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LE TEMPS RETROUVE
en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi
bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils
ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré
d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelli
JHQFHQH OHV DSDV ©GpYHORSSpVª5HVVDLVLUQRWUH YLHHW DXVVL
ODYLHGHVDXWUHVFDUOHVW\OHSRXUO¶pFULYDLQDXVVLELHQTXHSRXU
le peintre, est une question non de technique, mais de vision.
,OHVWODUpYpODWLRQTXLVHUDLWLPSRVVLEOHSDUGHVPR\HQVGLUHFWV
HWFRQVFLHQWVGHODGL൵pUHQFHTXDOLWDWLYHTX¶LO\DGDQVODIDoRQ
GRQWQRXVDSSDUDvWOHPRQGH GL൵pUHQFHTXLV¶LO Q¶\DYDLWSDV
l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement,
nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet
XQLYHUVTXLQ¶HVWSDVOHPrPHTXHOHQ{WUHHWGRQWOHVSD\VDJHV
QRXVVHUDLHQWUHVWpVDXVVLLQFRQQXVTXHFHX[TX¶LOSHXW\DYRLU
dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre,
QRXVOH YR\RQVVHPXOWLSOLHUHW DXWDQWTX¶LO \DG¶DUWLVWHVRUL
ginaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus
GL൵pUHQWVOHVXQVGHVDXWUHVTXHFHX[TXLURXOHQWGDQVO¶LQ¿QL
HWTXLELHQGHVVLqFOHVDSUqVTX¶HVWpWHLQWOHIR\HUGRQWLOVpPD
QDLHQWTX¶LO V¶DSSHOkW5HPEUDQGWRX 9HU0HHUQRXV HQYRLHQW
OHXUUD\RQVSpFLDO
Ce travail de l’artiste, de chercher à apercevoir sous de la ma
tière, sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de dif
férent, c’est exactement le travail inverse de celui que,
jFKDTXH PLQXWHTXDQGQRXV YLYRQVGpWRXUQp GHQRXVPrPH
O¶DPRXUSURSUH OD SDVVLRQ O¶LQWHOOLJHQFH HW O¶KDELWXGH DXVVL
DFFRPSOLVVHQWHQQRXVTXDQGHOOHVDPDVVHQWDXGHVVXVGHQRV
impressions vraies, pour nous les cacher maintenant, les nomen
clatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie.
En somme, cet art si compliqué est justement le seul art vivant.
,
251

MARCEL PROUST
6HXOLOH[SULPHSRXUOHVDXWUHVHWQRXVIDLWYRLUjQRXVPrPHQRWUH
propre vie, cette vie qui ne peut pas s’»observer», dont les appa
rences qu’on observe ont besoin d’être traduites, et souvent lues
jUHERXUVHWSpQLEOHPHQWGpFKL൵UpHV&HWUDYDLOTX¶DYDLHQWIDLW
QRWUHDPRXUSURSUHQRWUHSDVVLRQQRWUHHVSULWG¶LPLWDWLRQQRWUH
intelligence abstraite, nos habitudes, c’est ce travail que l’art dé
fera, c’est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs,
où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous qu’il nous fera
suivre. Et sans doute c’était une grande tentation que de recréer
ODYUDLHYLHGHUDMHXQLUOHVLPSUHVVLRQV0DLVLO\IDOODLWGXFRX
rage de tout genre et même sentimental. Car c’était avant tout
abroger ses plus chères illusions, cesser de croire à l’objectivité
GHFHTX¶RQDpODERUpVRLPrPHHWDXOLHXGHVHEHUFHUXQHFHQ
tième fois de ces mots «elle était bien gentille», lire au travers:
«j’avais du plaisir à l’embrasser». Certes, ce que j’avais éprouvé
dans ces heures d’amour, tous les hommes l’éprouvent aussi.
On éprouve, mais ce qu’on a éprouvé est pareil à certains cli
chés qui ne montrent que du noir tant qu’on ne les a pas mis
près d’une lampe, et qu’eux aussi il faut regarder à l’envers: on
ne sait pas ce que c’est tant qu’on ne l’a pas approché de l’in
telligence. Alors seulement quand elle l’a éclairé, quand elle
O¶DLQWHOOHFWXDOLVp RQGLVWLQJXH HWDYHF TXHOOHSHLQH OD¿JXUH
de ce qu’on a senti. Mais je me rendais compte aussi que cette
VRX൵UDQFHTXHM¶DYDLVFRQQXHG¶DERUGDYHF*LOEHUWHTXHQRWUH
amour n’appartienne pas à l’être qui l’inspire, est salutaire ac
FHVVRLUHPHQW FRPPH PR\HQ&DUVL SHX TXH QRWUH YLH GRLYH
GXUHUFHQ¶HVWTXHSHQGDQWTXHQRXVVRX൵URQVTXHQRVSHQVpHV
en quelque sorte agitées de mouvements perpétuels et chan
geants, font monter comme dans une tempête, à un niveau d’où
nous pouvons les voir, toute cette immensité réglée par des lois,
252

LE TEMPS RETROUVE
sur laquelle, postés à une fenêtre mal placée, nous n’avons pas
YXHFDUOHFDOPHGXERQKHXUODODLVVHXQLHHWjXQQLYHDXWURSEDV
SHXWrWUHVHXOHPHQWSRXUTXHOTXHVJUDQGVJpQLHVFHPRXYHPHQW
H[LVWHWLOFRQVWDPPHQWVDQVTX¶LO\DLWEHVRLQSRXUHX[GHVDJL
WDWLRQV GH OD GRXOHXU HQFRUH Q¶HVWLO SDV FHUWDLQ TXDQG QRXV
contemplons l’ample et régulier développement de leurs œuvres
MR\HXVHV TXH QRXV QH VR\RQV WURS SRUWpV j VXSSRVHU G¶DSUqV
ODMRLHGHO¶°XYUHFHOOHGHODYLHTXLDSHXWrWUHpWpDXFRQWUDLUH
constamment douloureuse.) Mais principalement parce que si
notre amour n’est pas seulement d’une Gilberte, ce qui nous
¿WWDQWVRX൵ULUFHQ¶HVWSDVSDUFHTX¶LOHVWDXVVLO¶DPRXUG¶XQH
Albertine, mais parce qu’il est une portion de notre âme plus
durable que les moi divers qui meurent successivement en nous
et qui voudraient égoïstement le retenir, portion de notre âme qui
doit, quelque mal, d’ailleurs utile, que cela nous fasse, se déta
cher des êtres pour que nous en comprenions, et pour en resti
tuer la généralité et donner cet amour, la compréhension de cet
amour, à tous, à l’esprit universel et non à telle puis à telle,
en lesquelles tel puis tel de ceux que nous avons été successive
ment voudraient se fondre.
Il me fallait donc rendre leur sens aux moindres signes qui
P¶HQWRXUDLHQW *XHUPDQWHV $OEHUWLQH *LOEHUWH 6DLQW/RXS
%DOEHF HWF HW DX[TXHOV O¶KDELWXGH O¶DYDLW IDLW SHUGUH SRXU
moi. Nous devons savoir que lorsque nous aurons atteint la réa
lité, pour l’exprimer, pour la conserver, nous devrons écarter
FHTXL HVWGL൵pUHQW G¶HOOHHWFHTXHQH FHVVHGH QRXVDSSRUWHU
la vitesse acquise de l’habitude. Plus que tout j’écarterais donc
ces paroles que les lèvres plutôt que l’esprit choisissent, ces
paroles pleines d’humour, comme on dit dans la conversation,
et qu’après une longue conversation avec les autres on continue
,
253

MARCEL PROUST
à s’adresser facticement et qui nous remplissent l’esprit de men
VRQJHV FHV SDUROHV WRXWHV SK\VLTXHV TX¶DFFRPSDJQH FKH]
l’écrivain qui s’abaisse à les transcrire le petit sourire, la petite
grimace qui altère à tout moment, par exemple, la phrase par
OpHG¶XQ 6DLQWH%HXYHWDQGLV TXHOHV YUDLVOLYUHV GRLYHQWrWUH
les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscu
rité et du silence. Et comme l’art recompose exactement la vie,
DXWRXUGHVYpULWpVTX¶RQDDWWHLQWHVHQVRLPrPHÀRWWHUDWRXMRXUV
XQHDWPRVSKqUHGHSRpVLHODGRXFHXUG¶XQP\VWqUHTXLQ¶HVWTXH
le vestige de la pénombre que nous avons dû traverser, l’indi
cation, marquée exactement comme par un altimètre, de la pro
fondeur d’une œuvre. (Car cette profondeur n’est pas inhérente
à certains sujets, comme le croient des romanciers matérialiste
ment spiritualistes puisqu’ils ne peuvent pas descendre au delà
du monde des apparences et dont toutes les nobles intentions,
pareilles à ces vertueuses tirades habituelles chez certaines per
VRQQHVLQFDSDEOHVGXSOXVSHWLWH൵RUWGHERQWpQHGRLYHQWSDV
nous empêcher de remarquer qu’ils n’ont même pas eu la force
d’esprit de se débarrasser de toutes les banalités de forme ac
quises par l’imitation.)
Quant aux vérités que l’intelligence – même des plus hauts
HVSULWV±FXHLOOHjFODLUHYRLHGHYDQWHOOHHQSOHLQHOXPLqUHOHXU
YDOHXUSHXWrWUHWUqVJUDQGHPDLVHOOHVRQWGHVFRQWRXUVSOXVVHFV
HWVRQWSODQHVQ¶RQWSDVGHSURIRQGHXUSDUFHTX¶LOQ¶\DSDVHX
de profondeurs à franchir pour les atteindre, parce qu’elles n’ont
SDVpWpUHFUppHV6RXYHQWGHVpFULYDLQVDXIRQGGHTXLQ¶DSSD
UDLVVHQW SOXVFHV YpULWpV P\VWpULHXVHV Q¶pFULYHQW SOXV jSDUWLU
d’un certain âge, qu’avec leur intelligence qui a pris de plus
HQSOXVGHIRUFHOHVOLYUHVGHOHXUkJHPURQWjFDXVHGHFHOD
254

LE TEMPS RETROUVE
plus de force que ceux de leur jeunesse, mais ils n’ont plus
le même velours.
Je sentais pourtant que ces vérités que l’intelligence dégage
directement de la réalité ne sont pas à dédaigner entièrement,
car elles pourraient enchâsser d’une manière moins pure, mais
encore pénétrée d’esprit, ces impressions que nous apporte hors
du temps l’essence commune aux sensations du passé et du
présent, mais qui, plus précieuses, sont aussi trop rares pour
que l’œuvre d’art puisse être composée seulement avec elles.
Capables d’être utilisées pour cela, je sentais se presser en moi
une foule de vérités relatives aux passions, aux caractères, aux
P°XUV&KDTXHSHUVRQQH TXLQRXVIDLWVRX൵ULU SHXWrWUHUDWWD
FKpHSDUQRXVjXQHGLYLQLWpGRQWHOOHQ¶HVWTX¶XQUHÀHWIUDJPHQ
taire et le dernier degré, divinité dont la contemplation en tant
qu’idée nous donne aussitôt de la joie au lieu de la peine que
nous avions. Tout l’art de vivre, c’est de ne nous servir des per
VRQQHVTXLQRXVIRQWVRX൵ULUTXHFRPPHG¶XQGHJUpSHUPHWWDQW
d’accéder à sa forme divine et de peupler ainsi journellement
notre vie de divinités. la perception de ces vérités me causait
GHODMRLHSRXUWDQWLOPH VHPEODLWPHUDSSHOHUTXHSOXVG¶XQH
G¶HQWUHHOOHVMHO¶DYDLVGpFRXYHUWHGDQVODVRX൵UDQFHG¶DXWUHV
dans de bien médiocres plaisirs. Alors, moins éclatante sans
doute que celle qui m’avait fait apercevoir que l’œuvre d’art
pWDLWOHVHXOPR\HQGHUHWURXYHUOH7HPSVSHUGXXQHQRXYHOOH
OXPLqUH VH ¿W HQ PRL (W MH FRPSULV TXH WRXV FHV PDWpULDX[
GH O¶°XYUH OLWWpUDLUH F¶pWDLW PD YLH SDVVpH MH FRPSULV TX¶LOV
étaient venus à moi, dans les plaisirs frivoles, dans la paresse,
dans la tendresse, dans la douleur emmagasinée par moi, sans
que je devinasse plus leur destination, leur survivance même,
que la graine mettant en réserve tous les aliments qui nourriront
,
255

MARCEL PROUST
la plante. Comme la graine, je pourrais mourir quand la plante
se serait développée, et je me trouvais avoir vécu pour elle sans
le savoir, sans que jamais ma vie me parût devoir entrer jamais
en contact avec ces livres que j’aurais voulu écrire et pour les
quels, quand je me mettais autrefois à ma table, je ne trouvais pas
de sujet. Ainsi toute ma vie jusqu’à ce jour aurait pu et n’aurait
pas pu être résumée sous ce titre: Une vocation. Elle ne l’aurait
pas pu en ce sens que la littérature n’avait joué aucun rôle dans
ma vie. Elle l’aurait pu en ce que cette vie, les souvenirs de ses
tristesses, de ses joies, formaient une réserve pareille à cet albu
PHQTXLHVWORJpGDQVO¶RYXOHGHVSODQWHVHWGDQVOHTXHOFHOXLFL
puise sa nourriture pour se transformer en graine, en ce temps
RRQLJQRUHHQFRUHTXHO¶HPEU\RQG¶XQHSODQWHVHGpYHORSSH
lequel est pourtant le lieu de phénomènes chimiques et respi
UDWRLUHVVHFUHWVPDLVWUqVDFWLIV$LQVLPDYLHpWDLWHOOHHQ UDS
port avec ce qui amènerait sa maturation. Et ceux qui se nour
riraient ensuite d’elle ignoreraient ce qui aurait été fait pour
leur nourriture, comme ignorent ceux qui mangent les graines
alimentaires que les riches substances qu’elles contiennent
ont d’abord nourri la graine et permis sa maturation. En cette
matière, les mêmes comparaisons, qui sont fausses si on part
G¶HOOHVSHXYHQWrWUHYUDLHVVLRQ\DERXWLW/HOLWWpUDWHXUHQYLH
le peintre, il aimerait prendre des croquis, des notes, il est perdu
s’il le fait. Mais quand il écrit, il n’est pas un geste de ses per
sonnages, un tic, un accent, qui n’ait été apporté à son inspira
WLRQSDUVDPpPRLUHLOQ¶HVWSDVXQQRPGHSHUVRQQDJHLQYHQWp
sous lequel il ne puisse mettre soixante noms de personnages
vus, dont l’un a posé pour la grimace, l’autre pour le monocle,
tel pour la colère, tel pour le mouvement avantageux du bras,
etc. Et alors l’écrivain se rend compte que si son rêve d’être
256

LE TEMPS RETROUVE
un peintre n’était pas réalisable d’une manière consciente et vo
lontaire, il se trouve pourtant avoir été réalisé et que l’écrivain
lui aussi a fait son carnet de croquis sans le savoir… Car, mû par
l’instinct qui était en lui, l’écrivain, bien avant qu’il crût le deve
nir un jour, omettait régulièrement de regarder tant de choses
que les autres remarquent, ce qui le faisait accuser par les autres
GHGLVWUDFWLRQHW SDUOXLPrPHGHQHVDYRLU QLpFRXWHUQL YRLU
PDLVSHQGDQWFHWHPSVOjLOGLFWDLWj VHV\HX[HWj VHVRUHLOOHV
de retenir à jamais ce qui semblait aux autres des riens puérils,
O¶DFFHQWDYHFOHTXHODYDLWpWpGLWHXQHSKUDVHHWO¶DLUGH¿JXUH
et le mouvement d’épaules qu’avait fait à un certain moment
WHOOHSHUVRQQHGRQWLOQHVDLWSHXWrWUHULHQG¶DXWUHLO\DGHFHOD
bien des années, et cela parce que, cet accent, il l’avait déjà en
tendu, ou sentait qu’il pourrait le réentendre, que c’était quelque
FKRVHGHUHQRXYHODEOHGHGXUDEOHF¶HVWOHVHQWLPHQWGXJpQpUDO
TXLGDQVO¶pFULYDLQ IXWXUFKRLVLW OXLPrPH FH TXLHVWJpQpUDO
et pourra entrer dans l’œuvre d’art. Car il n’a écouté les autres
que quand, si bêtes ou si fous qu’ils fussent, répétant comme
des perroquets ce que disent les gens de caractère semblable, ils
V¶pWDLHQWIDLWVSDUOjPrPHOHVRLVHDX[SURSKqWHVOHVSRUWHSD
UROHVG¶XQHORLSV\FKRORJLTXH,OQHVHVRXYLHQWTXHGXJpQpUDO
3DUGHWHOVDFFHQWVSDUGHWHOVMHX[GHSK\VLRQRPLHSDUGHWHOV
PRXYHPHQWVG¶pSDXOHVHXVVHQWLOVpWpYXVGDQVVDSOXVORLQWDLQH
enfance, la vie des autres est représentée en lui et, quand plus
tard il écrira, elle lui servira à recréer la réalité, soit en compo
sant un mouvement d’épaules commun à beaucoup, vrai comme
s’il était noté sur le cahier d’un anatomiste, mais gravé ici pour
H[SULPHU XQH YpULWp SV\FKRORJLTXH VRLW HQ HPPDQFKDQW VXU
ce mouvement d’épaules un mouvement de cou fait par un autre,
FKDFXQD\DQWGRQQpVRQLQVWDQWGHSRVH
,
257

MARCEL PROUST
Il n’est pas certain que, pour créer une œuvre littéraire, l’ima
gination et la sensibilité ne soient pas des qualités interchan
geables et que la seconde ne puisse sans grand inconvénient être
substituée à la première, comme des gens dont l’estomac est in
capable de digérer chargent de cette fonction leur intestin.
un homme né sensible et qui n’aurait pas d’imagination pourrait
PDOJUp FHOD pFULUH GHV URPDQV DGPLUDEOHV OD VRX൵UDQFH TXH
OHVDXWUHVOXLFDXVHUDLHQWVHVH൵RUWVSRXUODSUpYHQLUOHVFRQÀLWV
qu’elle et la seconde personne cruelle créeraient, tout cela, inter
prété par l’intelligence, pourrait faire la matière d’un livre non
seulement aussi beau que s’il était imaginé, inventé, mais encore
DXVVLH[WpULHXUjODUrYHULHGHO¶DXWHXUV¶LODYDLWpWpOLYUpjOXL
PrPHHWKHXUHX[ DXVVLVXUSUHQDQWSRXU OXLPrPHDXVVLDFFL
dentel qu’un caprice fortuit de l’imagination. les êtres les plus
bêtes par leurs gestes, leurs propos, leurs sentiments involontai
rement exprimés, manifestent des lois qu’ils ne perçoivent pas,
mais que l’artiste surprend en eux. À cause de ce genre d’obser
vations, le vulgaire croit l’écrivain méchant, et il le croit à tort,
car dans un ridicule l’artiste voit une belle généralité, il ne l’im
pute pas plus à grief à la personne observée que le chirurgien
QHODPpVHVWLPHUDLWG¶rWUHD൵HFWpHG¶XQWURXEOH DVVH]IUpTXHQW
GHODFLUFXODWLRQDXVVLVHPRTXHWLOPRLQVTXHSHUVRQQHGHVUL
dicules. Malheureusement il est plus malheureux qu’il n’est
PpFKDQW TXDQG LO V¶DJLW GH VHV SURSUHV SDVVLRQV WRXW HQ HQ
FRQQDLVVDQWDXVVLELHQ ODJpQpUDOLWpLOV¶D൵UDQFKLWPRLQVDLVp
PHQWGHVVRX൵UDQFHVSHUVRQQHOOHVTX¶HOOHVFDXVHQW6DQVGRXWH
quand un insolent nous insulte, nous aurions mieux aimé qu’il
nous louât, et surtout, quand une femme que nous adorons nous
WUDKLWTXHQHGRQQHULRQVQRXVSDVSRXUTX¶LOHQIWDXWUHPHQW
0DLVOHUHVVHQWLPHQWGHO¶D൵URQWOHVGRXOHXUVGHO¶DEDQGRQDX
258

LE TEMPS RETROUVE
ront alors été les terres que nous n’aurions jamais connues,
et dont la découverte, si pénible qu’elle soit à l’homme, devient
précieuse pour l’artiste. Aussi les méchants et les ingrats, malgré
OXLPDOJUpHX[¿JXUHQWGDQVVRQ°XYUH/HSDPSKOpWDLUHDVVR
FLHLQYRORQWDLUHPHQWjVDJORLUHODFDQDLOOHTX¶LODÀpWULH2QSHXW
reconnaître dans toute œuvre d’art ceux que l’artiste a le plus
KDwVHWKpODVPrPHFHOOHVTX¶LODOHSOXVDLPpHV(OOHVPrPHV
n’ont fait que poser pour l’écrivain dans le moment même où,
ELHQFRQWUHVRQJUpHOOHVOHIDLVDLHQWOHSOXVVRX൵ULU4XDQGM¶DL
mais Albertine, je m’étais bien rendu compte qu’elle ne m’ai
mait pas et j’avais été obligé de me résigner à ce qu’elle me fît
VHXOHPHQWFRQQDvWUHFHTXHF¶HVWTX¶pSURXYHUGHODVRX൵UDQFH
de l’amour, et même, au commencement, du bonheur. Et quand
nous cherchons à extraire la généralité de notre chagrin, à en
pFULUHQRXVVRPPHVXQSHXFRQVROpVSHXWrWUHSRXUXQHDXWUH
raison encore que toutes celles que je donne ici, et qui est que
penser d’une façon générale, qu’écrire, est pour l’écrivain
une fonction saine et nécessaire dont l’accomplissement rend
KHXUHX[FRPPHSRXUOHVKRPPHVSK\VLTXHVO¶H[HUFLFHODVXHXU
et le bain. À vrai dire, contre cela je me révoltais un peu. J’avais
beau croire que la vérité suprême de la vie est dans l’art, j’avais
EHDXG¶DXWUHSDUWQ¶rWUHSDVSOXVFDSDEOHGHO¶H൵RUWGHVRXYHQLU
qu’il m’eût fallu pour aimer encore Albertine que pour pleurer
encore ma grand’mère, je me demandais si tout de même
une œuvre d’art dont elles ne seraient pas conscientes serait pour
elles, pour le destin de ces pauvres mortes, un accomplissement.
0DJUDQG¶PqUHTXHM¶DYDLVDYHFWDQWG¶LQGL൵pUHQFHYXHDJRQL
VHUHWPRXULUSUqVGHPRLÐSXLVVpMHHQH[SLDWLRQTXDQGPRQ
°XYUHVHUDLWWHUPLQpHEOHVVpVDQVUHPqGHVRX൵ULUGHORQJXHV
heures abandonné de tous, avant de mourir. D’ailleurs, j’avais
,
259

MARCEL PROUST
XQHSLWLpLQ¿QLHPrPHG¶rWUHVPRLQVFKHUVPrPHG¶LQGL൵pUHQWV
HWGHWDQWGHGHVWLQpHVGRQWPDSHQVpHHQHVVD\DQWGHOHVFRP
SUHQGUHDYDLWHQVRPPHXWLOLVpODVRX൵UDQFHRXPrPHVHXOH
ment les ridicules. Tous ces êtres, qui m’avaient révélé des véri
WpV HW TXL Q¶pWDLHQW SOXV P¶DSSDUDLVVDLHQW FRPPH D\DQW YpFX
XQHYLHTXLQ¶DYDLWSUR¿WpTX¶jPRLHWFRPPHV¶LOVpWDLHQWPRUWV
pour moi. Il était triste pour moi de penser que mon amour, au
quel j’avais tant tenu, serait, dans mon livre, si dégagé d’un être,
que des lecteurs divers l’appliqueraient exactement à celui qu’ils
DYDLHQWpSURXYpSRXUG¶DXWUHVIHPPHV0DLVGHYDLVMHPHVFDQ
GDOLVHUGHFHWWHLQ¿GpOLWpSRVWKXPHHWTXHWHORXWHOSWGRQQHU
comme objet à mes sentiments des femmes inconnues, quand
FHWWHLQ¿GpOLWp FHWWHGLYLVLRQGH O¶DPRXUHQWUH SOXVLHXUVrWUHV
DYDLWFRPPHQFpGHPRQYLYDQWHWDYDQWPrPHTXHM¶pFULYLVVH"
-¶DYDLV ELHQ VRX൵HUW VXFFHVVLYHPHQW SRXU *LOEHUWH SRXU
me
GH *XHUPDQWHV SRXU $OEHUWLQH 6XFFHVVLYHPHQW DXVVL
M
MHOHVDYDLVRXEOLpHVHWVHXOPRQDPRXUGpGLpjGHVrWUHVGL൵p
rents, avait été durable. la profanation d’un de mes souvenirs par
des lecteurs inconnus, je l’avais consommée avant eux. Je n’étais
SDVORLQGHPHIDLUHKRUUHXUFRPPHVHOHIHUDLWSHXWrWUHjOXL
même quelque parti nationaliste au nom duquel des hostilités
se seraient poursuivies, et à qui seul aurait servi une guerre où
WDQWGHQREOHVYLFWLPHVDXUDLHQWVRX൵HUWHWVXFFRPEpVDQVPrPH
savoir, ce qui, pour ma grand’mère du moins, eût été une telle
récompense, l’issue de la lutte. Et une seule consolation qu’elle
QHVWSDVTXHMHPHPHWWDLVHQ¿QjO¶°XYUHpWDLWTXHWHOHVWOHORW
des morts, si elle ne pouvait jouir de mon progrès elle avait ces
sé depuis longtemps d’avoir conscience de mon inaction, de ma
YLH PDQTXpH TXL DYDLHQW pWp XQH WHOOH VRX൵UDQFH SRXU HOOH
(WFHUWHVLOQ¶\DXUDLWSDVTXHPDJUDQG¶PqUHSDVTX¶$OEHUWLQH
260
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