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LE TEMPS RETROUVE
terriblement jaloux de moi. Je ne parle pas de M. de Forche
ville, car, au fond, c’était un médiocre et je n’ai jamais pu aimer
YpULWDEOHPHQW TXH GHV JHQV LQWHOOLJHQWV 0DLV YR\H]YRXV
06ZDQQpWDLWDXVVLMDORX[TXHO¶HVWFHSDXYUHGXFSRXUFHOXL
ci je me prive de tout parce que je sais qu’il n’est pas heureux
FKH] OXL3RXU0 6ZDQQ F¶pWDLW SDUFH TXH MH O¶DLPDLV IROOH
PHQW HW MH WURXYH TX¶RQ SHXW ELHQ VDFUL¿HU OD GDQVH
et le monde, et tout le reste à ce qui peut faire plaisir ou seule
ment éviter des soucis à un homme qu’on aime. Pauvre Charles,
il était si intelligent, si séduisant, exactement le genre d’hommes
TXHM¶DLPDLVª(WF¶pWDLWSHXWrWUHYUDL,O\DYDLWHXXQWHPSVR
6ZDQQ OXL DYDLW SOX MXVWHPHQW FHOXL R HOOHQ¶pWDLWSDV©VRQ
genre». À vrai dire, «son genre», même plus tard, elle ne l’avait
jamais été. Il l’avait pourtant alors tant et si douloureusement
aimée. Il était surpris plus tard de cette contradiction. Elle ne doit
pas en être une si nous songeons combien est forte dans la vie
GHV KRPPHV OD SURSRUWLRQ GHV VRX൵UDQFHV SRXU GHV IHPPHV
©TXL Q¶pWDLHQW SDV OHXU JHQUHª 3HXWrWUH FHOD WLHQWLO j ELHQ
GHVFDXVHVG¶DERUGSDUFHTX¶HOOHVQHVRQWSDVYRWUHJHQUHRQ
se laisse d’abord aimer sans aimer, par là on laisse prendre sur
sa vie une habitude qui n’aurait pas eu lieu avec une femme qui
eût été votre genre et qui, se sentant désirée, se fût disputée,
QHQRXVDXUDLWDFFRUGpTXHGHUDUHVUHQGH]YRXVQ¶HWSDVSULV
dans notre vie cette installation dans toutes nos heures qui plus
tard, si l’amour vient et qu’elle vienne à nous manquer, pour
XQHEURXLOOHSRXUXQYR\DJHRRQQRXVODLVVHVDQVQRXYHOOHV
ne nous arrache pas un seul lien mais mille. Ensuite, cette habi
WXGHHVWVHQWLPHQWDOHSDUFHTX¶LOQ¶\DSDVJUDQGGpVLUSK\VLTXH
à la base, et si l’amour naît, le cerveau travaille bien davantage:
LO\DXQURPDQDXOLHXG¶XQEHVRLQ1RXVQHQRXVPp¿RQVSDV
,
411

MARCEL PROUST
des femmes qui ne sont pas notre genre, nous les laissons nous
aimer, et si nous les aimons ensuite, nous les aimons cent fois
plus que les autres, sans avoir même près d’elles la satisfaction
du désir assouvi. Pour ces raisons et bien d’autres, le fait que
QRXVD\RQVQRVSOXVJURVFKDJULQVDYHFOHVIHPPHVTXLQHVRQW
pas notre genre ne tient pas seulement à cette dérision du destin
qui ne réalise notre bonheur que sous la forme qui nous plaît
le moins. Une femme qui est notre genre est rarement dange
reuse, car ou elle ne veut pas de nous, ou nous contente et nous
quitte vite, ne s’installe pas dans notre vie, et ce qui est dange
UHX[HW SURFUpDWHXU GHVRX൵UDQFHV GDQV O¶DPRXUFHQ¶HVWSDV
ODIHPPHHOOHPrPHF¶HVWVDSUpVHQFHGHWRXVOHVMRXUVODFXULR
VLWpGHFHTX¶HOOHIDLWjWRXVPRPHQWVFHQ¶HVWSDVODIHPPH
c’est l’habitude. J’eus la lâcheté d’ajouter que ce qu’elle disait
GH6ZDQQpWDLWJHQWLOHWQREOHGHVDSDUWPDLVMHVDYDLVFRPELHQ
c’était faux et que sa franchise se mêlait de mensonges. Je pen
VDLV DYHF H൵URL DX IXU HW j PHVXUH TX¶HOOH PH UDFRQWDLW VHV
DYHQWXUHVjWRXWFHTXH6ZDQQDYDLWLJQRUpGRQWLODXUDLWWDQW
VRX൵HUW SDUFH TX¶LO DYDLW ¿[p VD VHQVLELOLWp VXU FHW rWUHOj
et qu’il devinait à en être sûr, rien qu’à ses regards quand elle
YR\DLWXQKRPPHRXXQHIHPPHLQFRQQXVHWTXLOXLSODLVDLHQW
Au fond, elle le faisait seulement pour me donner ce qu’elle
FUR\DLWGHV VXMHWV GH QRXYHOOHV(OOH VH WURPSDLW QRQTX¶HOOH
n’eût de tout temps abondamment fourni les réserves de mon
imagination, mais d’une façon bien plus involontaire et par
XQDFWH pPDQpGH PRLPrPHTXLGpJDJHDLW G¶HOOHj VRQLQVX
les lois de sa vie.
M. de Guermantes ne gardait ses foudres que pour la du
me
FKHVVH VXU OHV OLEUHV IUpTXHQWDWLRQV GH ODTXHOOH 0
cheville ne manquait pas d’attirer l’attention irritée du duc.
de For
412

LE TEMPS RETROUVE
$XVVL OD GXFKHVVH pWDLWHOOH IRUW PDOKHXUHXVH ,O HVW YUDL TXH
M. de Charlus, à qui j’en avais parlé une fois, prétendait que
les premiers torts n’avaient pas été du côté de son frère, que
la légende de pureté de la duchesse était faite, en réalité, d’un
nombre incalculable d’aventures habilement dissimulées.
Je n’avais jamais entendu parler de cela. Pour presque tout
me
le monde M
/¶LGpHTX¶HOOHDYDLWpWpWRXMRXUVLUUpSURFKDEOHJRXYHUQDLWOHVHV
prits. Entre ces deux idées je ne pouvais décider laquelle était
conforme à la vérité, cette vérité que presque toujours les trois
quarts des gens ignorent. Je me rappelais bien certains regards
bleus et vagabonds de la duchesse de Guermantes dans la nef
GH&RPEUD\PDLVYUDLPHQWDXFXQHGHVGHX[LGpHVQ¶pWDLWUpIX
tée par eux, et l’une et l’autre pouvaient leur donner un sens
GL൵pUHQWHWDXVVLDFFHSWDEOH'DQVPDIROLHHQIDQWMHOHVDYDLV
pris un instant pour des regards d’amour adressés à moi. Depuis
j’avais compris qu’ils n’étaient que des regards bienveillants
d’une suzeraine, pareille à celle des vitraux de l’église, pour
VHVYDVVDX[)DOODLWLOPDLQWHQDQWFURLUHTXHF¶pWDLWPDSUHPLqUH
idée qui avait été la vraie, et que si, plus tard, jamais la du
chesse ne m’avait parlé d’amour, c’est parce qu’elle avait craint
de se compromettre avec un ami de sa tante et de son neveu plus
TX¶DYHFXQHQIDQWLQFRQQXUHQFRQWUpSDUKDVDUGj6DLQW+LODLUH
GH&RPEUD\"
GH*XHUPDQWHVpWDLWXQHIHPPHWRXWHGL൵pUHQWH
,
* * *
/DGXFKHVVHDYDLWSXXQLQVWDQWrWUHKHXUHXVHGHVHQWLUVRQ
passé plus consistant parce qu’il était partagé par moi, mais
à quelques questions que je lui posai à nouveau sur le provin
413

MARCEL PROUST
FLDOLVPHGH0 GH%UpDXWpTXH M¶DYDLVjO¶pSRTXHSHXGLVWLQ
JXpGH0GH6DJDQRXGH0GH*XHUPDQWHVHOOHUHSULWVRQ
SRLQW GH YXH GH IHPPH GX PRQGH F¶HVWjGLUH GH FRQWHPS
trice de la mondanité. Tout en me parlant, la duchesse me
faisait visiter l’Hôtel. Dans des salons plus petits on trouvait
des intimes qui, pour écouter la musique, avaient préféré s’iso
ler. Dans un petit salon Empire, où quelques rares habits noirs
pFRXWDLHQWDVVLVVXUXQFDQDSpRQYR\DLWjF{WpG¶XQH3V\FKp
supportée par une Minerve, une chaise longue, placée de façon
rectiligne, mais à l’intérieur incurvée comme un berceau, et où
une jeune femme était étendue. la mollesse de sa pose, que
O¶HQWUpHGHODGXFKHVVH QHOXL¿WPrPHSDV GpUDQJHUFRQWUDV
tait avec l’éclat merveilleux de sa robe Empire en une soie
rie nacarat devant laquelle les plus rouges fuchsias eussent
SkOLHWVXUOH WLVVXQDFUpGHODTXHOOH GHVLQVLJQHVHWGHVÀHXUV
VHPEODLHQWDYRLUpWpHQIRQFpVORQJWHPSVFDUOHXUWUDFH\UHV
tait en creux. Pour saluer la duchesse elle inclina légèrement
VDEHOOHWrWHEUXQH%LHQTX¶LOIvWJUDQGMRXUFRPPHHOOHDYDLW
demandé qu’on fermât les grands rideaux, en vue de plus de re
cueillement pour la musique, on avait, pour ne pas se tordre
les pieds, allumé sur un trépied une urne où s’irisait une faible
lueur. En réponse à ma demande, la duchesse de Guermantes
me
me dit que c’était M
YRLUFHTX¶HOOHpWDLWjODPDGDPHGH6DLQWH(XYHUWHTXHM¶DYDLV
me
connue. M
de Guermantes me dit que c’était la femme d’un
GH VHV SHWLWVQHYHX[ SDUXW VXSSRUWHU O¶LGpH TX¶HOOH pWDLW QpH
OD5RFKHIRXFDXOGPDLVQLDDYRLUHOOHPrPHFRQQXGHV6DLQWH
Euverte. Je lui rappelai la soirée, que je n’avais sue, il est vrai,
TXHSDURXwGLUHRSULQFHVVHGHV/DXPHVHOOHDYDLWUHWURXYp
6ZDQQ0
me
GH*XHUPDQWHVP¶D൶UPDQ¶DYRLUMDPDLVpWpjFHWWH
GH6DLQWH(XYHUWH$ORUV MH YRXOXVVD
414

LE TEMPS RETROUVE
soirée. la duchesse avait toujours été un peu menteuse et l’était
devenue davantage. M
lon – d’ailleurs assez tombé avec le temps – qu’elle aimait
à renier. Je n’insistai pas. «Non, qui vous avez pu entrevoir
chez moi, parce qu’il avait de l’esprit, c’est le mari de celle
dont vous parlez et avec qui je n’étais pas en relations. – Mais
HOOHQ¶DYDLWSDVGHPDUL±9RXVYRXVO¶rWHV¿JXUpSDUFHTX¶LOV
pWDLHQWVpSDUpVPDLVLOpWDLWELHQSOXVDJUpDEOHTX¶HOOHª-H¿QLV
par comprendre qu’un homme énorme, extrêmement grand,
extrêmement fort, avec des cheveux tout blancs, que je rencon
trais un peu partout et dont je n’avais jamais su le nom était
me
le mari de M
GH6DLQWH(XYHUWH,OpWDLWPRUWO¶DQSDVVp4XDQW
à la nièce, j’ignore si c’est à cause d’une maladie d’estomac,
de nerfs, d’une phlébite, d’un accouchement prochain, récent
ou manqué, qu’elle écoutait la musique étendue sans se bouger
SRXUSHUVRQQH/HSOXVSUREDEOHHVWTXH¿qUHGHVHVEHOOHVVRLHV
URXJHVHOOHSHQVDLWIDLUHVXUVDFKDLVHORQJXHXQH൵HWJHQUH5p
camier. Elle ne se rendait pas compte qu’elle donnait pour moi
ODQDLVVDQFHjXQQRXYHOpSDQRXLVVHPHQWGHFHQRP6DLQWH(X
verte, qui à tant d’intervalle marquait la distance et la continuité
du Temps. C’est le Temps qu’elle berçait dans cette nacelle où
ÀHXULVVDLHQWOHQRPGH6DLQWH(XYHUWHHWOHVW\OH(PSLUHHQVRLH
GHIXFKVLDVURXJHV&HVW\OH(PSLUH0
UDLWO¶DYRLUWRXMRXUVGpWHVWpFHODYRXODLWGLUH TX¶HOOHOHGpWHV
tait maintenant, ce qui était vrai, car elle suivait la mode, bien
TX¶DYHFTXHOTXHUHWDUG6DQVFRPSOLTXHU HQSDUODQWGH 'DYLG
TX¶HOOHFRQQDLVVDLWSHXWRXWHMHXQH¿OOHHOOHDYDLWFUX0,QJUHV
OHSOXVHQQX\HX[GHVSRQFLIVSXLVEUXVTXHPHQWOHSOXVVDYRX
reux des maîtres de l’Art nouveau, jusqu’à détester Delacroix.
Par quels degrés elle était revenue de ce culte à la réprobation
me
GH6DLQWH(XYHUWHpWDLWSRXUHOOHXQVD
me
de Guermantes décla
,
415

MARCEL PROUST
importe peu, puisque ce sont là des nuances des goûts que le cri
WLTXH G¶DUW UHÀqWH GL[ DQV DYDQW OD FRQYHUVDWLRQ GHV IHPPHV
VXSpULHXUHV$SUqV DYRLUFULWLTXpOHVW\OH(PSLUH HOOHV¶H[FX
VDGHP¶DYRLUSDUOpGHJHQVDXVVLLQVLJQL¿DQWVTXHOHV6DLQWH
(XYHUWHHWGHQLDLVHULHVFRPPH OHF{WpSURYLQFLDOGH%UpDXWp
car elle était aussi loin de penser pourquoi cela m’intéressait
me
que M
OHELHQGHVRQHVWRPDFRXXQH൵HWLQJUHVTXHpWDLWORLQGHVRXS
çonner que son nom m’avait ravi, celui de son mari, non ce
OXLSOXV JORULHX[GHVHV SDUHQWVHW TXHMH OXLYR\DLV FRPPH
une fonction dans cette pièce pleine d’attributs de bercer
OHWHPSV ©0DLV FRPPHQWSXLVMH YRXVSDUOHUGH FHVVRWWLVHV
FRPPHQW FHOD SHXWLO YRXV LQWpUHVVHU"ª V¶pFULD OD GXFKHVVH
(OOH DYDLW GLW FHWWH SKUDVH j PLYRL[ HW SHUVRQQH Q¶DYDLW SX
entendre ce qu’elle disait. Mais un jeune homme (qui devait
m’intéresser dans la suite par un nom bien plus familier de moi
DXWUHIRLV TXH FHOXL GH 6DLQWH(XYHUWH VH OHYD G¶XQ DLU H[DV
péré et alla plus loin pour écouter avec plus de recueillement.
&DUF¶pWDLWODVRQDWHj.UHXW]HUTX¶RQMRXDLWPDLVV¶pWDQWWURP
SpVXUOHSURJUDPPHLOFUR\DLWTXHF¶pWDLWXQPRUFHDXGH5DYHO
qu’on lui avait déclaré être beau comme du Palestrina, mais
GL൶FLOH j FRPSUHQGUH 'DQVVDYLROHQFHj FKDQJHU GH SODFH
LO KHXUWD j FDXVH GH OD GHPLREVFXULWp XQ ERQKHXU GX MRXU
ce qui n’alla pas sans faire tourner la tête à beaucoup de per
sonnes pour qui cet exercice si simple de regarder derrière soi
interrompait un peu le supplice d’écouter «religieusement»
ODVRQDWHj.UHXW]HU(W0
petit scandale, nous nous hâtâmes de changer de pièce. «Oui,
FRPPHQWFHVULHQVOjSHXYHQWLOVLQWpUHVVHUXQKRPPHGHYRWUH
PpULWH"&¶HVWFRPPHWRXWjO¶KHXUHTXDQGMHYRXVYR\DLVFDX
GH 6DLQWH(XYHUWH GH OD 5RFKHIRXFDXOG FKHUFKDQW
me
de Guermantes et moi, causes de ce
416

LE TEMPS RETROUVE
VHUDYHF *LOEHUWHGH 6DLQW/RXS&H Q¶HVWSDV GLJQHGH YRXV
3RXUPRLF¶HVWH[DFWHPHQWULHQFHWWHIHPPHOjFHQ¶HVWPrPH
pas une femme, c’est ce que je connais de plus factice et de
plus bourgeois au monde (car, même à sa défense de l’actua
lité, la duchesse mêlait ses préjugés d’aristocrate). D’ailleurs
GHYULH]YRXVYHQLUGDQVGHVPDLVRQVFRPPHLFL"$XMRXUG¶KXL
HQFRUHMHFRPSUHQGVSDUFHTX¶LO\DYDLWFHWWHUpFLWDWLRQGH5D
chel, ça peut vous intéresser. Mais si belle qu’elle ait été, elle
QHGRQQHSDVGHYDQWFHSXEOLFOj-HYRXVIHUDLGpMHXQHUVHXOH
avec elle. Alors vous verrez l’être que c’est. Mais elle est cent
fois supérieure à tout ce qui est ici. Et après déjeuner elle vous
GLUD GX 9HUODLQH 9RXV P¶HQ GLUH] GHV QRXYHOOHVª (OOH PH
YDQWDVXUWRXWVHV DSUqVGpMHXQHUV RLO\ DYDLW WRXVOHV MRXUV
X et Y. Car elle en était arrivée à cette conception des femmes
à «salons» qu’elle méprisait autrefois (bien qu’elle le niât au
jourd’hui) et dont la grande supériorité, le signe d’élection selon
HOOHpWDLHQWG¶DYRLUFKH]HOOH©WRXVOHVKRPPHVª6LMHOXLGL
sais que telle grande dame à «salons» ne disait pas du bien,
me
quand elle vivait, de M
devant ma naïveté: «Naturellement, l’autre avait chez elle tous
OHVKRPPHVHWFHOOHFLFKHUFKDLWjOHVDWWLUHUª(OOHUHSULW©0DLV
dans de grandes machines comme ici, non, ça me passe que
vous veniez. À moins que ce ne soit pour faire des études…»,
DMRXWDWHOOHG¶XQDLUGHGRXWHGHPp¿DQFHHWVDQVWURSV¶DYHQ
turer, car elle ne savait pas très exactement en quoi consistait
le genre d’opérations improbables auquel elle faisait allusion.
©(VWFHTXH YRXVQH FUR\H]SDVGLVMH jOD GXFKHVVHTXH
ce soit pénible à M
HOOHYLHQWGHOHIDLUHO¶DQFLHQQHPDvWUHVVHGHVRQPDUL"ª-HYLV
se former dans le visage de M
+RZODQGODGXFKHVVHpFODWDLWGHULUH
me
GH 6DLQW/RXS G¶HQWHQGUHDLQVL FRPPH
me
de Guermantes cette barre
,
417

MARCEL PROUST
oblique qui relie par des raisonnements ce qu’on vient d’en
tendre à des pensées peu agréables. Raisonnements inexprimés,
il est vrai, mais toutes les choses graves que nous disons ne re
çoivent jamais de réponse ni verbale, ni écrite. les sots seuls sol
licitent en vain deux fois de suite une réponse à une lettre qu’ils
RQWHXOHWRUWG¶pFULUHHWTXLpWDLWXQHJD൵HFDUjFHVOHWWUHVOj
il n’est jamais répondu que par des actes, et la correspondante
qu’on croit inexacte vous dit Monsieur quand elle vous ren
contre, au lieu de vous appeler par votre prénom. Mon allu
VLRQjODOLDLVRQGH6DLQW/RXSDYHF5DFKHOQ¶DYDLWULHQGHVL
me
grave et ne put mécontenter qu’une seconde M
HQOXLUDSSHODQWTXHM¶DYDLVpWpO¶DPLGH5REHUWHWSHXWrWUHVRQ
FRQ¿GHQWDX VXMHWGHV GpERLUHVTX¶DYDLWSURFXUpVj5DFKHO VD
VRLUpHFKH]ODGXFKHVVH0DLVFHOOHFLQHSHUVLVWDSDVGDQVVHV
pensées, la barre orageuse se dissipa, et M
me
répondit à ma question relative à M
GH6DLQW/RXS©-HYRXV
dirai que je crois que ça lui est d’autant plus égal que Gilberte
n’a jamais aimé son mari. C’est une petite horreur. Elle a aimé
la situation, le nom, être ma nièce, sortir de sa fange, après quoi
HOOHQ¶DSDVHXG¶DXWUHLGpHTXHG¶\UHQWUHU-HYRXVGLUDLTXHoD
me faisait beaucoup de peine à cause du pauvre Robert, parce
qu’il avait beau ne pas être un aigle, il s’en apercevait très bien,
et d’un tas de choses. Il ne faut pas le dire parce qu’elle est mal
gré tout ma nièce, je n’ai pas la preuve positive qu’elle le trom
SDLWPDLVLO\DHXXQWDVG¶KLVWRLUHV0DLVVLMHYRXVGLVTXH
MHOHVDLVDYHFXQR൶FLHUGH0pVpJOLVH5REHUWDYRXOXVHEDWWUH
C’est pour tout ça que Robert s’est engagé. la guerre lui est ap
SDUXHFRPPHXQHGpOLYUDQFHGHVHVFKDJULQVGHIDPLOOHVLYRXV
voulez ma pensée, il n’a pas été tué, il s’est fait tuer. Elle n’a eu
aucune espèce de chagrin, elle m’a même étonnée par un rare
de Guermantes
me
de Guermantes me
418

LE TEMPS RETROUVE
F\QLVPHGDQVO¶D൵HFWDWLRQGHVRQLQGL൵pUHQFHFHTXLP¶DIDLW
beaucoup de chagrin parce que j’aimais bien le pauvre Robert.
dDYRXVpWRQQHUDSHXWrWUHSDUFHTX¶RQPHFRQQDvWPDOPDLV
il m’arrive encore de penser à lui. Je n’oublie personne. Il ne
m’a jamais rien dit, mais il avait bien compris que je devinais
WRXW0DLVYR\RQV VL HOOH DYDLWDLPpWDQW VRLW SHX VRQPDUL
SRXUUDLWHOOH VXSSRUWHU DYHF FH ÀHJPH GH VH WURXYHU GDQV
le même salon que la femme dont il a été l’amant éperdu pen
dant tant d’années, on peut dire toujours, car j’ai la certitude que
ça n’a jamais cessé, même pendant la guerre. Mais elle lui sau
WHUDLWjODJRUJHªV¶pFULDOD GXFKHVVHRXEOLDQWTX¶HOOHPrPH
en faisant inviter Rachel et en rendant possible la scène qu’elle
jugeait inévitable si Gilberte eût aimé Robert, agissait cruel
OHPHQW©1RQYR\H]YRXV FRQFOXWHOOHF¶HVWXQH FRFKRQQHª
me
Une telle expression était rendue possible à M
par la pente agréable qu’elle descendait, du milieu des Guer
mantes à la société des comédiennes, et aussi parce qu’elle gref
e
fait cela sur un genre xviii
siècle qu’elle jugeait plein de verdeur,
HQ¿QSDUFHTX¶HOOHVHFUR\DLWWRXWSHUPLV0DLVFHWWHH[SUHVVLRQ
lui était aussi dictée par la haine qu’elle éprouvait pour Gilberte,
SDUXQEHVRLQGHODIUDSSHUjGpIDXWGHPDWpULHOOHPHQWHQH൶
JLH(WHQPrPHWHPSVODGXFKHVVHSHQVDLWMXVWL¿HUSDUOjWRXWH
la conduite qu’elle tenait à l’égard de Gilberte, ou plutôt contre
elle, dans le monde, dans la famille, au point de vue même
des intérêts et de la succession de Robert. Mais parfois les ju
gements qu’on porte reçoivent des faits qu’on ignore et qu’on
Q¶HWSXVXSSRVHUXQHMXVWL¿FDWLRQDSSDUHQWH*LOEHUWHTXLWH
nait sans doute un peu de l’ascendance de sa mère (et c’est bien
cette facilité que j’avais, sans m’en rendre compte, escomptée,
HQOXLGHPDQGDQWGHPHIDLUHFRQQDvWUHGHWUqVMHXQHV¿OOHVWLUD
de Guermantes
,
419

MARCEL PROUST
DSUqVUpÀH[LRQGHODGHPDQGHTXHM¶DYDLVIDLWHHWVDQVGRXWH
SRXUTXHOHSUR¿WQHVRUWvWSDVGHODIDPLOOHXQHFRQFOXVLRQSOXV
hardie que toutes celles que j’avais pu supposer et, revenant vers
PRLPHGLW©6LYRXVOHSHUPHWWH]MHYDLVDOOHUFKHUFKHUPD¿OOH
SRXUYRXV ODSUpVHQWHU(OOH HVWOjEDV TXLFDXVH DYHFOHSHWLW
Mortemart et d’autres bambins sans intérêt. Je suis sûre qu’elle
sera une gentille amie pour vous». Je lui demandai si Robert
DYDLWpWpFRQWHQWG¶DYRLUXQH¿OOH©2KLOpWDLWWRXW¿HUG¶HOOH
Mais, naturellement, je crois tout de même qu’étant donné ses
goûts, dit naïvement Gilberte, il aurait préféré un garçon». Cette
¿OOHGRQWOHQRPHWODIRUWXQHSRXYDLHQWIDLUHHVSpUHUjVDPqUH
TX¶HOOHpSRXVHUDLWXQSULQFHUR\DOHWFRXURQQHUDLWWRXWHO¶°XYUH
DVFHQGDQWHGH6ZDQQHWGHVDIHPPHFKRLVLWSOXVWDUGFRPPH
mari un homme de lettres obscur, car elle n’avait aucun sno
ELVPHHW ¿W UHGHVFHQGUHFHWWH IDPLOOH SOXVEDVTXH OHQLYHDX
G¶RHOOHpWDLWSDUWLH,OIXWDORUVH[WUrPHPHQWGL൶FLOHGHIDLUH
croire aux générations nouvelles que les parents de cet obscur
ménage avaient eu une grande situation.
/¶pWRQQHPHQWTXHPHFDXVqUHQWOHVSDUROHVGH*LOEHUWHHWOH
SODLVLUTX¶HOOHVPH¿UHQWIXUHQWELHQYLWHUHPSODFpVWDQGLVTXH
me
GH 6DLQW/RXS V¶pORLJQDLW YHUV XQ DXWUH VDORQ SDU FHWWH
M
idée du Temps passé, qu’elle aussi, à sa manière, me rendait,
et sans même que je l’eusse vue, M
OD SOXSDUW GHV rWUHV G¶DLOOHXUV Q¶pWDLWHOOH SDV FRPPH VRQW
dans les forêts les «étoiles» des carrefours où viennent conver
ger des routes venues, pour notre vie aussi, des points les plus
GL൵pUHQWV(OOHVpWDLHQWQRPEUHXVHVSRXUPRLFHOOHVTXLDERX
lle
tissaient à M
GH6DLQW/RXSHWTXLUD\RQQDLHQWDXWRXU G¶HOOH
Et avant tout venaient aboutir à elle les deux grands «côtés» où
j’avais fait tant de promenades et de rêves – par son père Ro
lle
GH 6DLQW/RXS&RPPH
420
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