Добавил:
ivanov666
Опубликованный материал нарушает ваши авторские права? Сообщите нам.
Вуз:
Предмет:
Файл:Le Temps retrouvé
.pdf
LE TEMPS RETROUVE
FRPELHQ FHV LPDJHV ODLVVpHV SDU O¶HVSULW VRQW DLVpPHQW H൵D
cées par l’esprit. Aux anciennes il en substitue de nouvelles
qui n’ont plus le même pouvoir de résurrection. Et si j’avais
encore le François le Champi que maman sortit un soir du pa
quet de livres que ma grand’mère devait me donner pour ma
IrWHMHQHOHUHJDUGHUDLVMDPDLV M¶DXUDLVWURSSHXUG¶\LQVpUHU
peu à peu de mes impressions d’aujourd’hui couvrant complè
tement celles d’autrefois, j’aurais trop peur de le voir devenir
à ce point une chose du présent que, quand je lui demanderais
GHVXVFLWHUXQHIRLVHQFRUHO¶HQIDQWTXLGpFKL൵UDVRQWLWUHGDQV
ODSHWLWH FKDPEUH GH&RPEUD\O¶HQIDQWQHUHFRQQDLVVDQW SDV
son accent, ne répondît plus à son appel et restât pour toujours
enterré dans l’oubli.
* * *
/¶LGpH G¶XQ DUW SRSXODLUH FRPPH G¶XQ DUW SDWULRWLTXH VL
même elle n’avait pas été dangereuse, me semblait ridicule.
6¶LO V¶DJLVVDLW GH OH UHQGUH DFFHVVLEOH DX SHXSOH RQ VDFUL¿DLW
OHVUD൶QHPHQWVGHODIRUPH©ERQVSRXUGHVRLVLIVªRUM¶DYDLV
assez fréquenté de gens du monde pour savoir que ce sont eux
les véritables illettrés, et non les ouvriers électriciens. À cet
égard, un art, populaire par la forme, eût été destiné plutôt aux
PHPEUHV GX -RFNH\ TX¶j FHX[ GH OD &RQIpGpUDWLRQ JpQpUDOH
GXWUDYDLOTXDQWDX[VXMHWVOHVURPDQVSRSXODLUHVHQLYUHQWDX
tant les gens du peuple que les enfants ces livres qui sont écrits
SRXU HX[ 2Q FKHUFKH jVHGpSD\VHUHQ OLVDQW HW OHV RXYULHUV
sont aussi curieux des princes que les princes des ouvriers.
'qVOHGpEXWGHODJXHUUH 0%DUUqVDYDLWGLWTXHO¶DUWLVWHHQ
l’espèce le Titien) doit avant tout servir la gloire de sa patrie.
,
241

MARCEL PROUST
0DLV LO QH SHXW OD VHUYLU TX¶HQ pWDQW DUWLVWH F¶HVWjGLUH TX¶j
condition, au moment où il étudie les lois de l’Art, institue ses
expériences et fait ses découvertes, aussi délicates que celles
GHOD6FLHQFHGHQHSDVSHQVHUjDXWUHFKRVH±IWFHjODSD
trie – qu’à la vérité qui est devant lui. N’imitons pas les révo
lutionnaires qui par «civisme» méprisaient, s’ils ne les détrui
saient pas, les œuvres de Watteau et de la Tour, peintres qui
honoraient davantage la France que tous ceux de la Révolution.
/¶DQDWRPLHQ¶HVWSHXWrWUHSDVFHTXHFKRLVLUDLWXQF°XUWHQGUH
si l’on avait le choix. Ce n’est pas la bonté de son cœur vertueux,
ODTXHOOHpWDLWIRUWJUDQGHTXLDIDLWpFULUHj&KRGHUORVGH/DFORV
les Liaisons Dangereuses, ni son goût pour la bourgeoisie, pe
tite ou grande, qui a fait choisir à Flaubert comme sujets ceux
de Madame Bovary et de l’Éducation Sentimentale. Certains
disaient que l’art d’une époque de hâte serait bref, comme ceux
TXLSUpGLVDLHQWDYDQWODJXHUUHTX¶HOOHVHUDLWFRXUWH/HFKHPLQ
de fer devait aussi tuer la contemplation, il était vain de regretter
le temps des diligences, mais l’automobile remplit leur fonction
et arrête à nouveau les touristes vers les églises abandonnées.
8QHLPDJHR൵HUWH SDU OD YLH QRXV DSSRUWHHQ UpDOLWp j FH
PRPHQWOjGHV VHQVDWLRQVPXOWLSOHV HWGL൵pUHQWHV ODYXH SDU
exemple, de la couverture d’un livre déjà lu a tissé dans les ca
UDFWqUHVGHVRQWLWUHOHVUD\RQVGHOXQHG¶XQHORLQWDLQHQXLWG¶pWp
/HJRWGXFDIpDXODLWPDWLQDOQRXVDSSRUWHFHWWHYDJXHHVSp
rance d’un beau temps qui jadis si souvent, pendant que nous
le buvions dans un bol de porcelaine blanche, crémeuse et plis
sée, qui semblait du lait durci, se mit à nous sourire dans la claire
incertitude du petit jour. Une heure n’est pas qu’une heure, c’est
un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats.
Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces
242

LE TEMPS RETROUVE
sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément –
rapport que supprime une simple vision cinématographique,
laquelle s’éloigne par là d’autant plus du vrai qu’elle prétend
se borner à lui – rapport unique que l’écrivain doit retrouver
pour en enchaîner à jamais dans sa phrase les deux termes dif
IpUHQWV2QSHXW IDLUH VH VXFFpGHULQGp¿QLPHQW GDQV XQH GHV
FULSWLRQ OHV REMHWV TXL ¿JXUDLHQW GDQV OH OLHX GpFULW OD YpULWp
ne commencera qu’au moment où l’écrivain prendra deux objets
GL൵pUHQWVSRVHUDOHXUUDSSRUWDQDORJXHGDQVOHPRQGHGHO¶DUW
à celui qu’est le rapport unique de la loi causale dans le monde
de la science, et les enfermera dans les anneaux nécessaires
G¶XQEHDXVW\OH RXPrPHDLQVLTXHODYLHTXDQGHQ UDSSUR
chant une qualité commune à deux sensations, il dégagera leur
essence en les réunissant l’une et l’autre, pour les soustraire aux
contingences du temps, dans une métaphore, et les enchaînera
SDUOHOLHQLQGHVFULSWLEOHG¶XQHDOOLDQFHGHPRWVODQDWXUHHOOH
PrPHjFH SRLQW GHYXHQH P¶DYDLWHOOH SDV PLVVXU OD YRLH
GHO¶DUWQ¶pWDLWHOOHSDVFRPPHQFHPHQWG¶DUWHOOHTXLVRXYHQW
ne m’avait permis de connaître la beauté d’une chose que long
WHPSVDSUqVGDQVXQHDXWUHPLGLj&RPEUD\TXHGDQVOHEUXLW
de ses cloches, les matinées de Doncières que dans les hoquets
GHQRWUHFDORULIqUHjHDX"/HUDSSRUWSHXWrWUHSHXLQWpUHVVDQW
OHVREMHWVPpGLRFUHVOHVW\OHPDXYDLVPDLVWDQWTX¶LOQ¶\DSDV
HXFHODLOQ¶\DULHQHXODOLWWpUDWXUHTXLVHFRQWHQWHGH©GpFULUH
les choses», de donner un misérable relevé de leurs lignes et de
leur surface, est, malgré sa prétention réaliste, la plus éloignée
de la réalité, celle qui nous appauvrit et nous attriste le plus,
QH SDUOkWHOOH TXH GH JORLUH HW GH JUDQGHXUV FDU HOOH FRXSH
brusquement toute communication de notre moi présent avec
le passé, dont les choses gardent l’essence, et l’avenir, où elles
,
243

MARCEL PROUST
QRXVLQFLWHQWjOHJRWHUHQFRUH0DLVLO\DYDLWSOXV6LODUpDOLWp
était cette espèce de déchet de l’expérience, à peu près iden
tique pour chacun, parce que, quand nous disons: un mauvais
temps, une guerre, une station de voitures, un restaurant éclairé,
XQMDUGLQHQÀHXUVWRXWOHPRQGHVDLWFHTXHQRXVYRXORQVGLUH
VLODUpDOLWppWDLWFHODVDQVGRXWHXQHVRUWHGH¿OPFLQpPDWRJUD
SKLTXHGHFHVFKRVHVVX൶UDLW HWOH©VW\OHªOD©OLWWpUDWXUHªTXL
V¶pFDUWHUDLHQWGH OHXUVLPSOHGRQQpH VHUDLHQWXQ KRUVG¶°XYUH
DUWL¿FLHO0DLVpWDLWFHELHQFHODODUpDOLWp"6LM¶HVVD\DLVGHPH
UHQGUHFRPSWHGHFHTXLVHSDVVHHQH൵HWHQQRXVDXPRPHQW
où une chose nous fait une certaine impression, soit que, comme
FHMRXURHQSDVVDQWVXUOHSRQWGHOD9LYRQQHO¶RPEUHG¶XQ
QXDJHVXUO¶HDXP¶HWIDLWFULHU©]XWDORUVªHQVDXWDQWGHMRLH
VRLWTX¶pFRXWDQWXQHSKUDVHGH%HUJRWWHWRXWFHTXHM¶HXVVHYX
de mon impression c’est ceci qui ne lui convenait pas spécia
OHPHQW©&¶HVWDGPLUDEOHª VRLW TX¶LUULWp G¶XQPDXYDLVSURFp
Gp%ORFK SURQRQokW FHVPRWVTXL QH FRQYHQDLHQWSDV GX WRXW
à une aventure si vulgaire: «Qu’on agisse ainsi, je trouve cela
PrPH IDQWDVWLTXHª VRLW TXDQG ÀDWWp G¶rWUH ELHQ UHoX FKH]
les Guermantes, et d’ailleurs un peu grisé par leurs vins, je n’aie
SXP¶HPSrFKHUGHGLUHjPLYRL[VHXOHQOHVTXLWWDQW©&HVRQW
tout de même des êtres exquis avec qui il serait doux de pas
ser la vie», je m’apercevais que, pour exprimer ces impressions,
pour écrire ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain
n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer puisqu’il existe déjà
HQFKDFXQGHQRXVPDLVjOHWUDGXLUH/HGHYRLUHWODWkFKHG¶XQ
écrivain sont ceux d’un traducteur.
2UVLTXDQGLOV¶DJLWGXODQJDJHLQH[DFWGHO¶DPRXUSURSUH
par exemple, le redressement de l’oblique discours intérieur (qui
244

LE TEMPS RETROUVE
va s’éloignant de plus en plus de l’impression première et céré
brale) jusqu’à ce qu’il se confonde avec la droite qui aurait dû par
tir de l’impression, si ce redressement est chose malaisée contre
quoi boude notre paresse, il est d’autres cas, celui où il s’agit
de l’amour, par exemple, où ce même redressement devient
GRXORXUHX[7RXWHVQRV IHLQWHV LQGL൵pUHQFHVWRXWH QRWUH LQGL
gnation contre ses mensonges si naturels, si semblables à ceux
TXHQRXVSUDWLTXRQVQRXVPrPHVHQ XQPRWWRXWFHTXHQRXV
n’avons cessé, chaque fois que nous étions malheureux ou tra
his, non seulement de dire à l’être aimé, mais même, en attendant
GH OH YRLU GH QRXV GLUH VDQV ¿Q j QRXVPrPHV TXHOTXHIRLV
à haute voix, dans le silence de notre chambre troublé par
quelques: «non, vraiment, de tels procédés sont intolérables»
et «j’ai voulu te recevoir une dernière fois et ne nierai pas que
cela me fasse de la peine», ramener tout cela à la vérité ressen
tie dont cela s’était tant écarté, c’est abolir tout ce à quoi nous
WHQLRQV OH SOXV FH TXL VHXO j VHXO DYHF QRXVPrPHV GDQV
GHVSURMHWV¿pYUHX[GHOHWWUHVHWGHGpPDUFKHVIXWQRWUHHQWUH
WLHQSDVVLRQQpDYHFQRXVPrPHV
,
Même dans les joies artistiques, qu’on recherche pourtant
en vue de l’impression qu’elles donnent, nous nous arrangeons
le plus vite possible à laisser de côté comme inexprimable ce qui
est précisément cette impression même, et à nous attacher à ce
qui nous permet d’en éprouver le plaisir sans le connaître,
jusqu’au fond et de croire le communiquer à d’autres amateurs
avec qui la conversation sera possible, parce que nous leur par
lerons d’une chose qui est la même pour eux et pour nous, la ra
cine personnelle de notre propre impression étant supprimée.
Dans les moments mêmes où nous sommes les spectateurs
245

MARCEL PROUST
les plus désintéressés de la nature, de la société, de l’amour,
GHO¶DUWOXLPrPHFRPPHWRXWHLPSUHVVLRQHVWGRXEOHjGHPL
HQJDLQpHGDQVO¶REMHWSURORQJpHHQQRXVPrPHVSDUXQHDXWUH
moitié que seuls nous pourrions connaître, nous nous empres
VRQV GHQpJOLJHU FHOOHOj F¶HVWjGLUH OD VHXOH j ODTXHOOHQRXV
devrions nous attacher, et nous ne tenons compte que de l’autre
moitié qui, ne pouvant pas être approfondie parce qu’elle est
extérieure, ne sera cause pour nous d’aucune fatigue: le petit
sillon qu’une phrase musicale ou la vue d’une église a creusé
HQQRXVQRXVWURXYRQVWURSGL൶FLOHGHWkFKHUGHO¶DSHUFHYRLU
0DLV QRXV UHMRXRQV OD V\PSKRQLH QRXV UHWRXUQRQV YRLU
l’église jusqu’à ce que – dans cette fuite loin de notre propre vie
que nous n’avons pas le courage de regarder, et qui s’appelle
l’érudition – nous les connaissions aussi bien, de la même ma
nière, que le plus savant amateur de musique ou d’archéologie.
Aussi combien s’en tiennent là qui n’extraient rien de leur im
pression, vieillissent inutiles et insatisfaits, comme des céliba
taires de l’art. Ils ont les chagrins qu’ont les vierges et les pares
seux, et que la fécondité dans le travail guérirait. Ils sont plus
exaltés à propos des œuvres d’art que les véritables artistes, car
leur exaltation n’étant pas pour eux l’objet d’un dur labeur d’ap
SURIRQGLVVHPHQW HOOH VH UpSDQG DX GHKRUV pFKDX൵H OHXUV
FRQYHUVDWLRQV HPSRXUSUH OHXU YLVDJH LOV FURLHQW DFFRPSOLU
XQ DFWH HQ KXUODQW j VH FDVVHU OD YRL[ ©%UDYR EUDYRª DSUqV
l’exécution d’une œuvre qu’ils aiment. Mais ces manifestations
ne les forcent pas à éclaircir la nature de leur amour, ils
QHODFRQQDLVVHQWSDV&HSHQGDQWFHOXLFLLQXWLOLVpUHÀXHPrPH
sur leurs conversations les plus calmes, leur fait faire de grands
gestes, des grimaces, des hochements de tête quand ils parlent
d’art. «J’ai été à un concert où on jouait une musique qui, je vous
246

LE TEMPS RETROUVE
avouerai, ne m’emballait pas. On commence alors le quatuor.
$KPDLVQRPG¶XQHSLSHoDFKDQJHOD¿JXUHGHO¶DPDWHXUjFH
PRPHQWOjH[SULPHXQHLQTXLpWXGHDQ[LHXVHFRPPHV¶LOSHQVDLW
©0DLVMH YRLV GHVpWLQFHOOHV oDVHQWOH URXVVLLO \ DOH IHXª
Tonnerre de Dieu, ce que j’entends là c’est exaspérant, c’est mal
écrit, mais c’est épastrouillant, ce n’est pas l’œuvre de tout
le monde». Encore, si risibles que soient ces amateurs, ils ne sont
pas tout à fait à dédaigner. Ils sont les premiers essais de la na
ture qui veut créer l’artiste, aussi informes, aussi peu viables que
ces premiers animaux qui précédèrent les espèces actuelles
et qui n’étaient pas constitués pour durer. Ces amateurs velléi
taires et stériles doivent nous toucher comme ces premiers appa
reils qui ne purent quitter la terre mais où résidait, non encore
OHPR\HQVHFUHWHWTXLUHVWDLWjGpFRXYULUPDLVOHGpVLUGXYRO
«Et, mon vieux, ajoute l’amateur en vous prenant par le bras,
moi c’est la huitième fois que je l’entends, et je vous jure bien
TXHFHQ¶HVWSDVODGHUQLqUHª(WHQH൵HWFRPPHLOVQ¶DVVLPLOHQW
pas ce qui dans l’art est vraiment nourricier, ils ont tout le temps
besoin de joies artistiques, en proie à une boulimie qui ne les ras
sasie jamais. Ils vont donc applaudir longtemps de suite la même
°XYUH FUR\DQW GH SOXV TXH OHXU SUpVHQFH UpDOLVH XQ GHYRLU
un acte, comme d’autres personnes la leur à une séance d’un
Conseil d’administration, à un enterrement. Puis viennent
des œuvres autres, même opposées, que ce soit en littérature,
en peinture ou en musique. Car la faculté de lancer des idées,
GHVV\VWqPHVHWVXUWRXWGHVHOHVDVVLPLOHUDWRXMRXUVpWpEHDX
coup plus fréquente, même chez ceux qui produisent, que le vé
ritable goût, mais prend une extension plus considérable depuis
que les revues, les journaux littéraires se sont multipliés (et avec
eux les vocations factices d’écrivains et d’artistes). Ainsi la meil
,
247

MARCEL PROUST
leure partie de la jeunesse, la plus intelligente, la plus intéressée,
Q¶DLPDLWHOOHSOXVTXHOHV°XYUHVD\DQWXQHKDXWHSRUWpHPRUDOH
et sociologique, même religieuse. Elle s’imaginait que c’était
là le critérium de la valeur d’une œuvre, renouvelant ainsi l’er
UHXUGHV'DYLGGHV&KHQDYDUGGHV%UXQHWLqUHHWF2QSUpIpUDLW
j%HUJRWWHGRQWOHVSOXVMROLHVSKUDVHVDYDLHQWH[LJpHQUpDOLWp
XQELHQSOXVSURIRQGUHSOLVXUVRLPrPHGHVpFULYDLQVTXLVHP
blaient plus profonds simplement parce qu’ils écrivaient moins
bien. la complication de son écriture n’était faite que pour
des gens du monde, disaient des démocrates, qui faisaient ainsi
aux gens du monde un honneur immérité. Mais dès que l’intelli
JHQFHUDLVRQQHXVHYHXWVHPHWWUHjMXJHUGHV°XYUHVG¶DUWLOQ¶\
DSOXVULHQGH¿[HGHFHUWDLQRQSHXWGpPRQWUHUWRXWFHTX¶RQ
veut. Alors que la réalité du talent est un bien, une acquisition
universelle, dont on doit avant tout constater la présence sous
OHVPRGHVDSSDUHQWHVGHODSHQVpHHWGXVW\OHF¶HVWVXUFHVGHU
nières que la critique s’arrête pour classer les auteurs. Elle sacre
SURSKqWHjFDXVHGHVRQWRQSpUHPSWRLUHGHVRQPpSULVD൶FKp
pour l’école qui l’a précédé, un écrivain qui n’apporte nul mes
sage nouveau. Cette constante aberration de la critique est telle
qu’un écrivain devrait presque préférer être jugé par le grand
SXEOLFVLFHOXLFLQ¶pWDLWLQFDSDEOHGHVHUHQGUHFRPSWHPrPH
de ce qu’un artiste a tenté dans un ordre de recherches qui lui est
LQFRQQX&DULO\DSOXVG¶DQDORJLHHQWUHODYLHLQVWLQFWLYHGXSX
blic et le talent d’un grand écrivain, qui n’est qu’un instinct reli
gieusement écouté au milieu du silence, imposé à tout le reste,
XQLQVWLQFWSHUIHFWLRQQpHWFRPSULVTX¶DYHFOHYHUELDJHVXSHU¿
FLHOHWOHVFULWqUHVFKDQJHDQWVGHVMXJHVDWWLWUpV/HXUORJRPDFKLH
se renouvelle de dix ans en dix ans (car le kaléidoscope n’est pas
composé seulement par les groupes mondains, mais par les idées
248

LE TEMPS RETROUVE
sociales, politiques, religieuses qui prennent une ampleur mo
mentanée grâce à leur réfraction dans les masses étendues, mais
restent limitées malgré cela à la courte vie des idées dont la nou
veauté n’a pu séduire que des esprits peu exigeants en fait
de preuves). Ainsi s’étaient succédé les partis et les écoles, fai
sant se prendre à eux toujours les mêmes esprits, hommes d’une
intelligence relative, toujours voués aux engouements dont
V¶DEVWLHQQHQWGHVHVSULWVSOXVVFUXSXOHX[HWSOXVGL൶FLOHVHQIDLW
de preuves. Malheureusement, justement parce que les autres
QHVRQWTXHGHGHPLHVSULWVLOVRQWEHVRLQGHVHFRPSOpWHUGDQV
l’action, ils agissent ainsi plus que les esprits supérieurs, attirent
à eux la foule et créent autour d’eux non seulement les réputa
WLRQVVXUIDLWHVHWOHVGpGDLQVLQMXVWL¿pVPDLVOHVJXHUUHVFLYLOHV
HWOHVJXHUUHVH[WpULHXUHVGRQWXQSHXGHFULWLTXHSRLQWUR\DOLVWH
VXU VRLPrPH GHYUDLW SUpVHUYHU(W TXDQW j OD MRXLVVDQFH TXH
donne à un esprit parfaitement juste, à un cœur vraiment vivant,
la belle pensée d’un maître, elle est sans doute entièrement saine,
mais, si précieux que soient les hommes qui la goûtent vraiment
FRPELHQ\HQDWLOHQYLQJWDQVHOOHOHVUpGXLWWRXWGHPrPH
à n’être que la pleine conscience d’un autre. Qu’un homme ait
tout fait pour être aimé d’une femme qui n’eût pu que le rendre
PDOKHXUHX[PDLVQ¶DLWPrPHSDVUpXVVLPDOJUpVHVH൵RUWVUH
GRXEOpVSHQGDQWGHVDQQpHVjREWHQLUXQUHQGH]YRXVGHFHWWH
IHPPHDXOLHXGHFKHUFKHUjH[SULPHUVHVVRX൵UDQFHVHWOHSpULO
auquel il a échappé, il relit sans cesse, en mettant sous elle «un
million de mots» et les souvenirs les plus émouvants de sa propre
YLHFHWWHSHQVpHGHOD%UX\qUH©/HVKRPPHVVRXYHQWYHXOHQW
DLPHUHW QH VDXUDLHQW\ UpXVVLULOV FKHUFKHQW OHXUGpIDLWH VDQV
pouvoir la rencontrer, et, si j’ose ainsi parler, ils sont contraints
de demeurer libres». Que ce soit ce sens ou non qu’ait eu cette
,
249

MARCEL PROUST
pensée pour celui qui l’écrivit (pour qu’elle l’eût, et ce serait
plus beau, il faudrait «être aimés» au lieu d’»aimer» ), il est cer
WDLQTX¶HQOXLFHOHWWUpVHQVLEOHODYLYL¿HODJRQÀHGHVLJQL¿FD
tion jusqu’à la faire éclater, il ne peut la redire qu’en débordant
GHMRLHWDQWLOODWURXYHYUDLHHWEHOOHPDLVLOQ¶\DPDOJUpWRXW
ULHQDMRXWpHWLOUHVWHVHXOHPHQWODSHQVpHGHOD%UX\qUH
&RPPHQW OD OLWWpUDWXUH GH QRWDWLRQV DXUDLWHOOH XQH YDOHXU
quelconque, puisque c’est sous de petites choses comme celles
qu’elle note que la réalité est contenue (la grandeur dans le bruit
ORLQWDLQG¶XQ DpURSODQHGDQVOD OLJQHGX FORFKHUGH6DLQW+L
laire, le passé dans la saveur d’une madeleine, etc.) et qu’elles
VRQWVDQVVLJQL¿FDWLRQSDUHOOHVPrPHVVLRQQHO¶HQGpJDJHSDV"
Peu à peu conservée par la mémoire, c’est la chaîne de toutes
les impressions inexactes, où ne reste rien de ce que nous avons
réellement éprouvé, qui constitue pour nous notre pensée, notre
YLHODUpDOLWpHWF¶HVWFHPHQVRQJHOjTXHQHIHUDLWTXHUHSUR
GXLUHXQDUWVRLGLVDQW©YpFXªVLPSOHFRPPHODYLHVDQVEHDXWp
GRXEOHHPSORLVLHQQX\HX[HWVLYDLQGHFHTXHQRV\HX[YRLHQW
et de ce que notre intelligence constate, qu’on se demande où
FHOXLTXLV¶\OLYUHWURXYHO¶pWLQFHOOHMR\HXVHHWPRWULFHFDSDEOH
de le mettre en train et de le faire avancer dans sa besogne. la gran
deur de l’art véritable, au contraire, de celui que M. de Norpois
eût appelé un jeu de dilettante, c’était de retrouver, de ressaisir,
de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons,
de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure
que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance
conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous
risquerions fort de mourir sans l’avoir connue, et qui est tout sim
SOHPHQWQRWUHYLHODYUDLHYLHODYLHHQ¿QGpFRXYHUWHHWpFODLU
cie, la seule vie, par conséquent, réellement vécue, cette vie qui,
250
Соседние файлы в предмете [НЕСОРТИРОВАННОЕ]
