO¶XQH j6DLQW/RXS
O¶DXWUHjPRL&HTXLUHQGDLWSRVVLEOHHQH൵HWTXHFHWWHSHUYHU
sité ne fût pas entièrement intrinsèque à l’Allemagne est que,
de même qu’individuellement j’avais eu des amours successives,
DSUqVOD¿QGHVTXHOOHVO¶REMHWGHFHWDPRXUP¶DSSDUDLVVDLWVDQV
YDOHXUM¶DYDLVGpMjYXGDQVPRQSD\VGHVKDLQHVVXFFHVVLYHVTXL
avaient fait apparaître, par exemple, comme des traîtres – mille
fois pires que les Allemands auxquels ils livraient la France –
GHV GUH\IXVDUGV FRPPH 5HLQDFK DYHF OHTXHO FROODERUHUDLHQW
DXMRXUG¶KXLOHVSDWULRWHV FRQWUH XQ SD\VGRQWFKDTXH PHPEUH
était forcément un menteur, une bête féroce, un imbécile, ex
ception faite des Allemands qui avaient embrassé la cause fran
çaise, comme le roi de Roumanie ou l’impératrice de Russie.
,OHVWYUDLTXHOHVDQWLGUH\IXVDUGVP¶HXVVHQWUpSRQGX©&HQ¶HVW
SDVOD PrPH FKRVHª 0DLVHQ H൵HW FH Q¶HVWMDPDLV OD PrPH
chose, pas plus que ce n’est la même personne, sans cela, devant
le même phénomène, celui qui en est la dupe ne pourrait accu
ser que son état subjectif et ne pourrait croire que les qualités
ou les défauts sont dans l’objet.
/¶LQWHOOLJHQFHQ¶DSRLQWGHSHLQHDORUVjEDVHUVXUFHWWHGLI
férence une théorie (enseignement contre nature des congré
ganistes selon les radicaux, impossibilité de la race juive
à se nationaliser, haine perpétuelle de la race allemande contre
la race latine, la race jaune étant momentanément réhabilitée).
,
273

MARCEL PROUST
Ce côté subjectif se marquait, d’ailleurs, dans les conversa
tions des neutres, où les germanophiles, par exemple, avaient
la faculté de cesser un instant de comprendre et même d’écou
WHUTXDQGRQOHXUSDUODLWGHVDWURFLWpVDOOHPDQGHVHQ%HOJLTXH
(Et pourtant, elles étaient réelles.) Ce que je remarquais de sub
MHFWLIGDQVODKDLQHFRPPHGDQVODYXHHOOHPrPHQ¶HPSrFKDLW
pas que l’objet pût posséder des qualités ou des défauts réels
et ne faisait nullement s’évanouir la réalité en un pur «relati
visme». Et si, après tant d’années écoulées et de temps perdu,
MH VHQWDLV FHWWH LQÀXHQFH FDSLWDOH GX ODF LQWHUQH MXVTXH GDQV
les relations internationales, tout au commencement de ma vie
QHP¶HQpWDLVMHSDVGRXWpTXDQGMHOLVDLVGDQVOHMDUGLQGH&RP
EUD\XQ GH FHVURPDQV GH %HUJRWWHTXH PrPHDXMRXUG¶KXL VL
j’en ai feuilleté quelques pages oubliées où je vois les ruses d’un
méchant, je ne repose le livre qu’après m’être assuré, en passant
FHQWSDJHVTXHYHUVOD¿QFHPrPHPpFKDQWHVWGPHQWKXPLOLp
et vit assez pour apprendre que ses ténébreux projets ont échoué.
Car je ne me rappelais plus bien ce qui était arrivé à ces person
QDJHVFHTXLQHOHVGL൵pUHQFLDLWG¶DLOOHXUVSDVGHVSHUVRQQHVTXL
me
VHWURXYDLHQWFHW DSUqVPLGL FKH]0
pour plusieurs au moins, la vie passée était aussi vague pour moi
que si je l’eusse lue dans un roman à demi oublié.
/H SULQFH G¶$JULJHQWH DYDLWLO ¿QL SDU pSRXVHU 0
2XSOXW{WQ¶pWDLWFHSDVOHIUqUHGH0
ODV°XUGX SULQFH G¶$JULJHQWH" 2X ELHQIDLVDLVMH XQH FRQIX
VLRQDYHFXQHDQFLHQQHOHFWXUHRXXQUrYHUpFHQW"/HUrYHpWDLW
encore un de ces faits de ma vie qui m’avait toujours le plus
frappé, qui avait dû le plus servir à me convaincre du carac
tère purement mental de la réalité, et dont je ne dédaignerais
pas l’aide dans la composition de mon œuvre. Quand je vivais,
de Guermantes et dont,
lle
;"
lle
X qui avait dû épouser
274

LE TEMPS RETROUVE
d’une façon un peu moins désintéressée, pour un amour, un rêve
venait rapprocher singulièrement de moi, lui faisant parcourir
de grandes distances de temps perdu, ma grand’mère, Albertine
que j’avais recommencé à aimer parce qu’elle m’avait fourni,
dans mon sommeil, une version, d’ailleurs atténuée, de l’histoire
de la blanchisseuse. Je pensai qu’ils viendraient quelquefois rap
SURFKHUDLQVLGHPRLGHVYpULWpVGHVLPSUHVVLRQVTXHPRQH൵RUW
seul, ou même les rencontres de la nature ne me présentaient
SDVTX¶LOVUpYHLOOHUDLHQWHQPRLGXGpVLUGXUHJUHWGHFHUWDLQHV
choses inexistantes, ce qui est la condition pour travailler, pour
s’abstraire de l’habitude, pour se détacher du concret. Je ne dé
daignerais pas cette seconde muse, cette muse nocturne qui sup
pléerait parfois à l’autre.
J’avais vu les nobles devenir vulgaires quand leur esprit
(comme celui du duc de Guermantes, par exemple) était vul
JDLUH ©9RXV Q¶rWHV SDV JrQpª GLVDLWLO FRPPH HW SX GLUH
&RWWDUG -¶DYDLV YX GDQV OD PpGHFLQH GDQV O¶D൵DLUH 'UH\IXV
pendant la guerre, croire que la vérité c’est un certain fait, que
les ministres, le médecin possèdent, un oui ou non qui n’a pas
besoin d’interprétation, qui font qu’un cliché radiographique
indiquerait sans interprétation ce qu’a le malade, que les gens
DX SRXYRLU VDYDLHQW VL 'UH\IXV pWDLW FRXSDEOH VDYDLHQW VDQV
DYRLUEHVRLQG¶HQYR\HUSRXUFHOD5RTXHVHQTXrWHUVXUSODFHVL
6DUUDLODYDLWRXQRQOHVPR\HQVGHPDUFKHUHQPrPHWHPSVTXH
les Russes. Il n’est pas une heure de ma vie qui n’eût ainsi servi
à m’apprendre, comme je l’ai dit, que seule la perception gros
sière et erronée place tout dans l’objet quand tout, au contraire,
HVW GDQV O¶HVSULW (Q VRPPH VL M¶\ UpÀpFKLVVDLV OD PDWLqUH
GH PRQ H[SpULHQFH PH YHQDLW GH 6ZDQQ QRQ SDV VHXOHPHQW
SDUWRXWFHTXLOHFRQFHUQDLWOXLPrPHHW*LOEHUWH0DLVF¶pWDLW
,
275

MARCEL PROUST
OXLTXLP¶DYDLWGqV&RPEUD\GRQQpOH GpVLUG¶DOOHUj%DOEHF
où, sans cela, mes parents n’eussent jamais eu l’idée de m’en
YR\HUHWVDQVTXRLMHQ¶DXUDLVSDVFRQQX$OEHUWLQH&HUWHVF¶HVW
à son visage, tel que je l’avais aperçu pour la première fois
devant la mer, que je rattachais certaines choses que j’écrirais
sans doute. En un sens j’avais raison de les lui rattacher, car
VLMHQ¶pWDLVSDVDOOpVXUODGLJXHFHMRXUOjVLMHQHO¶DYDLVSDV
connue, toutes ces idées ne se seraient pas développées (à moins
qu’elles ne l’eussent été par une autre). J’avais tort aussi, car
ce plaisir générateur que nous aimons à trouver rétrospective
ment dans un beau visage de femme vient de nos sens: il était
ELHQ FHUWDLQ HQ H൵HW TXH FHV SDJHV TXH M¶pFULUDLV $OEHUWLQH
surtout l’Albertine d’alors, ne les eût pas comprises. Mais c’est
justement pour cela (et c’est une indication à ne pas vivre dans
XQHDWPRVSKqUHWURSLQWHOOHFWXHOOHSDUFHTX¶HOOHpWDLWVLGL൵p
rente de moi, qu’elle m’avait fécondé par le chagrin et même
G¶DERUGSDUOHVLPSOHH൵RUWSRXULPDJLQHUFHTXLGL൵qUHGHVRL
Ces pages, si elle avait été capable de les comprendre, par cela
PrPHHOOH QHOHVHWSDVLQVSLUpHV 0DLVVDQV 6ZDQQMH Q¶DX
rais pas connu même les Guermantes, puisque ma grand’mère
me
n’eût pas retrouvé M
GH6DLQW/RXSHWGH0GH&KDUOXVFHTXLP¶DYDLWIDLWFRQQDvWUH
la duchesse de Guermantes et par elle sa cousine, de sorte que
ma présence même en ce moment chez le prince de Guermantes,
où venait de me venir brusquement l’idée de mon œuvre (ce
TXL IDLVDLW TXH MH GHYUDLV j 6ZDQQ QRQ VHXOHPHQW OD PDWLqUH
PDLVODGpFLVLRQPHYHQDLWDXVVLGH6ZDQQ3pGRQFXOHXQSHX
PLQFHSHXWrWUHSRXUVXSSRUWHUDLQVLO¶pWHQGXHGHWRXWHPDYLH
(Ce «côté de Guermantes» s’était trouvé, en ce sens, ainsi pro
FpGHUGX©F{WpGHFKH]6ZDQQª0DLVELHQVRXYHQWFHWDXWHXU
GH9LOOHSDULVLVPRLIDLWODFRQQDLVVDQFH
276

LE TEMPS RETROUVE
GHVDVSHFWVGHQRWUHYLHHVWTXHOTX¶XQGHELHQLQIpULHXUj6ZDQQ
HVW O¶rWUH OHSOXVPpGLRFUH 1¶HWLO SDV VX൶ TX¶XQ FDPDUDGH
TXHOFRQTXHP¶LQGLTXkWTXHOTXHDJUpDEOH¿OOHj\SRVVpGHUTXH
SUREDEOHPHQWMHQ¶\DXUDLVSDVUHQFRQWUpHSRXUTXHMHIXVVHDOOp
j%DOEHF"6RXYHQWDLQVLRQUHQFRQWUHSOXVWDUGXQFDPDUDGHGp
plaisant, on lui serre à peine la main, et pourtant, si jamais on
\UpÀpFKLWF¶HVWG¶XQHSDUROHHQO¶DLUTX¶LOQRXVDGLWHG¶XQ©YRXV
GHYULH]YHQLUj%DOEHFªTXHWRXWHQRWUHYLHHWQRWUH°XYUHVRQW
sorties. Nous ne lui en avons aucune reconnaissance, sans que
cela soit faire preuve d’ingratitude. Car en disant ces mots, il n’a
nullement pensé aux énormes conséquences qu’ils auraient pour
nous. C’est notre sensibilité et notre intelligence qui ont exploi
té les circonstances, lesquelles, la première impulsion donnée,
se sont engendrées les unes les autres sans qu’il eût pu prévoir
la cohabitation avec Albertine plus que la soirée masquée chez
OHV*XHUPDQWHV6DQVGRXWHVRQLPSXOVLRQIXWQpFHVVDLUHHWSDU
là la forme extérieure de notre vie, la matière même de notre
°XYUHGpSHQGHQWGHOXL6DQV6ZDQQPHVSDUHQWVQ¶HXVVHQWMD
PDLVHXO¶LGpHGHP¶HQYR\HUj%DOEHF,OQ¶pWDLWSDVG¶DLOOHXUV
UHVSRQVDEOHGHV VRX൵UDQFHVTXH OXLPrPHDYDLWLQGLUHFWHPHQW
causées. Elles tenaient à ma faiblesse. la sienne l’avait bien fait
VRX൵ULUOXLPrPHSDU2GHWWH0DLVHQGpWHUPLQDQWDLQVLODYLH
que nous avons menée, il a par là même exclu toutes les vies
TXH QRXV DXULRQV SX PHQHU j OD SODFH GH FHOOHOj 6L 6ZDQQ
QHP¶DYDLWSDVSDUOpGH%DOEHFMHQ¶DXUDLVSDVFRQQX$OEHUWLQH
la salle à manger de l’hôtel, les Guermantes. Mais je serais allé
DLOOHXUVM¶DXUDLVFRQQXGHVJHQVGL൵pUHQWVPDPpPRLUHFRPPH
mes livres serait remplie de tableaux tout autres, que je ne peux
même pas imaginer et dont la nouveauté, inconnue de moi, me
séduit et me fait regretter de n’être pas allé plutôt vers elle,
,
277

MARCEL PROUST
HWTX¶$OEHUWLQHHWODSODJHGH%DOEHFHWGH5LYHEHOOHHWOHV*XHU
mantes ne me fussent pas toujours restés inconnus.
/DMDORXVLHHVWXQERQUHFUXWHXU TXLTXDQGLO\DXQFUHX[
GDQVQRWUH WDEOHDX YD QRXVFKHUFKHU GDQV ODUXHOD EHOOH ¿OOH
qu’il fallait. Elle n’était plus belle, elle l’est redevenue, car nous
sommes jaloux d’elle, elle remplira ce vide.
Une fois que nous serons morts, nous n’aurons pas de joie
que ce tableau ait été ainsi complété. Mais cette pensée n’est
nullement décourageante. Car nous sentons que la vie est un peu
plus compliquée qu’on ne dit, et même les circonstances. Et il
\DXQHQpFHVVLWpSUHVVDQWHjPRQWUHUFHWWHFRPSOH[LWpODMDORX
sie, si utile, ne naît pas forcément d’un regard, ou d’un récit,
RXG¶XQHUpWURÀH[LRQ 2QSHXWODWURXYHUSUrWHj QRXVSLTXHU
HQWUHOHV IHXLOOHWVG¶XQDQQXDLUH ±FH TX¶RQDSSHOOH ©7RXW3D
ris» pour Paris, et pour la campagne «Annuaire des Châ
WHDX[ª±QRXVDYLRQVGLVWUDLWHPHQWHQWHQGXGLUHSDUWHOOHEHOOH
¿OOHTXL QRXVpWDLW GHYHQXH LQGL൵pUHQWHTX¶LO OXLIDXGUDLW DOOHU
YRLUTXHOTXHVMRXUVVDV°XUGDQVOH3DVGH&DODLV1RXVDYLRQV
DXVVL GLVWUDLWHPHQWSHQVpDXWUHIRLV TXH SHXWrWUH ELHQ OD EHOOH
¿OOHDYDLWpWpFRXUWLVpHSDU0(TX¶HOOHQHYR\DLWSOXVMDPDLV
FDUSOXVMDPDLVHOOHQ¶DOODLWGDQVFHEDURHOOHOHYR\DLWMDGLV
4XH SRXYDLW rWUH VD V°XU" IHPPH GH FKDPEUH SHXWrWUH" 3DU
discrétion nous ne l’avions pas demandé. Et puis voici qu’en
ouvrant au hasard l’Annuaire des Châteaux, nous trouvons que
0(DVRQFKkWHDXGDQVOH3DVGH&DODLVSUqVGH'XQNHUTXH
3OXVGHGRXWHSRXUIDLUHSODLVLUjODEHOOH¿OOHLODSULVVDV°XU
FRPPHIHPPHGHFKDPEUHHWVLODEHOOH¿OOHQHOHYRLWSOXVGDQV
le bar, c’est qu’il la fait venir chez lui, habitant Paris presque
toute l’année, mais ne pouvant se passer d’elle, même pendant
TX¶LO HVW GDQV OH 3DVGH&DODLV OHV SLQFHDX[ LYUHV GH IXUHXU
278

LE TEMPS RETROUVE
et d’amour, peignent, peignent. Et pourtant, si ce n’était pas
FHOD"6LYUDLPHQW0(QHYR\DLWSOXVMDPDLVODEHOOH¿OOHPDLV
SDUVHUYLDELOLWpDYDLWUHFRPPDQGpODV°XUGHFHOOHFLjXQIUqUH
TX¶LODKDELWDQW OXL WRXWH O¶DQQpHOH 3DVGH&DODLV" 'H VRUWH
TX¶HOOHYDPrPHSHXWrWUHSDUKDVDUGYRLUVDV°XUDXPRPHQW
où M. E. n’est pas là, car ils ne se soucient plus l’un de l’autre.
Et à moins encore que la sœur ne soit pas femme de chambre
GDQVOHFKkWHDXQLDLOOHXUVPDLVDLWGHVSDUHQWVGDQVOH3DVGH
Calais. Notre douleur du premier instant cède devant ces der
QLqUHVVXSSRVLWLRQVTXLFDOPHQWWRXWHMDORXVLH0DLVTX¶LPSRUWH"
FHOOHFLFDFKpHGDQV OHVIHXLOOHWVGH O¶$QQXDLUHGHV&KkWHDX[
HVWYHQXHDXERQPRPHQWFDUPDLQWHQDQWOHYLGHTX¶LO\DYDLW
dans la toile est comblé. Et tout se compose bien, grâce à la pré
VHQFH VXVFLWpH SDU OD MDORXVLH GH OD EHOOH ¿OOH GRQW GpMj QRXV
ne sommes plus jaloux et que nous n’aimons plus.
* * *
,
À ce moment le maître d’hôtel vint me dire que, le premier
morceau étant terminé, je pouvais quitter la bibliothèque et en
WUHUGDQVOHVVDORQV&HODPH¿WUHVVRXYHQLURM¶pWDLV0DLVMHQH
fus nullement troublé dans le raisonnement que je venais de com
mencer par le fait qu’une réunion mondaine, le retour dans la so
ciété, m’eussent fourni ce point de départ vers une vie nouvelle
que je n’avais pas su trouver dans la solitude. Ce fait n’avait rien
d’extraordinaire, une impression qui pouvait ressusciter en moi
l’homme éternel n’étant pas liée plus forcément à la solitude
qu’à la société (comme j’avais cru autrefois, comme cela avait
SHXWrWUHpWpSRXUPRLDXWUHIRLVFRPPHFHODDXUDLWSHXWrWUHG
être encore si je m’étais harmonieusement développé, au lieu
279

MARCEL PROUST
GHFHORQJDUUrWTXLVHPEODLWVHXOHPHQWSUHQGUH¿Q&DUQ¶pSURX
vant cette impression de beauté que quand à une sensation ac
WXHOOHVLLQVLJQL¿DQWHIWHOOH YHQDLWVHVXSHUSRVHUXQH VHQVD
tion semblable qui, renaissant spontanément en moi, venait
étendre la première sur plusieurs époques à la fois, et remplissait
mon âme, où habituellement les sensations particulières lais
VDLHQWWDQWGH YLGH SDUXQHHVVHQFH JpQpUDOH LOQ¶\DYDLW SDV
de raison pour que je ne reçusse des sensations de ce genre dans
le monde aussi bien que dans la nature, puisqu’elles sont four
nies par le hasard, aidé sans doute par l’excitation particulière
qui fait que, les jours où on se trouve en dehors du train courant
de la vie, les choses même les plus simples recommencent à nous
donner des sensations dont l’habitude fait faire l’économie
jQRWUH V\VWqPHQHUYHX[4XH FHIW MXVWHPHQWHWXQLTXHPHQW
ce genre de sensations qui dût conduire à l’œuvre d’art, j’allais
HVVD\HUG¶HQWURXYHUODUDLVRQREMHFWLYHHQFRQWLQXDQWOHVSHQ
sées que je n’avais cessé d’enchaîner dans la bibliothèque, car
je sentais que le déchaînement de la vie spirituelle était assez
fort en moi maintenant pour pouvoir continuer aussi bien dans
OHVDORQ DX PLOLHX GHVLQYLWpV TXH VHXO GDQVOD ELEOLRWKqTXH
il me semblait qu’à ce point de vue même, au milieu de cette
assistance si nombreuse, je saurais réserver ma solitude. Car
SRXUODPrPHUDLVRQ TXHGHJUDQGVpYpQHPHQWV Q¶LQÀXHQWSDV
du dehors sur nos puissances d’esprit, et qu’un écrivain médiocre
vivant dans une époque épique restera un tout aussi médiocre
écrivain, ce qui était dangereux dans le monde c’étaient les dis
SRVLWLRQV PRQGDLQHV TX¶RQ \ DSSRUWH 0DLV SDU OXLPrPH
il n’était pas plus capable de vous rendre médiocre qu’une guerre
héroïque de rendre sublime un mauvais poète. En tout cas, qu’il
fût théoriquement utile ou non que l’œuvre d’art fût constituée
280
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