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LE TEMPS RETROUVE
qu’il laissait entendre qu’on avait «limogé» Percin». Car la bê
tise courante faisait que chacun tirait sa gloire d’user des expres
VLRQVFRXUDQWHVHWFUR\DLWPRQWUHUTX¶HOOHpWDLWDLQVLjODPRGH
comme faisait une bourgeoise en disant, quand on parlait
GH0GH%UpDXWpRXGH&KDUOXV©4XL"%HEHOGH%UpDXWp0pPp
GH&KDUOXV"ªOHVGXFKHVVHVIRQWGHPrPHG¶DLOOHXUVHWDYDLHQW
le même plaisir à dire «limoger» car, chez les duchesses, c’est,
SRXUOHVURWXULHUVXQSHXSRqWHVOHQRPTXLGL൵qUHPDLVHOOHV
s’expriment selon la catégorie d’esprit à laquelle elles appar
WLHQQHQWHWRLO\DDXVVLpQRUPpPHQWGHERXUJHRLVOHVFODVVHV
d’esprit n’ont pas égard à la naissance.
me
Tous ces téléphonages de M
OHXUVVDQVLQFRQYpQLHQW4XRLTXHQRXVD\RQVRXEOLpGHOHGLUH
OH©VDORQª9HUGXULQV¶LOFRQWLQXDLWHQHVSULWHWHQYpULWpV¶pWDLW
transporté momentanément dans un des plus grands hôtels
GH3DULVOHPDQTXHGHFKDUERQHWGHOXPLqUHUHQGDQWSOXVGL൶
FLOHVOHVUpFHSWLRQVGHV9HUGXULQGDQVO¶DQFLHQORJLVIRUWKXPLGH
GHV$PEDVVDGHXUV GH 9HQLVH /H QRXYHDX VDORQ QH PDQTXDLW
SDV GX UHVWH G¶DJUpPHQW &RPPH j 9HQLVH OD SODFH FRPS
tée à cause de l’eau, commande la forme des palais, comme
un bout de jardin dans Paris ravit plus qu’un parc en province,
l’étroite salle à manger qu’avait M
d’une sorte de losange aux murs éclatants de blancheur comme
un écran sur lequel se détachaient à chaque mercredi, et presque
tous les jours, tous les gens les plus intéressants, les plus va
ULpV OHV IHPPHV OHV SOXV pOpJDQWHV GH 3DULV UDYLV GH SUR¿WHU
GXOX[H GHV9HUGXULQ TXLJUkFH jOHXUIRUWXQHDOODLWFURLVVDQW
à une époque où les plus riches se restreignaient faute de tou
cher leurs revenus. la forme donnée aux réceptions se trou
YDLW PRGL¿pH VDQV TX¶HOOHV FHVVDVVHQW G¶HQFKDQWHU %ULFKRW
9HUGXULQQ¶pWDLHQWSDVG¶DLO
me
9HUGXULQj O¶K{WHO IDLVDLW
,
51

MARCEL PROUST
TXLDX IXUHWj PHVXUHTXH OHV UHODWLRQVGHV 9HUGXULQDOODLHQW
V¶pWHQGDQW\WURXYDLWGHVSODLVLUVQRXYHDX[HWDFFXPXOpVGDQV
un petit espace comme des surprises dans un chausson de Noël.
(Q¿QFHUWDLQVMRXUVOHVGvQHXUVpWDLHQWVLQRPEUHX[TXHODVDOOH
à manger de l’appartement privé était trop petite, on donnait
OHGvQHUGDQVODVDOOHjPDQJHULPPHQVHG¶HQEDVROHV¿GqOHV
WRXWHQIHLJQDQWK\SRFULWHPHQWGHGpSORUHUO¶LQWLPLWpG¶HQKDXW
étaient ravis au fond – en faisant bande à part comme jadis dans
le petit chemin de fer – d’être un objet de spectacle et d’envie
SRXU OHV WDEOHV YRLVLQHV 6DQV GRXWH GDQV OHV WHPSV KDELWXHOV
GHOD SDL[ XQH QRWHPRQGDLQH VXEUHSWLFHPHQW HQYR\pH DXFi-
garo ou au Gaulois aurait fait savoir à plus de monde que n’en
SRXYDLWWHQLUOD VDOOH j PDQJHU GX0DMHVWLF TXH %ULFKRW DYDLW
dîné avec la duchesse de Duras. Mais depuis la guerre, les cour
ULpULVWHV PRQGDLQV D\DQW VXSSULPp FH JHQUH G¶LQIRUPDWLRQV
(ils se rattrapaient sur les enterrements, les citations et les ban
TXHWVIUDQFRDPpULFDLQVODSXEOLFLWpQHSRXYDLWSOXVH[LVWHUTXH
SDUFHPR\HQHQIDQWLQHWUHVWUHLQWGLJQHGHVSUHPLHUVkJHVHWDQ
me
térieur à la découverte de Gutenberg, être vu à la table de M
durin. Après le dîner on montait dans les salons de la Patronne,
puis les téléphonages commençaient. Mais beaucoup de grands
hôtels étaient, à cette époque, peuplés d’espions qui notaient
OHVQRXYHOOHV WpOpSKRQpHVSDU %RQWHPSVDYHF XQHLQGLVFUpWLRQ
que corrigeait seulement par bonheur le manque de sûreté de ses
informations, toujours démenties par l’événement.
$YDQWO¶KHXUHROHVWKpVG¶DSUqVPLGL¿QLVVDLHQWjODWRP
EpHGXMRXUGDQVOHFLHOHQFRUHFODLURQ YR\DLWGHORLQGH SH
tites taches brunes qu’on eût pu prendre, dans le soir bleu, pour
des moucherons ou pour des oiseaux. Ainsi quand on voit de très
loin une montagne on pourrait croire que c’est un nuage. Mais
9HU
52

LE TEMPS RETROUVE
on est ému parce qu’on sait que ce nuage est immense, à l’état
VROLGHHWUpVLVWDQW$LQVLpWDLVMHpPXSDUFHTXHODWDFKHEUXQH
dans le ciel d’été n’était ni un moucheron, ni un oiseau, mais
un aéroplane monté par des hommes qui veillaient sur Paris.
/HVRXYHQLUGHVDpURSODQHVTXHM¶DYDLVYXVDYHF$OEHUWLQHGDQV
QRWUHGHUQLqUHSURPHQDGHSUqVGH9HUVDLOOHVQ¶HQWUDLWSRXUULHQ
dans cette émotion, car le souvenir de cette promenade m’était
GHYHQXLQGL൵pUHQW
À l’heure du dîner les restaurants étaient pleins et si, pas
VDQWGDQVODUXHMHYR\DLVXQSDXYUHSHUPLVVLRQQDLUHpFKDSSp
pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir
SRXUOHVWUDQFKpHVDUUrWHUXQLQVWDQWVHV\HX[GHYDQWOHVYLWULQHV
LOOXPLQpHVMHVRX൵UDLVFRPPHjO¶K{WHOGH%DOEHFTXDQGOHVSr
FKHXUVQRXVUHJDUGDLHQWGvQHUPDLVMHVRX൵UDLVGDYDQWDJHSDUFH
que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle
du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce
qu’elle est plus résignée, plus noble, et que c’est d’un hoche
ment de tête philosophe, sans haine, que, prêt à repartir pour
ODJXHUUHLO GLVDLWHQYR\DQW VHERXVFXOHUOHV HPEXVTXpVUHWH
nant leurs tables: «On ne dirait pas que c’est la guerre ici». Puis
jKòDORUVTXHSHUVRQQHQ¶DYDLWHQFRUHHXOHWHPSVGH¿QLU
de dîner, à cause des ordonnances de police on éteignait brus
quement toutes les lumières et la nouvelle bousculade des em
busqués arrachant leurs pardessus aux chasseurs du restaurant
RM¶DYDLVGvQpDYHF6DLQW/RXSXQVRLUGHSHUPHDYDLWOLHXjK
GDQVXQHP\VWpULHXVHSpQRPEUHGHFKDPEUHRO¶RQPRQWUH
la lanterne magique, ou de salle de spectacle servant à exhiber
OHV¿OPVG¶XQGHFHVFLQpPDVYHUVOHVTXHOVDOODLHQWVHSUpFLSLWHU
GvQHXUVHW GvQHXVHV 0DLVDSUqVFHWWH KHXUHOj SRXUFHX[ TXL
comme moi, le soir dont je parle, étaient restés à dîner chez
eux, et sortaient pour aller voir des amis, Paris était, au moins
,
53

MARCEL PROUST
GDQVFHUWDLQVTXDUWLHUVHQFRUHSOXVQRLUTXHQ¶pWDLWOH&RPEUD\
GH PRQ HQIDQFH OHV YLVLWHV TX¶RQ VH IDLVDLW SUHQDLHQW XQ DLU
de visites de voisins de campagne. Ah! si Albertine avait vécu,
qu’il eût été doux, les soirs où j’aurais dîné en ville, de lui don
QHUUHQGH]YRXVGHKRUV VRXVOHVDUFDGHV'¶DERUGMHQ¶DXUDLV
rien vu, j’aurais eu l’émotion de croire qu’elle avait manqué
DXUHQGH]YRXVTXDQGWRXWjFRXSM¶HXVVHYXVHGpWDFKHUGXPXU
QRLUXQHGHVHVFKqUHVUREHVJULVHVVHV\HX[VRXULDQWVTXLP¶DX
raient aperçu, et nous aurions pu nous promener enlacés sans
que personne nous distinguât, nous dérangeât et rentrer ensuite
j OD PDLVRQ +pODV M¶pWDLV VHXO HW MH PH IDLVDLV O¶H൵HW G¶DOOHU
faire une visite de voisin à la campagne, de ces visites comme
6ZDQQYHQDLWQRXVHQIDLUHDSUqVOHGvQHUVDQVUHQFRQWUHUSOXV
de passants dans l’obscurité de Tansonville, par ce petit chemin
GHKDODJHMXVTX¶jODUXHGX6DLQW(VSULWTXHMHQ¶HQUHQFRQWUDLV
maintenant dans les rues devenues de sinueux chemins rustiques
GHODUXH&ORWLOGHjODUXH%RQDSDUWH'¶DLOOHXUVFRPPHFHVIUDJ
PHQWVGHSD\VDJHTXHOHWHPSVTX¶LOIDLWPRGL¿HQ¶pWDLHQWSOXV
contrariés par un cadre devenu nuisible, les soirs où le vent chas
VDLWXQJUDLQJODFLDOMHPHFUR\DLVELHQSOXVDXERUGGHODPHU
IXULHXVHGRQWM¶DYDLV MDGLVWDQWUrYpTXH MHQHP¶\pWDLVVHQWL
j%DOEHFHWPrPHG¶DXWUHVpOpPHQWVGHQDWXUHTXLQ¶H[LVWDLHQW
SDVMXVTXHOj j3DULV IDLVDLHQWFURLUH TX¶RQYHQDLW GHVFHQGDQW
du train, d’arriver pour les vacances, en pleine campagne: par
exemple le contraste de lumière et d’ombre qu’on avait à côté
GHVRLSDUWHUUHOHVVRLUVGHFODLUGHOXQH&HOXLFLGRQQDLWGHFHV
H൵HWVTXHOHVYLOOHVQHFRQQDLVVHQWSDVPrPHHQSOHLQKLYHUVHV
UD\RQVV¶pWDODLHQWVXUODQHLJHTX¶DXFXQWUDYDLOOHXUQHGpEOD\DLW
plus, boulevard Haussmann, comme ils eussent fait sur un gla
54

LE TEMPS RETROUVE
FLHU GHV $OSHV OHV VLOKRXHWWHV GHV DUEUHV VH UHÀpWDLHQW QHWWHV
et pures sur cette neige d’or bleuté, avec la délicatesse qu’elles
ont dans certaines peintures japonaises ou dans certains fonds
GH5DSKDsOHOOHVpWDLHQWDOORQJpHVjWHUUHDXSLHGGHO¶DUEUHOXL
même, comme on les voit souvent dans la nature au soleil cou
FKDQWTXDQGFHOXLFLLQRQGHHWUHQGUpÀpFKLVVDQWHVOHVSUDLULHV
où des arbres s’élèvent à intervalles réguliers. Mais, par un raf
¿QHPHQW G¶XQH GpOLFDWHVVH GpOLFLHXVH OD SUDLULH VXU ODTXHOOH
se développaient ces ombres d’arbres, légères comme des âmes,
était une prairie paradisiaque, non pas verte mais d’un blanc
VLpFODWDQWj FDXVHGXFODLUGHOXQH TXLUD\RQQDLWVXU ODQHLJH
de jade, qu’on aurait dit que cette prairie était tissée seulement
DYHFGHVSpWDOHVGHSRLULHUVHQÀHXUV(WVXUOHVSODFHVOHVGL
vinités des fontaines publiques tenant en main un jet de glace
avaient l’air de statues d’une matière double pour l’exécution
desquelles l’artiste avait voulu marier exclusivement le bronze
au cristal. Par ces jours exceptionnels, toutes les maisons étaient
noires. Mais au printemps, au contraire, parfois de temps à autre,
bravant les règlements de la police, un hôtel particulier, ou seu
lement un étage d’un hôtel, ou même seulement une chambre
G¶XQpWDJHQ¶D\DQWSDVIHUPpVHVYROHWVDSSDUDLVVDLWD\DQWO¶DLU
de se soutenir toute seule sur d’impalpables ténèbres, comme
une projection purement lumineuse, comme une apparition sans
FRQVLVWDQFH (W OD IHPPH TX¶HQ OHYDQW OHV \HX[ ELHQ KDXW RQ
distinguait dans cette pénombre dorée prenait, dans cette nuit
RO¶RQpWDLWSHUGXHWRHOOHPrPHVHPEODLWUHFOXVHOHFKDUPH
P\VWpULHX[HWYRLOpG¶XQHYLVLRQG¶2ULHQW3XLVRQSDVVDLWHWULHQ
Q¶LQWHUURPSDLWSOXVO¶K\JLpQLTXHHWPRQRWRQHSLpWLQHPHQWU\WK
mique dans l’obscurité.
,
55

MARCEL PROUST
Je songeais que je n’avais revu depuis bien longtemps au
cune des personnes dont il a été question dans cet ouvrage.
En 1914, pendant les deux mois que j’avais passés à Paris,
M¶DYDLVDSHUoX0GH&KDUOXVHWYX%ORFKHW6DLQW/RXSFHGHU
nier seulement deux fois. la seconde fois était certainement celle
RLOV¶pWDLWOHSOXVPRQWUpOXLPrPHLODYDLWH൵DFpWRXWHVOHVLP
pressions peu agréables de manque de sincérité qu’il m’avait
produites pendant le séjour à Tansonville que je viens de rappor
ter et j’avais reconnu en lui toutes les belles qualités d’autrefois.
la première fois que je l’avais vu après la déclaration de guerre,
F¶HVWjGLUHDXGpEXWGHODVHPDLQHTXLVXLYLWWDQGLVTXH%ORFK
IDLVDLW PRQWUH GHV VHQWLPHQWV OHV SOXV FKDXYLQV 6DLQW/RXS
Q¶DYDLWSDV DVVH] G¶LURQLHSRXU OXLPrPH TXLQH UHSUHQDLWSDV
de service et j’avais été presque choqué de la violence de son
WRQ6DLQW/RXSUHYHQDLWGH%DOEHF©1RQV¶pFULDWLODYHFIRUFH
et gaîté, tous ceux qui ne se battent pas, quelque raison qu’ils
donnent, c’est qu’ils n’ont pas envie d’être tués, c’est par peur».
(WDYHFOHPrPHJHVWHG¶D൶UPDWLRQSOXVpQHUJLTXHHQFRUHTXH
celui avec lequel il avait souligné la peur des autres, il ajouta:
«Et moi, si je ne reprends pas de service, c’est tout bonnement
par peur, naª-¶DYDLVGpMjUHPDUTXpFKH]GL൵pUHQWHVSHUVRQQHV
TXHO¶D൵HFWDWLRQGHVVHQWLPHQWVORXDEOHVQ¶HVWSDVODVHXOHFRX
verture des mauvais, mais qu’une plus nouvelle est l’exhibition
de ces mauvais, de sorte qu’on n’ait pas l’air au moins de s’en
FDFKHU'HSOXV FKH]6DLQW/RXS FHWWH WHQGDQFHpWDLW IRUWL¿pH
par son habitude, quand il avait commis une indiscrétion, fait
XQHJD൵HHWTX¶RQDXUDLWSXOHVOXLUHSURFKHUGHOHVSURFODPHU
en disant que c’était exprès. Habitude qui, je crois bien, devait
lui venir de quelque professeur à l’École de Guerre dans l’inti
mité de qui il avait vécu et pour qui il professait une grande ad
56

LE TEMPS RETROUVE
miration. Je n’eus donc aucun embarras pour interpréter cette
ERXWDGHFRPPHODUDWL¿FDWLRQYHUEDOHG¶XQVHQWLPHQWTXH6DLQW
/RXSDLPDLWPLHX[SURFODPHUSXLVTX¶LODYDLWGLFWpVDFRQGXLWH
HWVRQDEVWHQWLRQGDQVODJXHUUHTXLFRPPHQoDLW©(VWFHTXHWX
DVHQWHQGXGLUHGHPDQGDWLOHQPHTXLWWDQWTXHPDWDQWH2ULDQH
GLYRUFHUDLW" 3HUVRQQHOOHPHQW MH Q¶HQ VDLV DEVROXPHQW ULHQ
On dit cela de temps en temps et je l’ai entendu annoncer si sou
vent que j’attendrai que ce soit fait pour le croire. J’ajoute que
FHVHUDLW WUqVFRPSUpKHQVLEOHPRQ RQFOHHVW XQKRPPHFKDU
mant, non seulement dans le monde, mais pour ses amis, pour
ses parents. Même, d’une façon, il a beaucoup plus de cœur que
ma tante qui est une sainte, mais qui le lui fait terriblement sen
WLU6HXOHPHQWF¶HVWXQPDULWHUULEOHTXLQ¶DMDPDLVFHVVpGHWURP
per sa femme, de l’insulter, de la brutaliser, de la priver d’argent.
Ce serait si naturel qu’elle le quitte que c’est une raison pour que
ce soit vrai, mais aussi pour que cela ne le soit pas parce que c’en
est une pour qu’on en ait l’idée et qu’on le dise. Et puis du mo
ment qu’elle l’a supporté si longtemps… Maintenant je sais bien
TX¶LO \DWDQW GH FKRVHV TX¶RQ DQQRQFH j WRUW TX¶RQGpPHQW
HW SXLV TXL SOXV WDUG GHYLHQQHQW YUDLHVª &HOD PH ¿W SHQVHU
à lui demander s’il avait jamais été question, avant son mariage
lle
avec Gilberte, qu’il épousât M
et m’assura que non, que ce n’était qu’un de ces bruits du monde,
qui naissent de temps à autre on ne sait pourquoi, s’évanouissent
de même et dont la fausseté ne rend pas ceux qui ont cru en eux
SOXVSUXGHQWVGqVTXHQDvWXQEUXLWQRXYHDXGH¿DQoDLOOHVGHGL
YRUFHRXXQEUXLWSROLWLTXH SRXU\DMRXWHU IRLHW OHFROSRUWHU
4XDUDQWHKXLWKHXUHVQ¶pWDLHQWSDVSDVVpHVTXHFHUWDLQVIDLWVTXH
j’appris me prouvèrent que je m’étais absolument trompé dans
l’interprétation des paroles de Robert: «Tous ceux qui ne sont
de Guermantes. Il sursauta
,
57

MARCEL PROUST
SDV DX IURQW F¶HVW TX¶LOVRQWSHXUª6DLQW/RXSDYDLW GLW FHOD
SRXUEULOOHUGDQVODFRQYHUVDWLRQSRXUIDLUHGHO¶RULJLQDOLWpSV\
chologique, tant qu’il n’était pas sûr que son engagement serait
DFFHSWp0DLVLOIDLVDLWSHQGDQWFHWHPSVOjGHVSLHGVHWGHVPDLQV
pour qu’il le fût, étant en cela moins original, au sens qu’il
FUR\DLWTX¶LOIDOODLW GRQQHU jFHPRW PDLV SOXV SURIRQGpPHQW
IUDQoDLVGH 6DLQW$QGUpGHV&KDPSVSOXV HQFRQIRUPLWp DYHF
WRXWFHTX¶LO\DYDLWjFHPRPHQWOjGHPHLOOHXUFKH]OHV)UDQoDLV
GH6DLQW$QGUpGHV&KDPSVVHLJQHXUV ERXUJHRLVHWVHUIVUHV
pectueux des seigneurs ou révoltés contre les seigneurs, deux
GLYLVLRQV pJDOHPHQW IUDQoDLVHV GH OD PrPH IDPLOOH VRXVHP
EUDQFKHPHQW )UDQoRLVH HW VRXVHPEUDQFKHPHQW 6DXWRQ G¶R
GHX[ÀqFKHVVHGLULJHDLHQWjQRXYHDXGDQVXQHPrPHGLUHFWLRQ
TXLpWDLWODIURQWLqUH%ORFKDYDLWpWpHQFKDQWpG¶HQWHQGUHO¶DYHX
de la lâcheté d’un nationaliste (qui l’était d’ailleurs si peu) et,
FRPPH 6DLQW/RXS DYDLW GHPDQGp VL OXLPrPH GHYDLW SDUWLU
DYDLWSULVXQH¿JXUHGHJUDQGSUrWUHSRXUUpSRQGUH©0\RSHª
0DLV %ORFK DYDLW FRPSOqWHPHQW FKDQJp G¶DYLV VXU OD JXHUUH
TXHOTXHVMRXUVDSUqVRLOYLQWPHYRLUD൵ROp4XRLTXH©P\RSHª
il avait été reconnu bon pour le service. Je le ramenais chez
OXLTXDQGQRXVUHQFRQWUkPHV6DLQW/RXSTXLDYDLWUHQGH]YRXV
pour être présenté au Ministère de la Guerre à un colonel, avec
XQDQFLHQR൶FLHU©0GH &DPEUHPHUª PH GLWLO©$K F¶HVW
vrai, mais c’est d’une ancienne connaissance que je te parle.
Tu connais aussi bien que moi Cancan». Je lui répondis que je le
FRQQDLVVDLVHQH൵HWHWVDIHPPHDXVVLTXHMHQHOHVDSSUpFLDLV
qu’à demi. Mais j’étais tellement habitué, depuis que je les avais
vus pour la première fois, à considérer la femme comme une per
VRQQH PDOJUp WRXW UHPDUTXDEOH FRQQDLVVDQW j IRQG 6FKRSHQ
KDXHUHWD\DQWDFFqVHQVRPPHGDQVXQPLOLHXLQWHOOHFWXHOTXL
58

LE TEMPS RETROUVE
était fermé à son grossier époux, que je fus d’abord étonné d’en
WHQGUH6DLQW/RXSUpSRQGUH©6DIHPPHHVWLGLRWHMHWHO¶DEDQ
donne. Mais lui est un excellent homme qui était doué et qui est
UHVWp IRUW DJUpDEOHª 3DU O¶ªLGLRWLHª GH OD IHPPH 6DLQW/RXS
HQWHQGDLW VDQV GRXWH OH GpVLU pSHUGX GH FHOOHFL GHIUpTXHQWHU
le grand monde, ce que le grand monde juge le plus sévèrement.
Par les qualités du mari, sans doute quelque chose de celles que
lui reconnaissait sa nièce quand elle le trouvait le mieux de la fa
PLOOH/XLGXPRLQVQHVHVRXFLDLWSDVGHGXFKHVVHVPDLVjYUDL
GLUHF¶HVWOj XQH ©LQWHOOLJHQFHªTXLGL൵qUH DXWDQW GHFHOOHTXL
caractérise les penseurs, que «l’intelligence» reconnue par le pu
blic à tel homme riche «d’avoir su faire sa fortune». Mais les pa
UROHVGH6DLQW/RXSQHPHGpSODLVDLHQWSDVHQFHTX¶HOOHVUDSSH
laient que la prétention avoisine la bêtise et que la simplicité
a un goût un peu caché mais agréable. Je n’avais pas eu, il est
vrai, l’occasion de savourer celle de M. de Cambremer. Mais
F¶HVWMXVWHPHQWFHTXLIDLWTX¶XQrWUHHVWWDQWG¶rWUHVGL൵pUHQWV
VHORQ OHV SHUVRQQHV TXL OH MXJHQW HQ GHKRUV PrPH GHV GL൵p
rences de jugement. De Cambremer je n’avais connu que
l’écorce. Et sa saveur, qui m’était attestée par d’autres, m’était
LQFRQQXH%ORFKQRXVTXLWWDGHYDQWVDSRUWHGpERUGDQWG¶DPHU
WXPH FRQWUH 6DLQW/RXS OXL GLVDQW TX¶HX[ DXWUHV ©EHDX[ ¿OV
JDORQQpVª SDUDGDQWGDQV OHV eWDWV0DMRUV QH ULVTXDLHQW ULHQ
e
et que lui, simple soldat de 2
«trouer la peau» pour Guillaume. «Il paraît qu’il est gravement
PDODGH O¶(PSHUHXU *XLOODXPHª UpSRQGLW 6DLQW/RXS %ORFK
TXLFRPPHWRXVOHVJHQVTXLWLHQQHQWGHSUqVjOD%RXUVHDF
cueillait avec une facilité particulière les nouvelles sensation
nelles, ajouta: «On dit même beaucoup qu’il est mort».
¬ OD %RXUVH WRXW VRXYHUDLQ PDODGH TXH FH VRLW (GRXDUG
classe, n’avait pas envie de se faire
,
59

MARCEL PROUST
9,,RX*XLOODXPH,,HVWPRUWWRXWHYLOOHVXUOHSRLQWG¶rWUHDV
VLpJpHHVWSULVH©2QQHOHFDFKHDMRXWD%ORFKTXHSRXUQHSDV
GpSULPHUO¶RSLQLRQFKH]OHV%RFKHV0DLVLOHVWPRUWGDQVODQXLW
d’hier. Mon père le tient d’une source de tout premier ordre».
les sources de tout premier ordre étaient les seules dont tînt
FRPSWH0%ORFK OHSqUHDORUVTXHSDUODFKDQFHTX¶LO DYDLW
grâce à de «hautes relations», d’être en communication avec
elles, il en recevait la nouvelle encore secrète que l’Extérieure
DOODLWPRQWHURXODGH%HHUVÀpFKLU'¶DLOOHXUVVLjFHPRPHQW
SUpFLVVHSURGXLVDLWXQHKDXVVHVXUODGH%HHUVRXGHV©R൵UHVª
sur l’Extérieure, si le marché de la première était «ferme» et «ac
WLIªFHOXLGHODVHFRQGH ©KpVLWDQWª©IDLEOHªHWTX¶RQV¶\ WvQW
«sur la réserve», la source de premier ordre n’en restait pas
PRLQVXQHVRXUFHGHSUHPLHURUGUH$XVVL%ORFKQRXVDQQRQoD
WLO OD PRUW GX .DLVHU G¶XQ DLU P\VWpULHX[ HW LPSRUWDQW PDLV
aussi rageur. Il était surtout particulièrement exaspéré d’entendre
Robert dire: «l’Empereur Guillaume». Je crois que sous le cou
SHUHWGHODJXLOORWLQH6DLQW/RXSHW0GH*XHUPDQWHVQ¶DXUDLHQW
pas pu dire autrement. Deux hommes du monde restant seuls
vivants dans une île déserte, où ils n’auraient à faire preuve
de bonnes façons pour personne, se reconnaîtraient à ces traces
d’éducation, comme deux latinistes citeraient correctement
GX9LUJLOH6DLQW/RXSQ¶HWMDPDLVSXPrPHWRUWXUpSDUOHV$O
lemands, dire autrement que «l’Empereur Guillaume». Et ce
VDYRLUYLYUHHVW PDOJUpWRXW O¶LQGLFH GHJUDQGHV HQWUDYHV SRXU
l’esprit. Celui qui ne sait pas les rejeter reste un homme
du monde. Cette élégante médiocrité est d’ailleurs délicieuse –
VXUWRXWDYHFWRXWFHTXLV¶\DOOLHGHJpQpURVLWpFDFKpHHWG¶Kp
URwVPH LQH[SULPp± j F{Wp GH OD YXOJDULWpGH%ORFK j OD IRLV
SOHXWUHHWIDQIDURQTXLFULDLWj6DLQW/RXS©7XQHSRXUUDLVSDV
60
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