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LE TEMPS RETROUVE
mais bien d’autres encore, dont j’avais pu assimiler une parole,
un regard, mais qu’en tant que créatures individuelles je ne me
UDSSHODLVSOXVXQOLYUHHVWXQJUDQGFLPHWLqUHRVXUODSOXSDUW
GHV WRPEHV RQ QH SHXW SOXV OLUH OHV QRPV H൵DFpV 3DUIRLV
au contraire, on se souvient très bien du nom, mais sans savoir si
quelque chose de l’être qui le porta survit dans ces pages. Cette
MHXQH¿OOHDX[SUXQHOOHVSURIRQGpPHQWHQIRQFpHVjODYRL[WUDv
QDQWHHVWHOOHLFL"HWVLHOOH\UHSRVHHQH൵HWGDQVTXHOOHSDUWLH
RQQHVDLWSOXVHWFRPPHQWWURXYHUVRXVOHVÀHXUV"0DLVSXLVTXH
nous vivons loin des êtres individuels, puisque nos sentiments
les plus forts, comme avait été mon amour pour ma grand’mère,
pour Albertine, au bout de quelques années nous ne les connais
sons plus, puisqu’ils ne sont plus pour nous qu’un mot incom
pris, puisque nous pouvons parler de ces morts avec les gens
du monde chez qui nous avons encore plaisir à nous trouver
quand tout ce que nous aimions pourtant est mort, alors s’il est
XQPR\HQSRXU QRXV G¶DSSUHQGUH j FRPSUHQGUHFHV PRWV RX
EOLpVFH PR\HQ QHGHYRQVQRXV SDV O¶HPSOR\HUIDOOWLO SRXU
cela les transcrire d’abord en un langage universel mais qui
du moins sera permanent, qui ferait de ceux qui ne sont plus,
en leur essence la plus vraie, une acquisition perpétuelle pour
WRXWHVOHVkPHV"0rPHFHWWHORLGXFKDQJHPHQWTXLQRXVDUHQ
du ces mots inintelligibles, si nous parvenons à l’expliquer, notre
LQIpULRULWp QH GHYLHQWHOOH SDV XQH IRUFH QRXYHOOH" '¶DLOOHXUV
l’œuvre à laquelle nos chagrins ont collaboré peut être interpré
tée pour notre avenir à la fois comme un signe néfaste de souf
IUDQFHHWFRPPHXQVLJQHKHXUHX[GHFRQVRODWLRQ(QH൵HWVLRQ
dit que les amours, les chagrins du poète lui ont servi, qu’ils
l’ont aidé à construire son œuvre, que les inconnues qui s’en
doutaient le moins, l’une par une méchanceté, l’autre par
,
261

MARCEL PROUST
XQHUDLOOHULHRQWDSSRUWpFKDFXQHOHXUSLHUUHSRXUO¶pGL¿FDWLRQ
du monument qu’elles ne verront pas, on ne songe pas assez que
la vie de l’écrivain n’est pas terminée avec cette œuvre, que
ODPrPHQDWXUHTXLOXLDIDLWDYRLUWHOOHVVRX൵UDQFHVOHVTXHOOHV
sont entrées dans son œuvre, cette nature continuera de vivre
après l’œuvre terminée, lui fera aimer d’autres femmes dans
des conditions qui seraient pareilles, si ne les faisait légèrement
GpYLHUWRXWFHTXHOHWHPSVPRGL¿HGDQVOHVFLUFRQVWDQFHVGDQV
OHVXMHWOXLPrPHGDQVVRQDSSpWLWG¶DPRXUHWGDQVVDUpVLVWDQFH
à la douleur. À ce premier point de vue, l’œuvre doit être consi
dérée seulement comme un amour malheureux qui en présage
fatalement d’autres et qui fera que la vie ressemblera à l’œuvre,
que le poète n’aura presque plus besoin d’écrire, tant il pourra
WURXYHUGDQVFHTX¶LODpFULWOD¿JXUHDQWLFLSpHGHFHTXLDUULYHUD
$LQVLPRQDPRXUSRXU$OEHUWLQHHWWHOTX¶LOHQGL൵pUDpWDLWGpMj
inscrit dans mon amour pour Gilberte, au milieu des jours heu
reux duquel j’avais entendu pour la première fois prononcer
le nom et faire le portrait d’Albertine par sa tante, sans me dou
WHU TXH FH JHUPH LQVLJQL¿DQW VH GpYHORSSHUDLW HW V¶pWHQGUDLW
un jour sur toute ma vie. Mais à un autre point de vue, l’œuvre
est signe de bonheur, parce qu’elle nous apprend que dans tout
amour le général gît à côté du particulier, et à passer du second
DXSUHPLHU SDU XQH J\PQDVWLTXHTXL IRUWL¿H FRQWUHOHFKDJULQ
en faisant négliger sa cause pour approfondir son essence. En ef
fet, comme je devais l’expérimenter par la suite, même au mo
PHQWRO¶RQDLPHHWRRQVRX൵UHVLODYRFDWLRQV¶HVWHQ¿QUpD
lisée, dans les heures où on travaille on sent si bien l’être qu’on
aime se dissoudre dans une réalité plus vaste qu’on arrive à l’ou
EOLHUSDULQVWDQWVHWTX¶RQQHVRX൵UHSOXVGHVRQDPRXUHQWUD
YDLOODQWTXHFRPPHGHTXHOTXHPDOSXUHPHQWSK\VLTXHRO¶rWUH
262

LE TEMPS RETROUVE
aimé n’est pour rien, comme d’une sorte de maladie de cœur.
,OHVWYUDLTXHF¶HVWXQHTXHVWLRQG¶LQVWDQWVHWTXHO¶H൵HWVHPEOH
être le contraire si le travail vient plus tard. Car lorsque les êtres
qui, par leur méchanceté, leur nullité, étaient arrivés malgré nous
jGpWUXLUHQRVLOOXVLRQVVHVRQWUpGXLWVHX[PrPHVjULHQHWVpSD
rés de la chimère amoureuse que nous nous étions forgée, si
nous nous mettons alors à travailler, notre âme les élève de nou
YHDXOHV LGHQWL¿HSRXU OHVEHVRLQV GHQRWUH DQDO\VHGH QRXV
même, à des êtres qui nous auraient aimé, et dans ce cas, la litté
rature, recommençant le travail défait de l’illusion amoureuse,
donne une sorte de survie à des sentiments qui n’existaient plus.
&HUWHVQRXVVRPPHVREOLJpVGHUHYLYUHQRWUHVRX൵UDQFHSDUWL
FXOLqUH DYHF OH FRXUDJH GX PpGHFLQ TXL UHFRPPHQFH VXU OXL
même la dangereuse piqûre. Mais en même temps il nous faut
la penser sous une forme générale qui nous fait dans une cer
taine mesure échapper à son étreinte, qui fait de tous les copar
tageants de notre peine, et qui n’est même pas exempte d’une
FHUWDLQHMRLH/jRODYLHHPPXUHO¶LQWHOOLJHQFHSHUFHXQHLV
sue, car, s’il n’est pas de remède à un amour non partagé, on sort
GH OD FRQVWDWDWLRQ G¶XQH VRX൵UDQFH QH IWFH TX¶HQ HQ WLUDQW
OHV FRQVpTXHQFHV TX¶HOOH FRPSRUWH /¶LQWHOOLJHQFH QH FRQQDvW
SDVFHVVLWXDWLRQVIHUPpHVGHODYLHVDQVLVVXH$XVVLIDOODLWLOPH
résigner, puisque rien ne peut durer qu’en devenant général et si
O¶HVSULWPHQWjVRLPrPHjO¶LGpHTXHPrPHOHVrWUHVTXLIXUHQW
OHSOXVFKHUVjO¶pFULYDLQQ¶RQWIDLWHQ¿QGHFRPSWHTXHSRVHU
pour lui comme chez les peintres. Parfois, quand un morceau
douloureux est resté à l’état d’ébauche, une nouvelle tendresse,
XQHQRXYHOOHVRX൵UDQFHQRXVDUULYHQWTXLQRXVSHUPHWWHQWGHOH
¿QLUGHO¶pWR൵HU3RXUFHVJUDQGVFKDJULQVXWLOHVRQQHSHXWSDV
encore trop se plaindre, car ils ne manquent pas, ils ne se font
,
263

MARCEL PROUST
pas attendre bien longtemps. Tout de même il faut se dépêcher
GH SUR¿WHU G¶HX[ FDU LOV QH GXUHQW SDV WUqV ORQJWHPSV F¶HVW
qu’on se console, ou bien, quand ils sont trop forts, si le cœur
n’est plus très solide, on meurt. En amour, notre rival heureux,
autant dire notre ennemi, est notre bienfaiteur. À un être qui
Q¶H[FLWDLWHQQRXVTX¶XQLQVLJQL¿DQWGpVLUSK\VLTXHLODMRXWHDXV
sitôt une valeur immense, étrangère, mais que nous confondons
DYHFOXL6LQRXVQ¶DYLRQVSDVGHULYDX[OHSODLVLUQHVHWUDQVIRU
PHUDLW SDV HQ DPRXU 6L QRXV Q¶HQ DYLRQV SDV RX VL QRXV
QH FUR\LRQV SDV HQ DYRLU &DU LO Q¶HVW SDV QpFHVVDLUH TX¶LOV
H[LVWHQWUpHOOHPHQW6X൶VDQWHSRXUQRWUHELHQHVWFHWWHYLHLOOX
soire que donnent à des rivaux inexistants notre soupçon, notre
MDORXVLH/HERQKHXUHVWVDOXWDLUHSRXUOHFRUSVPDLVF¶HVWOHFKD
grin qui développe les forces de l’esprit. D’ailleurs, ne nous dé
FRXYUvWLOSDVjFKDTXHIRLVXQHORLTX¶LOQ¶HQVHUDLWSDVPRLQV
indispensable pour nous remettre chaque fois dans la vérité,
nous forcer à prendre les choses au sérieux, arrachant chaque
fois les mauvaises herbes de l’habitude, du scepticisme, de la lé
JqUHWpGHO¶LQGL൵pUHQFH,OHVWYUDLTXHFHWWHYpULWpTXLQ¶HVWSDV
compatible avec le bonheur, avec la santé, ne l’est pas toujours
DYHFODYLH/HFKDJULQ¿QLWSDUWXHU¬FKDTXHQRXYHOOHSHLQH
trop forte, nous sentons une veine de plus qui saille et développe
VD VLQXRVLWp PRUWHOOH DX ORQJ GH QRWUH WHPSH VRXV QRV \HX[
(WF¶HVWDLQVLTXHSHXjSHXVHIRQWFHVWHUULEOHV¿JXUHVUDYDJpHV
GXYLHX[5HPEUDQGWGXYLHX[%HHWKRYHQGHTXLWRXWOHPRQGH
VHPRTXDLW(WFHQHVHUDLWULHQTXHOHVSRFKHVGHV\HX[HWOHV
ULGHVGXIURQWV¶LOQ¶\DYDLWODVRX൵UDQFHGXF°XU0DLVSXLVTXH
les forces peuvent se changer en d’autres forces, puisque l’ar
deur qui dure devient lumière et que l’électricité de la foudre
peut photographier, puisque notre sourde douleur au cœur peut
264

LE TEMPS RETROUVE
pOHYHUDXGHVVXVG¶HOOHFRPPHXQSDYLOORQODSHUPDQHQFHYL
sible d’une image à chaque nouveau chagrin, acceptons le mal
SK\VLTXHTX¶LOQRXVGRQQHSRXUODFRQQDLVVDQFHVSLULWXHOOHTX¶LO
QRXVDSSRUWHODLVVRQVVHGpVDJUpJHUQRWUHFRUSVSXLVTXHFKDTXH
nouvelle parcelle qui s’en détache vient, cette fois lumi
QHXVHHWOLVLEOHSRXUODFRPSOpWHUDX SUL[GHVRX൵UDQFHVGRQW
d’autres plus doués n’ont pas besoin, pour la rendre plus solide
DXIXUHWjPHVXUHTXHOHVpPRWLRQVH൵ULWHQWQRWUHYLHV¶DMRXWHU
j QRWUH °XYUH OHV LGpHV VRQW GHV VXFFpGDQpV GHV FKDJULQV
DXPRPHQWRFHX[FLVHFKDQJHQWHQLGpHVLOVSHUGHQWXQHSDU
tie de leur action nocive sur notre cœur, et même, au premier
LQVWDQW OD WUDQVIRUPDWLRQ HOOHPrPH GpJDJH VXELWHPHQW
GHODMRLH6XFFpGDQpVGDQVO¶RUGUHGXWHPSVVHXOHPHQWG¶DLO
leurs, car il semble que l’élément premier ce soit l’idée, et le
chagrin seulement le mode selon lequel certaines idées entrent
G¶DERUGHQQRXV0DLVLO\DSOXVLHXUVIDPLOOHVGDQVOHJURXSH
GHVLGpHVFHUWDLQHVVRQWWRXWGH VXLWHGHVMRLHV&HVUpÀH[LRQV
me faisaient trouver un sens plus fort et plus exact à la vérité que
me
j’avais souvent pressentie, notamment quand M
mer se demandait comment je pouvais délaisser pour Albertine
un homme remarquable comme Elstir. Même au point de vue
intellectuel je sentais qu’elle avait tort, mais je ne savais pas que
ce qu’elle méconnaissait, c’était les leçons avec lesquelles on
fait son apprentissage d’homme de lettres. la valeur objective
GHVDUWVHVWSHXGHFKRVHHQFHODFHTX¶LOV¶DJLWGHIDLUHVRUWLU
d’amener à la lumière, ce sont nos sentiments, nos passions,
F¶HVWjGLUH OHV SDVVLRQV OHV VHQWLPHQWV GH WRXV 8QH IHPPH
GRQWQRXVDYRQVEHVRLQQRXVIDLWVRX൵ULUWLUHGHQRXVGHVVpULHV
de sentiments autrement profonds, autrement vitaux qu’un
homme supérieur qui nous intéresse. Il reste à savoir, selon
de Cambre
,
265

MARCEL PROUST
le plan où nous vivons, si nous trouvons que telle trahison par
ODTXHOOHQRXVDIDLWVRX൵ULUXQHIHPPHHVWSHXGHFKRVHDXSUqV
des vérités que cette trahison nous a découvertes et que la femme,
KHXUHXVH G¶DYRLU IDLW VRX൵ULU Q¶DXUDLW JXqUH SX FRPSUHQGUH
En tout cas, ces trahisons ne manquent pas. un écrivain peut
se mettre sans crainte à un long travail. Que l’intelligence com
mence son ouvrage, en cours de route surviendront bien assez
GHFKDJULQVTXLVHFKDUJHURQWGHOH¿QLU4XDQWDXERQKHXULOQ¶D
presque qu’une seule utilité, rendre le malheur possible. Il faut
que dans le bonheur nous formions des liens bien doux et bien
IRUWVGHFRQ¿DQFHHWG¶DWWDFKHPHQWSRXUTXHOHXUUXSWXUHQRXV
FDXVH OH GpFKLUHPHQW VL SUpFLHX[ TXL V¶DSSHOOH OH PDOKHXU6L
O¶RQQ¶DYDLWpWpKHXUHX[QHIWFHTXHSDUO¶HVSpUDQFHOHVPDO
heurs seraient sans cruauté et par conséquent sans fruit. Et plus
qu’au peintre, à l’écrivain, pour obtenir du volume, de la consis
tance, de la généralité, de la réalité littéraire, comme il lui faut
beaucoup d’églises vues pour en peindre une seule, il lui faut
aussi beaucoup d’êtres pour un seul sentiment, car si l’art est
long et la vie courte, on peut dire, en revanche, que si l’inspira
tion est courte les sentiments qu’elle doit peindre ne sont pas
beaucoup plus longs. Ce sont nos passions qui esquissent nos
livres, le repos d’intervalle qui les écrit. Quand l’inspiration re
naît, quand nous pouvons reprendre le travail, la femme qui po
sait devant nous pour un sentiment ne nous le fait déjà plus
éprouver. Il faut continuer à la peindre d’après une autre, et si
c’est une trahison pour l’autre, littérairement, grâce à la simili
tude de nos sentiments qui fait qu’une œuvre est à la fois le sou
venir de nos amours passées et la péripétie de nos amours nou
YHOOHVLOQ¶\DSDVJUDQGLQFRQYpQLHQWjFHVVXEVWLWXWLRQV&¶HVW
XQHGHVFDXVHVGHODYDQLWpGHVpWXGHVRRQHVVD\HGHGHYLQHU
266

LE TEMPS RETROUVE
de qui parle un auteur. Car une œuvre, même de confession di
recte, est pour le moins intercalée entre plusieurs épi
sodes de la vie de l’auteur, ceux antérieurs qui l’ont inspirée,
ceux postérieurs qui ne lui ressemblent pas moins, des amours
suivantes les particularités étant calquées sur les précédentes.
Car à l’être que nous avons le plus aimé nous ne sommes pas si
¿GqOHVTX¶jQRXVPrPHHWQRXVO¶RXEOLRQVW{WRXWDUGSRXUSRX
YRLU±SXLVTXHF¶HVWXQGHVWUDLWVGHQRXVPrPH±UHFRPPHQFHU
d’aimer. Tout au plus, à cet amour celle que nous avons tant ai
PpHDWHOOHDMRXWpXQHIRUPHSDUWLFXOLqUHTXLQRXVIHUDOXLrWUH
¿GqOHPrPHGDQVO¶LQ¿GpOLWp1RXVDXURQVEHVRLQDYHFODIHPPH
suivante, des mêmes promenades du matin ou de la reconduire
de même le soir, ou de lui donner cent fois trop d’argent. (Une
chose curieuse que cette circulation de l’argent que nous don
nons à des femmes qui, à cause de cela, nous rendent malheu
UHX[F¶HVWjGLUHQRXVSHUPHWWHQWG¶pFULUHGHVOLYUHV±RQSHXW
presque dire que les œuvres, comme dans les puits artésiens,
PRQWHQWG¶DXWDQWSOXVKDXWTXH ODVRX൵UDQFH DSOXVSURIRQGp
ment creusé le cœur.) Ces substitutions ajoutent à l’œuvre
quelque chose de désintéressé, de plus général, qui est aussi
une leçon austère que ce n’est pas aux êtres que nous devons
nous attacher, que ce ne sont pas les êtres qui existent réellement
et sont, par conséquent, susceptibles d’expression, mais les idées.
(QFRUHIDXWLOVHKkWHUHWQHSDVSHUGUHGHWHPSVSHQGDQWTX¶RQ
a à sa disposition ces modèles. Car ceux qui posent pour le bon
heur n’ont généralement pas beaucoup de séances à nous don
ner. Mais les êtres qui posent pour nous la douleur nous accordent
des séances bien fréquentes, dans cet atelier où nous n’allons
TXHGDQVFHVSpULRGHVOjHWTXLHVWjO¶LQWpULHXUGHQRXVPrPH
&HVSpULRGHVOjVRQW FRPPH XQHLPDJH GH QRWUH YLHDYHF VHV
,
267

MARCEL PROUST
GLYHUVHVGRXOHXUV&DUHOOHVDXVVLHQFRQWLHQQHQWGHGL൵pUHQWHV
HW DX PRPHQW R RQ FUR\DLW TXH F¶pWDLW FDOPp XQH QRXYHOOH
XQHQRXYHOOHGDQVWRXVOHVVHQVGXPRWSHXWrWUHSDUFHTXHFHV
situations imprévues nous forcent à entrer plus profondément
HQ FRQWDFW DYHF QRXVPrPH FHV GLOHPPHV GRXORXUHX[ TXH
l’amour nous pose à tout instant nous instruisent, nous décou
vrent successivement la matière dont nous sommes faits.
D’ailleurs, même quand elle ne fournit pas, en nous la dé
couvrant, la matière de notre œuvre, elle nous est utile en nous
\LQFLWDQW/¶LPDJLQDWLRQODSHQVpHSHXYHQWrWUHGHVPDFKLQHV
DGPLUDEOHVHQVRLPDLVHOOHVSHXYHQWrWUHLQHUWHVODVRX൵UDQFH
DORUVOHVPHWHQPDUFKH$XVVLTXDQG)UDQoRLVHYR\DQW$OEHUWLQH
entrer, par toutes les portes ouvertes, chez moi comme un chien,
mettre partout le désordre, me ruiner, me causer tant de chagrins,
PHGLVDLWFDUjFHPRPHQWOjM¶DYDLVGpMjIDLWTXHOTXHVDUWLFOHV
et quelques traductions): «Ah! si Monsieur à la place de cette
¿OOHTXLOXLIDLWSHUGUHWRXWVRQWHPSVDYDLWSULVXQSHWLWVHFUpWDLUH
bien élevé qui aurait classé toutes les paperoles de Monsieur!»
M¶DYDLVSHXWrWUHWRUWGHWURXYHUTX¶HOOHSDUODLWVDJHPHQW(QPH
faisant perdre mon temps, en me faisant du chagrin, Albertine
P¶DYDLWSHXWrWUHpWpSOXVXWLOHPrPHDXSRLQWGHYXHOLWWpUDLUH
qu’un secrétaire qui eût rangé mes paperoles. Mais tout de même,
TXDQGXQrWUHHVWVLPDOFRQIRUPpHWSHXWrWUHGDQVODQDWXUHFHW
rWUHHVWLOO¶KRPPHTX¶LOQHSXLVVHDLPHUVDQVVRX൵ULUHWTX¶LO
IDLOOHVRX൵ULUSRXUDSSUHQGUHGHVYpULWpVODYLHG¶XQWHOrWUH¿QLW
par être bien lassante. les années heureuses sont les années per
GXHVRQDWWHQGXQHVRX൵UDQFHSRXUWUDYDLOOHU/¶LGpHGHODVRXI
france préalable s’associe à l’idée du travail, on a peur de chaque
nouvelle œuvre en pensant aux douleurs qu’il faudra supporter
d’abord pour l’imaginer. Et comme on comprend que la souf
268

LE TEMPS RETROUVE
france est la meilleure chose que l’on puisse rencontrer dans
ODYLHRQSHQVHVDQV H൵URLSUHVTXH FRPPHjXQHGpOLYUDQFH
jODPRUW3RXUWDQWVL FHODPHUpYROWDLWXQSHXHQFRUHIDOODLW
il prendre garde que bien souvent nous n’avons pas joué avec
ODYLH SUR¿Wp GHVrWUHV SRXU OHVOLYUHV PDLV WRXWOH FRQWUDLUH
/H FDV GH:HUWKHU VL QREOH Q¶pWDLW SDV KpODV OH PLHQ 6DQV
croire un instant à l’amour d’Albertine j’avais vingt fois vou
lu me tuer pour elle, je m’étais ruiné, j’avais détruit ma santé
pour elle. Quand il s’agit d’écrire, on est scrupuleux, on regarde
de très près, on rejette tout ce qui n’est pas vérité. Mais tant
qu’il ne s’agit que de la vie, on se ruine, on se rend malade, on
se tue pour des mensonges. Il est vrai que c’est de la gangue
GHFHVPHQVRQJHVOjTXHVLO¶kJHHVWSDVVpG¶rWUHSRqWHRQSHXW
seulement extraire un peu de vérité. les chagrins sont des servi
teurs obscurs, détestés, contre lesquels on lutte, sous l’empire
de qui on tombe de plus en plus, des serviteurs atroces, impos
sibles à remplacer et qui par des voies souterraines nous mènent
à la vérité et à la mort. Heureux ceux qui ont rencontré la pre
mière avant la seconde, et pour qui, si proches qu’elles doivent
être l’une de l’autre, l’heure de la vérité a sonné avant l’heure
de la mort.
De ma vie passée je compris encore que les moindres épi
sodes avaient concouru à me donner la leçon d’idéalisme dont
M¶DOODLVSUR¿WHUDXMRXUG¶KXL0HVUHQFRQWUHVDYHF0GH&KDUOXV
SDU H[HPSOHQHP¶DYDLHQWHOOHV SDV SHUPLV PrPH DYDQW TXH
sa germanophilie me donnât la même leçon, et mieux encore
me
que mon amour pour M
O¶DPRXUGH6DLQW/RXSSRXU5DFKHOGHPHFRQYDLQFUHFRPELHQ
ODPDWLqUHHVWLQGL൵pUHQWHHWTXHWRXWSHXW\rWUHPLVSDUODSHQ
sée, vérité que le phénomène si mal compris, si inutilement blâ
de Guermantes, ou pour Albertine, que
,
269

MARCEL PROUST
mé, de l’inversion sexuelle grandit plus encore que celui déjà
VLLQVWUXFWLI GHO¶DPRXU FHOXLFLQRXV PRQWUHOD EHDXWpIX\DQW
la femme que nous n’aimons plus et venant résider dans le visage
TXHOHVDXWUHVWURXYHUDLHQWOHSOXVODLGTXLjQRXVPrPHDXUDLW
SXSRXUUDXQMRXUQRXVGpSODLUHPDLVLOHVWHQFRUHSOXVIUDSSDQW
de la voir, obtenant tous les hommages d’un grand seigneur qui
délaisse aussitôt une belle princesse, émigrer sous la casquette
d’un contrôleur d’omnibus. Mon étonnement, à chaque fois que
M¶DYDLVUHYXDX[&KDPSVeO\VpHVGDQVODUXHVXUODSODJHOHYL
me
sage de Gilberte, de M
YDLWLOSDVFRPELHQXQVRXYHQLUQHVHSURORQJHTXHGDQVXQHGL
rection divergente de l’impression avec laquelle il a coïncidé
G¶DERUGHW GHODTXHOOH LOV¶pORLJQH GHSOXV HQSOXV" /¶pFULYDLQ
QHGRLWSDVV¶R൵HQVHUTXHO¶LQYHUWLGRQQHjVHVKpURwQHVXQYL
sage masculin. Cette particularité un peu aberrante permet seule
à l’inverti de donner ensuite à ce qu’il lit toute sa généralité.
6L0GH&KDUOXVQ¶DYDLWSDVGRQQpjO¶ªLQ¿GqOHªVXUTXL0XV
set pleure dans la Nuit d’Octobre ou dans le Souvenir le visage
de Morel, il n’aurait ni pleuré, ni compris, puisque c’était par
cette seule voie, étroite et détournée, qu’il avait accès aux véri
WpVGHO¶DPRXU/¶pFULYDLQQHGLWTXHSDUXQHKDELWXGHSULVHGDQV
le langage insincère des préfaces et des dédicaces: «mon lec
teur». En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre
OHFWHXUGHVRLPrPH/¶RXYUDJHGHO¶pFULYDLQQ¶HVWTX¶XQHHVSqFH
G¶LQVWUXPHQWRSWLTXHTX¶LOR൵UHDXOHFWHXUD¿QGHOXLSHUPHWWUH
GHGLVFHUQHUFHTXHVDQVFHOLYUHLOQ¶HWSHXWrWUHSDVYXHQVRL
PrPHODUHFRQQDLVVDQFHHQVRLPrPHSDUOHOHFWHXUGHFHTXH
GLWOHOLYUHHVWODSUHXYHGHODYpULWpGHFHOXLFL HWvice versa,
DXPRLQVGDQVXQHFHUWDLQHPHVXUHODGL൵pUHQFHHQWUHOHVGHX[
textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lec
de Guermantes, d’Albertine, ne prou
270
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