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LE TEMPS RETROUVE
thie, sera un jour célébré par la presse et recherché par les du
FKHVVHV/HWHPSVpORLJQHSDUHLOOHPHQWOHVTXHUHOOHVGHIDPLOOH
(W FKH] OD SULQFHVVH GH *XHUPDQWHV RQ YR\DLW XQ FRXSOH R
le mari et la femme avaient pour oncles, morts aujourd’hui, deux
KRPPHVTXLQHV¶pWDLHQWSDVFRQWHQWpVGHVHVRX൷HWHUPDLVGRQW
O¶XQSRXUKXPLOLHUO¶DXWUHOXLDYDLWHQYR\pFRPPHWpPRLQVVRQ
concierge et son maître d’hôtel, jugeant que des gens du monde
eussent été trop bien pour lui. Mais ces histoires dormaient dans
OHVMRXUQDX[ G¶LO\D WUHQWHDQV HWSHUVRQQHQHOHVVDYDLW SOXV
Et ainsi le salon de la princesse de Guermantes était illuminé,
RXEOLHX[HWÀHXUL FRPPHXQSDLVLEOH FLPHWLqUH/HWHPSVQ¶\
DYDLWSDVVHXOHPHQWGpIDLWG¶DQFLHQQHVFUpDWXUHVLO\DYDLWUHQGX
SRVVLEOHVLO\DYDLWFUppGHVDVVRFLDWLRQVQRXYHOOHV
Pour en revenir à cet homme politique, malgré son change
PHQWGHVXEVWDQFHSK\VLTXHWRXWDXVVLSURIRQGTXHODWUDQVIRU
mation des idées morales qu’il éveillait maintenant dans le pu
blic, en un mot malgré tant d’années passées depuis qu’il avait
été Président du Conseil, il était redevenu ministre. Ce président
GX&RQVHLOG¶LO\DTXDUDQWHDQVIDLVDLWSDUWLHGXQRXYHDXFDELQHW
dont le chef lui avait donné un portefeuille un peu comme ces
GLUHFWHXUVGHWKpkWUHFRQ¿HQW XQU{OHjXQHGHOHXUVDQFLHQQHV
camarades, retirée depuis longtemps, mais qu’ils jugent encore
SOXVFDSDEOHTXHOHVMHXQHVGHWHQLUXQU{OHDYHF¿QHVVHGHOD
TXHOOHG¶DLOOHXUVLOVVDYHQWODGL൶FLOHVLWXDWLRQ¿QDQFLqUHHWTXL
jSUqVGHTXDWUHYLQJWVDQVPRQWUHHQFRUHDXSXEOLFO¶LQWpJULWp
de son talent presque intact avec cette continuation de la vie
qu’on s’étonne ensuite d’avoir pu constater quelques jours avant
la mort.
me
/¶DVSHFW GH 0
ne pouvait même pas dire qu’elle avait rajeuni mais plutôt
de Forcheville était si miraculeux, qu’on
,
321

MARCEL PROUST
qu’avec tous ses carmins, toutes ses rousseurs, elle avait re
ÀHXUL3OXVPrPHTXHO¶LQFDUQDWLRQGHO¶([SRVLWLRQXQLYHUVHOOH
GHHOOHHWpWpGDQVXQHH[SRVLWLRQYpJpWDOHG¶DXMRXUG¶KXL
la curiosité et le clou. Pour moi, du reste, elle ne semblait pas
GLUH©-HVXLVO¶([SRVLWLRQGHªPDLVSOXW{W©-HVXLVO¶DOOpH
GHV$FDFLDVGHª,OVHPEODLWTX¶HOOHHWSX\rWUHHQFRUH
D’ailleurs, justement parce qu’elle n’avait pas changé, elle
ne semblait guère vivre. Elle avait l’air d’une rose stérilisée.
Je lui dis bonjour, elle chercha quelque temps, mais en vain,
mon nom sur mon visage. Je me nommai et aussitôt, comme
si j’avais perdu, grâce à ce nom incantateur, l’apparence d’ar
bousier ou de kangourou que l’âge m’avait sans doute donnée,
elle me reconnut et se mit à me parler de cette voix si particu
lière que les gens qui l’avaient applaudie dans les petits théâtres
étaient si émerveillés, quand ils étaient invités à déjeuner avec
elle, «à la ville», de retrouver dans chacune de ses paroles, pen
dant toute la causerie, tant qu’ils voulaient. Cette voix était res
tée la même, inutilement chaude, prenante, avec un rien d’accent
DQJODLV(WSRXUWDQWGHPrPHTXHVHV\HX[DYDLHQWO¶DLUGHPH
regarder d’un rivage lointain, sa voix était triste, presque sup
SOLDQWHFRPPHFHOOH GHVPRUWVGDQV O¶2G\VVpH2GHWWHHWSX
MRXHUHQFRUH-HOXL¿VGHVFRPSOLPHQWVVXUVDMHXQHVVH(OOHPH
GLW©9RXVrWHVJHQWLOP\GHDUPHUFLªHWFRPPHHOOHGRQQDLW
GL൶FLOHPHQWjXQVHQWLPHQWPrPHOHSOXVYUDLXQHH[SUHVVLRQ
TXL QH IW SDV D൵HFWpHSDUOHVRXFL GH FH TX¶HOOH FUR\DLW pOp
gant, elle répéta à plusieurs reprises: «Merci tant, merci tant».
Mais moi, qui avais jadis fait de si longs trajets pour l’aperce
YRLUDX %RLVTXLDYDLVpFRXWpOH VRQGH VDYRL[ WRPEHUGH VD
bouche, la première fois que j’avais été chez elle, comme un tré
sor, les minutes passées maintenant auprès d’elle me semblaient
322

LE TEMPS RETROUVE
interminables à cause de l’impossibilité de savoir que lui dire,
et je m’éloignai. Hélas, elle ne devait pas rester toujours telle.
Moins de trois ans après, non pas en enfance, mais un peu ramol
lie, je devais la voir à une soirée donnée par Gilberte, devenue
incapable de cacher sous un masque immobile ce qu’elle pen
sait – pensait est beaucoup dire – ce qu’elle éprouvait, hochant
la tête, serrant la bouche, secouant les épaules à chaque impres
sion qu’elle ressentait, comme ferait un ivrogne, un enfant,
comme font certains poètes qui ne tiennent pas compte de ce
qui les entoure, et, inspirés, composent dans le monde et tout
en allant à table au bras d’une dame étonnée, froncent les sour
me
cils, font la moue. les impressions de M
une, celle qui l’avait fait précisément assister à la soirée don
QpHSDU*LOEHUWHODWHQGUHVVHSRXUVD¿OOHELHQDLPpHO¶RUJXHLO
qu’elle donnât une soirée si brillante, orgueil que ne voilait pas
chez la mère la mélancolie de ne plus être rien – ces impressions
Q¶pWDLHQWSDV MR\HXVHVHWFRPPDQGDLHQW VHXOHPHQWXQH SHUSp
tuelle défense contre les avanies qu’on lui faisait, défense ti
morée comme celle d’un enfant. On n’entendait que ces mots:
me
«Je ne sais pas si M
de Forcheville me reconnaît, je devrais
SHXWrWUHPHIDLUHSUpVHQWHUjQRXYHDX±dDSDUH[HPSOHYRXV
SRXYH]YRXVHQGLVSHQVHUUpSRQGDLWRQjWXHWrWHVDQVVRQJHU
TXHODPqUH GH*LOEHUWHHQWHQGDLW WRXWVDQV\ VRQJHURX VDQV
s’en soucier), c’est bien inutile. Pour l’agrément qu’elle vous
apportera! On la laisse dans son coin. Du reste, elle est un peu
gaga». Furtivement M
me
de Forcheville lançait un regard de ses
\HX[UHVWpV VL EHDX[VXU OHV LQWHUORFXWHXUVLQMXULHX[SXLV YLWH
ramenait ce regard à elle de peur d’avoir été impolie, et, tout
GHPrPHDJLWpHSDUO¶R൵HQVHWDLVDQWVDGpELOHLQGLJQDWLRQRQ
YR\DLWVDWrWHEUDQOHUVDSRLWULQHVHVRXOHYHUHOOHMHWDLWXQQRX
de Forcheville – sauf
,
323

MARCEL PROUST
veau regard sur un autre assistant aussi peu poli, et ne s’étonnait
pas outre mesure, car, se sentant très mal depuis quelques jours,
HOOHDYDLWjPRWVFRXYHUWVVXJJpUpjVD¿OOHGHUHPHWWUHODIrWH
me
PDLVVD¿OOHDYDLWUHIXVp0
PRLQVWRXWHVOHVGXFKHVVHVTXL HQWUDLHQWO¶DGPLUDWLRQGH WRXW
le monde pour le nouvel hôtel inondait de joie son cœur, et quand
HQWUDODPDUTXLVHGH6HEUDQTXLpWDLWDORUVODGDPHRPHQDLW
VLGL൶FLOHPHQWOHSOXV KDXWpFKHORQVRFLDO0
VHQWLWTX¶HOOHDYDLWpWpXQHERQQHHWSUpYR\DQWHPqUHHWTXHVD
tâche maternelle était achevée. De nouveaux invités ricaneurs
OD¿UHQWjQRXYHDXUHJDUGHUHWSDUOHUWRXWHVHXOHVLF¶HVWSDUOHU
que tenir un langage muet qui se traduit seulement par des gesti
FXODWLRQV6LEHOOHHQFRUHHOOHpWDLWGHYHQXH±FHTX¶HOOHQ¶DYDLW
MDPDLVpWp±LQ¿QLPHQWV\PSDWKLTXHFDU HOOHTXLDYDLWWURPSp
6ZDQQHWWRXWOHPRQGHF¶pWDLWO¶XQLYHUVHQWLHUTXLPDLQWHQDQW
ODWURPSDLWHWHOOHpWDLWGHYHQXHVLIDLEOHTX¶HOOHQ¶RVDLWPrPH
plus, les rôles étant retournés, se défendre contre les hommes.
Et bientôt elle ne se défendrait pas contre la mort. Mais après
FHWWH DQWLFLSDWLRQ UHYHQRQV WURLV DQV HQ DUULqUH F¶HVWjGLUH
à la matinée où nous sommes chez la princesse de Guermantes.
%ORFKP¶D\DQWGHPDQGpGHOHSUpVHQWHUDXPDvWUHGHPDLVRQ
MHQH¿VjFHODSDVO¶RPEUHGHVGL൶FXOWpVDX[TXHOOHVMHP¶pWDLV
heurté le jour où j’avais été pour la première fois en soirée
chez le prince de Guermantes, qui m’avaient semblé naturelles,
alors que maintenant cela me semblait si simple de lui présen
ter un de ses invités, et cela m’eût même paru simple de me
permettre de lui amener et présenter à l’improviste quelqu’un
TX¶LOQ¶HW SDV LQYLWpeWDLWFH SDUFH TXHGHSXLV FHWWHpSRTXH
lointaine, j’étais devenu un «familier», quoique depuis quelque
WHPSV XQ ©RXEOLpªGHFH PRQGH R DORUV M¶pWDLV VL QRXYHDX"
de Forcheville ne l’en aimait pas
me
de Forcheville
324

LE TEMPS RETROUVE
pWDLWFHDXFRQWUDLUHSDUFHTXHQ¶pWDQWSDVXQYpULWDEOHKRPPH
GXPRQGHWRXWFHTXLIDLWGL൶FXOWpSRXUHX[Q¶H[LVWDLWSOXVSRXU
PRLXQH IRLV ODWLPLGLWp WRPEpH" pWDLWFHSDUFH TXH OHVrWUHV
D\DQWSHXjSHXODLVVpWRPEHUGHYDQWPRLOHXUSUHPLHUVRXYHQW
leur second et leur troisième aspect factice, je sentais derrière
la hauteur dédaigneuse du prince une grande avidité humaine
GHFRQQDvWUHGHVrWUHVGHIDLUHODFRQQDLVVDQFHGHFHX[OjPrPHV
TX¶LOVD൵HFWHQWGHGpGDLJQHU"eWDLWFHSDUFHTXHDXVVLOHSULQFH
avait changé comme tous ces insolents de la jeunesse et de l’âge
mûr, à qui la vieillesse apporte sa douceur (d’autant plus que
les hommes débutants et les idées inconnues contre lesquels ils
regimbaient, ils les connaissaient depuis longtemps de vue et les
savaient reçus autour d’eux), surtout si cette vieillesse a pour
adjuvant quelques vertus ou quelques vices qui étendent les rela
tions, ou la révolution que fait une conversion politique, comme
FHOOHGXSULQFHDXGUH\IXVLVPH"
%ORFKP¶LQWHUURJHDLWFRPPHPRLMHIDLVDLVDXWUHIRLVHQHQ
trant dans le monde, comme il m’arrivait encore de faire sur
OHVJHQVTXHM¶\DYDLVFRQQXVDORUVHWTXLpWDLHQWDXVVLORLQDXVVL
jSDUWGHWRXWTXH FHVJHQVGH&RPEUD\TX¶LOP¶pWDLWVRXYHQW
DUULYpGHYRXORLU©VLWXHUªH[DFWHPHQW0DLV&RPEUD\DYDLWSRXU
moi une forme si à part, si impossible à confondre avec le reste,
que c’était un puzzle que je ne pouvais jamais arriver à faire
rentrer dans la carte de France. «Alors je ne peux avoir aucune
idée de ce qu’était jadis le prince de Guermantes en me repré
VHQWDQW6ZDQQ RX0GH&KDUOXV"PH GHPDQGDLW%ORFK jTXL
j’avais longtemps emprunté sa manière de parler et qui main
tenant imitait souvent la mienne. – Nullement. – Mais en quoi
FRQVLVWHODGL൵pUHQFH"±,ODXUDLWIDOOXOHVHQWHQGUHSDUOHUHQWUH
HX[SRXUODVDLVLUPDLVF¶HVWPDLQWHQDQWLPSRVVLEOH6ZDQQHVW
,
325

MARCEL PROUST
PRUWHW0GH&KDUOXVQHYDXWJXqUHPLHX[0DLVFHVGL൵pUHQFHV
pWDLHQWpQRUPHVª(WWDQGLVTXHO¶°LOGH%ORFKEULOODLWHQSHQVDQW
à ce que pouvait être la conversation de ces personnages merveil
leux, je pensais que je lui exagérais le plaisir que j’avais eu à me
WURXYHUDYHFHX[ Q¶HQD\DQWMDPDLVUHVVHQWLTXH TXDQGM¶pWDLV
VHXOHWO¶LPSUHVVLRQGHVGL൵pUHQFLDWLRQVYpULWDEOHVQ¶D\DQWOLHX
TXHGDQVQRWUHLPDJLQDWLRQ%ORFKV¶HQDSHUoXWLO"©7XPHSHLQV
SHXWrWUHFHODWURSHQEHDXPHGLWLODLQVLODPDvWUHVVHGHPDL
son d’ici, la princesse de Guermantes, je sais bien qu’elle n’est
SOXVMHXQHPDLVHQ¿QLOQ¶\DSDVWHOOHPHQWORQJWHPSVTXHWXPH
parlais de son charme incomparable, de sa merveilleuse beauté.
&HUWHVMHUHFRQQDLVTX¶HOOHDJUDQGDLUHWHOOHDELHQFHV\HX[
H[WUDRUGLQDLUHVGRQWWXPHSDUODLVPDLVHQ¿QMHQHODWURXYHSDV
tellement inouïe que tu disais. Évidemment elle est très racée,
PDLVHQ¿Q«ª-HIXVREOLJpGHGLUHj%ORFKTX¶LOQHPHSDUODLW
SDVGHODPrPHSHUVRQQHODSULQFHVVHGH*XHUPDQWHVHQH൵HW
pWDLWPRUWHHWF¶HVWO¶H[0DGDPH9HUGXULQ TXHOHSULQFHUXLQp
SDUODGpIDLWHDOOHPDQGHDYDLWpSRXVpHHWTXH%ORFKQHUHFRQ
naissait pas. «Tu te trompes, j’ai cherché dans le Gotha de cette
DQQpH PH FRQIHVVD QDwYHPHQW %ORFK HW M¶DL WURXYp OH SULQFH
de Guermantes, habitant l’hôtel où nous sommes et marié à tout
FHTX¶LO\DGHSOXVJUDQGLRVHDWWHQGVXQSHXTXHMHPHUDSSHOOH
PDULpj 6LGRQLHGXFKHVVHGH'XUDVQpH GHV%DX[ª (QH൵HW
me
9HUGXULQSHXDSUqVODPRUWGHVRQPDULDYDLWpSRXVpOHYLHX[
M
duc de Duras, ruiné, qui l’avait faite cousine du prince de Guer
mantes, et était mort après deux ans de mariage. Il avait été pour
me
9HUGXULQXQHWUDQVLWLRQIRUWXWLOHHWPDLQWHQDQWFHOOHFLSDU
M
un troisième mariage, était princesse de Guermantes et avait
GDQVOHIDXERXUJ6DLQW*HUPDLQXQHJUDQGHVLWXDWLRQTXLHWIRUW
pWRQQpj&RPEUD\ROHVGDPHVGHODUXHGHO¶2LVHDXOD¿OOH
326

LE TEMPS RETROUVE
de Mme*RXSLOHWODEHOOH¿OOHGH0me6D]HUDWWRXWHVFHVGHUQLqUHV
années, avant que M
avaient dit en ricanant: «la duchesse de Duras», comme si c’eût
été un rôle que M
cipe des castes voulant qu’elle mourût M
qu’on ne s’imaginait lui conférer aucun pouvoir mondain nou
YHDX IDLVDLW SOXW{W PDXYDLV H൵HW ©)DLUH SDUOHU G¶HOOHª FHWWH
expression qui dans tous les mondes est appliquée à une femme
TXLDXQDPDQWSRXYDLWO¶rWUHGDQVOHIDXERXUJ6DLQW*HUPDLQ
jFHOOHVTXLSXEOLHQWGHVOLYUHVGDQVODERXUJHRLVLHGH&RPEUD\
à celles qui font des mariages dans un sens ou dans l’autre «dis
proportionnés». Quand elle eut épousé le prince de Guermantes,
on dut se dire que c’était un faux Guermantes, un escroc. Pour
PRLjPH¿JXUHUFHWWHLGHQWLWpGHWLWUHGHQRPTXLIDLVDLWTX¶LO
\DYDLWHQFRUHXQHSULQFHVVH GH*XHUPDQWHVHWTX¶HOOHQ¶DYDLW
aucun rapport avec celle qui m’avait tant charmé et qui n’était
plus, qui était comme une morte sans défense à qui on l’eût volé,
LO\DYDLWTXHOTXHFKRVHG¶DXVVLGRXORXUHX[TX¶jYRLUOHVREMHWV
TX¶DYDLW SRVVpGpVODSULQFHVVH +HGZLJH FRPPH VRQ FKkWHDX
comme tout ce qui avait été à elle et dont une autre jouissait.
la succession au nom est triste comme toutes les successions,
FRPPHWRXWHVOHVXVXUSDWLRQVGHSURSULpWpHWWRXMRXUVVDQVLQ
WHUUXSWLRQVYLHQGUDLHQWFRPPHXQÀRWGHQRXYHOOHVSULQFHVVHV
de Guermantes, ou plutôt, millénaire, remplacée d’âge en âge
GDQV VRQ HPSORL SDU XQH IHPPH GL൵pUHQWH YLYUDLW XQH VHXOH
SULQFHVVH GH *XHUPDQWHV LJQRUDQWH GH OD PRUW LQGL൵pUHQWH
à tout ce qui change et blesse nos cœurs, et le nom comme la mer
refermerait sur celles qui sombrent de temps à autre sa toujours
pareille et immémoriale placidité.
me
9HUGXULQQHIWSULQFHVVHGH*XHUPDQWHV
me
9HUGXULQHWWHQXDXWKpkWUH0rPHOHSULQ
me
9HUGXULQ FH WLWUH
,
327

MARCEL PROUST
Mais – contradiction avec cette permanence – les anciens
habitués assuraient que dans le monde tout était changé, qu’on
\UHFHYDLWGHVJHQVTXHMDPDLVGHOHXUWHPSVRQQ¶DXUDLWUHoXV
et, comme on dit: «c’était vrai, et ce n’était pas vrai». Ce n’était
pas vrai parce qu’ils ne se rendaient pas compte de la courbe
GXWHPSVTXLIDLVDLWTXHFHX[G¶DXMRXUG¶KXLYR\DLHQWFHVJHQV
nouveaux à leur point d’arrivée tandis qu’eux se les rappelaient
à leur point de départ. Et quand eux, les anciens, étaient entrés
GDQVOHPRQGHLO\DYDLWOjGHVJHQVDUULYpVGRQWG¶DXWUHVVHUDS
SHODLHQW OHGpSDUW8QH JpQpUDWLRQ VX൶W SRXU TXH V¶\ UDPqQH
ce changement qui en des siècles s’est fait pour le nom bourgeois
d’un Colbert devenu nom noble. Et, d’autre part, cela pourrait
être vrai, car si les personnes changent de situation, les idées
et les coutumes les plus indéracinables (de même que les for
WXQHVHWOHV DOOLDQFHV GHSD\VHW OHV KDLQHVGHSD\V FKDQJHQW
aussi, parmi lesquelles même celles de ne recevoir que des gens
chic. Non seulement le snobisme change de forme, mais il pour
rait disparaître, comme la guerre même, et les radicaux, les juifs
rWUHUHoXVDX-RFNH\
&HUWHVPrPHFHFKDQJHPHQWH[WpULHXUGDQVOHV¿JXUHVTXH
M¶DYDLVFRQQXHV Q¶pWDLW TXHOH V\PEROHG¶XQ FKDQJHPHQW LQWp
ULHXUTXLV¶pWDLWH൵HFWXpMRXUSDUMRXU3HXWrWUHFHVJHQVDYDLHQW
ils continué à accomplir les mêmes choses, mais, jour par jour,
l’idée qu’ils se faisaient d’elles et des êtres qu’ils fréquentaient,
D\DQWXQSHXGHYLHDXERXWGHTXHOTXHVDQQpHVVRXVOHVPrPHV
noms c’était d’autres choses, d’autres gens qu’ils aimaient,
et étant devenus d’autres personnes, il eût été étonnant qu’ils
n’eussent pas eu de nouveaux visages.
6LGDQVFHVSpULRGHVGHYLQJWDQVOHVFRQJORPpUDWVGHFRWH
ries se défaisaient et se reformaient selon l’attraction d’astres
328

LE TEMPS RETROUVE
nouveaux destinés, d’ailleurs, eux aussi, à s’éloigner puis à repa
raître, des cristallisations, puis des émiettements suivis de cristal
OLVDWLRQVQRXYHOOHVDYDLHQWOLHXGDQVO¶kPHGHVrWUHV6LSRXUPRL
la duchesse de Guermantes avait été bien des personnes, pour
la duchesse de Guermantes, pour M
GRQQpH DYDLW pWp XQ IDYRUL G¶XQH pSRTXH SUpFpGDQW O¶$൵DLUH
'UH\IXVSXLVXQ IDQDWLTXHRXXQLPEpFLOHjSDUWLUGHO¶D൵DLUH
'UH\IXVTXLDYDLWFKDQJpSRXUHX[ODYDOHXUGHVrWUHVHWUHFODVVp
autour les partis, lesquels s’étaient depuis encore défaits et re
IDLWV&HTXL\ VHUWSXLVVDPPHQWHW\ DMRXWHVRQLQÀXHQFHDX[
SXUHVD൶QLWpVLQWHOOHFWXHOOHVF¶HVWOHWHPSVpFRXOpTXLQRXVIDLW
oublier nos antipathies, nos dédains, les raisons mêmes qui ex
SOLTXDLHQWQRVDQWLSDWKLHVHWQRVGpGDLQV6LRQHWMDGLVDQDO\Vp
me
l’élégance de la jeune M
/pRQRUGH&DPEUHPHURQ\HWWURX
vé qu’elle était la nièce du marchand de notre maison, Jupien,
et que ce qui avait pu s’ajouter à cela pour la rendre brillante,
c’était que son oncle procurait des hommes à M. de Charlus.
0DLVWRXWFHODFRPELQpDYDLWSURGXLWGHVH൵HWVVFLQWLOODQWVDORUV
que les causes déjà lointaines, non seulement étaient inconnues
de beaucoup de nouveaux, mais encore que ceux qui les avaient
connues les avaient oubliées, pensant beaucoup plus à l’éclat
actuel qu’aux hontes passées, car on prend toujours un nom
dans son acception actuelle. Et c’était l’intérêt de ces transfor
PDWLRQVGHVVDORQVTX¶HOOHVpWDLHQWDXVVLXQH൵HWGXWHPSVSHUGX
et un phénomène de mémoire.
Parmi les personnes présentes se trouvait un homme consi
dérable qui venait, dans un procès fameux, de donner un témoi
gnage dont la seule valeur résidait dans sa haute moralité devant
laquelle les juges et les avocats s’étaient unanimement inclinés
et qui avait entraîné la condamnation de deux personnes. Aussi
me
6ZDQQHWFWHOOHSHUVRQQH
,
329

MARCEL PROUST
\HXWLOXQPRXYHPHQWGHFXULRVLWpHWGHGpIpUHQFHTXDQGLOHQ
WUD&¶pWDLW0RUHO-¶pWDLVSHXWrWUHVHXOjVDYRLUTX¶LODYDLWpWp
HQWUHWHQXSDU0 GH&KDUOXV SXLVSDU6DLQW/RXS HWHQPrPH
WHPSVSDUXQDPLGH6DLQW/RXS0DOJUpFHVVRXYHQLUVLOPHGLW
bonjour avec plaisir quoique avec réserve. Il se rappelait le temps
RQRXVQRXVpWLRQVYXVj%DOEHFHWFHVVRXYHQLUVDYDLHQWSRXU
lui la poésie et la mélancolie de la jeunesse.
0DLVLO\ DYDLW DXVVL GHVSHUVRQQHV TXH MH QH SRXYDLVSDV
reconnaître pour la raison que je ne les avais pas connues, car,
DXVVLELHQTXHVXUOHVrWUHVHX[PrPHVOHWHPSVDYDLWDXVVLGDQV
ce salon, exercé sa chimie sur la société. Ce milieu, en la nature
VSpFL¿TXHGXTXHOGp¿QLHSDUFHUWDLQHVD൶QLWpVTXLOXLDWWLUDLHQW
tous les grands noms princiers de l’Europe et par la répulsion qui
éloignait d’elle tout élément non aristocratique, j’avais trouvé
un refuge matériel pour ce nom de Guermantes auquel il prêtait
VDGHUQLqUHUpDOLWpFHPLOLHXDYDLWOXLPrPHVXELGDQVVDFRQVWL
tution intime et que j’avais crue stable, une altération profonde.
la présence de gens que j’avais vus dans de tout autres socié
WpVHWTXLPHVHPEODLHQWQHGHYRLUMDPDLVSpQpWUHUGDQVFHOOHOj
m’étonna moins encore que l’intime familiarité avec laquelle ils
\pWDLHQW UHoXV DSSHOpVSDU OHXUSUpQRP XQ FHUWDLQHQVHPEOH
de préjugés aristocratiques, de snobisme, qui jadis écartait auto
matiquement du nom de Guermantes tout ce qui ne s’harmoni
sait pas avec lui, avait cessé de fonctionner.
Certains étrangers qui, quand j’avais débuté dans le monde,
donnaient de grands dîners où ils ne recevaient que la prin
cesse de Guermantes, la duchesse de Guermantes, la prin
cesse de Parme et étaient chez ces dames à la place d’hon
QHXUSDVVDLHQWSRXUFHTX¶LO\DGHPLHX[DVVLVGDQVODVRFLpWp
G¶DORUVHWO¶pWDLHQW SHXWrWUHDYDLHQWSDVVpVDQVODLVVHUDXFXQH
330
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