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LE TEMPS RETROUVE
sion à haute voix – devant des tiers dont il oubliait la présence
ou la sévérité – d’opinions qu’il avait l’habitude de cacher,
VD JHUPDQRSKLOLH SDU H[HPSOH $LQVL ORQJWHPSV DSUqV OD ¿Q
de la guerre, il gémissait de la défaite des Allemands, parmi les
quels il se comptait, et disait orgueilleusement: «Et pourtant il ne
se peut pas que nous ne prenions pas notre revanche, car nous
avons prouvé que c’est nous qui étions capables de la plus grande
résistance, et qui avions la meilleure organisation». Ou bien ses
FRQ¿GHQFHVSUHQDLHQWXQDXWUHWRQHWLOV¶pFULDLWUDJHXVHPHQW
©4XH/RUG;RXOHSULQFHGH;QHYLHQQHQWSDVUHGLUHFHTX¶LOV
disaient hier, car je me suis tenu à quatre pour ne pas leur ré
SRQGUH©9RXVVDYH]ELHQTXHYRXVHQrWHVDXPRLQVDXWDQWTXH
moi». Inutile d’ajouter que, quand M. de Charlus faisait ainsi,
dans les moments où, comme on dit, il n’était pas très «présent»,
des aveux germanophiles ou autres, les personnes de l’entourage
qui se trouvaient là, que ce fût Jupien ou la duchesse de Guer
mantes, avaient l’habitude d’interrompre les paroles impru
dentes et d’en donner, pour les tiers moins intimes et plus in
discrets, une interprétation forcée mais honorable. «Mais mon
Dieu! s’écria Jupien, j’avais bien raison de vouloir que nous
QHQRXVpORLJQLRQVSDVOHYRLOjTXLDWURXYpGpMjOHPR\HQG¶HQ
trer en conversation avec un garçon jardinier. Adieu, Monsieur,
il vaut mieux que je vous quitte et que je ne laisse pas un instant
seul mon malade qui n’est plus qu’un grand enfant».
,
* * *
Je descendis de nouveau de voiture un peu avant d’arriver
chez la princesse de Guermantes et je recommençai à penser
j FHWWH ODVVLWXGH HW j FHW HQQXL DYHF OHVTXHOV M¶DYDLV HVVD\p
211

MARCEL PROUST
la veille, de noter la ligne qui, dans une des campagnes réputées
les plus belles de France, séparait sur les arbres l’ombre de la lu
mière. Certes, les conclusions intellectuelles que j’en avais tirées
Q¶D൵HFWDLHQWSDV DXMRXUG¶KXL DXVVL FUXHOOHPHQWPD VHQVLELOLWp
Elles restaient les mêmes. Mais comme chaque fois que je me
trouvais arraché à mes habitudes, sorti à une autre heure, dans
un lieu nouveau, j’éprouvais un vif plaisir.
Ce plaisir me semblait aujourd’hui un plaisir purement fri
me
vole, celui d’aller à une matinée chez M
puisque je savais maintenant que je ne pouvais rien atteindre
GH SOXV TXH GHV SODLVLUV IULYROHV j TXRL ERQ PH OHV UHIXVHU"
-HPHUHGLVDLVTXHMHQ¶DYDLVpSURXYpHQHVVD\DQWFHWWHGHVFULS
tion rien de cet enthousiasme qui n’est pas le seul mais qui est
XQ SUHPLHU FULWpULXP GX WDOHQW -¶HVVD\DLV PDLQWHQDQW GH WLUHU
de ma mémoire d’autres «instantanés», notamment des ins
WDQWDQpVTX¶HOOH DYDLW SULVj 9HQLVH PDLVULHQ TXH FHPRWPH
ODUHQGDLWHQQX\HXVHFRPPHXQHH[SRVLWLRQGHSKRWRJUDSKLHV
et je ne me sentais pas plus de goût, plus de talent, pour décrire
maintenant ce que j’avais vu autrefois qu’hier ce que j’observais
d’un œil minutieux et morne, au moment même. Dans un instant
tant d’amis que je n’avais pas vus depuis si longtemps allaient
sans doute me demander de ne plus m’isoler ainsi, de leur consa
crer mes journées. Je n’aurais aucune raison de le leur refuser,
puisque j’avais maintenant la preuve que je n’étais plus bon
à rien, que la littérature ne pouvait plus me causer aucune joie,
soit par ma faute, étant trop peu doué, soit par la sienne, si elle
pWDLWHQH൵HWPRLQVFKDUJpHGHUpDOLWpTXHMHQ¶DYDLVFUX
4XDQGMHSHQVDLVjFHTXH%HUJRWWHP¶DYDLWGLW©9RXVrWHV
malade, mais on ne peut vous plaindre car vous avez les joies
GHO¶HVSULWªMHYR\DLVFRPELHQLOV¶pWDLWWURPSpVXUPRL&RPPH
de Guermantes. Mais
212

LE TEMPS RETROUVE
LO\DYDLWSHXGHMRLHGDQVFHWWHOXFLGLWpVWpULOH-¶DMRXWHPrPH
TXHVLTXHOTXHIRLVM¶DYDLVSHXWrWUHGHVSODLVLUV±QRQGHO¶LQWHO
OLJHQFH±MHOHVGpSHQVDLVWRXMRXUVSRXUXQHIHPPHGL൵pUHQWH
GHVRUWHTXHOH'HVWLQP¶HWLODFFRUGpFHQWDQVGHYLHGHSOXV
HWVDQVLQ¿UPLWpVQ¶HWIDLWTX¶DMRXWHUGHVUDOORQJHVVXFFHVVLYHV
jXQHH[LVWHQFHWRXWHHQORQJXHXUGRQWRQQHYR\DLWPrPHSDV
l’intérêt qu’elle se prolongeât davantage, à plus forte raison
longtemps encore.
4XDQWDX[ ©MRLHVGHO¶LQWHOOLJHQFHª SRXYDLVMHDLQVL DSSH
OHUFHV IURLGHV FRQVWDWDWLRQV TXHPRQ °LO FODLUYR\DQWRXPRQ
raisonnement juste relevaient sans aucun plaisir et qui restaient
infécondes. Mais c’est quelquefois au moment où tout nous
semble perdu que l’avertissement arrive qui peut nous sauver:
on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule
par où on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant
FHQWDQVRQ\KHXUWHVDQVOHVDYRLUHWHOOHV¶RXYUH
,
(QURXODQWOHVWULVWHVSHQVpHVTXHMHGLVDLVLO\DXQLQVWDQW
j’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes, et dans ma
GLVWUDFWLRQMHQ¶DYDLV SDVYXXQHYRLWXUHTXLV¶DYDQoDLWDX FUL
GXZDWWPDQMHQ¶HXVTXHOHWHPSVGHPHUDQJHUYLYHPHQWGHF{Wp
et je reculai assez pour buter malgré moi contre des pavés assez
mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment
où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui
était un peu moins élevé que le précédent, tout mon décourage
ment s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques
de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru re
FRQQDvWUH GDQV XQH SURPHQDGH HQ YRLWXUH DXWRXU GH %DOEHF
la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine
trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai par
213

MARCEL PROUST
OpHWTXHOHVGHUQLqUHV°XYUHVGH9LQWHXLOP¶DYDLHQWSDUXV\QWKp
tiser. Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute in
quiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés.
Ceux qui m’assaillaient tout à l’heure au sujet de la réalité de mes
dons littéraires, et même de la réalité de la littérature, se trou
vaient levés comme par enchantement. Cette fois je me promet
tais bien de ne pas me résigner à ignorer pourquoi, sans que
j’eusse fait aucun raisonnement nouveau, trouvé aucun argu
PHQW GpFLVLI OHV GL൶FXOWpV LQVROXEOHV WRXW j O¶KHXUH DYDLHQW
perdu toute importance, comme je l’avais fait le jour où j’avais
goûté d’une madeleine trempée dans une infusion. la félicité que
MHYHQDLVG¶pSURXYHUpWDLWELHQHQH൵HWODPrPHTXHFHOOHTXH
j’avais éprouvée en mangeant la madeleine et dont j’avais alors
DMRXUQpGHUHFKHUFKHUOHVFDXVHVSURIRQGHVODGL൵pUHQFHSXUH
ment matérielle, était dans les images évoquées. un azur profond
HQLYUDLWPHV\HX[GHVLPSUHVVLRQVGHIUDvFKHXUG¶pEORXLVVDQWH
OXPLqUHWRXUQR\DLHQWSUqVGHPRLHWGDQVPRQGpVLUGHOHVVDLVLU
sans oser plus bouger que quand je goûtais la saveur de la made
leine en tâchant de faire parvenir jusqu’à moi ce qu’elle me rap
SHODLWMHUHVWDLVTXLWWHjIDLUHULUHODIRXOHLQQRPEUDEOHGHVZDWW
men, à tituber comme j’avais fait tout à l’heure, un pied sur
le pavé plus élevé, l’autre pied sur le pavé le plus bas. Chaque
fois que je refaisais, rien que matériellement, ce même pas, il me
UHVWDLWLQXWLOHPDLVVLMHUpXVVLVVDLVRXEOLDQWODPDWLQpH*XHU
mantes, à retrouver ce que j’avais senti en posant ainsi mes
pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait
FRPPHVL HOOH P¶DYDLWGLW ©6DLVLVPRLDX SDVVDJH VLWX HQDV
la force et tâche à résoudre l’énigme du bonheur que je te pro
SRVHª(W SUHVTXHWRXW GHVXLWHMHOHUHFRQQXVF¶pWDLW9HQLVH
GRQWPHVH൵RUWVSRXUODGpFULUHHWOHVSUpWHQGXVLQVWDQWDQpVSULV
214

LE TEMPS RETROUVE
par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation
que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère
GH6DLQW0DUFP¶DYDLWUHQGXHDYHFWRXWHVOHVDXWUHVVHQVDWLRQV
MRLQWHVFHMRXUOjjFHWWHVHQVDWLRQOjHWTXLpWDLHQWUHVWpHVGDQV
l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieu
sement fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même
OHJRWGH ODSHWLWHPDGHOHLQHP¶DYDLWUDSSHOp&RPEUD\0DLV
SRXUTXRLOHVLPDJHVGH&RPEUD\HWGH9HQLVHP¶DYDLHQWHOOHV
à l’un et à l’autre moment, donné une joie pareille à une certi
WXGHHWVX൶VDQWHVDQVDXWUHVSUHXYHVjPHUHQGUHODPRUWLQGLI
IpUHQWH"7RXWHQPHOHGHPDQGDQWHWHQpWDQWUpVROXDXMRXUG¶KXL
à trouver la réponse, j’entrai dans l’hôtel de Guermantes, parce
que nous faisons toujours passer avant la besogne intérieure que
nous avons à faire le rôle apparent que nous jouons et qui,
FHMRXUOjpWDLWFHOXLG¶XQLQYLWp0DLVDUULYpDXSUHPLHUpWDJH
un maître d’hôtel me demanda d’entrer un instant dans un petit
VDORQELEOLRWKqTXHDWWHQDQWDXEX൵HWMXVTX¶jFHTXHOHPRUFHDX
TX¶RQMRXDLWIWDFKHYpODSULQFHVVHD\DQWGpIHQGXTX¶RQRXYUvW
les portes pendant son exécution. Or, à ce moment même, un se
cond avertissement vint renforcer celui que m’avaient donné
les pavés inégaux et m’exhorter à persévérer dans ma tâche.
XQGRPHVWLTXHHQH൵HWYHQDLWGDQVVHVH൵RUWVLQIUXFWXHX[SRXU
ne pas faire de bruit, de cogner une cuiller contre une assiette.
/HPrPHJHQUHGHIpOLFLWpTXHP¶DYDLHQWGRQQpOHVGDOOHVLQp
JDOHVP¶HQYDKLWOHVVHQVDWLRQVpWDLHQWGHJUDQGHFKDOHXUHQFRUH
PDLVWRXWHVGL൵pUHQWHV PrOpHV G¶XQH RGHXUGH IXPpH DSDLVpH
SDU OD IUDvFKH RGHXU G¶XQ FDGUH IRUHVWLHU HW MH UHFRQQXV TXH
ce qui me paraissait si agréable était la même rangée d’arbres
TXHM¶DYDLVWURXYpHHQQX\HXVHjREVHUYHUHWjGpFULUHHWGHYDQW
ODTXHOOHGpERXFKDQWODFDQHWWHGHELqUHTXHM¶DYDLVGDQVOHZD
,
215

MARCEL PROUST
gon, je venais de croire un instant, dans une sorte d’étourdisse
ment, que je me trouvais, tant le bruit identique de la cuiller
contre l’assiette m’avait donné, avant que j’eusse eu le temps
GHPHUHVVDLVLUO¶LOOXVLRQGXEUXLWGXPDUWHDXG¶XQHPSOR\pTXL
avait arrangé quelque chose à une roue de train pendant que nous
étions arrêtés devant ce petit bois. Alors on eût dit que les signes
TXLGHYDLHQWFHMRXUOjPHWLUHUGHPRQGpFRXUDJHPHQWHWPH
rendre la foi dans les lettres avaient à cœur de se multiplier, car
un maître d’hôtel depuis longtemps au service du prince de Guer
PDQWHV P¶D\DQW UHFRQQX HW P¶D\DQW DSSRUWp GDQV OD ELEOLR
WKqTXHRM¶pWDLVSRXUP¶pYLWHUG¶DOOHUDXEX൵HWXQFKRL[GHSH
WLWV IRXUVXQYHUUH G¶RUDQJHDGH MH P¶HVVX\DL OD ERXFKH DYHF
ODVHUYLHWWHTX¶LOP¶DYDLWGRQQpHPDLVDXVVLW{WFRPPHOHSHU
sonnage des Mille et une Nuits qui, sans le savoir, accomplit pré
cisément le rite qui fait apparaître, visible pour lui seul, un docile
génie prêt à le transporter au loin, une nouvelle vision d’azur
SDVVDGHYDQWPHV \HX[ PDLV LOpWDLWSXU HW VDOLQ LOVH JRQÀD
HQPDPHOOHVEOHXkWUHVO¶LPSUHVVLRQIXWVLIRUWHTXHOHPRPHQW
que je vivais me sembla être le moment actuel, plus hébété que
le jour où je me demandais si j’allais vraiment être accueilli par
ODSULQFHVVH GH*XHUPDQWHVRX VLWRXW Q¶DOODLWSDV V¶H൵RQGUHU
MH FUR\DLV TXH OH GRPHVWLTXH YHQDLW G¶RXYULU OD IHQrWUH VXU
la plage et que tout m’invitait à descendre me promener le long
GH ODGLJXHj PDUpH KDXWH OD VHUYLHWWH TXH M¶DYDLV SULVHSRXU
P¶HVVX\HU OD ERXFKH DYDLW SUpFLVpPHQW OH JHQUH GH UDLGHXU
et d’empesé de celle avec laquelle j’avais eu tant de peine à me
VpFKHUGHYDQWODIHQrWUHOHSUHPLHUMRXUGHPRQDUULYpHj%DO
bec, et maintenant, devant cette bibliothèque de l’hôtel de Guer
PDQWHVHOOHGpSOR\DLWUpSDUWLGDQVVHVSOLVHWGDQVVHVFDVVXUHV
le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon.
216

LE TEMPS RETROUVE
Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant
de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration
vers elles, dont quelque sentiment de fatigue ou de tris
WHVVHP¶DYDLWSHXWrWUHHPSrFKpGHMRXLUj%DOEHFHWTXLPDLQ
WHQDQWGpEDUUDVVpGHFHTX¶LO\DG¶LPSDUIDLWGDQVODSHUFHSWLRQ
H[WpULHXUHSXUHWGpVLQFDUQpPHJRQÀDLWG¶DOOpJUHVVH/HPRU
FHDXTX¶RQMRXDLWSRXYDLW¿QLUG¶XQPRPHQWjO¶DXWUHHWMHSRX
YDLVrWUHREOLJpG¶HQWUHUDXVDORQ$XVVLMHP¶H൵RUoDLVGHWkFKHU
de voir clair le plus vite possible dans la nature des plaisirs iden
tiques que je venais, par trois fois en quelques minutes, de res
sentir, et ensuite de dégager l’enseignement que je devais en ti
UHU6XU O¶H[WUrPHGL൵pUHQFHTX¶LO \D HQWUHO¶LPSUHVVLRQYUDLH
que nous avons eue d’une chose et l’impression factice que nous
QRXVHQGRQQRQVTXDQGYRORQWDLUHPHQWQRXVHVVD\RQVGHQRXV
ODUHSUpVHQWHUMHQHP¶DUUrWDLVSDVPHUDSSHODQWWURSDYHFTXHOOH
LQGL൵pUHQFHUHODWLYH6ZDQQDYDLWSXSDUOHUDXWUHIRLVGHVMRXUVR
LO pWDLW DLPp SDUFH TXH VRXV FHWWH SKUDVH LO YR\DLW DXWUH
chose qu’eux, et de la douleur subite que lui avait causée la pe
WLWHSKUDVHGH9LQWHXLOHQOXLUHQGDQWFHVMRXUVHX[PrPHVWHOV
qu’il les avait jadis sentis, je comprenais trop que ce que la sen
sation des dalles inégales, la raideur de la serviette, le goût
de la madeleine avaient réveillé en moi, n’avait aucun rapport
DYHFFHTXHMHFKHUFKDLVVRXYHQWjPHUDSSHOHUGH9HQLVHGH%DO
EHFGH&RPEUD\jO¶DLGHG¶XQHPpPRLUHXQLIRUPHHWMHFRP
prenais que la vie pût être jugée médiocre, bien qu’à certains
moments elle parût si belle, parce que dans le premier cas c’est
VXUWRXWDXWUHFKRVHTX¶HOOHPrPHVXUGHVLPDJHVTXLQHJDUGHQW
rien d’elle qu’on la juge et qu’on la déprécie. Tout au plus no
WDLVMHDFFHVVRLUHPHQWTXHODGL൵pUHQFHTX¶LO\DHQWUHFKDFXQH
GHV LPSUHVVLRQV UpHOOHV ± GL൵pUHQFHV TXL H[SOLTXHQW TX¶XQH
,
217

MARCEL PROUST
peinture uniforme de la vie ne puisse être ressemblante – tenait
probablement à cette cause: que la moindre parole que nous
DYRQVGLWHjXQHpSRTXHGHQRWUHYLHOHJHVWHOHSOXVLQVLJQL¿DQW
TXHQRXVDYRQVIDLWpWDLWHQWRXUpSRUWDLWVXUOXLOHUHÀHWGHVFKRVHV
qui logiquement ne tenaient pas à lui, en ont été séparées par
l’intelligence, qui n’avait rien à faire d’elles pour les besoins
GXUDLVRQQHPHQWPDLVDXPLOLHXGHVTXHOOHV±LFLUHÀHWURVHGX
VRLU VXU OH PXU ÀHXUL G¶XQ UHVWDXUDQW FKDPSrWUH VHQVDWLRQ
GH IDLP GpVLU GHV IHPPHV SODLVLU GX OX[H Oj YROXWHV EOHXHV
de la mer matinale enveloppant des phrases musicales qui
en émergent partiellement comme les épaules des ondines –
le geste, l’acte le plus simple reste enfermé comme dans mille
vases clos dont chacun serait rempli de choses d’une couleur,
G¶XQH RGHXU G¶XQH WHPSpUDWXUH DEVROXPHQW GL൵pUHQWHV VDQV
compter que ces vases, disposés sur toute la hauteur de nos an
QpHVSHQGDQWOHVTXHOOHV QRXVQ¶DYRQVFHVVpGHFKDQJHUIWFH
seulement de rêve et de pensée, sont situés à des altitudes bien
diverses, et nous donnent la sensation d’atmosphères singulière
ment variées. Il est vrai que, ces changements, nous les avons
DFFRPSOLVLQVHQVLEOHPHQW PDLVHQWUHOH VRXYHQLUTXL QRXVUH
vient brusquement et notre état actuel, de même qu’entre deux
VRXYHQLUVG¶DQQpHVGHOLHX[G¶KHXUHVGL൵pUHQWHVODGLVWDQFHHVW
WHOOHTXHFHODVX൶UDLWHQGHKRUVPrPHG¶XQHRULJLQDOLWpVSpFL
¿TXH j OHV UHQGUH LQFRPSDUDEOHV OHV XQV DX[ DXWUHV 2XL VL
le souvenir, grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter
aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa
place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans
OHFUHX[G¶XQHYDOOpHRXjODSRLQWHG¶XQVRPPHWLOQRXVIDLWWRXW
à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est
un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont
218

LE TEMPS RETROUVE
YDLQHPHQWHVVD\pGHIDLUHUpJQHUGDQVOH3DUDGLVHWTXLQHSRXU
rait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il
avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on
DSHUGXV(WDXSDVVDJHMHUHPDUTXDLVTX¶LO\DXUDLWGDQVO¶°XYUH
G¶DUWTXHMHPHVHQWDLVSUrWGpMjVDQVP¶\rWUHFRQVFLHPPHQW
UpVROXj HQWUHSUHQGUHGH JUDQGHVGL൶FXOWpV&DU M¶HQGHYUDLV
exécuter les parties successives dans une matière en quelque
VRUWHGL൵pUHQWH(OOHVHUDLWELHQGL൵pUHQWHFHOOHTXLFRQYLHQGUDLW
DX[VRXYHQLUVGHPDWLQVDXERUGGHODPHUGHFHOOHG¶DSUqVPLGL
j9HQLVH XQH PDWLqUH GLVWLQFWH QRXYHOOH G¶XQH WUDQVSDUHQFH
G¶XQHVRQRULWpVSpFLDOHFRPSDFWHIUDvFKLVVDQWHHWURVHHWGL൵p
rente encore si je voulais décrire les soirs de Rivebelle où, dans
la salle à manger ouverte sur le jardin, la chaleur commençait
à se décomposer, à retomber, à se déposer, où une dernière lueur
éclairait encore les roses sur les murs du restaurant tandis que
les dernières aquarelles du jour étaient encore visibles au ciel.
Je glissais rapidement sur tout cela, plus impérieusement solli
cité que j’étais de chercher la cause de cette félicité, du caractère
de certitude avec lequel elle s’imposait, recherche ajournée au
trefois. Or, cette cause, je la devinais en comparant entre elles
ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles
ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment
actuel et dans un moment éloigné où le bruit de la cuiller sur
l’assiette, l’inégalité des dalles, le goût de la madeleine allaient
jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter
jVDYRLUGDQVOHTXHOGHVGHX[MHPHWURXYDLVDXYUDLO¶rWUHTXL
alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle
avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans
FHTX¶HOOHDYDLWG¶H[WUDWHPSRUHOXQrWUHTXLQ¶DSSDUDLVVDLWTXH
quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pou
,
219

MARCEL PROUST
vait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’es
VHQFHGHVFKRVHVF¶HVWjGLUH HQGHKRUVGXWHPSV &HODH[SOL
quait que mes inquiétudes au sujet de ma mort eussent cessé
au moment où j’avais reconnu, inconsciemment, le goût de la pe
WLWHPDGHOHLQHSXLVTX¶jFHPRPHQWOjO¶rWUHTXHM¶DYDLVpWppWDLW
XQrWUH H[WUDWHPSRUHOSDU FRQVpTXHQWLQVRXFLHX[ GHVYLFLVVL
WXGHVGHO¶DYHQLU&HWrWUHOjQ¶pWDLWMDPDLVYHQXjPRLQHV¶pWDLW
jamais manifesté qu’en dehors de l’action, de la jouissance im
médiate, chaque fois que le miracle d’une analogie m’avait fait
pFKDSSHUDXSUpVHQW6HXOLODYDLWOHSRXYRLUGHPHIDLUHUHWURX
YHUOHVMRXUV DQFLHQV OH7HPSV 3HUGX GHYDQW TXRLOHVH൵RUWV
de ma mémoire et de mon intelligence échouaient toujours.
(WSHXWrWUHVLWRXWjO¶KHXUHMHWURXYDLVTXH%HUJRWWHDYDLW
jadis dit faux en parlant des joies de la vie spirituelle, c’était
SDUFHTXHM¶DSSHODLVYLHVSLULWXHOOHjFHPRPHQWOjGHVUDLVRQ
nements logiques qui étaient sans rapport avec elle, avec ce qui
existait en moi à ce moment – exactement comme j’avais pu
WURXYHU OH PRQGH HWODYLHHQQX\HX[SDUFH TXH MH OHV MXJHDLV
d’après des souvenirs sans vérité, alors que j’avais un tel appé
tit de vivre, maintenant que venait de renaître en moi, à trois
reprises, un véritable moment du passé.
5LHQ TX¶XQ PRPHQW GX SDVVp" %HDXFRXS SOXV SHXWrWUH
quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est
beaucoup plus essentiel qu’eux deux.
Tant de fois, au cours de ma vie, la réalité m’avait déçu parce
que, au moment où je la percevais, mon imagination, qui était
mon seul organe pour jouir de la beauté, ne pouvait s’appliquer
à elle, en vertu de la loi inévitable qui veut qu’on ne puisse ima
JLQHUTXHFHTXLHVWDEVHQW(WYRLFLTXHVRXGDLQO¶H൵HWGHFHWWH
dure loi s’était trouvé neutralisé, suspendu, par un expédient
220
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