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LE TEMPS RETROUVE
rant de Rivebelle, la matinée où j’avais connu Albertine, et tant
d’autres. Ainsi un amateur d’art à qui on montre le volet d’un
retable se rappelle dans quelle église, dans quel musée, dans
quelle collection particulière, les autres sont dispersés (de même
qu’en suivant les catalogues des ventes ou en fréquentant les an
WLTXDLUHVLO¿QLWSDUWURXYHUO¶REMHWMXPHDXGHFHOXLTX¶LOSRVVqGH
et qui fait avec lui la paire, il peut reconstituer dans sa tête la pré
delle, l’autel tout entier). Comme un seau, montant le long d’un
treuil, vient toucher la corde à diverses reprises et sur des cô
WpVRSSRVpVLOQ¶\DYDLWSDVGHSHUVRQQDJHSUHVTXHSDVPrPH
GHFKRVHVD\DQWHXSODFHGDQVPDYLHTXLQ¶\HWMRXpWRXUjWRXU
GHVU{OHVGL൵pUHQWV8QHVLPSOHUHODWLRQPRQGDLQHPrPHXQRE
jet matériel, si je le retrouvais au bout de quelques années dans
PRQVRXYHQLUMH YR\DLV TXHOD YLH Q¶DYDLWSDV FHVVpGHWLVVHU
DXWRXUGHOXLGHV¿OVGL൵pUHQWVTXL¿QLVVDLHQWSDUOHIHXWUHUGHFH
beau velours pareil à celui qui, dans les vieux parcs, enveloppe
une simple conduite d’eau d’un fourreau d’émeraude.
Ce n’était pas que l’aspect de ces personnes qui donnait
O¶LGpH GH SHUVRQQHV GH VRQJH 3RXU HOOHVPrPHV OD YLH GpMj
ensommeillée dans la jeunesse et l’amour, était de plus en plus
devenue un songe. Elles avaient oublié jusqu’à leurs rancunes,
leurs haines, et pour être certaines que c’était à la personne qui
pWDLWOjTX¶HOOHVQ¶DGUHVVDLHQWSOXVODSDUROHLO\DGL[DQVLOHW
fallu qu’elles se reportassent à un registre, mais qui était aussi
vague qu’un rêve où on a été insulté on ne sait plus par qui.
Tous ces songes formaient les apparences contrastées de la vie
SROLWLTXH R RQ YR\DLW GDQV XQ PrPH PLQLVWqUH GHV JHQV TXL
s’étaient accusés de meurtre ou de trahison. Et ce songe devenait
épais comme la mort chez certains vieillards, dans les jours qui
VXLYDLHQWFHOXLRLOVDYDLHQWIDLWO¶DPRXU3HQGDQWFHVMRXUVOj
,
351

MARCEL PROUST
on ne pouvait plus rien demander au président de la République,
il oubliait tout. Puis si on le laissait se reposer quelques jours,
OH VRXYHQLU GHV D൵DLUHV SXEOLTXHV OXL UHYHQDLW IRUWXLW FRPPH
celui d’un rêve.
Parfois ce n’était pas en une seule image qu’apparaissait cet
rWUHVL GL൵pUHQW GH FHOXLTXH M¶DYDLV FRQQXGHSXLV &¶HVW SHQ
GDQW GHV DQQpHV TXH %HUJRWWH P¶DYDLW SDUX XQ GRX[ YLHLOODUG
GLYLQTXHMH P¶pWDLVVHQWLSDUDO\VpFRPPHSDU XQHDSSDULWLRQ
GHYDQWOHFKDSHDXJULVGH6ZDQQOHPDQWHDXYLROHWGHVDIHPPH
OHP\VWqUHGRQWOHQRPGHVDUDFHHQWRXUDLWODGXFKHVVHGH*XHU
mantes jusque dans un salon: origines presque fabuleuses, char
PDQWHP\WKRORJLHGHUHODWLRQVGHYHQXHVVLEDQDOHVHQVXLWHPDLV
qu’elles prolongeaient dans le passé comme en plein ciel, avec
un éclat pareil à celui que projette la queue étincelante d’une co
PqWH(WPrPHFHOOHVTXLQ¶DYDLHQWSDVFRPPHQFpGDQVOHP\V
me
tère, comme mes relations avec M
purement mondaines aujourd’hui, gardaient à leurs débuts leur
premier sourire, plus calme, plus doux, et si onctueusement tracé
GDQVODSOpQLWXGHG¶XQHDSUqVPLGLDXERUGGHODPHUG¶XQH¿Q
GHMRXUQpHGHSULQWHPSVj3DULVEUX\DQWHG¶pTXLSDJHVGHSRXV
VLqUHVRXOHYpHHWGHVROHLOUHPXpFRPPHGHO¶HDX(WSHXWrWUH
me
GH6RXYUpQ¶HWSDVYDOX JUDQG¶FKRVHVLRQO¶HWGpWDFKpH
M
GHFHFDGUHFRPPHFHVPRQXPHQWV±OD6DOXWHSDUH[HPSOH±
qui, sans grande beauté propre, font admirablement là où ils sont
situés, mais elle faisait partie d’un lot de souvenirs que j’estimais
à un certain prix, «l’un dans l’autre», sans me demander pour
combien exactement la personne de M
Une chose me frappa plus encore chez tous ces êtres que
OHV FKDQJHPHQWV SK\VLTXHV VRFLDX[ TX¶LOV DYDLHQW VXELV
FHIXWFHOXL TXLWHQDLWjO¶LGpHGL൵pUHQWH TX¶LOVDYDLHQWOHV XQV
GH6RXYUp VLVqFKHVHWVL
me
GH6RXYUp\¿JXUDLW
352

,
LE TEMPS RETROUVE
GHVDXWUHV/HJUDQGLQPpSULVDLW%ORFKDXWUHIRLVHWQHOXLDGUHV
sait jamais la parole. Il fut très aimable avec lui. Ce n’était pas
GXWRXWjFDXVHGHODVLWXDWLRQSOXVJUDQGHTX¶DYDLWSULVH%ORFK
ce qui, dans ce cas, ne mériterait pas d’être noté, car les chan
gements sociaux amènent forcément des changements respec
WLIV GHSRVLWLRQ HQWUH FHX[ TXL OHV RQWVXELV1RQ F¶pWDLW TXH
OHVJHQV±OHVJHQVF¶HVWjGLUHFHTX¶LOVVRQWSRXUQRXV±Q¶RQW
plus dans notre mémoire l’uniformité d’un tableau. Au gré
de notre oubli, ils évoluent. Quelquefois nous allons jusqu’à
OHVFRQIRQGUHDYHFG¶DXWUHV©%ORFKF¶HVWTXHOTX¶XQTXLYHQDLW
j&RPEUD\ªHWHQGLVDQW%ORFKF¶pWDLWPRLTX¶RQYRXODLWGLUH
me
Inversement, M
WKqVHKLVWRULTXHVXU3KLOLSSH,,ODTXHOOHpWDLWGH%ORFK6DQVDO
ler jusqu’à ces interversions, on oublie les crasses que l’un vous
a faites, ses défauts, la dernière fois où on s’est quitté sans se ser
rer la main et, en revanche, on s’en rappelle une plus ancienne,
où on était bien ensemble. Et c’est à cette fois plus ancienne que
OHVPDQLqUHVGH/HJUDQGLQUpSRQGDLHQWGDQVVRQDPDELOLWpDYHF
%ORFKVRLWTX¶LOHWSHUGXOD PpPRLUHG¶XQFHUWDLQSDVVpVRLW
TX¶LOOH MXJHkWSUHVFULWPpODQJH GHSDUGRQ G¶RXEOLG¶LQGL൵p
UHQFHTXLHVWDXVVLXQH൵HWGX7HPSV'¶DLOOHXUVOHVVRXYHQLUV
que nous avons les uns des autres, même dans l’amour, ne sont
pas les mêmes. J’avais vu Albertine me rappeler à merveille telle
parole que je lui avais dite dans nos premières rencontres et que
j’avais complètement oubliée. D’un autre fait enfoncé à jamais
dans ma tête comme un caillou elle n’avait aucun souvenir. Nos
vies parallèles ressemblaient aux bords de ces allées où de dis
WDQFH HQ GLVWDQFH GHV YDVHV GH ÀHXUV VRQWSODFpVV\PpWULTXH
ment, mais non en face les uns des autres. À plus forte raison
HVWLOFRPSUpKHQVLEOHTXHSRXUGHVJHQVTX¶RQFRQQDvWSHXRQ
6D]HUDWpWDLWSHUVXDGpHTXHGHPRLpWDLWWHOOH
353

MARCEL PROUST
se rappelle à peine qui ils sont, ou on s’en rappelle autre chose,
mais de plus ancien, que ce qu’on en pensait autrefois, quelque
chose qui est suggéré par les gens au milieu de qui on les re
trouve, qui ne les connaissent que depuis peu, parés de qualités
et d’une situation qu’ils n’avaient pas autrefois mais que l’ou
blieux accepte d’emblée.
6DQVGRXWHOD YLH HQ PHWWDQWj SOXVLHXUV UHSULVHV FHVSHU
sonnes sur mon chemin, me les avait présentées dans des cir
constances particulières qui, en les entourant de toutes parts,
m’avaient rétréci la vue que j’avais eue d’elles, et m’avait em
pêché de connaître leur essence. Ces Guermantes mêmes, qui
avaient été pour moi l’objet d’un si grand rêve, quand je m’étais
approché d’abord de l’un d’eux, m’étaient apparus sous l’as
pect, l’une d’une vieille amie de grand’mère, l’autre d’un mon
sieur qui m’avait regardé d’un air si désagréable à midi dans
OHVMDUGLQV GXFDVLQR &DULO \DHQWUH QRXVHW OHVrWUHV XQOL
séré de contingences, comme j’avais compris, dans mes lec
WXUHVGH&RPEUD\TX¶LO\HQDXQGHSHUFHSWLRQHWTXLHPSrFKH
la mise en contact absolue de la réalité et de l’esprit.) De sorte
que ce n’était jamais qu’après coup, en les rapportant à un nom,
que leur connaissance était devenue pour moi la connaissance
GHV*XHUPDQWHV0DLVSHXWrWUHFHODPrPHPHUHQGDLWLOODYLH
SOXVSRpWLTXHGHSHQVHUTXHODUDFHP\VWpULHXVHDX[\HX[SHU
çants, au bec d’oiseau, la race rose, dorée, inapprochable, s’était
WURXYpHVLVRXYHQWVLQDWXUHOOHPHQWSDUO¶H൵HWGHFLUFRQVWDQFHV
DYHXJOHVHWGL൵pUHQWHVV¶R൵ULUjPDFRQWHPSODWLRQjPRQFRP
merce, même à mon intimité, au point que, quand j’avais voulu
lle
connaître M
c’était, comme aux plus serviables de mes amis, à des Guer
PDQWHVTXHMH P¶pWDLVDGUHVVp&HUWHV FHODP¶HQQX\DLWG¶DOOHU
GH6WHUPDULDRXIDLUHIDLUHGHVUREHVj$OEHUWLQH
354

LE TEMPS RETROUVE
chez eux autant que chez les autres gens du monde que j’avais
connus ensuite. Même, pour la duchesse de Guermantes, comme
SRXUFHUWDLQHVSDJHVGH%HUJRWWHVRQFKDUPHQHP¶pWDLWYLVLEOH
qu’à distance et s’évanouissait quand j’étais près d’elle, car il ré
VLGDLWGDQVPD PpPRLUHHWGDQV PRQLPDJLQDWLRQ0DLVHQ¿Q
PDOJUpWRXWOHV*XHUPDQWHVFRPPH*LOEHUWHDXVVLGL൵pUDLHQW
des autres gens du monde en ce qu’ils plongeaient plus avant
leurs racines dans un passé de ma vie où je rêvais davantage
HWFUR\DLVSOXVDX[ LQGLYLGXV&HTXHMHSRVVpGDLVDYHFHQQXL
en causant en ce moment avec l’une et avec l’autre, c’était
du moins celles des imaginations de mon enfance que j’avais
trouvées le plus belles et crues le plus inaccessibles, et je me
consolais en confondant, comme un marchand qui s’embrouille
dans ses livres, la valeur de leur possession avec le prix auquel
les avait cotées mon désir.
Mais pour d’autres êtres, le passé de mes relations avec eux
pWDLWJRQÀpGHUrYHVSOXVDUGHQWVIRUPpVVDQVHVSRLURV¶pSD
nouissait si richement ma vie d’alors, dédiée à eux tout entière,
que je pouvais à peine comprendre comment leur exaucement
pWDLWFHPLQFH pWURLWHWWHUQHUXEDQ G¶XQHLQWLPLWpLQGL൵pUHQWH
et dédaignée où je ne pouvais plus rien retrouver de ce qui avait
IDLWOHXUP\VWqUHOHXU¿qYUHHWOHXUGRXFHXU
,
* * *
me
©4XHGHYLHQWODPDUTXLVHG¶$USDMRQ"GHPDQGD0
de Cam
EUHPHU±0DLVHOOHHVWPRUWHUpSRQGLW%ORFK±9RXVFRQIRQ
dez avec la comtesse d’Arpajon qui est morte l’année dernière».
ODSULQFHVVHGH0DOWHVHPrODjODGLVFXVVLRQMHXQHYHXYHG¶XQ
vieux mari très riche et porteur d’un grand nom, elle était beau
355

MARCEL PROUST
coup demandée en mariage et en avait pris une grande assurance.
©/DPDUTXLVHG¶$USDMRQHVWPRUWHDXVVLLO\DjSHXSUqVXQDQ±
me
Ah! un an, je vous réponds que non, répondit M
PHUM¶DLpWpjXQHVRLUpHGHPXVLTXHFKH]HOOHLO\DPRLQVG¶XQ
DQª%ORFKSDVSOXVTXHOHV©JLJRORVªGXPRQGHQHSXWSUHQGUH
part utilement à la discussion, car toutes ces morts de personnes
kJpHVpWDLHQWjXQHGLVWDQFHG¶HX[WURSJUDQGHVRLWSDUODGL൵p
UHQFHpQRUPHGHVDQQpHVVRLWSDUODUpFHQWHDUULYpHGH%ORFK
SDUH[HPSOHGDQVXQHVRFLpWpGL൵pUHQWHTX¶LODERUGDLWGHELDLV
au moment où elle déclinait, dans un crépuscule où le souve
nir d’un passé qui ne lui était pas familier ne pouvait l’éclai
rer. Et pour les gens du même âge et du même milieu, la mort
DYDLW SHUGX GH VD VLJQL¿FDWLRQ pWUDQJH '¶DLOOHXUV RQ IDLVDLW
tous les jours prendre des nouvelles de tant de gens à l’article
de la mort, et dont les uns s’étaient rétablis tandis que d’autres
avaient «succombé», qu’on ne se souvenait plus au juste si telle
personne qu’on n’avait jamais l’occasion de voir s’était sortie
GHVDÀX[LRQGHSRLWULQHRXDYDLWWUpSDVVpODPRUWVHPXOWLSOLDLW
et devenait plus incertaine dans ces régions âgées. À cette croisée
de deux générations et de deux sociétés qui, en vertu de raisons
GL൵pUHQWHVPDOSODFpHVSRXUGLVWLQJXHUODPRUWODFRQIRQGDLHQW
presque avec la vie, la première s’était mondanisée, était deve
QXHXQLQFLGHQWTXLTXDOL¿DLWSOXVRXPRLQVXQHSHUVRQQHVDQV
TXHOHWRQGRQWRQSDUODLWHWO¶DLUGHVLJQL¿HUTXHFHWLQFLGHQW
terminait tout pour elle, on disait: «mais vous oubliez, un tel est
mort», comme on eût dit: «il est décoré» (l’adjectif était autre,
quoique pas plus important), «il est de l’Académie», ou – et cela
revenait au même puisque cela empêchait aussi d’assister aux
fêtes – «il est allé passer l’hiver dans le Midi», «on lui a ordon
né les montagnes». Encore, pour des hommes connus, ce qu’ils
de Cambre
356

LE TEMPS RETROUVE
laissaient en mourant aidait à se rappeler que leur existence était
terminée. Mais pour les simples gens du monde très âgés, on
s’embrouillait sur le fait qu’ils fussent morts ou non, non seule
ment parce qu’on connaissait mal ou qu’on avait oublié leur pas
sé, mais parce qu’ils ne tenaient en quoi que ce soit à l’avenir.
(WODGL൶FXOWpTX¶DYDLWFKDFXQGHIDLUHXQWULDJHHQWUHOHVPDOD
dies, l’absence, la retraite à la campagne, la mort des vieilles
JHQVGXPRQGHFRQVDFUDLWWRXWDXWDQWTXHO¶LQGL൵pUHQFHGHVKp
VLWDQWVO¶LQVLJQL¿DQFHGHVGpIXQWV
©0DLV VL HOOH Q¶HVW SDV PRUWH FRPPHQW VH IDLWLO TX¶RQ
QH OD YRLH SOXV MDPDLV QL VRQ PDUL QRQ SOXV" GHPDQGD
XQHYLHLOOH ¿OOHTXL DLPDLWIDLUH GHO¶HVSULW ±0DLV MHWH GLUDL
reprit la mère, qui, quoique quinquagénaire, ne manquait pas
XQH IrWHTXHF¶HVW SDUFH TX¶LOV VRQW YLHX[ HW TX¶j FHWkJHOj
RQQHVRUWSOXVª,OVHPEODLWTX¶LO\HWDYDQWOHFLPHWLqUHWRXWH
une cité close des vieillards, aux lampes toujours allumées dans
me
la brume. M
ODFRPWHVVHG¶$USDMRQpWDLWPRUWHLO\DYDLWXQDQG¶XQHORQJXH
maladie, mais que la marquise d’Arpajon était morte aussi de
SXLVWUqVYLWH©G¶XQHIDoRQWRXWjIDLWLQVLJQL¿DQWHªPRUWTXLSDU
là ressemblait à toutes ces vies, et par là aussi expliquait qu’elle
eût passé inaperçue, excusait ceux qui confondaient. En enten
dant que M
sur sa mère un regard alarmé, car elle craignait que d’apprendre
OD PRUW G¶XQH GH VHV ©FRQWHPSRUDLQHVª QH OD ©IUDSSkWª HOOH
FUR\DLWHQWHQGUHG¶DYDQFHSDUOHU GHODPRUWGHVDSURSUHPqUH
avec cette explication: «Elle avait été «très frappée» par la mort
de Madame d’Arpajon». Mais la mère, au contraire, se faisait
j HOOHPrPH O¶H൵HW GH O¶DYRLU HPSRUWp GDQV XQ FRQFRXUV VXU
des concurrents de marque, chaque fois qu’une personne de son
GH6DLQWH(XYHUWHWUDQFKDOHGpEDWHQGLVDQWTXH
me
G¶$USDMRQpWDLWYUDLPHQWPRUWHODYLHLOOH¿OOHMHWD
,
357

MARCEL PROUST
kJH©GLVSDUDLVVDLWª/HXUPRUWpWDLWODVHXOHPDQLqUHGRQWHOOHSUvW
HQFRUHDJUpDEOHPHQWFRQVFLHQFHGHVDSURSUHYLHODYLHLOOH¿OOH
s’aperçut que sa mère, qui n’avait pas semblé fâchée de dire que
me
d’Arpajon était recluse dans les demeures d’où ne sortent
M
plus guère les vieillards fatigués, l’avait été moins encore d’ap
prendre que la marquise était entrée dans la Cité d’après, celle
G¶RRQQHVRUWSOXV&HWWHFRQVWDWDWLRQGHO¶LQGL൵pUHQFHGHVD
PqUHDPXVDO¶HVSULW FDXVWLTXH GH ODYLHLOOH ¿OOH (W SRXUIDLUH
ULUHVHV DPLHV SOXVWDUG HOOH¿WXQ UpFLWGpVRSLODQWGH ODPD
QLqUHDOOqJUHSUpWHQGDLWHOOHGRQWVDPqUHDYDLWGLWHQVHIURWWDQW
les mains: «Mon Dieu, il est bien vrai que cette pauvre Madame
d’Arpajon est morte». Même pour ceux qui n’avaient pas besoin
de cette mort pour se réjouir d’être vivants, elle les rendit heu
UHX[&DUWRXWHPRUWHVWSRXUOHVDXWUHVXQHVLPSOL¿FDWLRQG¶H[LV
tence, ôte le scrupule de se montrer reconnaissant, l’obligation
de faire des visites. Toutefois, comme je l’ai dit, ce n’est pas
DLQVLTXHODPRUWGH09HUGXULQDYDLWpWpDFFXHLOOLHSDU(OVWLU
* * *
Une dame sortit, car elle avait d’autres matinées et devait
aller goûter avec deux reines. C’était cette grande cocotte
du monde que j’avais connue autrefois, la princesse de Nassau.
Mis à part le fait que sa taille avait diminué – ce qui lui donnait
l’air, par sa tête située à une bien moindre hauteur qu’elle n’était
autrefois, d’avoir ce qu’on appelle «un pied dans la tombe» –
on aurait à peine pu dire qu’elle avait vieilli. Elle restait
XQH 0DULH$QWRLQHWWH DX QH] DXWULFKLHQ DX UHJDUG GpOLFLHX[
conservée, embaumée grâce à mille fards adorablement unis
TXLOXLIDLVDLHQWXQH¿JXUHOLODV,OÀRWWDLWVXUHOOHFHWWHH[SUHV
358

LE TEMPS RETROUVE
sion confuse et tendre d’être obligée de partir, de promettre
tendrement de revenir, de s’esquiver discrètement, qui tenait
à la foule des réunions d’élite où on l’attendait. Née presque sur
les marches d’un trône, mariée trois fois, entretenue longtemps
et richement par de grands banquiers, sans compter les mille
IDQWDLVLHVTX¶HOOHV¶pWDLWR൵HUWHVHOOHSRUWDLWOpJqUHPHQWFRPPH
VHV\HX[DGPLUDEOHVHWURQGVFRPPHVD¿JXUHIDUGpHHWFRPPH
sa robe mauve, les souvenirs un peu embrouillés de ce passé
innombrable. Comme elle passait devant moi en se sauvant
«à l’anglaise», je la saluai. Elle me reconnut, elle me serra
ODPDLQHW¿[DVXUPRLVHVURQGHVSUXQHOOHVPDXYHVGHO¶DLUTXL
YRXODLWGLUH©&RPPHLO\DORQJWHPSVTXHQRXVQRXVVRPPHV
vus, nous parlerons de cela une autre fois». Elle me serrait
la main avec force, ne se rappelant pas au juste si en voiture,
un soir qu’elle me ramenait de chez la duchesse de Guermantes,
LO\DYDLWHXRXQRQXQHSDVVDGHHQWUHQRXV¬WRXWKDVDUGHOOH
sembla faire allusion à ce qui n’avait pas été, chose qui ne lui était
SDVGL൶FLOHSXLVTX¶HOOHSUHQDLWXQDLUGHWHQGUHVVHSRXUXQHWDUWH
DX[IUDLVHVHWUHYrWDLWVLHOOHpWDLWREOLJpHGHSDUWLUDYDQWOD¿Q
de la musique, l’attitude désespérée d’un abandon qui toutefois
QHVHUDLWSDVGp¿QLWLI,QFHUWDLQHG¶DLOOHXUVVXUODSDVVDGHDYHF
moi, son serrement furtif ne s’attarda pas et elle ne me dit pas
un mot. Elle me regarda seulement comme j’ai dit, d’une façon
TXLVLJQL¿DLW©TX¶LO\DORQJWHPSVªHWRUHSDVVDLHQWVHVPDULV
OHVKRPPHVTXLO¶DYDLHQWHQWUHWHQXHGHX[JXHUUHVHWVHV\HX[
stellaires, semblables à une horloge astronomique taillée dans
une opale, marquèrent successivement toutes ces heures solen
nelles d’un passé si lointain, qu’elle retrouvait à tout moment
quand elle voulait vous dire un bonjour qui était toujours une ex
FXVH3XLVP¶D\DQWTXLWWpHOOHVHPLWjWURWWHUYHUVODSRUWHSRXU
,
359

MARCEL PROUST
qu’on ne se dérangeât pas pour elle, pour me montrer que, si
elle n’avait pas causé avec moi, c’est qu’elle était pressée, pour
UDWWUDSHUODPLQXWHSHUGXHjPHVHUUHUODPDLQD¿QG¶rWUHH[DFWH
chez la reine d’Espagne qui devait goûter seule avec elle. Même,
près de la porte, je crus qu’elle allait prendre le pas de course.
(OOHFRXUDLWHQH൵HWjVRQWRPEHDX
Pendant ce temps on entendait la princesse de Guermantes
répéter d’un air exalté et d’une voix de ferraille que lui faisait
son râtelier: «Oui, c’est cela, nous ferons clan! nous ferons clan!
J’aime cette jeunesse si intelligente, si participante, ah! quelle
mugichienne vous êtes!» Elle parlait, son gros monocle dans
VRQ°LOURQGPLDPXVp PLV¶H[FXVDQWGHQHSRXYRLU VRXWHQLU
la gaîté longtemps, mais jusqu’au bout elle était décidée à «par
ticiper», à «faire clan».
* * *
-HP¶pWDLVDVVLVjF{WpGH*LOEHUWHGH6DLQW/RXS1RXVSDU
lâmes beaucoup de Robert, Gilberte en parlait sur un ton défé
rent, comme si c’eût été un être supérieur qu’elle tenait à me
montrer qu’elle avait admiré et compris. Nous nous rappelâmes
l’un à l’autre combien les idées qu’il exposait jadis sur l’art
de la guerre (car il lui avait souvent redit à Tansonville les mêmes
thèses que je lui avais entendu exposer à Doncières et plus tard)
s’étaient souvent et, en somme, sur un grand nombre de points
WURXYpHVYpUL¿pHVSDUODGHUQLqUHJXHUUH©-HQHSXLVYRXVGLUH
à quel point la moindre des choses qu’il me disait à Doncières
et aussi pendant la guerre me frappe maintenant. les dernières
paroles que j’ai entendues de lui, quand nous nous sommes quit
tés pour ne plus nous revoir, étaient qu’il attendait Hindenburg,
360
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