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LE TEMPS RETROUVE
WDQWGHODFKRVHHWVHFUqWHPHQWÀDWWpHSULWXQWRQDUURJDQWHWGLW
au valet de pied qu’elle ne pouvait pas se déranger, qu’ils écri
YLVVHQWXQPRWSRXUGLUHO¶REMHWGHOHXUGpPDUFKHLQVROLWH/HYD
OHWGHSLHGUHYLQWSRUWDQWXQHFDUWHROD¿OOHGHOD%HUPDDYDLW
JUL൵RQQpTX¶HOOHHWVRQPDULQ¶DYDLHQWSXUpVLVWHUDXGpVLUG¶HQ
tendre Rachel et lui demandaient de les laisser entrer. Rachel
sourit de la niaiserie de leur prétexte et de son propre triomphe.
(OOH¿WUpSRQGUHTX¶HOOHpWDLWGpVROpHPDLVTX¶HOOHDYDLWWHUPLQp
ses récitations. Déjà, dans l’antichambre, où l’attente du couple
s’était prolongée, les valets de pied commençaient à se gausser
des deux solliciteurs éconduits. la honte d’une avanie, le souve
QLUGXULHQTX¶pWDLW5DFKHODXSUqVGHVDPqUHSRXVVqUHQWOD¿OOH
GHOD%HUPDjSRXUVXLYUHjIRQGXQHGpPDUFKHTXHOXLDYDLWIDLW
ULVTXHU G¶DERUG OHVLPSOHEHVRLQ GX SODLVLU(OOH¿W GHPDQGHU
FRPPHXQVHUYLFHj5DFKHOGWHOOHQHSDVDYRLUjO¶HQWHQGUH
la permission de lui serrer la main. Rachel était en train de cau
ser avec un prince italien qu’on disait séduit par l’attrait de sa
grande fortune, dont quelques relations mondaines dissimu
ODLHQWXQSHX O¶RULJLQHHOOHPHVXUD OHUHQYHUVHPHQWGHV VLWXD
WLRQVTXLPHWWDLWPDLQWHQDQWOHVHQIDQWVGHO¶LOOXVWUH%HUPDjVHV
pieds. Après avoir narré à tout le monde, d’une façon plaisante,
FHW LQFLGHQWHOOH ¿W GLUH DX MHXQH FRXSOH G¶HQWUHUFH TX¶LO ¿W
sans se faire prier, ruinant d’un seul coup la situation sociale
GHOD%HUPDFRPPHLODYDLWGpWUXLWVDVDQWp5DFKHOO¶DYDLWFRP
pris, et que son amabilité condescendante donnerait la réputa
tion, à elle de plus de bonté, au jeune couple de plus de bas
VHVVHTXHQ¶HWIDLWVRQUHIXV$XVVLOHVUHoXWHOOHjEUDVRXYHUWV
DYHFD൵HFWDWLRQGLVDQWG¶XQDLUGHSURWHFWULFHHQYXHHWTXLVDLW
oublier sa grandeur: «Mais je crois bien! c’est une joie. la prin
FHVVHVHUDUDYLHª1HVDFKDQWSDVTX¶RQFUR\DLWDX7KpkWUHTXH
401

MARCEL PROUST
F¶pWDLWHOOHTXLLQYLWDLWSHXWrWUHDYDLWHOOHFUDLQWTX¶HQUHIXVDQW
O¶HQWUpHDX[HQIDQWVGHOD%HUPDFHX[FLGRXWDVVHQWDXOLHXGHVD
ERQQH YRORQWp FHTXLOXL HW pWp ELHQ pJDO GH VRQ LQÀXHQFH
la duchesse de Guermantes s’éloigna instinctivement, car au fur
et à mesure que quelqu’un avait l’air de rechercher le monde,
il baissait dans l’estime de la duchesse. Elle n’en avait plus
en ce moment que pour la bonté de Rachel et eût tourné le dos
DX[HQIDQWVGHOD%HUPDVLRQOHV OXLDYDLWSUpVHQWpV5DFKHO
cependant, composait déjà dans sa tête la phrase gracieuse dont
HOOHDFFDEOHUDLWOHOHQGHPDLQOD%HUPDGDQVOHVFRXOLVVHV©-¶DL
pWpQDYUpHGpVROpHTXHYRWUH¿OOHIDVVHDQWLFKDPEUH6LM¶DYDLV
FRPSULV(OOHP¶HQYR\DLWELHQFDUWHVVXUFDUWHVª(OOHpWDLWUDYLH
GHSRUWHUFHFRXSjOD%HUPD3HXWrWUHHWHOOHUHFXOpVLHOOHHW
su que ce serait un coup mortel. On aime à faire des victimes, mais
sans se mettre précisément dans son tort, et en les laissant vivre.
'¶DLOOHXUVRpWDLWVRQWRUW"(OOHGHYDLWGLUHHQULDQWTXHOTXHV
jours plus tard: «C’est un peu fort, j’ai voulu être plus aimable
pour ses enfants qu’elle n’a jamais été pour moi, et pour un peu
on m’accuserait de l’avoir assassinée. Je prends la duchesse à
témoin». Il semble pour les grands artistes que tous les mauvais
sentiments et tout le factice de la vie de théâtre passent en leurs
enfants sans que chez eux le travail obstiné soit un dérivatif
FRPPHFKH]ODPqUHOHVJUDQGHVWUDJpGLHQQHVPHXUHQWVRXYHQW
victimes de complots domestiques noués autour d’elles, comme
LOOHXUDUULYDLWWDQWGHIRLVjOD¿QGHVSLqFHVTX¶HOOHVMRXDLHQW
* * *
*LOEHUWHQRXVO¶DYRQVYXDYDLWYRXOXpYLWHUXQFRQÀLWDYHF
sa tante au sujet de Rachel. Elle avait bien fait: il n’était déjà pas
402

LE TEMPS RETROUVE
facile de prendre devant MmeGH*XHUPDQWHVODGpIHQVHGHOD¿OOH
d’Odette, tant son animosité était grande, et cela parce que
la manière nouvelle dont la duchesse m’avait dit être trompée
était la manière dont le duc la trompait, si extraordinaire que cela
pût paraître à qui savait l’âge d’Odette, avec M
Quand on pensait à l’âge que devait avoir maintenant
me
GH)RUFKHYLOOHFHODVHPEODLWHQH൵HWH[WUDRUGLQDLUH0DLV
M
SHXWrWUH2GHWWHDYDLWHOOHFRPPHQFpODYLHGHIHPPHJDODQWH
WUqVMHXQH(WSXLVLO\DGHVIHPPHVTX¶jFKDTXHGpFDGHRQUH
WURXYHHQXQHQRXYHOOHLQFDUQDWLRQD\DQWGHQRXYHOOHVDPRXUV
SDUIRLVDORUVTX¶RQOHVFUR\DLWPRUWHVIDLVDQWOHGpVHVSRLUG¶XQH
jeune femme que pour elles abandonne son mari.
/DYLHGHODGXFKHVVHQHODLVVDLWSDVG¶DLOOHXUVG¶rWUHWUqV
malheureuse et pour une raison qui, par ailleurs, avait pour
H൵HW GH GpFODVVHU SDUDOOqOHPHQW OD VRFLpWp TXH IUpTXHQWDLW
0GH*XHUPDQWHV&HOXLFLTXLGHSXLVORQJWHPSVFDOPpSDUVRQ
âge avancé, et quoiqu’il fût encore robuste, avait cessé de trom
me
per M
de Guermantes, s’était épris de Mme de Forcheville sans
qu’on sût bien les débuts de cette liaison.
0DLVFHOOHFLDYDLWSULVGHVSURSRUWLRQVWHOOHVTXHOHYLHLOODUG
imitant, dans ce dernier amour, la manière de celles qu’il avait
eues autrefois, séquestrait sa maîtresse au point que, si mon amour
pour Albertine avait répété, avec de grandes variations, l’amour
GH6ZDQQSRXU2GHWWHO¶DPRXUGH0GH*XHUPDQWHVUDSSHODLW
celui que j’avais eu pour Albertine. Il fallait qu’elle déjeunât,
TX¶HOOHGvQkWDYHFOXLLOpWDLWWRXMRXUVFKH]HOOHHOOHV¶HQSDUDLW
auprès d’amis qui sans elle n’eussent jamais été en relation avec
le duc de Guermantes et qui venaient là pour le connaître, un peu
comme on va chez une cocotte pour connaître un souverain son
me
amant. Certes, M
de Forcheville était depuis longtemps devenue
me
de Forcheville.
,
403

MARCEL PROUST
une femme du monde. Mais recommençant à être entretenue sur
le tard, et par un si orgueilleux vieillard qui était tout de même
chez elle le personnage important, elle se diminuait à chercher
seulement à avoir les peignoirs qui lui plussent, la cuisine qu’il
DLPDLWj ÀDWWHUVHV DPLVHQ OHXUGLVDQW TX¶HOOHOXLDYDLWSDUOp
G¶HX[FRPPHHOOHGLVDLWjPRQJUDQGRQFOHTX¶HOOHDYDLWSDUOp
GHOXLDX*UDQG'XFTXLOXLHQYR\DLWGHVFLJDUHWWHVHQXQPRW
elle tendait, malgré tout l’acquis de sa situation mondaine, et par
la force de circonstances nouvelles, à redevenir, telle qu’elle était
DSSDUXHjPRQHQIDQFHODGDPHHQURVH&HUWHVLO\DYDLWELHQ
des années que mon oncle Adolphe était mort. Mais la substitu
tion autour de nous d’autres personnes aux anciennes nous em
SrFKHWHOOHGHUHFRPPHQFHU ODPrPHYLH"&HVFLUFRQVWDQFHV
QRXYHOOHVHOOHV¶\pWDLWSUrWpHVDQVGRXWHSDUFXSLGLWpPDLVDXV
si parce que, assez recherchée dans le monde quand elle avait
XQH¿OOHjPDULHUODLVVpHGHF{WpGqVTXH*LOEHUWHHXWpSRXVp
6DLQW/RXSHOOHVHQWLWTXHOHGXFGH*XHUPDQWHVTXLHWWRXW
IDLWSRXUHOOHOXLDPqQHUDLWQRPEUHGHGXFKHVVHVSHXWrWUHHQ
FKDQWpHVGHMRXHUXQWRXUjOHXUDPLH2ULDQHHWSHXWrWUHHQ¿Q
piquée au jeu par le mécontentement de la duchesse sur laquelle
un sentiment féminin de rivalité la rendait heureuse de préva
ORLU'HVQHYHX[IRUWGL൶FLOHVGXGXFGH*XHUPDQWHVOHV&RXU
me
voisier, M
me
de Forcheville dans un espoir d’héritage, sans s’occuper
M
de la peine que cela pouvait faire à M
Odette, piquée par ses dédains, disait tout le mal possible. Cette
liaison avec M
tion de ses liaisons plus anciennes, venait de faire perdre au duc
de Guermantes, pour la deuxième fois, la possibilité de la pré
VLGHQFHGX -RFNH\HWXQVLqJHGH PHPEUHOLEUH jO¶$FDGpPLH
de Marsantes, la princesse de Trania, allaient chez
me
de Guermantes, dont
me
de Forcheville, liaison qui n’était qu’une imita
404

LE TEMPS RETROUVE
GHV %HDX[$UWV FRPPH OD YLH GH 0 GH &KDUOXV SXEOLTXH
ment associée à celle de Jupien, lui avait fait manquer la prési
GHQFHGHO¶8QLRQHWFHOOHDXVVLGHOD6RFLpWpGHVDPLVGX9LHX[
3DULV$LQVLOHVGHX[IUqUHVVLGL൵pUHQWVGDQVOHXUVJRWVpWDLHQW
arrivés à la déconsidération à cause d’une même paresse, d’un
même manque de volonté, lequel était sensible, mais agréa
EOHPHQWFKH]OHGXFGH*XHUPDQWHVOHXUJUDQGSqUHPHPEUH
GHO¶$FDGpPLHIUDQoDLVHPDLVTXLFKH]OHVGHX[SHWLWV¿OVDYDLW
permis à un goût naturel et à un autre qui passe pour ne l’être
pas, de les désocialiser.
/H YLHX[ GXF QH VRUWDLW SOXV FDU LO SDVVDLW VHV MRXUQpHV
HWVHVVRLUpHVFKH]2GHWWH0DLVDXMRXUG¶KXLFRPPHHOOHPrPH
s’était rendue à la matinée de la princesse de Guermantes,
il était venu un instant pour la voir, malgré l’ennui de rencontrer
sa femme. Je ne l’eusse sans doute pas reconnu, si la duchesse,
quelques instants plus tôt, ne me l’eût clairement désigné
en allant jusqu’à lui. Il n’était plus qu’une ruine, mais superbe,
et plus encore qu’une ruine, cette belle chose romantique que
peut être un rocher dans la tempête. Fouettée de toutes parts par
OHVYDJXHVGHVRX൵UDQFHGHFROqUHGHVRX൵ULUG¶DYDQFpHPRQ
WDQWHGHODPHUTXLODFLUFRQYHQDLHQWVD¿JXUHH൵ULWpHFRPPH
XQEORFJDUGDLWOHVW\OHODFDPEUXUHTXHM¶DYDLVWRXMRXUVDGPL
UpVHOOHpWDLWURQJpHFRPPHXQHGHFHVEHOOHVWrWHVDQWLTXHVWURS
abîmées mais dont nous sommes trop heureux d’orner un cabi
net de travail. Elle paraissait seulement appartenir à une époque
plus ancienne qu’autrefois, non seulement à cause de ce qu’elle
avait pris de rude et de rompu dans sa matière jadis plus brillante,
PDLVSDUFHTXHjO¶H[SUHVVLRQGH¿QHVVHHWG¶HQMRXHPHQWDYDLW
succédé une involontaire, une inconsciente expression, bâtie
SDUODPDODGLHGHOXWWHFRQWUHODPRUWGHUpVLVWDQFHGHGL൶FXO
,
405

MARCEL PROUST
WpjYLYUHOHVDUWqUHVD\DQWSHUGXWRXWHVRXSOHVVHDYDLHQWGRQ
né au visage jadis épanoui une dureté sculpturale. Et sans que
le duc s’en doutât, il découvrait des aspects de nuque, de joue,
de front, où l’être, comme obligé de se raccrocher avec achar
nement à chaque minute, semblait bousculé dans une tragique
rafale, pendant que les mèches blanches de sa chevelure moins
pSDLVVHYHQDLHQWVRX൷HWHUGHOHXUpFXPHOHSURPRQWRLUHHQYDKL
GX YLVDJH(W FRPPH FHV UHÀHWV pWUDQJHV XQLTXHVTXHVHXOH
l’approche de la tempête où tout va sombrer donne aux roches
TXLDYDLHQW pWp MXVTXHOj G¶XQHDXWUH FRXOHXUMH FRPSULV TXH
le gris plombé des joues raides et usées, le gris presque blanc
et moutonnant des mèches soulevées, la faible lumière encore
GpSDUWLHDX[\HX[TXLYR\DLHQWjSHLQHpWDLHQWGHVWHLQWHVQRQ
pas irréelles, trop réelles au contraire, mais fantastiques et em
pruntées à la palette de l’éclairage, inimitable dans ses noirceurs
H൵UD\DQWHV HW SURSKpWLTXHV GH OD YLHLOOHVVH GH OD SUR[LPLWp
GHODPRUW/HGXF QHUHVWDTXHTXHOTXHVLQVWDQWV DVVH]SRXU
que je comprisse qu’Odette, toute à des soupirants plus jeunes,
se moquait de lui. Mais, chose curieuse, lui qui jadis était presque
ridicule quand il prenait l’allure d’un roi de théâtre avait pris
un aspect véritablement grand, un peu comme son frère, à qui
la vieillesse, en le désencombrant de tout l’accessoire, le faisait
ressembler. Et comme son frère, lui, jadis orgueilleux, bien que
d’une autre manière, semblait presque respectueux, quoique
aussi d’une autre façon. Car il n’avait pas subi la déchéance
de M. de Charlus, réduit à saluer avec une politesse de malade
oublieux ceux qu’il eût jadis dédaignés, mais il était très vieux,
et quand il voulut passer la porte et descendre l’escalier pour
sortir, la vieillesse, qui est tout de même l’état le plus misé
rable pour les hommes et qui les précipite de leur faîte le plus
406

LE TEMPS RETROUVE
semblablement aux rois des tragédies grecques, la vieillesse,
en le forçant à s’arrêter dans le chemin de croix que devient
OD YLHGHVLPSRWHQWV PHQDFpV j HVVX\HU VRQ IURQWUXLVVHODQW
jWkWRQQHUHQFKHUFKDQWGHV\HX[XQHPDUFKHTXLVHGpUREDLW
parce qu’il aurait eu besoin pour ses pas mal assurés, pour ses
\HX[HQQXDJpVG¶XQDSSXLOXLGRQQDLWjVRQLQVXO¶DLUGHO¶LP
plorer doucement et timidement des autres, la vieillesse l’avait
fait encore plus qu’auguste, suppliant.
$LQVLGDQVOHIDXERXUJ6DLQW*HUPDLQFHVSRVLWLRQVHQDS
parence imprenables du duc et de la duchesse de Guermantes,
du baron de Charlus avaient perdu leur inviolabilité, comme
toutes choses changent en ce monde, par l’action d’un prin
cipe intérieur auquel on n’avait pas pensé: chez M. de Charlus
O¶DPRXUGH&KDUOLHTXLO¶DYDLWUHQGXHVFODYHGHV9HUGXULQSXLV
OHUDPROOLVVHPHQW FKH] 0
YHDXWp HW G¶DUW FKH] 0 GH *XHUPDQWHV XQ DPRXU H[FOXVLI
comme il en avait déjà eu de pareils dans sa vie, que la fai
EOHVVHGHO¶kJHUHQGDLWSOXVW\UDQQLTXHHWDX[IDLEOHVVHVGXTXHO
la sévérité du salon de la duchesse, où le duc ne paraissait plus
et qui, d’ailleurs, ne fonctionnait plus guère, n’opposait plus son
GpPHQWLVRQUDFKDWPRQGDLQ$LQVLFKDQJHOD¿JXUHGHVFKRVHV
de ce monde, ainsi le centre des empires et le cadastre des for
WXQHV HWOD FKDUWH GHV VLWXDWLRQV WRXW FH TXLVHPEODLW Gp¿QL
WLIHVWLOSHUSpWXHOOHPHQWUHPDQLpHWOHV\HX[G¶XQKRPPHTXL
DYpFXSHXYHQWLOVFRQWHPSOHUOH FKDQJHPHQWOH SOXVFRPSOHW
là où justement il lui paraissait le plus impossible.
Ne pouvant se passer d’Odette, toujours installé chez elle
dans le même fauteuil d’où la vieillesse et la goutte le fai
VDLHQW GL൶FLOHPHQW OHYHU0 GH *XHUPDQWHV OD ODLVVDLW UHFH
voir des amis qui étaient trop contents d’être présentés au duc,
me
de Guermantes, un goût de nou
,
407

MARCEL PROUST
de lui laisser la parole, de l’entendre parler de la vieille société,
GHODPDUTXLVHGH9LOOHSDULVLVGXGXFGH&KDUWUHV
Par moments, sous le regard des tableaux anciens réunis par
6ZDQQGDQVXQ DUUDQJHPHQWGH©FROOHFWLRQQHXUªTXLDFKHYDLW
le caractère démodé de cette scène, avec ce duc si «Restaura
WLRQª HW FHWWH FRFRWWH WHOOHPHQW ©6HFRQG (PSLUHª GDQV
un des peignoirs qu’il aimait, la dame en rose l’interrompait
d’une jacasserie: il s’arrêtait net, plantait sur elle un regard fé
URFH 3HXWrWUH V¶pWDLWLO DSHUoX TX¶HOOH DXVVL FRPPH OD GX
FKHVVHGLVDLWTXHOTXHIRLVGHVErWLVHVSHXWrWUHGDQVXQHKDOOX
FLQDWLRQ GH YLHLOODUG FUR\DLWLO TXH F¶pWDLW XQ WUDLW G¶HVSULW
me
intempestif de M
HWVHFUR\DLWLOjO¶K{WHOGH*XHUPDQWHVFRPPHFHVIDXYHVHQ
FKDvQpVTXLVH¿JXUHQWXQLQVWDQWrWUHHQFRUHOLEUHVGDQVOHVGp
VHUWV GH O¶$IULTXH /HYDQW EUXVTXHPHQW OD WrWH GH VHV SHWLWV
\HX[MDXQHVTXLDYDLHQWO¶pFODWG¶\HX[GHIDXYHVLO¿[DLWVXUHOOH
un de ces regards qui quelquefois chez M
TXDQGFHOOHFLSDUODLWWURSP¶DYDLHQWIDLWWUHPEOHU$LQVLOHGXF
UHJDUGDLWLOXQLQVWDQWO¶DXGDFLHXVHGDPHHQURVH0DLVFHOOHFL
OXLWHQDLWWrWHQHOHTXLWWDLWSDVGHV\HX[HWDXERXWGHTXHOTXHV
instants qui semblaient longs aux spectateurs, le vieux fauve
dompté, se rappelant qu’il était, non pas libre chez la duchesse,
GDQVFH6DKDUDGRQWOH SDLOODVVRQGX SDOLHUPDUTXDLWO¶HQWUpH
mais chez M
me
rentrait dans ses épaules sa tête d’où pendait encore
une épaisse crinière dont on n’aurait pu dire si elle était blonde
ou blanche, et reprenait son récit. Il semblait n’avoir pas com
pris ce que M
généralement n’avait pas grand sens. Il lui permettait d’avoir
des amis à dîner avec lui. Par une manie empruntée à ses an
de Guermantes qui lui coupait la parole,
me
de Guermantes,
de Forcheville, dans la cage du Jardin des Plantes,
me
de Forcheville avait voulu dire et qui, d’ailleurs,
408

LE TEMPS RETROUVE
ciennes amours, qui n’était pas pour étonner Odette, habituée
jDYRLUHXODPrPHGH6ZDQQHWTXLPHWRXFKDLWPRLHQPH
rappelant ma vie avec Albertine, il exigeait que ces personnes
VHUHWLUDVVHQWGHERQQHKHXUHD¿QTX¶LOSWGLUHERQVRLUj2GHWWH
OH GHUQLHU ,QXWLOH GH GLUH TX¶j SHLQH pWDLWLO SDUWL HOOH DOODLW
en rejoindre d’autres. Mais le duc ne s’en doutait pas ou préfé
UDLWQHSDVDYRLUO¶DLUGHV¶HQGRXWHUODYXHGHVYLHLOODUGVEDLVVH
FRPPHOHXURUHLOOHGHYLHQWSOXVGXUHOHXUFODLUYR\DQFHV¶REV
curcit, la fatigue même fait faire relâche à leur vigilance.
Et à un certain âge c’est en un personnage de Molière – non pas
PrPH HQ O¶RO\PSLHQ DPDQW G¶$OFPqQH PDLV HQ XQ ULVLEOH
Géronte – que se change inévitablement Jupiter. D’ailleurs,
Odette trompait M. de Guermantes, et aussi le soignait, sans
charme, sans grandeur. Elle était médiocre dans ce rôle comme
dans tous les autres. Non pas que la vie ne lui en eût souvent
donné de beaux, mais elle ne savait pas les jouer. En attendant,
elle jouait celui de recluse. De fait, chaque fois que je voulus
ODYRLUGDQVODVXLWHMHQ¶\SXVUpXVVLUFDU0GH*XHUPDQWHV
YRXODQWjODIRLVFRQFLOLHUOHVH[LJHQFHVGHVRQK\JLqQHHWGHVD
jalousie, ne lui permettait que les fêtes de jour, à condition en
core que ce ne fussent pas des bals. Cette réclusion où elle était
tenue, elle me l’avoua avec franchise, pour diverses raisons.
la principale est qu’elle s’imaginait, bien que je n’eusse écrit
que des articles ou publié que des études, que j’étais un auteur
connu, ce qui lui faisait même naïvement dire, se rappelant
le temps où j’allais avenue des Acacias pour la voir passer,
et plus tard chez elle: «Ah! si j’avais pu deviner que ce petit
VHUDLWXQ MRXUXQJUDQGpFULYDLQª2UD\DQW HQWHQGXGLUH TXH
les écrivains se plaisent auprès des femmes pour se documenter,
se faire raconter des histoires d’amour, elle redevenait mainte
,
409

MARCEL PROUST
nant avec moi simple cocotte pour m’intéresser: «Tenez,
XQHIRLV LO\ DYDLWXQ KRPPHTXL V¶pWDLWWRTXpGHPRLHW TXH
j’aimais éperdument aussi. Nous vivions d’une vie divine.
,ODYDLWXQYR\DJHjIDLUHHQ$PpULTXHMHGHYDLV\DOOHUDYHFOXL
la veille du départ, je trouvai que c’était plus beau de ne pas
laisser diminuer un amour qui ne pourrait pas toujours rester
à ce point. Nous eûmes une dernière soirée où il était persuadé
que je partais, ce fut une nuit folle, j’avais près de lui des joies
LQ¿QLHV HW OH GpVHVSRLU GH VHQWLU TXH MH QH OH UHYHUUDLV SDV
/HPDWLQM¶pWDLVDOOpHGRQQHUPRQELOOHWjXQYR\DJHXUTXHMHQH
connaissais pas. Il voulait au moins l’acheter. Je lui répondis:
«Non, vous me rendez un tel service en me le prenant, je ne
veux pas d’argent». Puis c’était une autre histoire: «Un jour
M¶pWDLVGDQVOHV&KDPSVeO\VpHV0GH%UpDXWpTXHMHQ¶DYDLV
vu qu’une fois, se mit à me regarder avec une telle insistance
que je m’arrêtai et lui demandai pourquoi il se permettait de me
regarder comme ça. Il me répondit: «Je vous regarde parce que
vous avez un chapeau ridicule». C’était vrai. C’était un petit
FKDSHDXDYHFGHVSHQVpHVOHVPRGHVGHFHWHPSVOjpWDLHQWDI
freuses. Mais j’étais en fureur, je lui dis: «Je ne vous permets
pas de me parler ainsi». Il se mit à pleuvoir. Je lui dis: «Je
ne vous pardonnerais que si vous aviez une voiture. – Hé bien,
justement j’en ai une et je vais vous accompagner. – Non,
je veux bien de votre voiture, mais pas de vous». Je montai dans
la voiture, il partit sous la pluie. Mais le soir il arriva chez moi.
1RXVHPHVGHX[DQQpHVG¶XQDPRXUIRXª(OOHUHSULW©9HQH]
prendre une fois le thé avec moi, je vous raconterai comment
M¶DLIDLWODFRQQDLVVDQFHGH0GH)RUFKHYLOOH$XIRQGGLWHOOH
d’un air mélancolique, j’ai passé ma vie cloîtrée parce que
je n’ai eu de grands amours que pour des hommes qui étaient
410
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