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Le Temps retrouvé

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LE TEMPS RETROUVE
FRPELHQ FHV LPDJHV ODLVVpHV SDU O¶HVSULW VRQW DLVpPHQW H൵D
cées par l’esprit. Aux anciennes il en substitue de nouvelles qui n’ont plus le même pouvoir de résurrection. Et si j’avais encore le François le Champi que maman sortit un soir du pa quet de livres que ma grand’mère devait me donner pour ma
IrWHMHQHOHUHJDUGHUDLVMDPDLV M¶DXUDLVWURSSHXUG¶\LQVpUHU
peu à peu de mes impressions d’aujourd’hui couvrant complè tement celles d’autrefois, j’aurais trop peur de le voir devenir à ce point une chose du présent que, quand je lui demanderais
GHVXVFLWHUXQHIRLVHQFRUHO¶HQIDQWTXLGpFKL൵UDVRQWLWUHGDQV ODSHWLWH FKDPEUH GH&RPEUD\O¶HQIDQWQHUHFRQQDLVVDQW SDV
son accent, ne répondît plus à son appel et restât pour toujours enterré dans l’oubli.
* * *
/¶LGpH G¶XQ DUW SRSXODLUH FRPPH G¶XQ DUW SDWULRWLTXH VL
même elle n’avait pas été dangereuse, me semblait ridicule.
6¶LO V¶DJLVVDLW GH OH UHQGUH DFFHVVLEOH DX SHXSOH RQ VDFUL¿DLW OHVUD൶QHPHQWVGHODIRUPH©ERQVSRXUGHVRLVLIVªRUM¶DYDLV
assez fréquenté de gens du monde pour savoir que ce sont eux les véritables illettrés, et non les ouvriers électriciens. À cet égard, un art, populaire par la forme, eût été destiné plutôt aux
PHPEUHV GX -RFNH\ TX¶j FHX[ GH OD &RQIpGpUDWLRQ JpQpUDOH GXWUDYDLOTXDQWDX[VXMHWVOHVURPDQVSRSXODLUHVHQLYUHQWDX
tant les gens du peuple que les enfants ces livres qui sont écrits
SRXU HX[ 2Q FKHUFKH jVHGpSD\VHUHQ OLVDQW HW OHV RXYULHUV
sont aussi curieux des princes que les princes des ouvriers.
'qVOHGpEXWGHODJXHUUH 0%DUUqVDYDLWGLWTXHO¶DUWLVWHHQ
l’espèce le Titien) doit avant tout servir la gloire de sa patrie.
,
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MARCEL PROUST
0DLV LO QH SHXW OD VHUYLU TX¶HQ pWDQW DUWLVWH F¶HVWjGLUH TX¶j
condition, au moment où il étudie les lois de l’Art, institue ses expériences et fait ses découvertes, aussi délicates que celles
GHOD6FLHQFHGHQHSDVSHQVHUjDXWUHFKRVH±IWFHjODSD
trie – qu’à la vérité qui est devant lui. N’imitons pas les révo lutionnaires qui par «civisme» méprisaient, s’ils ne les détrui saient pas, les œuvres de Watteau et de la Tour, peintres qui honoraient davantage la France que tous ceux de la Révolution.
/¶DQDWRPLHQ¶HVWSHXWrWUHSDVFHTXHFKRLVLUDLWXQF°XUWHQGUH
si l’on avait le choix. Ce n’est pas la bonté de son cœur vertueux,
ODTXHOOHpWDLWIRUWJUDQGHTXLDIDLWpFULUHj&KRGHUORVGH/DFORV
les Liaisons Dangereuses, ni son goût pour la bourgeoisie, pe tite ou grande, qui a fait choisir à Flaubert comme sujets ceux de Madame Bovary et de l’Éducation Sentimentale. Certains disaient que l’art d’une époque de hâte serait bref, comme ceux
TXLSUpGLVDLHQWDYDQWODJXHUUHTX¶HOOHVHUDLWFRXUWH/HFKHPLQ
de fer devait aussi tuer la contemplation, il était vain de regretter le temps des diligences, mais l’automobile remplit leur fonction et arrête à nouveau les touristes vers les églises abandonnées.
8QHLPDJHR൵HUWH SDU OD YLH QRXV DSSRUWHHQ UpDOLWp j FH PRPHQWOjGHV VHQVDWLRQVPXOWLSOHV HWGL൵pUHQWHV ODYXH SDU exemple, de la couverture d’un livre déjà lu a tissé dans les ca UDFWqUHVGHVRQWLWUHOHVUD\RQVGHOXQHG¶XQHORLQWDLQHQXLWG¶pWp /HJRWGXFDIpDXODLWPDWLQDOQRXVDSSRUWHFHWWHYDJXHHVSp
rance d’un beau temps qui jadis si souvent, pendant que nous le buvions dans un bol de porcelaine blanche, crémeuse et plis sée, qui semblait du lait durci, se mit à nous sourire dans la claire incertitude du petit jour. Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats. Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces
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sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément – rapport que supprime une simple vision cinématographique, laquelle s’éloigne par là d’autant plus du vrai qu’elle prétend se borner à lui – rapport unique que l’écrivain doit retrouver pour en enchaîner à jamais dans sa phrase les deux termes dif
IpUHQWV2QSHXW IDLUH VH VXFFpGHULQGp¿QLPHQW GDQV XQH GHV FULSWLRQ OHV REMHWV TXL ¿JXUDLHQW GDQV OH OLHX GpFULW OD YpULWp
ne commencera qu’au moment où l’écrivain prendra deux objets
GL൵pUHQWVSRVHUDOHXUUDSSRUWDQDORJXHGDQVOHPRQGHGHO¶DUW
à celui qu’est le rapport unique de la loi causale dans le monde de la science, et les enfermera dans les anneaux nécessaires
G¶XQEHDXVW\OH RXPrPHDLQVLTXHODYLHTXDQGHQ UDSSUR
chant une qualité commune à deux sensations, il dégagera leur essence en les réunissant l’une et l’autre, pour les soustraire aux contingences du temps, dans une métaphore, et les enchaînera
SDUOHOLHQLQGHVFULSWLEOHG¶XQHDOOLDQFHGHPRWVODQDWXUHHOOH PrPHjFH SRLQW GHYXHQH P¶DYDLWHOOH SDV PLVVXU OD YRLH GHO¶DUWQ¶pWDLWHOOHSDVFRPPHQFHPHQWG¶DUWHOOHTXLVRXYHQW ne m’avait permis de connaître la beauté d’une chose que long WHPSVDSUqVGDQVXQHDXWUHPLGLj&RPEUD\TXHGDQVOHEUXLW
de ses cloches, les matinées de Doncières que dans les hoquets
GHQRWUHFDORULIqUHjHDX"/HUDSSRUWSHXWrWUHSHXLQWpUHVVDQW OHVREMHWVPpGLRFUHVOHVW\OHPDXYDLVPDLVWDQWTX¶LOQ¶\DSDV HXFHODLOQ¶\DULHQHXODOLWWpUDWXUHTXLVHFRQWHQWHGH©GpFULUH
les choses», de donner un misérable relevé de leurs lignes et de leur surface, est, malgré sa prétention réaliste, la plus éloignée de la réalité, celle qui nous appauvrit et nous attriste le plus,
QH SDUOkWHOOH TXH GH JORLUH HW GH JUDQGHXUV FDU HOOH FRXSH
brusquement toute communication de notre moi présent avec le passé, dont les choses gardent l’essence, et l’avenir, où elles
,
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MARCEL PROUST
QRXVLQFLWHQWjOHJRWHUHQFRUH0DLVLO\DYDLWSOXV6LODUpDOLWp
était cette espèce de déchet de l’expérience, à peu près iden tique pour chacun, parce que, quand nous disons: un mauvais temps, une guerre, une station de voitures, un restaurant éclairé,
XQMDUGLQHQÀHXUVWRXWOHPRQGHVDLWFHTXHQRXVYRXORQVGLUH VLODUpDOLWppWDLWFHODVDQVGRXWHXQHVRUWHGH¿OPFLQpPDWRJUD SKLTXHGHFHVFKRVHVVX൶UDLW HWOH©VW\OHªOD©OLWWpUDWXUHªTXL V¶pFDUWHUDLHQWGH OHXUVLPSOHGRQQpH VHUDLHQWXQ KRUVG¶°XYUH DUWL¿FLHO0DLVpWDLWFHELHQFHODODUpDOLWp"6LM¶HVVD\DLVGHPH UHQGUHFRPSWHGHFHTXLVHSDVVHHQH൵HWHQQRXVDXPRPHQW
où une chose nous fait une certaine impression, soit que, comme
FHMRXURHQSDVVDQWVXUOHSRQWGHOD9LYRQQHO¶RPEUHG¶XQ QXDJHVXUO¶HDXP¶HWIDLWFULHU©]XWDORUVªHQVDXWDQWGHMRLH VRLWTX¶pFRXWDQWXQHSKUDVHGH%HUJRWWHWRXWFHTXHM¶HXVVHYX de mon impression c’est ceci qui ne lui convenait pas spécia OHPHQW©&¶HVWDGPLUDEOHª VRLW TX¶LUULWp G¶XQPDXYDLVSURFp Gp%ORFK SURQRQokW FHVPRWVTXL QH FRQYHQDLHQWSDV GX WRXW
à une aventure si vulgaire: «Qu’on agisse ainsi, je trouve cela
PrPH IDQWDVWLTXHª VRLW TXDQG ÀDWWp G¶rWUH ELHQ UHoX FKH]
les Guermantes, et d’ailleurs un peu grisé par leurs vins, je n’aie
SXP¶HPSrFKHUGHGLUHjPLYRL[VHXOHQOHVTXLWWDQW©&HVRQW
tout de même des êtres exquis avec qui il serait doux de pas ser la vie», je m’apercevais que, pour exprimer ces impressions, pour écrire ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer puisqu’il existe déjà
HQFKDFXQGHQRXVPDLVjOHWUDGXLUH/HGHYRLUHWODWkFKHG¶XQ
écrivain sont ceux d’un traducteur.
2UVLTXDQGLOV¶DJLWGXODQJDJHLQH[DFWGHO¶DPRXUSURSUH
par exemple, le redressement de l’oblique discours intérieur (qui
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LE TEMPS RETROUVE
va s’éloignant de plus en plus de l’impression première et céré brale) jusqu’à ce qu’il se confonde avec la droite qui aurait dû par tir de l’impression, si ce redressement est chose malaisée contre quoi boude notre paresse, il est d’autres cas, celui où il s’agit de l’amour, par exemple, où ce même redressement devient
GRXORXUHX[7RXWHVQRV IHLQWHV LQGL൵pUHQFHVWRXWH QRWUH LQGL
gnation contre ses mensonges si naturels, si semblables à ceux
TXHQRXVSUDWLTXRQVQRXVPrPHVHQ XQPRWWRXWFHTXHQRXV
n’avons cessé, chaque fois que nous étions malheureux ou tra his, non seulement de dire à l’être aimé, mais même, en attendant
GH OH YRLU GH QRXV GLUH VDQV ¿Q j QRXVPrPHV TXHOTXHIRLV
à haute voix, dans le silence de notre chambre troublé par quelques: «non, vraiment, de tels procédés sont intolérables» et «j’ai voulu te recevoir une dernière fois et ne nierai pas que cela me fasse de la peine», ramener tout cela à la vérité ressen tie dont cela s’était tant écarté, c’est abolir tout ce à quoi nous
WHQLRQV OH SOXV FH TXL VHXO j VHXO DYHF QRXVPrPHV GDQV GHVSURMHWV¿pYUHX[GHOHWWUHVHWGHGpPDUFKHVIXWQRWUHHQWUH WLHQSDVVLRQQpDYHFQRXVPrPHV
,
Même dans les joies artistiques, qu’on recherche pourtant en vue de l’impression qu’elles donnent, nous nous arrangeons le plus vite possible à laisser de côté comme inexprimable ce qui est précisément cette impression même, et à nous attacher à ce qui nous permet d’en éprouver le plaisir sans le connaître, jusqu’au fond et de croire le communiquer à d’autres amateurs avec qui la conversation sera possible, parce que nous leur par lerons d’une chose qui est la même pour eux et pour nous, la ra cine personnelle de notre propre impression étant supprimée. Dans les moments mêmes où nous sommes les spectateurs
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les plus désintéressés de la nature, de la société, de l’amour,
GHO¶DUWOXLPrPHFRPPHWRXWHLPSUHVVLRQHVWGRXEOHjGHPL HQJDLQpHGDQVO¶REMHWSURORQJpHHQQRXVPrPHVSDUXQHDXWUH moitié que seuls nous pourrions connaître, nous nous empres VRQV GHQpJOLJHU FHOOHOj F¶HVWjGLUH OD VHXOH j ODTXHOOHQRXV
devrions nous attacher, et nous ne tenons compte que de l’autre moitié qui, ne pouvant pas être approfondie parce qu’elle est extérieure, ne sera cause pour nous d’aucune fatigue: le petit sillon qu’une phrase musicale ou la vue d’une église a creusé
HQQRXVQRXVWURXYRQVWURSGL൶FLOHGHWkFKHUGHO¶DSHUFHYRLU 0DLV QRXV UHMRXRQV OD V\PSKRQLH QRXV UHWRXUQRQV YRLU
l’église jusqu’à ce que – dans cette fuite loin de notre propre vie que nous n’avons pas le courage de regarder, et qui s’appelle l’érudition – nous les connaissions aussi bien, de la même ma nière, que le plus savant amateur de musique ou d’archéologie. Aussi combien s’en tiennent là qui n’extraient rien de leur im pression, vieillissent inutiles et insatisfaits, comme des céliba taires de l’art. Ils ont les chagrins qu’ont les vierges et les pares seux, et que la fécondité dans le travail guérirait. Ils sont plus exaltés à propos des œuvres d’art que les véritables artistes, car leur exaltation n’étant pas pour eux l’objet d’un dur labeur d’ap
SURIRQGLVVHPHQW HOOH VH UpSDQG DX GHKRUV pFKDX൵H OHXUV FRQYHUVDWLRQV HPSRXUSUH OHXU YLVDJH LOV FURLHQW DFFRPSOLU XQ DFWH HQ KXUODQW j VH FDVVHU OD YRL[ ©%UDYR EUDYRª DSUqV
l’exécution d’une œuvre qu’ils aiment. Mais ces manifestations ne les forcent pas à éclaircir la nature de leur amour, ils
QHODFRQQDLVVHQWSDV&HSHQGDQWFHOXLFLLQXWLOLVpUHÀXHPrPH
sur leurs conversations les plus calmes, leur fait faire de grands gestes, des grimaces, des hochements de tête quand ils parlent d’art. «J’ai été à un concert où on jouait une musique qui, je vous
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LE TEMPS RETROUVE
avouerai, ne m’emballait pas. On commence alors le quatuor.
$KPDLVQRPG¶XQHSLSHoDFKDQJHOD¿JXUHGHO¶DPDWHXUjFH PRPHQWOjH[SULPHXQHLQTXLpWXGHDQ[LHXVHFRPPHV¶LOSHQVDLW ©0DLVMH YRLV GHVpWLQFHOOHV oDVHQWOH URXVVLLO \ DOH IHXª
Tonnerre de Dieu, ce que j’entends là c’est exaspérant, c’est mal écrit, mais c’est épastrouillant, ce n’est pas l’œuvre de tout le monde». Encore, si risibles que soient ces amateurs, ils ne sont pas tout à fait à dédaigner. Ils sont les premiers essais de la na ture qui veut créer l’artiste, aussi informes, aussi peu viables que ces premiers animaux qui précédèrent les espèces actuelles et qui n’étaient pas constitués pour durer. Ces amateurs velléi taires et stériles doivent nous toucher comme ces premiers appa reils qui ne purent quitter la terre mais où résidait, non encore
OHPR\HQVHFUHWHWTXLUHVWDLWjGpFRXYULUPDLVOHGpVLUGXYRO
«Et, mon vieux, ajoute l’amateur en vous prenant par le bras, moi c’est la huitième fois que je l’entends, et je vous jure bien
TXHFHQ¶HVWSDVODGHUQLqUHª(WHQH൵HWFRPPHLOVQ¶DVVLPLOHQW
pas ce qui dans l’art est vraiment nourricier, ils ont tout le temps besoin de joies artistiques, en proie à une boulimie qui ne les ras sasie jamais. Ils vont donc applaudir longtemps de suite la même
°XYUH FUR\DQW GH SOXV TXH OHXU SUpVHQFH UpDOLVH XQ GHYRLU
un acte, comme d’autres personnes la leur à une séance d’un Conseil d’administration, à un enterrement. Puis viennent des œuvres autres, même opposées, que ce soit en littérature, en peinture ou en musique. Car la faculté de lancer des idées,
GHVV\VWqPHVHWVXUWRXWGHVHOHVDVVLPLOHUDWRXMRXUVpWpEHDX
coup plus fréquente, même chez ceux qui produisent, que le vé ritable goût, mais prend une extension plus considérable depuis que les revues, les journaux littéraires se sont multipliés (et avec eux les vocations factices d’écrivains et d’artistes). Ainsi la meil
,
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MARCEL PROUST
leure partie de la jeunesse, la plus intelligente, la plus intéressée,
Q¶DLPDLWHOOHSOXVTXHOHV°XYUHVD\DQWXQHKDXWHSRUWpHPRUDOH
et sociologique, même religieuse. Elle s’imaginait que c’était là le critérium de la valeur d’une œuvre, renouvelant ainsi l’er
UHXUGHV'DYLGGHV&KHQDYDUGGHV%UXQHWLqUHHWF2QSUpIpUDLW j%HUJRWWHGRQWOHVSOXVMROLHVSKUDVHVDYDLHQWH[LJpHQUpDOLWp XQELHQSOXVSURIRQGUHSOLVXUVRLPrPHGHVpFULYDLQVTXLVHP
blaient plus profonds simplement parce qu’ils écrivaient moins bien. la complication de son écriture n’était faite que pour des gens du monde, disaient des démocrates, qui faisaient ainsi aux gens du monde un honneur immérité. Mais dès que l’intelli
JHQFHUDLVRQQHXVHYHXWVHPHWWUHjMXJHUGHV°XYUHVG¶DUWLOQ¶\ DSOXVULHQGH¿[HGHFHUWDLQRQSHXWGpPRQWUHUWRXWFHTX¶RQ
veut. Alors que la réalité du talent est un bien, une acquisition universelle, dont on doit avant tout constater la présence sous
OHVPRGHVDSSDUHQWHVGHODSHQVpHHWGXVW\OHF¶HVWVXUFHVGHU
nières que la critique s’arrête pour classer les auteurs. Elle sacre
SURSKqWHjFDXVHGHVRQWRQSpUHPSWRLUHGHVRQPpSULVD൶FKp
pour l’école qui l’a précédé, un écrivain qui n’apporte nul mes sage nouveau. Cette constante aberration de la critique est telle qu’un écrivain devrait presque préférer être jugé par le grand
SXEOLFVLFHOXLFLQ¶pWDLWLQFDSDEOHGHVHUHQGUHFRPSWHPrPH
de ce qu’un artiste a tenté dans un ordre de recherches qui lui est
LQFRQQX&DULO\DSOXVG¶DQDORJLHHQWUHODYLHLQVWLQFWLYHGXSX
blic et le talent d’un grand écrivain, qui n’est qu’un instinct reli gieusement écouté au milieu du silence, imposé à tout le reste,
XQLQVWLQFWSHUIHFWLRQQpHWFRPSULVTX¶DYHFOHYHUELDJHVXSHU¿ FLHOHWOHVFULWqUHVFKDQJHDQWVGHVMXJHVDWWLWUpV/HXUORJRPDFKLH
se renouvelle de dix ans en dix ans (car le kaléidoscope n’est pas composé seulement par les groupes mondains, mais par les idées
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LE TEMPS RETROUVE
sociales, politiques, religieuses qui prennent une ampleur mo mentanée grâce à leur réfraction dans les masses étendues, mais restent limitées malgré cela à la courte vie des idées dont la nou veauté n’a pu séduire que des esprits peu exigeants en fait de preuves). Ainsi s’étaient succédé les partis et les écoles, fai sant se prendre à eux toujours les mêmes esprits, hommes d’une intelligence relative, toujours voués aux engouements dont
V¶DEVWLHQQHQWGHVHVSULWVSOXVVFUXSXOHX[HWSOXVGL൶FLOHVHQIDLW
de preuves. Malheureusement, justement parce que les autres
QHVRQWTXHGHGHPLHVSULWVLOVRQWEHVRLQGHVHFRPSOpWHUGDQV
l’action, ils agissent ainsi plus que les esprits supérieurs, attirent à eux la foule et créent autour d’eux non seulement les réputa
WLRQVVXUIDLWHVHWOHVGpGDLQVLQMXVWL¿pVPDLVOHVJXHUUHVFLYLOHV HWOHVJXHUUHVH[WpULHXUHVGRQWXQSHXGHFULWLTXHSRLQWUR\DOLVWH VXU VRLPrPH GHYUDLW SUpVHUYHU(W TXDQW j OD MRXLVVDQFH TXH
donne à un esprit parfaitement juste, à un cœur vraiment vivant, la belle pensée d’un maître, elle est sans doute entièrement saine, mais, si précieux que soient les hommes qui la goûtent vraiment
FRPELHQ\HQDWLOHQYLQJWDQVHOOHOHVUpGXLWWRXWGHPrPH
à n’être que la pleine conscience d’un autre. Qu’un homme ait tout fait pour être aimé d’une femme qui n’eût pu que le rendre
PDOKHXUHX[PDLVQ¶DLWPrPHSDVUpXVVLPDOJUpVHVH൵RUWVUH GRXEOpVSHQGDQWGHVDQQpHVjREWHQLUXQUHQGH]YRXVGHFHWWH IHPPHDXOLHXGHFKHUFKHUjH[SULPHUVHVVRX൵UDQFHVHWOHSpULO
auquel il a échappé, il relit sans cesse, en mettant sous elle «un million de mots» et les souvenirs les plus émouvants de sa propre
YLHFHWWHSHQVpHGHOD%UX\qUH©/HVKRPPHVVRXYHQWYHXOHQW DLPHUHW QH VDXUDLHQW\ UpXVVLULOV FKHUFKHQW OHXUGpIDLWH VDQV
pouvoir la rencontrer, et, si j’ose ainsi parler, ils sont contraints de demeurer libres». Que ce soit ce sens ou non qu’ait eu cette
,
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MARCEL PROUST
pensée pour celui qui l’écrivit (pour qu’elle l’eût, et ce serait plus beau, il faudrait «être aimés» au lieu d’»aimer» ), il est cer
WDLQTX¶HQOXLFHOHWWUpVHQVLEOHODYLYL¿HODJRQÀHGHVLJQL¿FD
tion jusqu’à la faire éclater, il ne peut la redire qu’en débordant
GHMRLHWDQWLOODWURXYHYUDLHHWEHOOHPDLVLOQ¶\DPDOJUpWRXW ULHQDMRXWpHWLOUHVWHVHXOHPHQWODSHQVpHGHOD%UX\qUH
&RPPHQW OD OLWWpUDWXUH GH QRWDWLRQV DXUDLWHOOH XQH YDOHXU
quelconque, puisque c’est sous de petites choses comme celles qu’elle note que la réalité est contenue (la grandeur dans le bruit
ORLQWDLQG¶XQ DpURSODQHGDQVOD OLJQHGX FORFKHUGH6DLQW+L
laire, le passé dans la saveur d’une madeleine, etc.) et qu’elles
VRQWVDQVVLJQL¿FDWLRQSDUHOOHVPrPHVVLRQQHO¶HQGpJDJHSDV"
Peu à peu conservée par la mémoire, c’est la chaîne de toutes les impressions inexactes, où ne reste rien de ce que nous avons réellement éprouvé, qui constitue pour nous notre pensée, notre
YLHODUpDOLWpHWF¶HVWFHPHQVRQJHOjTXHQHIHUDLWTXHUHSUR GXLUHXQDUWVRLGLVDQW©YpFXªVLPSOHFRPPHODYLHVDQVEHDXWp GRXEOHHPSORLVLHQQX\HX[HWVLYDLQGHFHTXHQRV\HX[YRLHQW
et de ce que notre intelligence constate, qu’on se demande où
FHOXLTXLV¶\OLYUHWURXYHO¶pWLQFHOOHMR\HXVHHWPRWULFHFDSDEOH
de le mettre en train et de le faire avancer dans sa besogne. la gran deur de l’art véritable, au contraire, de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans l’avoir connue, et qui est tout sim
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cie, la seule vie, par conséquent, réellement vécue, cette vie qui,
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