Добавил:
Опубликованный материал нарушает ваши авторские права? Сообщите нам.
Вуз: Предмет: Файл:

Le Temps retrouvé

.pdf
Скачиваний:
0
Добавлен:
06.09.2026
Размер:
2 Мб
Скачать
LE TEMPS RETROUVE
alors qu’à la place du nez, des joues et du menton, il ne devrait
\DYRLUTX¶XQHVSDFHYLGHVXUOHTXHOMRXHUDLWWRXWDXSOXVOHUH ÀHWGHQRVGpVLUV(WPrPHVLMHQ¶DYDLVSDVOHORLVLUGHSUpSDUHU
chose déjà bien plus importante, les cent masques qu’il convient
G¶DWWDFKHUjXQPrPHYLVDJHQHIWFHTXHVHORQOHV\HX[TXL
le voient et le sens où ils en lisent les traits et, pour les mêmes
\HX[VHORQO¶HVSpUDQFHRXODFUDLQWHRXDXFRQWUDLUH O¶DPRXU
et l’habitude qui cachent pendant tant d’années les changements
GHO¶kJHPrPHHQ¿QVLMHQ¶HQWUHSUHQDLVSDVFHGRQWPDOLDLVRQ DYHF$OEHUWLQH VX൶VDLW SRXUWDQW j PH PRQWUHU TXH VDQV FHOD
tout est factice et mensonger, de représenter certaines personnes non pas au dehors, mais en dedans de nous où leurs moindres actes peuvent amener des troubles mortels, et de faire varier
DXVVLODOXPLqUHGXFLHOPRUDOVHORQOHVGL൵pUHQFHVGHSUHVVLRQ
de notre sensibilité ou selon la sérénité de notre certitude, sous laquelle un objet est si petit alors qu’un simple nuage de risque en multiplie en un moment la grandeur, si je ne pouvais appor ter ces changements et bien d’autres (dont la nécessité, si on veut peindre le réel, a pu apparaître au cours de ce récit) dans la transcription d’un univers qui était à redessiner tout entier,
GXPRLQV QH PDQTXHUDLVMHSDV DYDQWWRXWHFKRVH G¶\GpFULUH O¶KRPPH FRPPH D\DQW OD ORQJXHXU QRQ GH VRQ FRUSV PDLV
de ses années, comme devant, tâche de plus en plus énorme
HWTXL¿QLWSDUOHYDLQFUHOHVWUDvQHUDYHFOXLTXDQGLOVHGpSODFH
D’ailleurs, que nous occupions une place sans cesse accrue dans le Temps, tout le monde le sent, et cette universalité ne pou vait que me réjouir puisque c’est la vérité, la vérité soupçonnée par chacun, que je devais chercher à élucider. Non seulement tout le monde sent que nous occupons une place dans le Temps, mais, cette place, le plus simple la mesure approximativement
,
441
MARCEL PROUST
comme il mesurerait celle que nous occupons dans l’espace.
6DQVGRXWHRQ VHWURPSHVRXYHQWGDQVFHWWHpYDOXDWLRQPDLV TX¶RQ DLW FUX SRXYRLU OD IDLUH VLJQL¿H TX¶RQ FRQFHYDLW O¶kJH
comme quelque chose de mesurable.
-H PH GLVDLV DXVVL ©1RQ VHXOHPHQW HVWLO HQFRUH WHPSV
PDLVVXLVMHHQpWDWG¶DFFRPSOLUPRQ°XYUH"ªODPDODGLHTXL
en me faisant, comme un rude directeur de conscience, mou rir au monde, m’avait rendu service (car si le grain de froment ne meurt après qu’on l’a semé, il restera seul, mais s’il meurt, il portera beaucoup de fruits), la maladie qui, après que la pa
UHVVHP¶DYDLWSURWpJpFRQWUHODIDFLOLWpDOODLWSHXWrWUHPHJDU
der contre la paresse, la maladie avait usé mes forces et, comme je l’avais remarqué depuis longtemps, au moment où j’avais ces sé d’aimer Albertine, les forces de ma mémoire. Or la recréation par la mémoire d’impressions qu’il fallait ensuite approfondir,
pFODLUHUWUDQVIRUPHUHQ pTXLYDOHQWVG¶LQWHOOLJHQFH Q¶pWDLWHOOH
pas une des conditions, presque l’essence même de l’œuvre d’art
WHOOHTXHMHO¶DYDLVFRQoXHWRXWjO¶KHXUHGDQVODELEOLRWKqTXH"
Ah! si j’avais encore eu les forces qui étaient intactes dans la soi rée que j’avais alors évoquée en apercevant François le Cham- pi? C’était de cette soirée, où ma mère avait abdiqué, que datait, avec la mort lente de ma grand’mère, le déclin de ma volonté, de ma santé. Tout s’était décidé au moment où, ne pouvant plus supporter d’attendre au lendemain pour poser mes lèvres sur le visage de ma mère, j’avais pris ma résolution, j’avais sauté du lit et étais allé, en chemise de nuit, m’installer à la fenêtre par où entrait le clair de lune jusqu’à ce que j’eusse entendu partir
06ZDQQ0HVSDUHQWVO¶DYDLHQWDFFRPSDJQpM¶DYDLVHQWHQGX
la porte s’ouvrir, sonner, se refermer. À ce moment même, dans l’hôtel du prince de Guermantes, ce bruit de pas de mes parents
442
LE TEMPS RETROUVE
UHFRQGXLVDQW06ZDQQFHWLQWHPHQWUHERQGLVVDQWIHUUXJLQHX[ interminable, criard et frais de la petite sonnette, qui m’annon oDLWTX¶HQ¿Q06ZDQQpWDLWSDUWLHWTXHPDPDQDOODLWPRQWHU MHOHVHQWHQGDLVHQFRUHMHOHVHQWHQGDLVHX[PrPHVHX[VLWXpV
pourtant si loin dans le passé. Alors, en pensant à tous les événe ments qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais
HQWHQGXVHWODPDWLQpH*XHUPDQWHVMHIXVH൵UD\pGHSHQVHUTXH
c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour
OH UpDSSUHQGUH SRXU ELHQ O¶pFRXWHU MH GXV P¶H൵RUFHU GH QH
plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de l’entendre de plus près, c’est
HQPRLPrPHTXHM¶pWDLVREOLJpGHUHGHVFHQGUH&¶HVWGRQFTXH FHWLQWHPHQW\pWDLWWRXMRXUVHWDXVVLHQWUHOXLHWO¶LQVWDQWSUp VHQWWRXWFHSDVVpLQGp¿QLPHQWGpURXOpTXHMHQHVDYDLVSDVTXH
je portais. Quand il avait tinté j’existais déjà et, depuis, pour
TXHM¶HQWHQGLVVHHQFRUHFHWLQWHPHQWLOIDOODLWTX¶LOQ¶\HWSDV
eu discontinuité, que je n’eusse pas un instant pris de repos, cessé d’exister, de penser, d’avoir conscience de moi, puisque cet instant ancien tenait encore à moi, que je pouvais encore le retrouver, retourner jusqu’à lui, rien qu’en descendant plus profondément en moi. C’était cette notion du temps incorporé, des années passées non séparées de nous, que j’avais maintenant l’intention de mettre si fort en relief dans mon œuvre. Et c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment, parce qu’ils contiennent tant de souvenirs, de joies et de désirs déjà
H൵DFpVSRXUHX[PDLVVLFUXHOVSRXUFHOXLTXLFRQWHPSOHHWSUR
longe dans l’ordre du temps le corps chéri dont il est jaloux,
,
443
MARCEL PROUST
jaloux jusqu’à en souhaiter la destruction. Car après la mort
OH7HPSVVHUHWLUHGXFRUSVHWOHVVRXYHQLUV±VLLQGL൵pUHQWVVL SkOLV±VRQWH൵DFpVGH FHOOHTXLQ¶HVWSOXVHWOHVHURQWELHQW{W GHFHOXLTX¶LOVWRUWXUHQWHQFRUHHX[TXL¿QLURQWSDUSpULUTXDQG
le désir d’un corps vivant ne les entretiendra plus.
J’éprouvais un sentiment de fatigue profonde à sentir que tout ce temps si long non seulement avait sans une interruption été vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était
PRLPrPHPDLVHQFRUHTXHM¶DYDLVjWRXWHPLQXWHjOHPDLQ
tenir attaché à moi, qu’il me supportait, que j’étais juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le dé placer avec moi.
/DGDWHjODTXHOOHM¶HQWHQGDLVOHEUXLWGHODVRQQHWWHGXMDU GLQGH&RPEUD\VLGLVWDQWHWSRXUWDQWLQWpULHXUpWDLWXQSRLQW
de repère dans cette dimension énorme que je ne savais pas
DYRLU-¶DYDLVOH YHUWLJHGHYRLU DXGHVVRXVGH PRL HWHQ PRL
pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années.
Je venais de comprendre pourquoi le duc de Guermantes, dont j’avais admiré, en le regardant assis sur une chaise, com bien il avait peu vieilli bien qu’il eût tellement plus d’années
TXHPRLDXGHVVRXVGHOXLGqVTX¶LOV¶pWDLWOHYpHWDYDLWYRXOX VHWHQLUGHERXWDYDLWYDFLOOpVXUGHVMDPEHVÀDJHRODQWHVFRPPH FHOOHV GH FHV YLHX[ DUFKHYrTXHV VXU OHVTXHOV LO Q¶\ D GH VR
lide que leur croix métallique et vers lesquels s’empressent les jeunes séminaristes, et ne s’était avancé qu’en tremblant
FRPPH XQH IHXLOOH VXU OH VRPPHW SHX SUDWLFDEOH GH TXDWUH YLQJWWURLV DQQpHV FRPPH VL OHV KRPPHV pWDLHQW MXFKpV VXU
de vivantes échasses grandissant sans cesse, parfois plus hautes
TXHGHVFORFKHUV ¿QLVVDQW SDU OHXU UHQGUHOD PDUFKH GL൶FLOH HWSpULOOHXVHHWG¶RWRXWG¶XQFRXSLOVWRPEHQW-HP¶H൵UD\DLV
444
LE TEMPS RETROUVE
que les miennes fussent déjà si hautes sous mes pas, il ne me semblait pas que j’aurais encore la force de maintenir longtemps attaché à moi ce passé qui descendait déjà si loin, et que je por
WDLVVL GRXORXUHXVHPHQWHQ PRL6L GXPRLQV LOP¶pWDLW ODLVVp
assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait
jPRLDYHFWDQWGHIRUFHDXMRXUG¶KXLHWM¶\GpFULUDLVOHVKRPPHV FHODGWLOOHVIDLUHUHVVHPEOHUjGHVrWUHVPRQVWUXHX[FRPPH
occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent si multanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps.
,
Литературно-художественное издание
Marcel Proust
Le Temps retrouvé
Выпускающий редактор: Э. Ефанова
Редактор: П. Воронин
Корректор: И. Серегина
Компьютерная верстка: Т. Мосолова
Художественное оформление: С. Дондупова
В оформлении обложки использованы материалы
по лицензии агентства © shutterstock.com
Проект осуществлён с помощью технологий
print on demand
16+
Знак информационной продукции согласно
Федеральному закону от 29.12.2010 г. № 436-ФЗ.
Подписано в печать 10.01.2018
Формат 60х90/16
Усл. печ. л. 27,88
Отпечатано: АО «Т8 Издательские Технологии»
109548, г. Москва, Волгоградский проспект, дом 42, корпус 5
www.t8print.ru; info@t8print.ru
Тел.: +7 (499) 322-38-30