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Le Temps retrouvé

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LE TEMPS RETROUVE
en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelli
JHQFHQH OHV DSDV ©GpYHORSSpVª5HVVDLVLUQRWUH YLHHW DXVVL ODYLHGHVDXWUHVFDUOHVW\OHSRXUO¶pFULYDLQDXVVLELHQTXHSRXU
le peintre, est une question non de technique, mais de vision.
,OHVWODUpYpODWLRQTXLVHUDLWLPSRVVLEOHSDUGHVPR\HQVGLUHFWV HWFRQVFLHQWVGHODGL൵pUHQFHTXDOLWDWLYHTX¶LO\DGDQVODIDoRQ GRQWQRXVDSSDUDvWOHPRQGH GL൵pUHQFHTXLV¶LO Q¶\DYDLWSDV
l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet
XQLYHUVTXLQ¶HVWSDVOHPrPHTXHOHQ{WUHHWGRQWOHVSD\VDJHV QRXVVHUDLHQWUHVWpVDXVVLLQFRQQXVTXHFHX[TX¶LOSHXW\DYRLU
dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre,
QRXVOH YR\RQVVHPXOWLSOLHUHW DXWDQWTX¶LO \DG¶DUWLVWHVRUL
ginaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus
GL൵pUHQWVOHVXQVGHVDXWUHVTXHFHX[TXLURXOHQWGDQVO¶LQ¿QL HWTXLELHQGHVVLqFOHVDSUqVTX¶HVWpWHLQWOHIR\HUGRQWLOVpPD QDLHQWTX¶LO V¶DSSHOkW5HPEUDQGWRX 9HU0HHUQRXV HQYRLHQW OHXUUD\RQVSpFLDO
Ce travail de l’artiste, de chercher à apercevoir sous de la ma tière, sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de dif férent, c’est exactement le travail inverse de celui que,
jFKDTXH PLQXWHTXDQGQRXV YLYRQVGpWRXUQp GHQRXVPrPH O¶DPRXUSURSUH OD SDVVLRQ O¶LQWHOOLJHQFH HW O¶KDELWXGH DXVVL DFFRPSOLVVHQWHQQRXVTXDQGHOOHVDPDVVHQWDXGHVVXVGHQRV
impressions vraies, pour nous les cacher maintenant, les nomen clatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie. En somme, cet art si compliqué est justement le seul art vivant.
,
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MARCEL PROUST
6HXOLOH[SULPHSRXUOHVDXWUHVHWQRXVIDLWYRLUjQRXVPrPHQRWUH
propre vie, cette vie qui ne peut pas s’»observer», dont les appa rences qu’on observe ont besoin d’être traduites, et souvent lues
jUHERXUVHWSpQLEOHPHQWGpFKL൵UpHV&HWUDYDLOTX¶DYDLHQWIDLW QRWUHDPRXUSURSUHQRWUHSDVVLRQQRWUHHVSULWG¶LPLWDWLRQQRWUH
intelligence abstraite, nos habitudes, c’est ce travail que l’art dé fera, c’est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs, où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous qu’il nous fera suivre. Et sans doute c’était une grande tentation que de recréer
ODYUDLHYLHGHUDMHXQLUOHVLPSUHVVLRQV0DLVLO\IDOODLWGXFRX
rage de tout genre et même sentimental. Car c’était avant tout abroger ses plus chères illusions, cesser de croire à l’objectivité
GHFHTX¶RQDpODERUpVRLPrPHHWDXOLHXGHVHEHUFHUXQHFHQ
tième fois de ces mots «elle était bien gentille», lire au travers: «j’avais du plaisir à l’embrasser». Certes, ce que j’avais éprouvé dans ces heures d’amour, tous les hommes l’éprouvent aussi. On éprouve, mais ce qu’on a éprouvé est pareil à certains cli chés qui ne montrent que du noir tant qu’on ne les a pas mis près d’une lampe, et qu’eux aussi il faut regarder à l’envers: on ne sait pas ce que c’est tant qu’on ne l’a pas approché de l’in telligence. Alors seulement quand elle l’a éclairé, quand elle
O¶DLQWHOOHFWXDOLVp RQGLVWLQJXH HWDYHF TXHOOHSHLQH OD¿JXUH
de ce qu’on a senti. Mais je me rendais compte aussi que cette
VRX൵UDQFHTXHM¶DYDLVFRQQXHG¶DERUGDYHF*LOEHUWHTXHQRWUH amour n’appartienne pas à l’être qui l’inspire, est salutaire ac FHVVRLUHPHQW FRPPH PR\HQ&DUVL SHX TXH QRWUH YLH GRLYH GXUHUFHQ¶HVWTXHSHQGDQWTXHQRXVVRX൵URQVTXHQRVSHQVpHV
en quelque sorte agitées de mouvements perpétuels et chan geants, font monter comme dans une tempête, à un niveau d’où nous pouvons les voir, toute cette immensité réglée par des lois,
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LE TEMPS RETROUVE
sur laquelle, postés à une fenêtre mal placée, nous n’avons pas
YXHFDUOHFDOPHGXERQKHXUODODLVVHXQLHHWjXQQLYHDXWURSEDV SHXWrWUHVHXOHPHQWSRXUTXHOTXHVJUDQGVJpQLHVFHPRXYHPHQW H[LVWHWLOFRQVWDPPHQWVDQVTX¶LO\DLWEHVRLQSRXUHX[GHVDJL WDWLRQV GH OD GRXOHXU HQFRUH Q¶HVWLO SDV FHUWDLQ TXDQG QRXV
contemplons l’ample et régulier développement de leurs œuvres
MR\HXVHV TXH QRXV QH VR\RQV WURS SRUWpV j VXSSRVHU G¶DSUqV ODMRLHGHO¶°XYUHFHOOHGHODYLHTXLDSHXWrWUHpWpDXFRQWUDLUH
constamment douloureuse.) Mais principalement parce que si notre amour n’est pas seulement d’une Gilberte, ce qui nous
¿WWDQWVRX൵ULUFHQ¶HVWSDVSDUFHTX¶LOHVWDXVVLO¶DPRXUG¶XQH
Albertine, mais parce qu’il est une portion de notre âme plus durable que les moi divers qui meurent successivement en nous et qui voudraient égoïstement le retenir, portion de notre âme qui doit, quelque mal, d’ailleurs utile, que cela nous fasse, se déta cher des êtres pour que nous en comprenions, et pour en resti tuer la généralité et donner cet amour, la compréhension de cet amour, à tous, à l’esprit universel et non à telle puis à telle, en lesquelles tel puis tel de ceux que nous avons été successive ment voudraient se fondre.
Il me fallait donc rendre leur sens aux moindres signes qui
P¶HQWRXUDLHQW *XHUPDQWHV $OEHUWLQH *LOEHUWH 6DLQW/RXS %DOEHF HWF HW DX[TXHOV O¶KDELWXGH O¶DYDLW IDLW SHUGUH SRXU
moi. Nous devons savoir que lorsque nous aurons atteint la réa lité, pour l’exprimer, pour la conserver, nous devrons écarter
FHTXL HVWGL൵pUHQW G¶HOOHHWFHTXHQH FHVVHGH QRXVDSSRUWHU
la vitesse acquise de l’habitude. Plus que tout j’écarterais donc ces paroles que les lèvres plutôt que l’esprit choisissent, ces paroles pleines d’humour, comme on dit dans la conversation, et qu’après une longue conversation avec les autres on continue
,
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MARCEL PROUST
à s’adresser facticement et qui nous remplissent l’esprit de men VRQJHV FHV SDUROHV WRXWHV SK\VLTXHV TX¶DFFRPSDJQH FKH]
l’écrivain qui s’abaisse à les transcrire le petit sourire, la petite grimace qui altère à tout moment, par exemple, la phrase par
OpHG¶XQ 6DLQWH%HXYHWDQGLV TXHOHV YUDLVOLYUHV GRLYHQWrWUH
les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscu rité et du silence. Et comme l’art recompose exactement la vie,
DXWRXUGHVYpULWpVTX¶RQDDWWHLQWHVHQVRLPrPHÀRWWHUDWRXMRXUV XQHDWPRVSKqUHGHSRpVLHODGRXFHXUG¶XQP\VWqUHTXLQ¶HVWTXH
le vestige de la pénombre que nous avons dû traverser, l’indi cation, marquée exactement comme par un altimètre, de la pro fondeur d’une œuvre. (Car cette profondeur n’est pas inhérente à certains sujets, comme le croient des romanciers matérialiste ment spiritualistes puisqu’ils ne peuvent pas descendre au delà du monde des apparences et dont toutes les nobles intentions, pareilles à ces vertueuses tirades habituelles chez certaines per
VRQQHVLQFDSDEOHVGXSOXVSHWLWH൵RUWGHERQWpQHGRLYHQWSDV
nous empêcher de remarquer qu’ils n’ont même pas eu la force d’esprit de se débarrasser de toutes les banalités de forme ac quises par l’imitation.)
Quant aux vérités que l’intelligence – même des plus hauts
HVSULWV±FXHLOOHjFODLUHYRLHGHYDQWHOOHHQSOHLQHOXPLqUHOHXU YDOHXUSHXWrWUHWUqVJUDQGHPDLVHOOHVRQWGHVFRQWRXUVSOXVVHFV HWVRQWSODQHVQ¶RQWSDVGHSURIRQGHXUSDUFHTX¶LOQ¶\DSDVHX
de profondeurs à franchir pour les atteindre, parce qu’elles n’ont
SDVpWpUHFUppHV6RXYHQWGHVpFULYDLQVDXIRQGGHTXLQ¶DSSD UDLVVHQW SOXVFHV YpULWpV P\VWpULHXVHV Q¶pFULYHQW SOXV jSDUWLU
d’un certain âge, qu’avec leur intelligence qui a pris de plus
HQSOXVGHIRUFHOHVOLYUHVGHOHXUkJHPURQWjFDXVHGHFHOD
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LE TEMPS RETROUVE
plus de force que ceux de leur jeunesse, mais ils n’ont plus le même velours.
Je sentais pourtant que ces vérités que l’intelligence dégage directement de la réalité ne sont pas à dédaigner entièrement, car elles pourraient enchâsser d’une manière moins pure, mais encore pénétrée d’esprit, ces impressions que nous apporte hors du temps l’essence commune aux sensations du passé et du présent, mais qui, plus précieuses, sont aussi trop rares pour que l’œuvre d’art puisse être composée seulement avec elles. Capables d’être utilisées pour cela, je sentais se presser en moi une foule de vérités relatives aux passions, aux caractères, aux
P°XUV&KDTXHSHUVRQQH TXLQRXVIDLWVRX൵ULU SHXWrWUHUDWWD FKpHSDUQRXVjXQHGLYLQLWpGRQWHOOHQ¶HVWTX¶XQUHÀHWIUDJPHQ
taire et le dernier degré, divinité dont la contemplation en tant qu’idée nous donne aussitôt de la joie au lieu de la peine que nous avions. Tout l’art de vivre, c’est de ne nous servir des per
VRQQHVTXLQRXVIRQWVRX൵ULUTXHFRPPHG¶XQGHJUpSHUPHWWDQW
d’accéder à sa forme divine et de peupler ainsi journellement notre vie de divinités. la perception de ces vérités me causait
GHODMRLHSRXUWDQWLOPH VHPEODLWPHUDSSHOHUTXHSOXVG¶XQH G¶HQWUHHOOHVMHO¶DYDLVGpFRXYHUWHGDQVODVRX൵UDQFHG¶DXWUHV
dans de bien médiocres plaisirs. Alors, moins éclatante sans doute que celle qui m’avait fait apercevoir que l’œuvre d’art
pWDLWOHVHXOPR\HQGHUHWURXYHUOH7HPSVSHUGXXQHQRXYHOOH OXPLqUH VH ¿W HQ PRL (W MH FRPSULV TXH WRXV FHV PDWpULDX[ GH O¶°XYUH OLWWpUDLUH F¶pWDLW PD YLH SDVVpH MH FRPSULV TX¶LOV
étaient venus à moi, dans les plaisirs frivoles, dans la paresse, dans la tendresse, dans la douleur emmagasinée par moi, sans que je devinasse plus leur destination, leur survivance même, que la graine mettant en réserve tous les aliments qui nourriront
,
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MARCEL PROUST
la plante. Comme la graine, je pourrais mourir quand la plante se serait développée, et je me trouvais avoir vécu pour elle sans le savoir, sans que jamais ma vie me parût devoir entrer jamais en contact avec ces livres que j’aurais voulu écrire et pour les quels, quand je me mettais autrefois à ma table, je ne trouvais pas de sujet. Ainsi toute ma vie jusqu’à ce jour aurait pu et n’aurait pas pu être résumée sous ce titre: Une vocation. Elle ne l’aurait pas pu en ce sens que la littérature n’avait joué aucun rôle dans ma vie. Elle l’aurait pu en ce que cette vie, les souvenirs de ses tristesses, de ses joies, formaient une réserve pareille à cet albu
PHQTXLHVWORJpGDQVO¶RYXOHGHVSODQWHVHWGDQVOHTXHOFHOXLFL
puise sa nourriture pour se transformer en graine, en ce temps
RRQLJQRUHHQFRUHTXHO¶HPEU\RQG¶XQHSODQWHVHGpYHORSSH lequel est pourtant le lieu de phénomènes chimiques et respi UDWRLUHVVHFUHWVPDLVWUqVDFWLIV$LQVLPDYLHpWDLWHOOHHQ UDS
port avec ce qui amènerait sa maturation. Et ceux qui se nour riraient ensuite d’elle ignoreraient ce qui aurait été fait pour leur nourriture, comme ignorent ceux qui mangent les graines alimentaires que les riches substances qu’elles contiennent ont d’abord nourri la graine et permis sa maturation. En cette matière, les mêmes comparaisons, qui sont fausses si on part
G¶HOOHVSHXYHQWrWUHYUDLHVVLRQ\DERXWLW/HOLWWpUDWHXUHQYLH
le peintre, il aimerait prendre des croquis, des notes, il est perdu s’il le fait. Mais quand il écrit, il n’est pas un geste de ses per sonnages, un tic, un accent, qui n’ait été apporté à son inspira
WLRQSDUVDPpPRLUHLOQ¶HVWSDVXQQRPGHSHUVRQQDJHLQYHQWp
sous lequel il ne puisse mettre soixante noms de personnages vus, dont l’un a posé pour la grimace, l’autre pour le monocle, tel pour la colère, tel pour le mouvement avantageux du bras, etc. Et alors l’écrivain se rend compte que si son rêve d’être
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LE TEMPS RETROUVE
un peintre n’était pas réalisable d’une manière consciente et vo lontaire, il se trouve pourtant avoir été réalisé et que l’écrivain lui aussi a fait son carnet de croquis sans le savoir… Car, mû par l’instinct qui était en lui, l’écrivain, bien avant qu’il crût le deve nir un jour, omettait régulièrement de regarder tant de choses que les autres remarquent, ce qui le faisait accuser par les autres
GHGLVWUDFWLRQHW SDUOXLPrPHGHQHVDYRLU QLpFRXWHUQL YRLU PDLVSHQGDQWFHWHPSVOjLOGLFWDLWj VHV\HX[HWj VHVRUHLOOHV
de retenir à jamais ce qui semblait aux autres des riens puérils,
O¶DFFHQWDYHFOHTXHODYDLWpWpGLWHXQHSKUDVHHWO¶DLUGH¿JXUH
et le mouvement d’épaules qu’avait fait à un certain moment
WHOOHSHUVRQQHGRQWLOQHVDLWSHXWrWUHULHQG¶DXWUHLO\DGHFHOD
bien des années, et cela parce que, cet accent, il l’avait déjà en tendu, ou sentait qu’il pourrait le réentendre, que c’était quelque
FKRVHGHUHQRXYHODEOHGHGXUDEOHF¶HVWOHVHQWLPHQWGXJpQpUDO TXLGDQVO¶pFULYDLQ IXWXUFKRLVLW OXLPrPH FH TXLHVWJpQpUDO
et pourra entrer dans l’œuvre d’art. Car il n’a écouté les autres que quand, si bêtes ou si fous qu’ils fussent, répétant comme des perroquets ce que disent les gens de caractère semblable, ils
V¶pWDLHQWIDLWVSDUOjPrPHOHVRLVHDX[SURSKqWHVOHVSRUWHSD UROHVG¶XQHORLSV\FKRORJLTXH,OQHVHVRXYLHQWTXHGXJpQpUDO 3DUGHWHOVDFFHQWVSDUGHWHOVMHX[GHSK\VLRQRPLHSDUGHWHOV PRXYHPHQWVG¶pSDXOHVHXVVHQWLOVpWpYXVGDQVVDSOXVORLQWDLQH
enfance, la vie des autres est représentée en lui et, quand plus tard il écrira, elle lui servira à recréer la réalité, soit en compo sant un mouvement d’épaules commun à beaucoup, vrai comme s’il était noté sur le cahier d’un anatomiste, mais gravé ici pour
H[SULPHU XQH YpULWp SV\FKRORJLTXH VRLW HQ HPPDQFKDQW VXU
ce mouvement d’épaules un mouvement de cou fait par un autre,
FKDFXQD\DQWGRQQpVRQLQVWDQWGHSRVH
,
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MARCEL PROUST
Il n’est pas certain que, pour créer une œuvre littéraire, l’ima gination et la sensibilité ne soient pas des qualités interchan geables et que la seconde ne puisse sans grand inconvénient être substituée à la première, comme des gens dont l’estomac est in capable de digérer chargent de cette fonction leur intestin. un homme né sensible et qui n’aurait pas d’imagination pourrait
PDOJUp FHOD pFULUH GHV URPDQV DGPLUDEOHV OD VRX൵UDQFH TXH OHVDXWUHVOXLFDXVHUDLHQWVHVH൵RUWVSRXUODSUpYHQLUOHVFRQÀLWV
qu’elle et la seconde personne cruelle créeraient, tout cela, inter prété par l’intelligence, pourrait faire la matière d’un livre non seulement aussi beau que s’il était imaginé, inventé, mais encore
DXVVLH[WpULHXUjODUrYHULHGHO¶DXWHXUV¶LODYDLWpWpOLYUpjOXL PrPHHWKHXUHX[ DXVVLVXUSUHQDQWSRXU OXLPrPHDXVVLDFFL
dentel qu’un caprice fortuit de l’imagination. les êtres les plus bêtes par leurs gestes, leurs propos, leurs sentiments involontai rement exprimés, manifestent des lois qu’ils ne perçoivent pas, mais que l’artiste surprend en eux. À cause de ce genre d’obser vations, le vulgaire croit l’écrivain méchant, et il le croit à tort, car dans un ridicule l’artiste voit une belle généralité, il ne l’im pute pas plus à grief à la personne observée que le chirurgien
QHODPpVHVWLPHUDLWG¶rWUHD൵HFWpHG¶XQWURXEOH DVVH]IUpTXHQW GHODFLUFXODWLRQDXVVLVHPRTXHWLOPRLQVTXHSHUVRQQHGHVUL
dicules. Malheureusement il est plus malheureux qu’il n’est
PpFKDQW TXDQG LO V¶DJLW GH VHV SURSUHV SDVVLRQV WRXW HQ HQ FRQQDLVVDQWDXVVLELHQ ODJpQpUDOLWpLOV¶D൵UDQFKLWPRLQVDLVp PHQWGHVVRX൵UDQFHVSHUVRQQHOOHVTX¶HOOHVFDXVHQW6DQVGRXWH
quand un insolent nous insulte, nous aurions mieux aimé qu’il nous louât, et surtout, quand une femme que nous adorons nous
WUDKLWTXHQHGRQQHULRQVQRXVSDVSRXUTX¶LOHQIWDXWUHPHQW 0DLVOHUHVVHQWLPHQWGHO¶D൵URQWOHVGRXOHXUVGHO¶DEDQGRQDX
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LE TEMPS RETROUVE
ront alors été les terres que nous n’aurions jamais connues, et dont la découverte, si pénible qu’elle soit à l’homme, devient précieuse pour l’artiste. Aussi les méchants et les ingrats, malgré
OXLPDOJUpHX[¿JXUHQWGDQVVRQ°XYUH/HSDPSKOpWDLUHDVVR FLHLQYRORQWDLUHPHQWjVDJORLUHODFDQDLOOHTX¶LODÀpWULH2QSHXW
reconnaître dans toute œuvre d’art ceux que l’artiste a le plus
KDwVHWKpODVPrPHFHOOHVTX¶LODOHSOXVDLPpHV(OOHVPrPHV
n’ont fait que poser pour l’écrivain dans le moment même où,
ELHQFRQWUHVRQJUpHOOHVOHIDLVDLHQWOHSOXVVRX൵ULU4XDQGM¶DL
mais Albertine, je m’étais bien rendu compte qu’elle ne m’ai mait pas et j’avais été obligé de me résigner à ce qu’elle me fît
VHXOHPHQWFRQQDvWUHFHTXHF¶HVWTX¶pSURXYHUGHODVRX൵UDQFH
de l’amour, et même, au commencement, du bonheur. Et quand nous cherchons à extraire la généralité de notre chagrin, à en
pFULUHQRXVVRPPHVXQSHXFRQVROpVSHXWrWUHSRXUXQHDXWUH
raison encore que toutes celles que je donne ici, et qui est que penser d’une façon générale, qu’écrire, est pour l’écrivain une fonction saine et nécessaire dont l’accomplissement rend
KHXUHX[FRPPHSRXUOHVKRPPHVSK\VLTXHVO¶H[HUFLFHODVXHXU
et le bain. À vrai dire, contre cela je me révoltais un peu. J’avais beau croire que la vérité suprême de la vie est dans l’art, j’avais
EHDXG¶DXWUHSDUWQ¶rWUHSDVSOXVFDSDEOHGHO¶H൵RUWGHVRXYHQLU
qu’il m’eût fallu pour aimer encore Albertine que pour pleurer encore ma grand’mère, je me demandais si tout de même une œuvre d’art dont elles ne seraient pas conscientes serait pour elles, pour le destin de ces pauvres mortes, un accomplissement.
0DJUDQG¶PqUHTXHM¶DYDLVDYHFWDQWG¶LQGL൵pUHQFHYXHDJRQL VHUHWPRXULUSUqVGHPRLÐSXLVVpMHHQH[SLDWLRQTXDQGPRQ °XYUHVHUDLWWHUPLQpHEOHVVpVDQVUHPqGHVRX൵ULUGHORQJXHV
heures abandonné de tous, avant de mourir. D’ailleurs, j’avais
,
259
MARCEL PROUST
XQHSLWLpLQ¿QLHPrPHG¶rWUHVPRLQVFKHUVPrPHG¶LQGL൵pUHQWV HWGHWDQWGHGHVWLQpHVGRQWPDSHQVpHHQHVVD\DQWGHOHVFRP SUHQGUHDYDLWHQVRPPHXWLOLVpODVRX൵UDQFHRXPrPHVHXOH ment les ridicules. Tous ces êtres, qui m’avaient révélé des véri WpV HW TXL Q¶pWDLHQW SOXV P¶DSSDUDLVVDLHQW FRPPH D\DQW YpFX XQHYLHTXLQ¶DYDLWSUR¿WpTX¶jPRLHWFRPPHV¶LOVpWDLHQWPRUWV
pour moi. Il était triste pour moi de penser que mon amour, au quel j’avais tant tenu, serait, dans mon livre, si dégagé d’un être, que des lecteurs divers l’appliqueraient exactement à celui qu’ils
DYDLHQWpSURXYpSRXUG¶DXWUHVIHPPHV0DLVGHYDLVMHPHVFDQ GDOLVHUGHFHWWHLQ¿GpOLWpSRVWKXPHHWTXHWHORXWHOSWGRQQHU
comme objet à mes sentiments des femmes inconnues, quand
FHWWHLQ¿GpOLWp FHWWHGLYLVLRQGH O¶DPRXUHQWUH SOXVLHXUVrWUHV DYDLWFRPPHQFpGHPRQYLYDQWHWDYDQWPrPHTXHM¶pFULYLVVH"
-¶DYDLV ELHQ VRX൵HUW VXFFHVVLYHPHQW SRXU *LOEHUWH SRXU
me
 GH *XHUPDQWHV SRXU $OEHUWLQH 6XFFHVVLYHPHQW DXVVL
M
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rents, avait été durable. la profanation d’un de mes souvenirs par des lecteurs inconnus, je l’avais consommée avant eux. Je n’étais
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même quelque parti nationaliste au nom duquel des hostilités se seraient poursuivies, et à qui seul aurait servi une guerre où
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savoir, ce qui, pour ma grand’mère du moins, eût été une telle récompense, l’issue de la lutte. Et une seule consolation qu’elle
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des morts, si elle ne pouvait jouir de mon progrès elle avait ces sé depuis longtemps d’avoir conscience de mon inaction, de ma
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