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LE TEMPS RETROUVE
HWHOOHV QH OXLVHUYHQW SOXVj ULHQª/H PDvWUHG¶K{WHO SUR¿WD
de l’occasion pour dire à Françoise que sans doute c’était triste,
mais que cela ne comptait guère auprès des millions d’hommes
TXLWRPEDLHQWWRXVOHVMRXUVPDOJUpWRXVOHVH൵RUWVTXHIDLVDLW
le gouvernement pour le cacher. Mais, cette fois, le maître d’hô
tel ne réussit pas à augmenter la douleur de Françoise comme
LODYDLWFUX&DUFHOOHFLOXLUpSRQGLW©&¶HVWYUDLTX¶LOVPHXUHQW
DXVVL SRXU OD )UDQFH PDLV F¶HVW GHV LQFRQQXV F¶HVW WRXMRXUV
plus intéressant quand c’est des gens qu’on connaît». Et Fran
çoise, qui trouvait du plaisir à pleurer, ajouta encore: «Il faudra
bien prendre garde de m’avertir si on cause de la mort du Mar
quis sur le journal».
Robert m’avait souvent dit avec tristesse, bien avant
la guerre: «Oh! ma vie, n’en parlons pas, je suis un homme
FRQGDPQp G¶DYDQFHª )DLVDLWLO DOOXVLRQ DX YLFH TX¶LO DYDLW
réussi jusqu’alors à cacher à tout le monde, mais qu’il connais
VDLW HW GRQW LO V¶H[DJpUDLW SHXWrWUH OD JUDYLWp FRPPH OHV HQ
fants qui font la première fois l’amour, ou même, avant cela,
cherchent seuls le plaisir, s’imaginent pareils à la plante qui
ne peut disséminer son pollen sans mourir tout de suite après.
3HXWrWUHFHWWHH[DJpUDWLRQWHQDLWHOOHSRXU6DLQW/RXSFRPPH
pour les enfants, ainsi qu’à l’idée du péché avec laquelle on
ne s’est pas encore familiarisé, à ce qu’une sensation toute nou
velle a une force presque terrible qui ira ensuite en s’atténuant.
2XELHQDYDLWLOOHMXVWL¿DQWDXEHVRLQSDUODPRUWGHVRQSqUH
HQOHYp DVVH] MHXQH OH SUHVVHQWLPHQW GH VD ¿Q SUpPDWXUpH
6DQV GRXWH XQ WHO SUHVVHQWLPHQW VHPEOH LPSRVVLEOH 3RXUWDQW
la mort paraît assujettie à certaines lois. On dirait souvent, par
exemple, que les êtres nés de parents qui sont morts très vieux
ou très jeunes sont presque forcés de disparaître au même âge,
,
191

MARCEL PROUST
les premiers traînant jusqu’à la centième année des chagrins
et des maladies incurables, les autres, malgré une existence heu
UHXVHHW K\JLpQLTXHHPSRUWpVjODGDWH LQpYLWDEOHHW SUpPDWX
rée par un mal si opportun et si accidentel (quelques racines
profondes qu’il puisse avoir dans le tempérament) qu’il semble
ODIRUPDOLWpQpFHVVDLUHjODUpDOLVDWLRQGHODPRUW(WQHVHUDLWLO
SDVSRVVLEOHTXHODPRUWDFFLGHQWHOOHHOOHPrPH±FRPPHFHOOH
GH6DLQW/RXSOLpHG¶DLOOHXUVjVRQFDUDFWqUHGHSOXVGHIDoRQV
SHXWrWUHTXHMHQ¶DLFUXGHYRLUOHGLUH±IWHOOHDXVVLLQVFULWH
d’avance, connue seulement des dieux, invisible aux hommes,
mais révélée par une tristesse particulière, à demi inconsciente,
à demi consciente (et même, dans cette dernière mesure, expri
mée aux autres avec cette sincérité complète qu’on met à annon
cer des malheurs auxquels on croit dans son for intérieur échap
per et qui pourtant arriveront), à celui qui la porte et l’aperçoit
VDQVFHVVHHQOXLPrPHFRPPHXQHGHYLVHXQHGDWHIDWDOH
,ODYDLWGrWUHELHQEHDXHQFHVGHUQLqUHVKHXUHVOXLTXLWRX
jours dans cette vie avait semblé, même assis, même marchant
dans un salon, contenir l’élan d’une charge, en dissimulant d’un
VRXULUHODYRORQWpLQGRPSWDEOHTX¶LO\DYDLWGDQVVDWrWHWULDQJX
ODLUHHQ¿QLODYDLWFKDUJp'pEDUUDVVpHGHVHVOLYUHVODWRXUHOOH
féodale était redevenue militaire. Et ce Guermantes était mort
SOXVOXLPrPHRXSOXW{WSOXVGHVDUDFHHQODTXHOOHLOQ¶pWDLWSOXV
TX¶XQ*XHUPDQWHVFRPPHFHIXWV\PEROLTXHPHQWYLVLEOHjVRQ
HQWHUUHPHQWGDQVO¶pJOLVH6DLQW+LODLUH GH&RPEUD\WRXWHWHQ
due de tentures noires où se détachait en rouge, sous la couronne
fermée, sans initiales de prénoms ni titres, le G du Guermantes
que par la mort il était redevenu. Avant d’aller à cet enterrement,
TXLQ¶HXWSDVOLHXWRXWGHVXLWHM¶pFULYLVj*LOEHUWH-¶DXUDLVSHXW
être dû écrire à la duchesse de Guermantes, je me disais qu’elle
192

LE TEMPS RETROUVE
DFFXHLOOHUDLWODPRUW GH5REHUWDYHF ODPrPHLQGL൵pUHQFH TXH
je lui avais vu manifester pour celle de tant d’autres qui avaient
VHPEOpWHQLUVLpWURLWHPHQWjVDYLHHWTXHSHXWrWUHPrPHDYHF
son tour d’esprit Guermantes, elle chercherait à montrer qu’elle
Q¶DYDLWSDVODVXSHUVWLWLRQGHVOLHQVGXVDQJ-¶pWDLVWURSVRX൵UDQW
pour écrire à tout le monde. J’avais cru autrefois qu’elle et Ro
bert s’aimaient bien dans le sens où l’on dit cela dans le monde,
F¶HVWjGLUHTXHO¶XQDXSUqVGHO¶DXWUHLOVVHGLVDLHQWGHVFKRVHV
WHQGUHV TX¶LOV UHVVHQWDLHQW j FH PRPHQWOj 0DLV ORLQ G¶HOOH
il n’hésitait pas à la déclarer idiote, et si elle éprouvait parfois
à le voir un plaisir égoïste, je l’avais vue incapable de se donner
la plus petite peine, d’user si légèrement que ce fût de son cré
dit pour lui rendre un service, même pour lui éviter un malheur.
la méchanceté dont elle avait fait preuve à son égard en refu
VDQWGHOHUHFRPPDQGHUDXJpQpUDOGH6DLQW-RVHSKTXDQG5R
bert allait repartir pour le Maroc, prouvait que le dévouement
qu’elle lui avait montré à l’occasion de son mariage n’était
qu’une sorte de compensation qui ne lui coûtait guère. Aussi
IXVMH ELHQ pWRQQp G¶DSSUHQGUH FRPPH HOOH pWDLW VRX൵UDQWH
au moment où Robert fut tué, qu’on s’était cru obligé de lui ca
cher pendant plusieurs jours (sous les plus fallacieux prétextes)
OHVMRXUQDX[TXLOXLHXVVHQW DSSULVFHWWHPRUWD¿QGH OXLpYL
ter le choc qu’elle en ressentirait. Mais ma surprise augmenta
TXDQGM¶DSSULVTX¶DSUqV TX¶RQHWpWpREOLJp HQ¿QGHOXLGLUH
la vérité, la duchesse pleura toute une journée, tomba malade,
et mit longtemps – plus d’une semaine, c’était longtemps pour
elle – à se consoler. Quand j’appris ce chagrin j’en fus touché.
Il fait que tout le monde peut dire, et que je peux assurer qu’il
existait entre eux une grande amitié. Mais en me rappelant com
bien de petites médisances, de mauvaise volonté à se rendre
,
193

MARCEL PROUST
VHUYLFHFHOOHOjDYDLWHQIHUPpHVMHSHQVHDXSHXGHFKRVH TXH
c’est qu’une grande amitié dans le monde. D’ailleurs, un peu
plus tard, dans une circonstance plus importante historiquement
me
si elle touchait moins mon cœur, M
à mon avis, sous un jour encore plus favorable. Elle qui, jeune
¿OOHDYDLWIDLWSUHXYHGHWDQWG¶LPSHUWLQHQWHDXGDFHVLO¶RQV¶HQ
souvient, à l’égard de la famille impériale de Russie et qui, ma
riée, leur avait toujours parlé avec une liberté qui la faisait par
IRLVDFFXVHUGHPDQTXHGHWDFWIXWSHXWrWUHVHXOHDSUqVOD5p
YROXWLRQUXVVHjIDLUHSUHXYH jO¶pJDUGGHVJUDQGHVGXFKHVVHV
HW GHV JUDQGVGXFV G¶XQ GpYRXHPHQW VDQV ERUQHV (OOH DYDLW
l’année même qui avait précédé la guerre, considérablement
DJDFpODJUDQGHGXFKHVVH:ODGLPLUHQDSSHODQWWRXMRXUVODFRP
WHVVHGH+RKHQIHOVHQIHPPHPRUJDQDWLTXHGXJUDQGGXF3DXO
©OD *UDQGH'XFKHVVH 3DXOª ,O Q¶HPSrFKH TXH OD 5pYROXWLRQ
russe n’eut pas plutôt éclaté que notre ambassadeur à Péters
bourg, M. Paléologue ( «Paléo» pour le monde diplomatique,
qui a ses abréviations prétendues spirituelles comme l’autre), fut
harcelé des dépêches de la duchesse de Guermantes qui vou
ODLWDYRLUGHVQRXYHOOHVGHODJUDQGHGXFKHVVH0DULH3DYORYQD
(WSHQGDQWORQJWHPSVOHVVHXOHVPDUTXHVGHV\PSDWKLHHWGHUHV
pect que reçut sans cesse cette princesse lui vinrent exclusive
me
ment de M
de Guermantes.
6DLQW/RXSFDXVDVLQRQSDUVDPRUWGXPRLQVSDUFHTX¶LO
avait fait dans les semaines qui l’avaient précédée, des chagrins
SOXVJUDQGVTXHFHOXLGHODGXFKHVVH(QH൵HWOHOHQGHPDLQPrPH
du soir où j’avais vu M. de Charlus, le jour même où le baron
DYDLW GLWj 0RUHO ©-H PH YHQJHUDLª OHVGpPDUFKHVGH 6DLQW
/RXSSRXUUHWURXYHU0RUHODYDLHQWDERXWL±F¶HVWjGLUHTX¶HOOHV
avaient abouti à ce que le général sous les ordres de qui aurait
de Guermantes se montra,
194

LE TEMPS RETROUVE
dû être Morel, s’étant rendu compte qu’il était déserteur, l’avait
IDLWUHFKHUFKHUHWDUUrWHUHWSRXUV¶H[FXVHUDXSUqVGH6DLQW/RXS
du châtiment qu’allait subir quelqu’un à qui il s’intéressait, avait
pFULWj6DLQW/RXSSRXUO¶HQDYHUWLU0RUHOQHGRXWDSDVTXHVRQ
arrestation n’eût été provoquée par la rancune de M. de Char
lus. Il se rappela les paroles: «Je me vengerai», pensa que
c’était là cette vengeance, et demanda à faire des révélations.
©6DQVGRXWHGpFODUDWLO M¶DL GpVHUWp0DLVVL M¶DL pWp FRQGXLW
VXUOH PDXYDLVFKHPLQHVWFH WRXWj IDLWPDIDXWH"ª,OUDFRQWD
sur M. de Charlus et sur M. d’Argencourt, avec lequel il s’était
brouillé aussi, des histoires ne le touchant pas à vrai dire direc
WHPHQWPDLVTXHFHX[FLDYHFODGRXEOHH[SDQVLRQGHVDPDQWV
HWGHVLQYHUWLVOXLDYDLHQWUDFRQWpHVFHTXL¿WDUUrWHUjODIRLV
0GH&KDUOXVHW0G¶$UJHQFRXUW&HWWHDUUHVWDWLRQFDXVDSHXW
être moins de douleur à tous deux que d’apprendre à chacun, qui
l’ignorait, que l’autre était son rival, et l’instruction révéla qu’ils
en avaient énormément d’obscurs, de quotidiens, ramassés dans
la rue. Ils furent bientôt relâchés, d’ailleurs. Morel le fut aussi
SDUFHTXHODOHWWUHpFULWHj6DLQW/RXSSDUOHJpQpUDOOXLIXWUHQ
YR\pHDYHFFHWWHPHQWLRQ©'pFpGpPRUWDXFKDPSG¶KRQQHXUª
/H JpQpUDO YRXOXW IDLUH SRXU OH GpIXQW TXH 0RUHO IW VLPSOH
PHQWHQYR\p VXUOH IURQWLO V¶\FRQGXLVLW EUDYHPHQWpFKDSSD
jWRXV OHV GDQJHUVHWUHYLQW OD JXHUUH¿QLH DYHF ODFURL[TXH
M. de Charlus avait jadis vainement sollicitée pour lui et que
OXLYDOXWLQGLUHFWHPHQWODPRUWGH6DLQW/RXS-¶DLVRXYHQWSHQVp
depuis, en me rappelant cette croix de guerre égarée chez Jupien,
TXHVL6DLQW/RXSDYDLWVXUYpFXLOHWSXIDFLOHPHQWVHIDLUHpOLUH
député dans les élections qui suivirent la guerre, grâce à l’écume
GHQLDLVHULHHWDXUD\RQQHPHQWGHJORLUHTX¶HOOHODLVVDDSUqVHOOH
et où, si un doigt de moins, abolissant des siècles de préjugés, per
,
195

MARCEL PROUST
mettait d’entrer par un brillant mariage dans une famille aristo
FUDWLTXHODFURL[GHJXHUUHHWHOOHpWpJDJQpHGDQVOHVEXUHDX[
tenait lieu de profession de foi pour entrer, dans une élection
triomphale, à la Chambre des Députés, presque à l’Académie
IUDQoDLVH /¶pOHFWLRQ GH 6DLQW/RXS j FDXVH GH VD ©VDLQWHª
IDPLOOHHW IDLWYHUVHU j0$UWKXU0H\HU GHVÀRWV GHODUPHV
HWG¶HQFUH0DLV SHXWrWUHDLPDLWLOWURSVLQFqUHPHQWOHSHXSOH
SRXU DUULYHUjFRQTXpULU OHV VX൵UDJHV GX SHXSOH OHTXHO SRXU
tant lui aurait sans doute, en faveur de ses quartiers de noblesse,
SDUGRQQpVHVLGpHVGpPRFUDWLTXHV6DLQW/RXSOHVHWH[SRVpHV
sans doute avec succès devant une chambre d’aviateurs. Certes,
ces héros l’auraient compris, ainsi que quelques très rares hauts
HVSULWV0DLV JUkFH jO¶DSDLVHPHQWGX %ORFQDWLRQDORQ DYDLW
aussi repêché les vieilles canailles de la politique, qui sont tou
jours réélues. Celles qui ne purent entrer dans une chambre
d’aviateurs quémandèrent, au moins pour entrer à l’Académie
IUDQoDLVHOHVVX൵UDJHVGHVPDUpFKDX[G¶XQSUpVLGHQWGHOD5p
publique, d’un président de la Chambre, etc. Elles n’eussent
SDVpWpIDYRUDEOHVj6DLQW/RXSPDLVO¶pWDLHQWjXQDXWUHKDEL
WXpGH-XSLHQFHGpSXWpGHO¶$FWLRQ/LEpUDOHTXLIXWUppOXVDQV
FRQFXUUHQW,OQHTXLWWDLWSDVO¶XQLIRUPHG¶R൶FLHUGHWHUULWRULDOH
ELHQTXHODJXHUUHIW¿QLHGHSXLVORQJWHPSV6RQpOHFWLRQIXW
saluée avec joie par tous les journaux qui avaient fait l’»union»
sur son nom, par les dames nobles et riches, qui ne portaient plus
que des guenilles par un sentiment de convenances et la peur
GHVLPS{WVWDQGLVTXHOHVKRPPHVGHOD%RXUVHDFKHWDLHQWVDQV
arrêter des diamants, non pour leurs femmes mais parce que,
D\DQWSHUGX WRXWHFRQ¿DQFHGDQV OHFUpGLW G¶DXFXQ SHXSOHLOV
se réfugiaient vers cette richesse palpable, et faisaient ainsi mon
WHUODGH%HHUVGHPLOOHIUDQFV7DQWGHQLDLVHULHDJDoDLWXQSHX
196

LE TEMPS RETROUVE
PDLV RQ HQ YRXOXW PRLQV DX %ORF QDWLRQDO TXDQG RQ YLW WRXW
G¶XQFRXSOHVYLFWLPHVGXEROFKHYLVPHGHVJUDQGHVGXFKHVVHV
en haillons, dont on avait assassiné les maris dans des brouettes,
HWOHV¿OVHQMHWDQWGHVSLHUUHVGHVVXVDSUqVOHVDYRLUODLVVpVVDQV
PDQJHUIDLWWUDYDLOOHU DXPLOLHX GHVKXpHV HWHQ¿Q MHWpVGDQV
GHVSXLWV RRQOHV ODSLGDLWSDUFH TX¶RQFUR\DLWTX¶LOV DYDLHQW
la peste et pouvaient la communiquer. Ceux qui étaient arrivés
à s’enfuir reparurent tout à coup, ajoutant encore à ce tableau
G¶KRUUHXUGHQRXYHDX[GpWDLOVWHUUL¿DQWV
,

CHAPITRE III
MATINEE CHEZ
LA PRINCESSE DE
GUERMANTES
/DQRXYHOOHPDLVRQGHVDQWpGDQVODTXHOOHMHPHUHWLUDLDORUV
QHPHJXpULWSDVSOXVTXHODSUHPLqUHHWXQORQJWHPSVV¶pFRXOD
avant que je la quittasse. Durant le trajet en chemin de fer que
MH¿VSRXUUHQWUHUj3DULVODSHQVpHGHPRQDEVHQFHGHGRQVOLW
téraires, que j’avais cru découvrir jadis du côté de Guermantes,
que j’avais reconnue avec plus de tristesse encore dans mes pro
menades quotidiennes avec Gilberte, avant de rentrer dîner, fort
avant dans la nuit, à Tansonville, et qu’à la veille de quitter cette
SURSULpWpM¶DYDLVjSHXSUqVLGHQWL¿pHHQOLVDQWTXHOTXHVSDJHV
du journal des Goncourt, à la vanité, au mensonge de la litté
UDWXUH FHWWHSHQVpH PRLQV GRXORXUHXVH SHXWrWUH SOXV PRUQH
HQFRUHVLMHOXLGRQQDLVFRPPHREMHWQRQPDSURSUHLQ¿UPLWp
à moi particulière, mais l’inexistence de l’idéal auquel j’avais
cru, cette pensée qui ne m’était pas depuis bien longtemps reve
nue à l’esprit me frappa de nouveau et avec une force plus la
mentable que jamais. C’était, je me le rappelle, à un arrêt du train
HQSOHLQHFDPSDJQH/HVROHLOpFODLUDLWMXVTX¶jODPRLWLpGHOHXU
tronc une ligne d’arbres qui suivait la voie du chemin de fer.
©$UEUHVSHQVDLMHYRXVQ¶DYH]SOXVULHQjPHGLUHPRQF°XU
198

LE TEMPS RETROUVE
refroidi ne vous entend plus. Je suis pourtant ici en pleine nature,
HKELHQF¶HVWDYHFIURLGHXUDYHFHQQXLTXHPHV\HX[FRQVWDWHQW
la ligne qui sépare votre front lumineux de votre tronc d’ombre.
6LMDPDLVM¶DLSXPHFURLUHSRqWHMHVDLVPDLQWHQDQWTXHMHQH
OHVXLVSDV3HXWrWUHGDQV ODQRXYHOOHSDUWLH GHPDYLHGHVVp
FKpHTXLV¶RXYUH OHVKRPPHVSRXUUDLHQWLOVP¶LQVSLUHUFHTXH
QHPHGLWSOXVODQDWXUH0DLVOHVDQQpHVRM¶DXUDLVSHXWrWUH
été capable de la chanter ne reviendront jamais». Mais en me
donnant cette consolation d’une observation humaine possible
venant prendre la place d’une inspiration impossible, je savais
que je cherchais seulement à me donner une consolation, et que
MHVDYDLVPRLPrPH VDQV YDOHXU6L M¶DYDLVYUDLPHQW XQH kPH
G¶DUWLVWH TXHO SODLVLU Q¶pSURXYHUDLVMH SDV GHYDQW FH ULGHDX
G¶DUEUHVpFODLUpSDUOHVROHLOFRXFKDQWGHYDQWFHVSHWLWHVÀHXUV
GXWDOXVTXLVHKDXVVDLHQWSUHVTXHMXVTX¶DXPDUFKHSLHGGXZD
gon, dont je pouvais compter les pétales et dont je me garderais
bien de décrire la couleur comme feraient tant de bons lettrés,
FDUSHXWRQHVSpUHUWUDQVPHWWUH DXOHFWHXUXQSODLVLU TX¶RQQ¶D
SDVUHVVHQWL"XQSHXSOXV WDUGM¶DYDLVYX DYHFOD PrPHLQGLI
férence les lentilles d’or et d’orange dont le même soleil cou
FKDQWFULEODLWOHVIHQrWUHVG¶XQHPDLVRQHWHQ¿QFRPPHO¶KHXUH
avait avancé, j’avais vu une autre maison qui semblait construite
en une substance d’un rose assez étrange. Mais j’avais fait ces
GLYHUVHV FRQVWDWDWLRQVDYHFODPrPH DEVROXH LQGL൵pUHQFH TXH
si, me promenant dans un jardin avec une dame, j’avais vu
une feuille de verre et un peu plus loin un objet d’une matière
analogue à l’albâtre dont la couleur inaccoutumée ne m’aurait
pas tiré du plus languissant ennui et que si, par politesse pour
la dame, pour dire quelque chose et pour montrer que j’avais
remarqué cette couleur, j’avais désigné en passant le verre
,
199

MARCEL PROUST
coloré et le morceau de stuc. De la même manière, par acquit
GHFRQVFLHQFHMHPHVLJQDODLVjPRLPrPHFRPPHjTXHOTX¶XQ
qui m’eût accompagné et qui eût été capable d’en tirer plus
GHSODLVLUTXHPRLOHVUHÀHWVGXIHXGDQVOHVYLWUHVHWODWUDQV
parence rose de la maison. Mais le compagnon à qui j’avais fait
FRQVWDWHUFHVH൵HWVFXULHX[pWDLWG¶XQHQDWXUHVDQVGRXWHPRLQV
enthousiaste que beaucoup de gens bien disposés, qu’une telle
vue ravit, car il avait pris connaissance de ces couleurs sans au
cune espèce d’allégresse.
Ma longue absence de Paris n’avait pas empêché d’anciens
amis à continuer, comme mon nom restait sur leurs listes, à m’en
YR\HU¿GqOHPHQWGHVLQYLWDWLRQVHWTXDQGM¶HQWURXYDLHQUHQ
WUDQW±DYHFXQHSRXUXQJRWHUGRQQpSDUOD%HUPDHQO¶KRQQHXU
GHVD ¿OOHHW GHVRQ JHQGUH±XQH DXWUHSRXU XQHPDWLQpH TXL
devait avoir lieu le lendemain chez le prince de Guermantes,
OHV WULVWHV UpÀH[LRQV TXH M¶DYDLV IDLWHV GDQV OH WUDLQ QH IXUHQW
SDVXQGHVPRLQGUHVPRWLIVTXLPHFRQVHLOOqUHQWGHP¶\UHQGUH
Ce n’était vraiment pas la peine de me priver de mener la vie
GHO¶KRPPHGXPRQGHP¶pWDLVMHGLWSXLVTXHOHIDPHX[©WUD
vail» auquel depuis si longtemps j’espère chaque jour me
mettre le lendemain, je ne suis pas ou plus fait pour lui, et que
SHXWrWUHPrPHLO QHFRUUHVSRQGjDXFXQHUpDOLWp¬YUDL GLUH
cette raison était toute négative et ôtait simplement leur valeur
à celles qui auraient pu me détourner de ce concert mondain.
0DLVFHOOHTXLP¶\¿W DOOHUIXWFHQRPGH*XHUPDQWHVGHSXLV
assez longtemps sorti de mon esprit pour que, lu sur la carte
G¶LQYLWDWLRQLOUpYHLOOkWXQUD\RQGHPRQDWWHQWLRQDOOkWSUpOH
ver au fond de ma mémoire une coupe de leur passé, accompa
JQpGHWRXWHVOHVLPDJHVGHIRUrWGRPDQLDOHRXGHKDXWHVÀHXUV
qui l’escortaient alors, et pour qu’il reprît pour moi le charme
200
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