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Le Temps retrouvé

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LE TEMPS RETROUVE
rant de Rivebelle, la matinée où j’avais connu Albertine, et tant d’autres. Ainsi un amateur d’art à qui on montre le volet d’un retable se rappelle dans quelle église, dans quel musée, dans quelle collection particulière, les autres sont dispersés (de même qu’en suivant les catalogues des ventes ou en fréquentant les an
WLTXDLUHVLO¿QLWSDUWURXYHUO¶REMHWMXPHDXGHFHOXLTX¶LOSRVVqGH
et qui fait avec lui la paire, il peut reconstituer dans sa tête la pré delle, l’autel tout entier). Comme un seau, montant le long d’un treuil, vient toucher la corde à diverses reprises et sur des cô
WpVRSSRVpVLOQ¶\DYDLWSDVGHSHUVRQQDJHSUHVTXHSDVPrPH GHFKRVHVD\DQWHXSODFHGDQVPDYLHTXLQ¶\HWMRXpWRXUjWRXU GHVU{OHVGL൵pUHQWV8QHVLPSOHUHODWLRQPRQGDLQHPrPHXQRE
jet matériel, si je le retrouvais au bout de quelques années dans
PRQVRXYHQLUMH YR\DLV TXHOD YLH Q¶DYDLWSDV FHVVpGHWLVVHU DXWRXUGHOXLGHV¿OVGL൵pUHQWVTXL¿QLVVDLHQWSDUOHIHXWUHUGHFH
beau velours pareil à celui qui, dans les vieux parcs, enveloppe une simple conduite d’eau d’un fourreau d’émeraude.
Ce n’était pas que l’aspect de ces personnes qui donnait
O¶LGpH GH SHUVRQQHV GH VRQJH 3RXU HOOHVPrPHV OD YLH GpMj
ensommeillée dans la jeunesse et l’amour, était de plus en plus devenue un songe. Elles avaient oublié jusqu’à leurs rancunes, leurs haines, et pour être certaines que c’était à la personne qui
pWDLWOjTX¶HOOHVQ¶DGUHVVDLHQWSOXVODSDUROHLO\DGL[DQVLOHW
fallu qu’elles se reportassent à un registre, mais qui était aussi vague qu’un rêve où on a été insulté on ne sait plus par qui. Tous ces songes formaient les apparences contrastées de la vie
SROLWLTXH R RQ YR\DLW GDQV XQ PrPH PLQLVWqUH GHV JHQV TXL
s’étaient accusés de meurtre ou de trahison. Et ce songe devenait épais comme la mort chez certains vieillards, dans les jours qui
VXLYDLHQWFHOXLRLOVDYDLHQWIDLWO¶DPRXU3HQGDQWFHVMRXUVOj
,
351
MARCEL PROUST
on ne pouvait plus rien demander au président de la République, il oubliait tout. Puis si on le laissait se reposer quelques jours,
OH VRXYHQLU GHV D൵DLUHV SXEOLTXHV OXL UHYHQDLW IRUWXLW FRPPH
celui d’un rêve.
Parfois ce n’était pas en une seule image qu’apparaissait cet
rWUHVL GL൵pUHQW GH FHOXLTXH M¶DYDLV FRQQXGHSXLV &¶HVW SHQ GDQW GHV DQQpHV TXH %HUJRWWH P¶DYDLW SDUX XQ GRX[ YLHLOODUG GLYLQTXHMH P¶pWDLVVHQWLSDUDO\VpFRPPHSDU XQHDSSDULWLRQ GHYDQWOHFKDSHDXJULVGH6ZDQQOHPDQWHDXYLROHWGHVDIHPPH OHP\VWqUHGRQWOHQRPGHVDUDFHHQWRXUDLWODGXFKHVVHGH*XHU mantes jusque dans un salon: origines presque fabuleuses, char PDQWHP\WKRORJLHGHUHODWLRQVGHYHQXHVVLEDQDOHVHQVXLWHPDLV
qu’elles prolongeaient dans le passé comme en plein ciel, avec un éclat pareil à celui que projette la queue étincelante d’une co
PqWH(WPrPHFHOOHVTXLQ¶DYDLHQWSDVFRPPHQFpGDQVOHP\V
me
tère, comme mes relations avec M purement mondaines aujourd’hui, gardaient à leurs débuts leur premier sourire, plus calme, plus doux, et si onctueusement tracé
GDQVODSOpQLWXGHG¶XQHDSUqVPLGLDXERUGGHODPHUG¶XQH¿Q GHMRXUQpHGHSULQWHPSVj3DULVEUX\DQWHG¶pTXLSDJHVGHSRXV VLqUHVRXOHYpHHWGHVROHLOUHPXpFRPPHGHO¶HDX(WSHXWrWUH
me
GH6RXYUpQ¶HWSDVYDOX JUDQG¶FKRVHVLRQO¶HWGpWDFKpH
M
GHFHFDGUHFRPPHFHVPRQXPHQWV±OD6DOXWHSDUH[HPSOH±
qui, sans grande beauté propre, font admirablement là où ils sont situés, mais elle faisait partie d’un lot de souvenirs que j’estimais à un certain prix, «l’un dans l’autre», sans me demander pour combien exactement la personne de M
Une chose me frappa plus encore chez tous ces êtres que
OHV FKDQJHPHQWV SK\VLTXHV VRFLDX[ TX¶LOV DYDLHQW VXELV FHIXWFHOXL TXLWHQDLWjO¶LGpHGL൵pUHQWH TX¶LOVDYDLHQWOHV XQV
GH6RXYUp VLVqFKHVHWVL
me
GH6RXYUp\¿JXUDLW
352
,
LE TEMPS RETROUVE
GHVDXWUHV/HJUDQGLQPpSULVDLW%ORFKDXWUHIRLVHWQHOXLDGUHV
sait jamais la parole. Il fut très aimable avec lui. Ce n’était pas
GXWRXWjFDXVHGHODVLWXDWLRQSOXVJUDQGHTX¶DYDLWSULVH%ORFK
ce qui, dans ce cas, ne mériterait pas d’être noté, car les chan gements sociaux amènent forcément des changements respec
WLIV GHSRVLWLRQ HQWUH FHX[ TXL OHV RQWVXELV1RQ F¶pWDLW TXH OHVJHQV±OHVJHQVF¶HVWjGLUHFHTX¶LOVVRQWSRXUQRXV±Q¶RQW
plus dans notre mémoire l’uniformité d’un tableau. Au gré de notre oubli, ils évoluent. Quelquefois nous allons jusqu’à
OHVFRQIRQGUHDYHFG¶DXWUHV©%ORFKF¶HVWTXHOTX¶XQTXLYHQDLW j&RPEUD\ªHWHQGLVDQW%ORFKF¶pWDLWPRLTX¶RQYRXODLWGLUH
me
Inversement, M
WKqVHKLVWRULTXHVXU3KLOLSSH,,ODTXHOOHpWDLWGH%ORFK6DQVDO
ler jusqu’à ces interversions, on oublie les crasses que l’un vous a faites, ses défauts, la dernière fois où on s’est quitté sans se ser rer la main et, en revanche, on s’en rappelle une plus ancienne, où on était bien ensemble. Et c’est à cette fois plus ancienne que
OHVPDQLqUHVGH/HJUDQGLQUpSRQGDLHQWGDQVVRQDPDELOLWpDYHF %ORFKVRLWTX¶LOHWSHUGXOD PpPRLUHG¶XQFHUWDLQSDVVpVRLW TX¶LOOH MXJHkWSUHVFULWPpODQJH GHSDUGRQ G¶RXEOLG¶LQGL൵p UHQFHTXLHVWDXVVLXQH൵HWGX7HPSV'¶DLOOHXUVOHVVRXYHQLUV
que nous avons les uns des autres, même dans l’amour, ne sont pas les mêmes. J’avais vu Albertine me rappeler à merveille telle parole que je lui avais dite dans nos premières rencontres et que j’avais complètement oubliée. D’un autre fait enfoncé à jamais dans ma tête comme un caillou elle n’avait aucun souvenir. Nos vies parallèles ressemblaient aux bords de ces allées où de dis
WDQFH HQ GLVWDQFH GHV YDVHV GH ÀHXUV VRQWSODFpVV\PpWULTXH
ment, mais non en face les uns des autres. À plus forte raison
HVWLOFRPSUpKHQVLEOHTXHSRXUGHVJHQVTX¶RQFRQQDvWSHXRQ
6D]HUDWpWDLWSHUVXDGpHTXHGHPRLpWDLWWHOOH
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MARCEL PROUST
se rappelle à peine qui ils sont, ou on s’en rappelle autre chose, mais de plus ancien, que ce qu’on en pensait autrefois, quelque chose qui est suggéré par les gens au milieu de qui on les re trouve, qui ne les connaissent que depuis peu, parés de qualités et d’une situation qu’ils n’avaient pas autrefois mais que l’ou blieux accepte d’emblée.
6DQVGRXWHOD YLH HQ PHWWDQWj SOXVLHXUV UHSULVHV FHVSHU
sonnes sur mon chemin, me les avait présentées dans des cir constances particulières qui, en les entourant de toutes parts, m’avaient rétréci la vue que j’avais eue d’elles, et m’avait em pêché de connaître leur essence. Ces Guermantes mêmes, qui avaient été pour moi l’objet d’un si grand rêve, quand je m’étais approché d’abord de l’un d’eux, m’étaient apparus sous l’as pect, l’une d’une vieille amie de grand’mère, l’autre d’un mon sieur qui m’avait regardé d’un air si désagréable à midi dans
OHVMDUGLQV GXFDVLQR &DULO \DHQWUH QRXVHW OHVrWUHV XQOL séré de contingences, comme j’avais compris, dans mes lec WXUHVGH&RPEUD\TX¶LO\HQDXQGHSHUFHSWLRQHWTXLHPSrFKH
la mise en contact absolue de la réalité et de l’esprit.) De sorte que ce n’était jamais qu’après coup, en les rapportant à un nom, que leur connaissance était devenue pour moi la connaissance
GHV*XHUPDQWHV0DLVSHXWrWUHFHODPrPHPHUHQGDLWLOODYLH SOXVSRpWLTXHGHSHQVHUTXHODUDFHP\VWpULHXVHDX[\HX[SHU
çants, au bec d’oiseau, la race rose, dorée, inapprochable, s’était
WURXYpHVLVRXYHQWVLQDWXUHOOHPHQWSDUO¶H൵HWGHFLUFRQVWDQFHV DYHXJOHVHWGL൵pUHQWHVV¶R൵ULUjPDFRQWHPSODWLRQjPRQFRP
merce, même à mon intimité, au point que, quand j’avais voulu
lle
connaître M c’était, comme aux plus serviables de mes amis, à des Guer
PDQWHVTXHMH P¶pWDLVDGUHVVp&HUWHV FHODP¶HQQX\DLWG¶DOOHU
GH6WHUPDULDRXIDLUHIDLUHGHVUREHVj$OEHUWLQH
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LE TEMPS RETROUVE
chez eux autant que chez les autres gens du monde que j’avais connus ensuite. Même, pour la duchesse de Guermantes, comme
SRXUFHUWDLQHVSDJHVGH%HUJRWWHVRQFKDUPHQHP¶pWDLWYLVLEOH qu’à distance et s’évanouissait quand j’étais près d’elle, car il ré VLGDLWGDQVPD PpPRLUHHWGDQV PRQLPDJLQDWLRQ0DLVHQ¿Q PDOJUpWRXWOHV*XHUPDQWHVFRPPH*LOEHUWHDXVVLGL൵pUDLHQW
des autres gens du monde en ce qu’ils plongeaient plus avant leurs racines dans un passé de ma vie où je rêvais davantage
HWFUR\DLVSOXVDX[ LQGLYLGXV&HTXHMHSRVVpGDLVDYHFHQQXL
en causant en ce moment avec l’une et avec l’autre, c’était du moins celles des imaginations de mon enfance que j’avais trouvées le plus belles et crues le plus inaccessibles, et je me consolais en confondant, comme un marchand qui s’embrouille dans ses livres, la valeur de leur possession avec le prix auquel les avait cotées mon désir.
Mais pour d’autres êtres, le passé de mes relations avec eux
pWDLWJRQÀpGHUrYHVSOXVDUGHQWVIRUPpVVDQVHVSRLURV¶pSD
nouissait si richement ma vie d’alors, dédiée à eux tout entière, que je pouvais à peine comprendre comment leur exaucement
pWDLWFHPLQFH pWURLWHWWHUQHUXEDQ G¶XQHLQWLPLWpLQGL൵pUHQWH
et dédaignée où je ne pouvais plus rien retrouver de ce qui avait
IDLWOHXUP\VWqUHOHXU¿qYUHHWOHXUGRXFHXU
,
* * *
me
©4XHGHYLHQWODPDUTXLVHG¶$USDMRQ"GHPDQGD0
de Cam
EUHPHU±0DLVHOOHHVWPRUWHUpSRQGLW%ORFK±9RXVFRQIRQ
dez avec la comtesse d’Arpajon qui est morte l’année dernière».
ODSULQFHVVHGH0DOWHVHPrODjODGLVFXVVLRQMHXQHYHXYHG¶XQ vieux mari très riche et porteur d’un grand nom, elle était beau
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MARCEL PROUST
coup demandée en mariage et en avait pris une grande assurance.
©/DPDUTXLVHG¶$USDMRQHVWPRUWHDXVVLLO\DjSHXSUqVXQDQ±
me
Ah! un an, je vous réponds que non, répondit M
PHUM¶DLpWpjXQHVRLUpHGHPXVLTXHFKH]HOOHLO\DPRLQVG¶XQ DQª%ORFKSDVSOXVTXHOHV©JLJRORVªGXPRQGHQHSXWSUHQGUH
part utilement à la discussion, car toutes ces morts de personnes
kJpHVpWDLHQWjXQHGLVWDQFHG¶HX[WURSJUDQGHVRLWSDUODGL൵p UHQFHpQRUPHGHVDQQpHVVRLWSDUODUpFHQWHDUULYpHGH%ORFK SDUH[HPSOHGDQVXQHVRFLpWpGL൵pUHQWHTX¶LODERUGDLWGHELDLV
au moment où elle déclinait, dans un crépuscule où le souve nir d’un passé qui ne lui était pas familier ne pouvait l’éclai rer. Et pour les gens du même âge et du même milieu, la mort
DYDLW SHUGX GH VD VLJQL¿FDWLRQ pWUDQJH '¶DLOOHXUV RQ IDLVDLW
tous les jours prendre des nouvelles de tant de gens à l’article de la mort, et dont les uns s’étaient rétablis tandis que d’autres avaient «succombé», qu’on ne se souvenait plus au juste si telle personne qu’on n’avait jamais l’occasion de voir s’était sortie
GHVDÀX[LRQGHSRLWULQHRXDYDLWWUpSDVVpODPRUWVHPXOWLSOLDLW
et devenait plus incertaine dans ces régions âgées. À cette croisée de deux générations et de deux sociétés qui, en vertu de raisons
GL൵pUHQWHVPDOSODFpHVSRXUGLVWLQJXHUODPRUWODFRQIRQGDLHQW presque avec la vie, la première s’était mondanisée, était deve QXHXQLQFLGHQWTXLTXDOL¿DLWSOXVRXPRLQVXQHSHUVRQQHVDQV TXHOHWRQGRQWRQSDUODLWHWO¶DLUGHVLJQL¿HUTXHFHWLQFLGHQW
terminait tout pour elle, on disait: «mais vous oubliez, un tel est mort», comme on eût dit: «il est décoré» (l’adjectif était autre, quoique pas plus important), «il est de l’Académie», ou – et cela revenait au même puisque cela empêchait aussi d’assister aux fêtes – «il est allé passer l’hiver dans le Midi», «on lui a ordon né les montagnes». Encore, pour des hommes connus, ce qu’ils
de Cambre
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laissaient en mourant aidait à se rappeler que leur existence était terminée. Mais pour les simples gens du monde très âgés, on s’embrouillait sur le fait qu’ils fussent morts ou non, non seule ment parce qu’on connaissait mal ou qu’on avait oublié leur pas sé, mais parce qu’ils ne tenaient en quoi que ce soit à l’avenir.
(WODGL൶FXOWpTX¶DYDLWFKDFXQGHIDLUHXQWULDJHHQWUHOHVPDOD
dies, l’absence, la retraite à la campagne, la mort des vieilles
JHQVGXPRQGHFRQVDFUDLWWRXWDXWDQWTXHO¶LQGL൵pUHQFHGHVKp VLWDQWVO¶LQVLJQL¿DQFHGHVGpIXQWV
©0DLV VL HOOH Q¶HVW SDV PRUWH FRPPHQW VH IDLWLO TX¶RQ QH OD YRLH SOXV MDPDLV QL VRQ PDUL QRQ SOXV" GHPDQGD XQHYLHLOOH ¿OOHTXL DLPDLWIDLUH GHO¶HVSULW ±0DLV MHWH GLUDL
reprit la mère, qui, quoique quinquagénaire, ne manquait pas
XQH IrWHTXHF¶HVW SDUFH TX¶LOV VRQW YLHX[ HW TX¶j FHWkJHOj RQQHVRUWSOXVª,OVHPEODLWTX¶LO\HWDYDQWOHFLPHWLqUHWRXWH
une cité close des vieillards, aux lampes toujours allumées dans
me
la brume. M
ODFRPWHVVHG¶$USDMRQpWDLWPRUWHLO\DYDLWXQDQG¶XQHORQJXH maladie, mais que la marquise d’Arpajon était morte aussi de SXLVWUqVYLWH©G¶XQHIDoRQWRXWjIDLWLQVLJQL¿DQWHªPRUWTXLSDU
là ressemblait à toutes ces vies, et par là aussi expliquait qu’elle eût passé inaperçue, excusait ceux qui confondaient. En enten dant que M sur sa mère un regard alarmé, car elle craignait que d’apprendre
OD PRUW G¶XQH GH VHV ©FRQWHPSRUDLQHVª QH OD ©IUDSSkWª HOOH FUR\DLWHQWHQGUHG¶DYDQFHSDUOHU GHODPRUWGHVDSURSUHPqUH
avec cette explication: «Elle avait été «très frappée» par la mort de Madame d’Arpajon». Mais la mère, au contraire, se faisait
j HOOHPrPH O¶H൵HW GH O¶DYRLU HPSRUWp GDQV XQ FRQFRXUV VXU
des concurrents de marque, chaque fois qu’une personne de son
GH6DLQWH(XYHUWHWUDQFKDOHGpEDWHQGLVDQWTXH
me
G¶$USDMRQpWDLWYUDLPHQWPRUWHODYLHLOOH¿OOHMHWD
,
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MARCEL PROUST
kJH©GLVSDUDLVVDLWª/HXUPRUWpWDLWODVHXOHPDQLqUHGRQWHOOHSUvW HQFRUHDJUpDEOHPHQWFRQVFLHQFHGHVDSURSUHYLHODYLHLOOH¿OOH
s’aperçut que sa mère, qui n’avait pas semblé fâchée de dire que
me
d’Arpajon était recluse dans les demeures d’où ne sortent
M plus guère les vieillards fatigués, l’avait été moins encore d’ap prendre que la marquise était entrée dans la Cité d’après, celle
G¶RRQQHVRUWSOXV&HWWHFRQVWDWDWLRQGHO¶LQGL൵pUHQFHGHVD PqUHDPXVDO¶HVSULW FDXVWLTXH GH ODYLHLOOH ¿OOH (W SRXUIDLUH ULUHVHV DPLHV SOXVWDUG HOOH¿WXQ UpFLWGpVRSLODQWGH ODPD QLqUHDOOqJUHSUpWHQGDLWHOOHGRQWVDPqUHDYDLWGLWHQVHIURWWDQW
les mains: «Mon Dieu, il est bien vrai que cette pauvre Madame d’Arpajon est morte». Même pour ceux qui n’avaient pas besoin de cette mort pour se réjouir d’être vivants, elle les rendit heu
UHX[&DUWRXWHPRUWHVWSRXUOHVDXWUHVXQHVLPSOL¿FDWLRQG¶H[LV
tence, ôte le scrupule de se montrer reconnaissant, l’obligation de faire des visites. Toutefois, comme je l’ai dit, ce n’est pas
DLQVLTXHODPRUWGH09HUGXULQDYDLWpWpDFFXHLOOLHSDU(OVWLU
* * *
Une dame sortit, car elle avait d’autres matinées et devait aller goûter avec deux reines. C’était cette grande cocotte du monde que j’avais connue autrefois, la princesse de Nassau. Mis à part le fait que sa taille avait diminué – ce qui lui donnait l’air, par sa tête située à une bien moindre hauteur qu’elle n’était autrefois, d’avoir ce qu’on appelle «un pied dans la tombe» – on aurait à peine pu dire qu’elle avait vieilli. Elle restait
XQH 0DULH$QWRLQHWWH DX QH] DXWULFKLHQ DX UHJDUG GpOLFLHX[
conservée, embaumée grâce à mille fards adorablement unis
TXLOXLIDLVDLHQWXQH¿JXUHOLODV,OÀRWWDLWVXUHOOHFHWWHH[SUHV
358
LE TEMPS RETROUVE
sion confuse et tendre d’être obligée de partir, de promettre tendrement de revenir, de s’esquiver discrètement, qui tenait à la foule des réunions d’élite où on l’attendait. Née presque sur les marches d’un trône, mariée trois fois, entretenue longtemps et richement par de grands banquiers, sans compter les mille
IDQWDLVLHVTX¶HOOHV¶pWDLWR൵HUWHVHOOHSRUWDLWOpJqUHPHQWFRPPH VHV\HX[DGPLUDEOHVHWURQGVFRPPHVD¿JXUHIDUGpHHWFRPPH
sa robe mauve, les souvenirs un peu embrouillés de ce passé innombrable. Comme elle passait devant moi en se sauvant «à l’anglaise», je la saluai. Elle me reconnut, elle me serra
ODPDLQHW¿[DVXUPRLVHVURQGHVSUXQHOOHVPDXYHVGHO¶DLUTXL YRXODLWGLUH©&RPPHLO\DORQJWHPSVTXHQRXVQRXVVRPPHV
vus, nous parlerons de cela une autre fois». Elle me serrait la main avec force, ne se rappelant pas au juste si en voiture, un soir qu’elle me ramenait de chez la duchesse de Guermantes,
LO\DYDLWHXRXQRQXQHSDVVDGHHQWUHQRXV¬WRXWKDVDUGHOOH
sembla faire allusion à ce qui n’avait pas été, chose qui ne lui était
SDVGL൶FLOHSXLVTX¶HOOHSUHQDLWXQDLUGHWHQGUHVVHSRXUXQHWDUWH DX[IUDLVHVHWUHYrWDLWVLHOOHpWDLWREOLJpHGHSDUWLUDYDQWOD¿Q
de la musique, l’attitude désespérée d’un abandon qui toutefois
QHVHUDLWSDVGp¿QLWLI,QFHUWDLQHG¶DLOOHXUVVXUODSDVVDGHDYHF
moi, son serrement furtif ne s’attarda pas et elle ne me dit pas un mot. Elle me regarda seulement comme j’ai dit, d’une façon
TXLVLJQL¿DLW©TX¶LO\DORQJWHPSVªHWRUHSDVVDLHQWVHVPDULV OHVKRPPHVTXLO¶DYDLHQWHQWUHWHQXHGHX[JXHUUHVHWVHV\HX[
stellaires, semblables à une horloge astronomique taillée dans une opale, marquèrent successivement toutes ces heures solen nelles d’un passé si lointain, qu’elle retrouvait à tout moment quand elle voulait vous dire un bonjour qui était toujours une ex
FXVH3XLVP¶D\DQWTXLWWpHOOHVHPLWjWURWWHUYHUVODSRUWHSRXU
,
359
MARCEL PROUST
qu’on ne se dérangeât pas pour elle, pour me montrer que, si elle n’avait pas causé avec moi, c’est qu’elle était pressée, pour
UDWWUDSHUODPLQXWHSHUGXHjPHVHUUHUODPDLQD¿QG¶rWUHH[DFWH
chez la reine d’Espagne qui devait goûter seule avec elle. Même, près de la porte, je crus qu’elle allait prendre le pas de course.
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Pendant ce temps on entendait la princesse de Guermantes répéter d’un air exalté et d’une voix de ferraille que lui faisait son râtelier: «Oui, c’est cela, nous ferons clan! nous ferons clan! J’aime cette jeunesse si intelligente, si participante, ah! quelle mugichienne vous êtes!» Elle parlait, son gros monocle dans
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la gaîté longtemps, mais jusqu’au bout elle était décidée à «par ticiper», à «faire clan».
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lâmes beaucoup de Robert, Gilberte en parlait sur un ton défé rent, comme si c’eût été un être supérieur qu’elle tenait à me montrer qu’elle avait admiré et compris. Nous nous rappelâmes l’un à l’autre combien les idées qu’il exposait jadis sur l’art de la guerre (car il lui avait souvent redit à Tansonville les mêmes thèses que je lui avais entendu exposer à Doncières et plus tard) s’étaient souvent et, en somme, sur un grand nombre de points
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à quel point la moindre des choses qu’il me disait à Doncières et aussi pendant la guerre me frappe maintenant. les dernières paroles que j’ai entendues de lui, quand nous nous sommes quit tés pour ne plus nous revoir, étaient qu’il attendait Hindenburg,
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