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LE TEMPS RETROUVE
qu’on leur répétait que la guerre durerait deux mois. Ah! ils
ne savaient pas comme moi la force de l’Allemagne, la vertu
GHODUDFHSUXVVLHQQHGLWLOHQV¶RXEOLDQW±HWSXLVUHPDUTXDQW
qu’il avait trop laissé voir son point de vue – ce n’est pas tant
O¶$OOHPDJQH TXH MH FUDLQV SRXU OD )UDQFH TXH OD JXHUUH HOOH
même. les gens de l’arrière s’imaginent que la guerre est seule
ment un gigantesque match de boxe auquel ils assistent de loin,
grâce aux journaux. Mais cela n’a aucun rapport. C’est une ma
ladie qui quand elle semble conjurée sur un point reprend sur
XQDXWUH$XMRXUG¶KXL1R\RQVHUDGpOLYUpGHPDLQRQQ¶DXUDSOXV
QLSDLQQLFKRFRODWDSUqVGHPDLQFHOXLTXLVHFUR\DLWWUDQTXLOOH
HWDFFHSWHUDLWDXEHVRLQXQHEDOOHTX¶LOQ¶LPDJLQHSDVV¶D൵ROHUD
parce qu’il lira dans les journaux que sa classe est rappelée.
4XDQWDX[PRQXPHQWVXQFKHIG¶°XYUHXQLTXHFRPPH5HLPV
par la qualité n’est pas tellement ce dont la disparition m’épou
vante, c’est surtout de voir anéantis une telle quantité d’en
sembles qui rendaient le moindre village de France instructif
HWFKDUPDQWª-HSHQVDLDXVVLW{Wj&RPEUD\HWTX¶DXWUHIRLVM¶DX
me
UDLVFUXPHGLPLQXHUDX[\HX[GH0
ODSHWLWHVLWXDWLRQ TXH PD IDPLOOHRFFXSDLW j &RPEUD\-H PH
demandai si elle n’avait pas été révélée aux Guermantes et à
0GH &KDUOXVVRLW SDU/HJUDQGLQ RX6ZDQQ RX6DLQW/RXS
ou Morel. Mais cette prétérition même était moins pénible pour
moi que des explications rétrospectives. Je souhaitai seulement
TXH0GH&KDUOXVQHSDUOkWSDVGH&RPEUD\©-HQHYHX[SDV
GLUH GH PDO GHV $PpULFDLQV 0RQVLHXU FRQWLQXDWLO LO SDUDvW
TX¶LOVVRQWLQpSXLVDEOHPHQWJpQpUHX[HWFRPPHLOQ¶\DSDVHX
de chef d’orchestre dans cette guerre, que chacun est entré dans
la danse longtemps après l’autre, et que les Américains ont com
PHQFp TXDQG QRXV pWLRQV TXDVLPHQW ¿QLV LOV SHXYHQW DYRLU
de Guermantes en avouant
,
121

MARCEL PROUST
une ardeur que quatre ans de guerre ont pu calmer chez nous.
0rPH DYDQW OD JXHUUH LOV DLPDLHQW QRWUH SD\V QRWUH DUW LOV
SD\DLHQWIRUWFKHUQRVFKHIVG¶°XYUH%HDXFRXSVRQWFKH]HX[
maintenant. Mais précisément cet art déraciné, comme dirait
0%DUUqVHVWWRXWOHFRQWUDLUHGHFHTXLIDLVDLWO¶DJUpPHQWGpOL
FLHX[GHOD)UDQFH/HFKkWHDXH[SOLTXDLWO¶pJOLVHTXLHOOHPrPH
parce qu’elle avait été un lieu de pèlerinage, expliquait la chan
son de geste. Je n’ai pas à surfaire l’illustration de mes origines
et de mes alliances, et d’ailleurs ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
Mais dernièrement j’ai eu à régler une question d’intérêts, et,
PDOJUp XQ FHUWDLQ UHIURLGLVVHPHQW TX¶LO \ D HQWUH OH PpQDJH
HWPRLjDOOHUIDLUHXQHYLVLWHjPDQLqFH6DLQW/RXSTXLKDELWH
j &RPEUD\ &RPEUD\ Q¶pWDLW TX¶XQH WRXWHSHWLWHYLOOHFRPPH
LO\HQDWDQW0DLVQRVDQFrWUHVpWDLHQWUHSUpVHQWpVHQGRQDWHXUV
dans certains vitraux, dans d’autres étaient inscrites nos armoi
ULHV1RXV\DYLRQVQRWUHFKDSHOOHQRVWRPEHDX[&HWWHpJOLVHD
été détruite par les Français et par les Anglais parce qu’elle ser
vait d’observatoire aux Allemands. Tout ce mélange d’histoire
survivante et d’art, qui était la France, se détruit, et ce n’est pas
¿QL(WELHQHQWHQGXMHQ¶DLSDVOHULGLFXOHGHFRPSDUHUSRXU
GHV UDLVRQV GH IDPLOOH OD GHVWUXFWLRQ GH O¶pJOLVH GH &RPEUD\
à celle de la cathédrale de Reims, qui était comme le miracle
d’une cathédrale gothique retrouvant naturellement la pureté
de la statuaire antique, ou de celle d’Amiens. Je ne sais si le bras
OHYpGH6DLQW)LUPLQHVWDXMRXUG¶KXLEULVp'DQVFHFDVODSOXV
KDXWHD൶UPDWLRQGHODIRLHWGHO¶pQHUJLHDGLVSDUXGHFHPRQGH±
6RQV\PEROH 0RQVLHXUOXLUpSRQGLVMH(W M¶DGRUHDXWDQW TXH
YRXV FHUWDLQV V\PEROHV 0DLV LO VHUDLW DEVXUGH GH VDFUL¿HU
DX V\PEROH ODUpDOLWpTX¶LOV\PEROLVH OHV FDWKpGUDOHV GRLYHQW
être adorées jusqu’au jour où, pour les préserver, il faudrait re
122

LE TEMPS RETROUVE
QLHUOHVYpULWpVTX¶HOOHVHQVHLJQHQW/HEUDVOHYpGH6DLQW)LUPLQ
dans un geste de commandement presque militaire disait:
4XHQRXVVR\RQV EULVpV VL O¶KRQQHXUO¶H[LJH 1H VDFUL¿H] SDV
des hommes à des pierres dont la beauté vient justement d’avoir
XQPRPHQW ¿[pGHV YpULWpVKXPDLQHV ±-H FRPSUHQGVFHTXH
YRXVYRXOH]GLUHPHUpSRQGLW0GH&KDUOXVHW0%DUUqVTXL
QRXVDIDLWKpODVWURSIDLUHGHSqOHULQDJHVjODVWDWXHGH6WUDV
bourg et au tombeau de M. Déroulède, a été touchant et gracieux
TXDQGLODpFULWTXHODFDWKpGUDOHGH5HLPVHOOHPrPHQRXVpWDLW
moins chère que la vie de nos fantassins. Assertion qui rend as
sez ridicule la colère de nos journaux contre le général allemand
TXLFRPPDQGDLWOjEDVHWTXLGLVDLWTXHODFDWKpGUDOHGH5HLPV
lui était moins précieuse que celle d’un soldat allemand. C’est,
GXUHVWHFHTXLHVWH[DVSpUDQWHWQDYUDQWF¶HVWTXHFKDTXHSD\V
dit la même chose. les raisons pour lesquelles les associations
LQGXVWULHOOHVGHO¶$OOHPDJQHGpFODUHQWODSRVVHVVLRQGH%HOIRUW
indispensable à préserver leur nation contre nos idées de re
YDQFKHVRQWOHVPrPHVTXHFHOOHVGH%DUUqVH[LJHDQW0D\HQFH
SRXUQRXVSURWpJHU FRQWUHOHVYHOOpLWpVG¶LQYDVLRQGHV%RFKHV
3RXUTXRL OD UHVWLWXWLRQ GH O¶$OVDFH/RUUDLQH DWHOOH SDUX
jOD )UDQFHXQ PRWLILQVX൶VDQW SRXUIDLUH ODJXHUUH XQPRWLI
VX൶VDQWSRXUODFRQWLQXHUSRXUODUHGpFODUHUjQRXYHDXFKDTXH
DQQpH"9RXVDYH]O¶DLUGHFURLUHTXHODYLFWRLUHHVWGpVRUPDLV
promise à la France, je le souhaite de tout mon cœur, vous n’en
GRXWH]SDV PDLVHQ¿Q GHSXLVTX¶jWRUW RXj UDLVRQOHV$OOLpV
se croient sûrs de vaincre (pour ma part je serais naturellement
enchanté de cette solution, mais je vois surtout beaucoup de vic
WRLUHVVXUOHSDSLHUGHYLFWRLUHVjOD3\UUKXVDYHFXQFRWTXL
QHQRXV HVWSDVGLW HWTXH OHV%RFKHVQH VHFURLHQW SOXVVUV
de vaincre, on voit l’Allemagne chercher à hâter la paix, la France
,
123

MARCEL PROUST
à prolonger la guerre, la France qui est la France juste et a raison
de faire entendre des paroles de justice, mais est aussi la douce
)UDQFHHWGHYUDLWIDLUHHQWHQGUHGHVSDUROHVGHSLWLpIWFHVHX
lement pour ses propres enfants et pour qu’à chaque printemps
OHV ÀHXUV TXL UHQDvWURQW DLHQW DXWUH FKRVH j pFODLUHU TXH
GHVWRPEHV6R\H]IUDQFPRQFKHUDPLYRXVPrPHP¶DYLH]IDLW
une théorie sur les choses qui n’existent que grâce à une création
perpétuellement recommencée. la création du monde n’a pas eu
OLHXXQHIRLVSRXUWRXWHVPHGLVLH]YRXVHOOHDQpFHVVDLUHPHQW
lieu tous les jours. Hé bien, si vous êtes de bonne foi, vous
ne pouvez pas excepter la guerre de cette théorie. Notre excel
lent Norpois a beau écrire – en sortant un des accessoires de rhé
torique qui lui sont aussi chers que «l’aube de la victoire» et le
«Général Hiver»: – «Maintenant que l’Allemagne a voulu
ODJXHUUHª©/HV GpVHQVRQWMHWpVªODYpULWpF¶HVWTXH FKDTXH
matin on déclare à nouveau la guerre. Donc celui qui veut
la continuer est aussi coupable que celui qui l’a commencée,
SOXVSHXWrWUHFDUFHSUHPLHUQ¶HQSUpYR\DLWSHXWrWUHSDVWRXWHV
les horreurs. Or rien ne dit qu’une guerre aussi prolongée, même
si elle doit avoir une issue victorieuse, ne soit pas sans péril.
,OHVWGL൶FLOHGHSDUOHUGHFKRVHVTXLQ¶RQWSRLQWGHSUpFpGHQW
et des répercussions sur l’organisme d’une opération qu’on tente
pour la première fois. Généralement, il est vrai, ces nouveautés
dont on s’alarme se passent fort bien. les républicains les plus
sages pensaient qu’il était fou de faire la séparation de l’Église.
(OOHDSDVVpFRPPHXQHOHWWUHjODSRVWH'UH\IXVDpWpUpKDELOLWp
Picquart ministre de la guerre, sans qu’on crie ouf. Pourtant que
QH SHXWRQ SDV FUDLQGUH G¶XQ VXUPHQDJH SDUHLO j FHOXL G¶XQH
guerre ininterrompue pendant plusieurs années! Que feront
OHVKRPPHV DXUHWRXU" VHURQWLOVODV" ODIDWLJXH OHVDXUDWHOOH
124

LE TEMPS RETROUVE
URPSXVRX D൵ROpV"7RXWFHOD SRXUUDLWPDO WRXUQHUVLQRQSRXU
OD)UDQFHDXPRLQVSRXUOHJRXYHUQHPHQWSHXWrWUHPrPHSRXU
ODIRUPHGXJRXYHUQHPHQW9RXVP¶DYH]IDLWOLUHDXWUHIRLVO¶DG
PLUDEOH$LPpHGH&RLJQ\GH0DXUUDV-HVHUDLVIRUWVXUSULVTXH
TXHOTXH $LPpH GH &RLJQ\ Q¶DWWHQGvW SDV GX GpYHORSSHPHQW
GHODJXHUUHTXHIDLWOD5pSXEOLTXHFHTX¶HQ$LPpHGH&RL
JQ\DWWHQGLW GH ODJXHUUHTXH IDLVDLW O¶(PSLUH6L O¶$LPpH DF
WXHOOHH[LVWHVHVHVSpUDQFHVVHUpDOLVHURQWHOOHV"-HQHOHGpVLUH
SDV3RXU HQUHYHQLUj ODJXHUUH HOOHPrPHOHSUHPLHUTXLO¶D
FRPPHQFpHHVWLOO¶HPSHUHXU*XLOODXPH"-¶HQGRXWHIRUW(WVL
F¶HVWOXLTX¶DWLOIDLWDXWUH FKRVHTXH1DSROpRQSDUH[HPSOH
chose que moi je trouve abominable mais que je m’étonne
de voir inspirer tant d’horreurs aux thuriféraires de Napoléon,
aux gens qui, le jour de la déclaration de guerre, se sont écriés
FRPPH OH JpQpUDO ; ©-¶DWWHQGDLV FH MRXUOj GHSXLV TXDUDQWH
ans. C’est le plus beau jour de ma vie». Dieu sait si personne
a protesté avec plus de force que moi quand on a fait dans la so
ciété une place disproportionnée aux nationalistes, aux mili
taires, quand tout ami des arts était accusé de s’occuper de choses
funestes à la patrie, toute civilisation qui n’était pas belli
queuse étant délétère. C’est à peine si un homme du monde au
thentique comptait auprès d’un général. Une folle faillit me pré
VHQWHUj06\YHWRQ9RXVPHGLUH]TXH FHTXHMHP¶H൵RUoDLV
de maintenir n’était que les règles mondaines. Mais, malgré leur
IULYROLWpDSSDUHQWHHOOHVHXVVHQWSHXWrWUHHPSrFKpELHQGHVH[
cès. J’ai toujours honoré ceux qui défendent la grammaire,
ou la logique. On se rend compte cinquante ans après qu’ils ont
conjuré de grands périls. Or nos nationalistes sont les plus ger
manophobes, les plus jusqu’auboutistes des hommes… Mais
après quinze ans leur philosophie a changé entièrement. En fait,
,
125

MARCEL PROUST
ils poussent bien à la continuation de la guerre. Mais ce n’est que
pour exterminer une race belliqueuse et par amour de la paix.
Car une civilisation guerrière, ce qu’ils trouvaient si beau
LO\DTXLQ]HDQVOHXUIDLWKRUUHXUQRQVHXOHPHQWLOVUHSURFKHQW
à la Prusse d’avoir fait prédominer chez elle l’élément militaire,
mais en tout temps ils pensent que les civilisations militaires
furent destructrices de tout ce qu’ils trouvent maintenant pré
FLHX[QRQVHXOHPHQWOHVDUWVPDLVPrPHODJDODQWHULH,OVX൶W
qu’un de leurs critiques se soit converti au nationalisme pour
qu’il soit devenu du même coup un ami de la paix… Il est per
suadé que, dans toutes les civilisations guerrières, la femme
avait un rôle humilié et bas. On n’ose lui répondre que
OHV©'DPHVªGHVFKHYDOLHUVDXPR\HQkJHHWOD%pDWULFHGH'DQWH
pWDLHQWSHXWrWUHSODFpHVVXUXQWU{QHDXVVLpOHYpTXHOHVKpURwQHV
GH 0 %HFTXH -H P¶DWWHQGV XQ GH FHV MRXUV j PH YRLU SODFp
à table après un révolutionnaire russe ou simplement après un de
nos généraux faisant la guerre par horreur de la guerre et pour
SXQLU XQ SHXSOH GH FXOWLYHU XQ LGpDO TX¶HX[PrPHV MXJHDLHQW
OHVHXOWRQL¿DQWLO\DTXLQ]HDQV/HPDOKHXUHX[7]DUpWDLWHQ
FRUHKRQRUpLO\DTXHOTXHVPRLVSDUFHTX¶LODYDLWUpXQLODFRQIp
UHQFHGHOD+D\H0DLVPDLQWHQDQWTX¶RQVDOXHOD5XVVLHOLEUH
RQ RXEOLH OH WLWUH TXL SHUPHWWDLW GH OD JORUL¿HU$LQVL WRXUQH
la Roue du Monde. Et pourtant l’Allemagne emploie tellement
les mêmes expressions que la France que c’est à croire qu’elle
la cite, elle ne se lasse pas de dire qu’elle «lutte pour l’exis
tence». Quand je lis: «nous luttons contre un ennemi implacable
HWFUXHOMXVTX¶j FH TXH QRXV D\RQVREWHQX XQH SDL[ TXL QRXV
garantisse l’avenir de toute agression et pour que le sang de nos
braves soldats n’ait pas coulé en vain», ou bien: «qui n’est pas
pour nous est contre nous», je ne sais pas si cette phrase est
126

LE TEMPS RETROUVE
de l’Empereur Guillaume ou de M. Poincaré, car ils l’ont,
à quelques variantes près, prononcée vingt fois l’un et l’autre,
bien qu’à vrai dire je doive confesser que l’Empereur ait été
en ce cas l’imitateur du Président de la République. la France
Q¶DXUDLWSHXWrWUHSDVWHQXWDQWjSURORQJHUODJXHUUHVLHOOHpWDLW
UHVWpHIDLEOHPDLVVXUWRXWO¶$OOHPDJQHQ¶DXUDLWSHXWrWUHSDVpWp
VLSUHVVpHGHOD¿QLUVLHOOHQ¶DYDLWSDVFHVVpG¶rWUHIRUWH'¶rWUH
aussi forte, car forte, vous verrez qu’elle l’est encore». Il avait
pris l’habitude de crier très fort en parlant, par nervosité, par
UHFKHUFKHG¶LVVXHSRXUGHVLPSUHVVLRQVGRQWLOIDOODLW±Q¶D\DQW
jamais cultivé aucun art – qu’il se débarrassât, comme un avia
WHXU GH VHV ERPEHV IWFH HQ SOHLQ FKDPS Oj R VHV SDUROHV
n’atteignaient personne, et surtout dans le monde où elles tom
EDLHQWDXKDVDUGHWRLOpWDLWpFRXWpSDUVQRELVPHGHFRQ¿DQFH
HWWDQWLOW\UDQQLVDLWOHVDXGLWHXUVRQSHXWGLUHGHIRUFHHWPrPH
SDU FUDLQWH 6XU OHV ERXOHYDUGV FHWWH KDUDQJXH pWDLW GH SOXV
une marque de mépris à l’égard des passants pour qui il ne bais
VDLWSDVSOXVODYRL[TX¶LOQ¶HWGpYLpVRQFKHPLQ0DLVHOOH\Gp
WRQQDLW\pWRQQDLWHWVXUWRXWUHQGDLWLQWHOOLJLEOHVjGHVJHQVTXL
se retournaient des propos qui eussent pu nous faire prendre
SRXUGHV GpIDLWLVWHV -HOH ¿VUHPDUTXHU j 0GH &KDUOXVVDQV
réussir qu’à exciter son hilarité. «Avouez que ce serait bien
GU{OH GLWLO$SUqV WRXW DMRXWDWLO RQ QH VDLW MDPDLV FKDFXQ
de nous risque chaque soir d’être le fait divers du lendemain.
(Q VRPPH SRXUTXRL QH VHUDLVMH SDV IXVLOOp GDQV OHV IRVVpV
GH9LQFHQQHV"ODPrPHFKRVHHVWELHQDUULYpHjPRQJUDQGRQFOH
OHGXFG¶(QJKLHQODVRLIGXVDQJQREOHD൵ROHXQHFHUWDLQHSRSX
ODFHTXLHQFHODVHPRQWUHSOXVUD൶QpHTXHOHVOLRQV9RXVVDYH]
TXHSRXUFHVDQLPDX[LOVX൶UDLWSRXUTX¶LOVVHMHWDVVHQWVXUHOOH
me
que M
9HUGXULQHWXQHpFRUFKXUHVXUVRQQH]6XUFHTXHGDQV
,
127

MARCEL PROUST
ma jeunesse on eût appelé son pif!» et il se mit à rire à gorge
GpSOR\pHFRPPHVLQRXVDYLRQVpWpVHXOVGDQVXQVDORQ3DUPR
PHQWVYR\DQW GHVLQGLYLGXV DVVH]ORXFKHV H[WUDLWVGHO¶RPEUH
par le passage de M. de Charlus se conglomérer à quelque dis
tance de lui, je me demandais si je lui serais plus agréable
en le laissant seul ou en ne le quittant pas. Tel celui qui a rencon
tré un vieillard sujet à de fréquentes crises épileptiformes et qui
voit, par l’incohérence de la démarche, l’imminence probable
d’un accès se demande si sa compagnie est plutôt désirée comme
celle d’un soutien, ou redoutée comme celle d’un témoin à qui
RQYRXGUDLWFDFKHUODFULVHHWGRQWODSUpVHQFHVHXOH SHXWrWUH
TXDQGOHFDOPH DEVROX UpXVVLUDLW jO¶pFDUWHU VX൶UDj OD KkWHU
Mais la possibilité de l’événement duquel on ne sait si l’on doit
s’écarter ou non est révélée, chez le malade, par les circuits qu’il
fait comme un homme ivre. Tandis que pour M. de Charlus
les diverses positions divergentes, signe d’un incident possible
dont je n’étais pas bien sûr s’il souhaitait ou redoutait que ma
présence l’empêchât de se produire, étaient, par une ingé
QLHXVHPLVHHQVFqQHRFFXSpHVQRQSDUOHEDURQOXLPrPHTXL
PDUFKDLWIRUWGURLW PDLV SDU WRXWXQ FHUFOH GH ¿JXUDQWV7RXW
de même, je crois qu’il préférait éviter la rencontre, car il m’en
traîna dans une rue de traverse, plus obscure que le boulevard
HWRFHOXLFLQHFHVVDLWGHGpYHUVHU GHVVROGDWVGHWRXWHDUPH
HWGH WRXWHQDWLRQ LQÀX[ MXYpQLOHFRPSHQVDWHXU HWFRQVRODQW
SRXU0GH&KDUOXVGHFHUHÀX[GHWRXVOHVKRPPHVjODIURQ
tière qui avait fait frénétiquement le vide dans Paris aux pre
miers temps de la mobilisation. M. de Charlus ne cessait pas
d’admirer les brillants uniformes qui passaient devant nous
et qui faisaient de Paris une ville aussi cosmopolite qu’un port,
aussi irréelle qu’un décor de peintre qui n’a dressé quelques ar
128

,
LE TEMPS RETROUVE
chitectures que pour avoir un prétexte à grouper les costumes
OHVSOXVYDULpVHWOHVSOXVFKDWR\DQWV,OJDUGDLWWRXWVRQUHVSHFW
HWWRXWHVRQD൵HFWLRQjGHJUDQGHVGDPHVDFFXVpHVGHGpIDLWLVPH
FRPPHMDGLVjFHOOHVTXLDYDLHQWpWpDFFXVpHVGHGUH\IXVLVPH
Il regrettait seulement qu’en s’abaissant à faire de la politique
elles eussent donné prise «aux polémiques des journalistes».
Pour lui, à leur égard, rien n’était changé. Car sa frivolité était si
V\VWpPDWLTXH TXH OD QDLVVDQFH XQLH j OD EHDXWp HW j G¶DXWUHV
SUHVWLJHVpWDLWODFKRVHGXUDEOH±HWODJXHUUHFRPPHO¶D൵DLUH
'UH\IXVGHVPRGHVYXOJDLUHVHWIXJLWLYHV(WRQIXVLOOpODGX
chesse de Guermantes pour essai de paix séparée avec l’Autriche
qu’il l’eût considérée comme toujours aussi noble et pas plus
GpJUDGpH TXH QH QRXV DSSDUDvW DXMRXUG¶KXL 0DULH$QWRLQHWWH
d’avoir été condamnée à la décapitation. En parlant à ce mo
PHQWOj0GH&KDUOXVQREOHFRPPHXQHHVSqFHGH6DLQW9DO
OLHURXGH6DLQW0pJULQpWDLWGURLWULJLGHVROHQQHOSDUODLWJUD
vement, ne faisait pour un moment aucune des manières où
VHUpYqOHQWFHX[GHVDVRUWH(WSRXUWDQWSRXUTXRLQHSHXWLO\HQ
DYRLUDXFXQGRQWODYRL[VRLWMDPDLVDEVROXPHQWMXVWH"«0rPH
en ce moment où elle approchait le plus du grave, elle était
fausse encore et aurait eu besoin de l’accordeur. D’ailleurs,
M. de Charlus ne savait littéralement où donner de la tête et il
la levait souvent avec le regret de ne pas avoir une jumelle qui,
d’ailleurs, ne lui eût pas servi à grand’chose, car en plus grand
QRPEUHTXHG¶KDELWXGHjFDXVHGXUDLGGH]HSSHOLQVGHO¶DYDQW
YHLOOHTXL DYDLWUpYHLOOp ODYLJLODQFHGHV SRXYRLUVSXEOLFV LO\
avait des militaires jusque dans le ciel. les aéroplanes que j’avais
vus quelques heures plus tôt faire, comme des insectes, des taches
brunes sur le soir bleu passaient maintenant dans la nuit qu’ap
profondissait encore l’extinction partielle des réverbères comme
129

MARCEL PROUST
de lumineux brûlots. la plus grande impression de beauté que
QRXV IDLVDLHQW pSURXYHU FHV pWRLOHV KXPDLQHV HW ¿ODQWHV pWDLW
SHXWrWUHVXUWRXWGHIDLUHUHJDUGHUOHFLHOYHUVOHTXHORQOqYHSHX
OHV \HX[ G¶KDELWXGH GDQV FH 3DULV GRQW HQ M¶DYDLV YX
la beauté presque sans défense attendre la menace de l’ennemi
TXLVH UDSSURFKDLW ,O\DYDLW FHUWHVPDLQWHQDQWFRPPH DORUV
ODVSOHQGHXUDQWLTXHLQFKDQJpHG¶XQHOXQHFUXHOOHPHQWP\VWp
rieusement sereine, qui versait aux monuments encore intacts
l’inutile beauté de sa lumière, mais comme en 1914, et plus
TX¶HQLO\DYDLWDXVVLDXWUHFKRVHGHVOXPLqUHVGL൵pUHQWHV
et des feux intermittents, que soit de ces aéroplanes, soit des pro
MHFWHXUVGHOD7RXU(L൵HORQVDYDLWGLULJpVSDUXQHYRORQWpLQWHO
ligente, par une vigilance amie qui donnait ce même genre
d’émotion, inspirait cette même sorte de reconnaissance et de
FDOPHTXHM¶DYDLVpSURXYpVGDQVODFKDPEUHGH6DLQW/RXSGDQV
la cellule de ce cloître militaire où s’exerçaient, avant qu’ils
consommassent un jour, sans une hésitation, en pleine jeunesse,
OHXUVDFUL¿FHWDQWGHF°XUVIHUYHQWVHWGLVFLSOLQpV
$SUqV OH UDLG GH O¶DYDQWYHLOOH R OH FLHO DYDLW pWp SOXV
mouvementé que la terre, il s’était calmé comme la mer après
une tempête. Mais comme la mer après une tempête il n’avait
pas encore repris son apaisement absolu. Des aéroplanes mon
taient encore comme des fusées rejoindre les étoiles et des pro
jecteurs promenaient lentement, dans le ciel sectionné, comme
une pâle poussière d’astres, d’errantes voies lactées. Cepen
dant les aéroplanes venaient s’insérer au milieu des constella
WLRQVHWRQDXUDLWSXVHFURLUHGDQVXQDXWUHKpPLVSKqUHHQH൵HW
HQ YR\DQW FHV ©pWRLOHV QRXYHOOHVª 0 GH &KDUOXV PH GLW VRQ
admiration pour ces aviateurs, et comme il ne pouvait pas plus
s’empêcher de donner libre cours à sa germanophilie qu’à ses
130
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