Добавил:
ivanov666
Опубликованный материал нарушает ваши авторские права? Сообщите нам.
Вуз:
Предмет:
Файл:Le Temps retrouvé
.pdf
LE TEMPS RETROUVE
TX¶LOVFRQWLQXDVVHQWjFKHUFKHUODFURL[GHJXHUUHOHVWURXYDLMH
froids au sujet de Robert, moi qui me doutais de l’endroit où
FHWWHFURL[DYDLWpWpRXEOLpH&HSHQGDQW6DLQW/RXSV¶LOV¶pWDLW
GLVWUDLWFH VRLUOjGHFHWWH PDQLqUHFHQ¶pWDLW TX¶HQ DWWHQGDQW
car, repris du désir de revoir Morel, il avait usé de toutes ses rela
WLRQVSRXUVDYRLUGDQVTXHOFRUSV0RUHOVHWURXYDLWFUR\DQWTX¶LO
V¶pWDLWHQJDJpD¿QGHO¶DOOHUYRLUHWQ¶DYDLWUHoXMXVTX¶LFL TXH
des centaines de réponses contradictoires. Je conseillai à Fran
oRLVHHWDXPDvWUHG¶K{WHOG¶DOOHUVHFRXFKHU0DLVFHOXLFLQ¶pWDLW
jamais pressé de quitter Françoise depuis que, grâce à la guerre,
LODYDLWWURXYp XQPR\HQSOXV H൶FDFHHQFRUHTXH O¶H[SXOVLRQ
GHVV°XUVHWO¶D൵DLUH'UH\IXVGHODWRUWXUHU&HVRLUOjHWFKDTXH
fois que j’allais auprès d’eux pendant les quelques jours que
je passai encore à Paris, j’entendis le maître d’hôtel dire à Fran
çoise épouvantée: «Ils ne se pressent pas, c’est entendu, ils at
WHQGHQWTXHODSRLUHVRLWPUHPDLVFHMRXUOjLOVSUHQGURQW3DULV
HW FH MRXUOj SDV GH SLWLp ± 6HLJQHXU9LHUJH0DULH V¶pFULDLW
)UDQoRLVHoDQHOHXUVX൶WSDVG¶DYRLUFRQTXpULODSDXYUH%HO
JLTXH(OOHDDVVH]VRX൵HUWFHOOHOjDXPRPHQWGHVRQHQYDKL
WLRQ±OD%HOJLTXH)UDQoRLVHPDLVFHTX¶LOVRQWIDLWHQ%HOJLTXH
QHVHUDULHQjF{WpªHWPrPHODJXHUUHD\DQWMHWpVXUOHPDUFKp
de la conversation des gens du peuple une quantité de termes
GRQW LOV Q¶DYDLHQW IDLW OD FRQQDLVVDQFH TXH SDU OHV \HX[ SDU
la lecture des journaux et dont, en conséquence, ils ignoraient
OD SURQRQFLDWLRQ OH PDvWUH G¶K{WHO DMRXWDLW ©9RXV YHUUH] oD
Françoise, ils préparent une nouvelle attaque d’une plus grande
enverjure que toutes les autres». M’étant insurgé, sinon au nom
de la pitié pour Françoise et du bon sens stratégique, au moins
GHODJUDPPDLUHHWD\DQWGpFODUpTX¶LOIDOODLWSURQRQFHU©HQYHU
JXUHª MH Q¶\ JDJQDL TX¶j IDLUH UHGLUH j )UDQoRLVH OD WHUULEOH
,
181

MARCEL PROUST
phrase chaque fois que j’entrais à la cuisine, car le maître d’hôtel
SUHVTXHDXWDQWTXHG¶H൵UD\HUVDFDPDUDGHpWDLWKHXUHX[GHPRQ
WUHU j VRQ PDvWUH TXH ELHQ TX¶DQFLHQ MDUGLQLHU GH &RPEUD\
et simple maître d’hôtel, tout de même bon Français selon
ODUqJOHGH6DLQW$QGUpGHV&KDPSVLOWHQDLWGHODGpFODUDWLRQ
des droits de l’homme le droit de prononcer «enverjure» en toute
indépendance, et de ne pas se laisser commander sur un point
qui ne faisait pas partie de son service et où, par conséquent,
depuis la Révolution, personne n’avait rien à lui dire puisqu’il
était mon égal. J’eus donc le chagrin de l’entendre parler à Fran
çoise d’une opération de grande «enverjure» avec une insistance
qui était destinée à me prouver que cette prononciation était l’ef
IHWQRQGHO¶LJQRUDQFHPDLVG¶XQHYRORQWpPUHPHQWUpÀpFKLH
Il confondait le gouvernement, les journaux, dans un même:
©RQª SOHLQ GH Pp¿DQFH GLVDQW ©2Q QRXV SDUOH GHV SHUWHV
GHV%RFKHVRQ QHQRXVSDUOHSDV GHVQ{WUHVLOSDUDvWTX¶HOOHV
sont dix fois plus grandes. On nous dit qu’ils sont à bout
GHVRX൷HTX¶LOVQ¶RQWSOXV ULHQjPDQJHUPRL MHFURLVTX¶LOV
en ont cent fois comme nous, à manger. Faut pas tout de même
QRXVERXUUHUOHFUkQH6¶LOVQ¶DYDLHQWULHQjPDQJHULOVQHVHEDW
traient pas comme l’autre jour où ils nous ont tué cent mille
jeunes gens de moins de vingt ans». Il exagérait ainsi à tout ins
tant les triomphes des Allemands, comme il avait fait jadis pour
FHX[GHVUDGLFDX[LOQDUUDLWHQPrPHWHPSVOHXUVDWURFLWpVD¿Q
que ces triomphes fussent plus pénibles encore à Françoise, la
TXHOOHQHFHVVDLWSOXVGHGLUH©$K6DLQWH0qUHGHV$QJHVª
«Ah! Marie Mère de Dieu!» et parfois, pour lui être désagréable
d’une autre manière, il disait: «Du reste, nous ne valons pas plus
cher qu’eux, ce que nous faisons en Grèce n’est pas plus beau
TXHFHTX¶LOVRQWIDLWHQ%HOJLTXH9RXVDOOH]YRLUTXHQRXVDO
182

LE TEMPS RETROUVE
lons mettre tout le monde contre nous et que nous serons obligés
de nous battre avec toutes les nations», alors que c’était exacte
ment le contraire. les jours où les nouvelles étaient bonnes,
il prenait sa revanche en assurant à Françoise que la guerre dure
UDLWWUHQWHFLQTDQVHWHQSUpYLVLRQG¶XQHSDL[SRVVLEOHDVVXUDLW
TXHFHOOHFLQHGXUHUDLWSDVSOXVGHTXHOTXHVPRLVHWVHUDLWVXLYLH
GH EDWDLOOHV DXSUqV GHVTXHOOHV FHOOHVFL QH VHUDLHQW TX¶XQ MHX
d’enfant, et après lesquelles il ne resterait rien de la France.
la victoire des alliés semblait, sinon rapprochée, du moins à peu
près certaine, et il faut malheureusement avouer que le maître
G¶K{WHOHQpWDLWGpVROp&DUD\DQWUpGXLWODJXHUUH©PRQGLDOHª
comme tout le reste, à celle qu’il menait sourdement contre
Françoise (qu’il aimait, du reste, malgré cela comme on peut
aimer la personne qu’on est content de faire rager tous les jours
HQOD EDWWDQW DX[GRPLQRV OD 9LFWRLUHVH UpDOLVDLW jVHV \HX[
sous les espèces de la première conversation où il aurait la souf
IUDQFHG¶HQWHQGUH)UDQoRLVH OXLGLUH ©(Q¿QF¶HVW¿QLHWLOYD
falloir qu’ils nous donnent plus que nous ne leur avons donné
HQª,OFUR\DLWGX UHVWHWRXMRXUV TXHFHWWHpFKpDQFH IDWDOH
arrivait, car un patriotisme inconscient lui faisait croire, comme
tous les Français victimes du même mirage que moi depuis que
j’étais malade, que la victoire – comme ma guérison – était pour
le lendemain. Il prenait les devants en annonçant à Françoise que
FHWWHYLFWRLUHDUULYHUDLWSHXWrWUHPDLVTXHVRQF°XUHQVDLJQH
rait, car la Révolution la suivrait aussitôt, puis l’invasion. «Oh!
FHWWHERQVDQJGHJXHUUHOHV%RFKHVVHURQWOHVVHXOVjV¶HQUHOH
YHUYLWH)UDQoRLVHLOV\ RQWGpMj JDJQpGHVFHQWDLQHV GHPLO
liards. Mais qu’ils nous crachent un sou à nous, quelle farce!
2QOHPHWWUDSHXWrWUHVXUOHVMRXUQDX[DMRXWDLWLOSDUSUXGHQFH
et pour parer à tout événement, pour calmer le peuple, comme
,
183

MARCEL PROUST
RQGLWGHSXLVWURLVDQVTXHODJXHUUHVHUD¿QLHOHOHQGHPDLQ-HQH
peux pas comprendre comment que le monde est assez fou pour
le croire». Françoise était d’autant plus troublée de ces paroles
TX¶HQH൵HWDSUqV DYRLUFUXOHV RSWLPLVWHVSOXW{WTXH OHPDvWUH
G¶K{WHOHOOHYR\DLWTXHODJXHUUHTX¶HOOHDYDLWFUXGHYRLU¿QLU
HQTXLQ]HMRXUV PDOJUp ©O¶HQYDKLWLRQGHOD SDXYUH %HOJLTXHª
GXUDLW WRXMRXUV TX¶RQ Q¶DYDQoDLW SDV SKpQRPqQH GH ¿[DWLRQ
GHVIURQWVGRQWHOOHFRPSUHQDLWPDOOHVHQVHWTX¶HQ¿QXQGHVLQ
QRPEUDEOHV©¿OOHXOVªjTXLHOOHGRQQDLWWRXWFHTX¶HOOHJDJQDLW
chez nous lui racontait qu’on avait caché telle chose, telle autre.
«Tout cela retombera sur l’ouvrier, concluait le maître d’hôtel.
2QYRXVSUHQGUDYRWUHFKDPS)UDQoRLVH±$K6HLJQHXU'LHXª
Mais à ces malheurs lointains, il en préférait de plus proches
et dévorait les journaux dans l’espoir d’annoncer une défaite
à Françoise. Il attendait les mauvaises nouvelles comme des œufs
de Pâques, espérant que cela irait assez mal pour épouvanter
)UDQoRLVHSDV DVVH]SRXUTX¶LOSWPDWpULHOOHPHQW HQVRX൵ULU
C’est ainsi qu’un raid de zeppelins l’eût enchanté pour voir
Françoise se cacher dans les caves, et parce qu’il était persuadé
que dans une ville aussi grande que Paris les bombes ne vien
draient pas juste tomber sur notre maison. Du reste, Fran
oRLVHFRPPHQoDLWjrWUHUHSULVH SDUPRPHQWGHVRQSDFL¿VPH
GH&RPEUD\(OOHDYDLWSUHVTXHGHVGRXWHVVXUOHV©DWURFLWpVDOOH
mandes». «Au commencement de la guerre on nous disait que
ces Allemands c’était des assassins, des brigands, de vrais ban
GLWVGHV%EERFKHV«ªVLHOOHPHWWDLWSOXVLHXUVEj%RFKHVF¶HVW
que l’accusation que les Allemands fussent des assassins lui sem
EODLWDSUqVWRXWSODXVLEOHPDLVFHOOHTX¶LOVIXVVHQWGHV%RFKHV
SUHVTXHLQYUDLVHPEODEOHj FDXVH GHVRQ pQRUPLWp 6HXOHPHQW
LOpWDLWDVVH]GL൶FLOHGHFRPSUHQGUHTXHOVHQVP\VWpULHXVHPHQW
184

LE TEMPS RETROUVE
H൵UR\DEOH)UDQoRLVHGRQQDLWDXPRWGH%RFKHSXLVTX¶LOV¶DJLV
sait du début de la guerre, et aussi à cause de l’air de doute avec
lequel elle prononçait ce mot. Car le doute que les Allemands
fussent des criminels pouvait être mal fondé en fait, mais ne ren
fermait pas en soi, au point de vue logique, de contradiction.
0DLVFRPPHQWGRXWHUTX¶LOVIXVVHQWGHV%RFKHVSXLVTXHFHPRW
GDQVODODQJXHSRSXODLUHYHXWGLUHSUpFLVpPHQW$OOHPDQG3HXW
rWUHQHIDLVDLWHOOHTXHUpSpWHUHQVW\OHLQGLUHFWOHVSURSRVYLR
lents qu’elle avait entendus alors et dans lesquels une particu
OLqUH pQHUJLH DFFHQWXDLW OH PRW ©%RFKHª ©-¶DL FUX WRXW FHOD
GLVDLWHOOHPDLVMHPHGHPDQGHWRXWjO¶KHXUHVLQRXVQHVRPPHV
pas aussi fripons comme eux». Cette pensée blasphématoire
avait été sournoisement préparée chez Françoise par le maître
G¶K{WHOOHTXHOYR\DQW TXH VD FDPDUDGH DYDLWXQ FHUWDLQ SHQ
chant pour le roi Constantin de Grèce, n’avait cessé de le lui re
présenter comme privé par nous de nourriture jusqu’au jour où
LOFpGHUDLW$XVVLO¶DEGLFDWLRQGXVRXYHUDLQDYDLWHOOHpPX)UDQ
çoise, qui allait jusqu’à déclarer: «Nous ne valons pas mieux
TX¶HX[6LQRXVpWLRQVHQ$OOHPDJQHQRXVHQIHULRQVDXWDQWª
Je la vis peu, du reste, pendant ces quelques jours, car elle allait
beaucoup chez ces cousins dont maman m’avait dit un jour:
«Mais tu sais qu’ils sont plus riches que toi». Or, on avait vu
FHWWHFKRVHVLEHOOHTXLIXWVLIUpTXHQWHjFHWWHpSRTXHOjGDQV
WRXWOH SD\VHWTXL WpPRLJQHUDLWV¶LO \DYDLW XQKLVWRULHQSRXU
en perpétuer le souvenir, de la grandeur de la France, de sa gran
GHXU G¶kPH GH VD JUDQGHXU VHORQ 6DLQW$QGUpGHV&KDPSV
et que ne révélèrent pas moins tant de civils survivant à l’arrière
que les soldats tombés à la Marne. un neveu de Françoise avait
pWpWXpj%HUU\DX%DFTXL pWDLWDXVVL OHQHYHXGHFHVFRXVLQV
millionnaires de Françoise, anciens cafetiers retirés depuis long
,
185

MARCEL PROUST
temps après fortune faite. Il avait été tué, lui, tout petit cafetier
VDQVIRUWXQHTXLjODPRELOLVDWLRQkJpGHYLQJWFLQTDQVDYDLW
ODLVVpVDMHXQHIHPPHVHXOHSRXUWHQLUOHSHWLWEDUTX¶LOFUR\DLW
regagner quelques mois après. Il avait été tué. Et alors on avait
vu ceci. les cousins millionnaires de Françoise, et qui n’étaient
rien à la jeune femme, veuve de leur neveu, avaient quitté
la campagne où ils étaient retirés depuis dix ans et s’étaient re
PLVFDIHWLHUVVDQVYRXORLUWRXFKHUXQVRXWRXVOHVPDWLQVjVL[
heures, la femme millionnaire, une vraie dame, était habillée
ainsi que «sa demoiselle», prêtes à aider leur nièce et cousine par
alliance. Et depuis plus de trois ans, elles rinçaient ainsi des verres
et servaient des consommations depuis le matin jusqu’à neuf
heures et demie du soir, sans un jour de repos. Dans ce livre, où
LOQ¶\DSDVXQVHXOIDLWTXLQHVRLW¿FWLIRLOQ¶\DSDVXQVHXO
personnage «à clefs», où tout a été inventé par moi selon les be
soins de ma démonstration, je dois dire, à la louange de mon
SD\VTXHVHXOVOHVSDUHQWVPLOOLRQQDLUHVGH)UDQoRLVHD\DQWTXLW
WpOHXUUHWUDLWHSRXUDLGHUOHXUQLqFHVDQVDSSXLTXHVHXOVFHX[Oj
sont des gens réels, qui existent. Et persuadé que leur modestie
QH V¶HQ R൵HQVHUD SDV SRXU OD UDLVRQ TX¶LOV QH OLURQW MDPDLV
ce livre, c’est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion
que, ne pouvant citer les noms de tant d’autres qui durent agir
de même et par qui la France a survécu, je transcris ici leur nom
YpULWDEOHLOVV¶DSSHOOHQWG¶XQQRPVLIUDQoDLVG¶DLOOHXUV/DUL
YLqUH6¶LO\ DHXTXHOTXHV YLODLQVHPEXVTXpVFRPPH O¶LPSp
rieux jeune homme en smoking que j’avais vu chez Jupien
et dont la seule préoccupation était de savoir s’il pourrait avoir
/pRQjKò©SDUFHTX¶LOGpMHXQDLWHQYLOOHªLOVVRQWUDFKHWpV
SDUODIRXOH LQQRPEUDEOHGHWRXV OHV)UDQoDLVGH6DLQW$QGUp
GHV&KDPSV SDU WRXV OHV VROGDWV VXEOLPHV DX[TXHOV M¶pJDOH
186

LE TEMPS RETROUVE
OHV /DULYLqUH /H PDvWUH G¶K{WHO SRXU DWWLVHU OHV LQTXLp
WXGHVGH)UDQoRLVHOXLPRQWUDLWGHYLHLOOHV©/HFWXUHVSRXUWRXVª
qu’il avait retrouvées et sur la couverture desquelles (ces numé
URV GDWDLHQW G¶DYDQW OD JXHUUH ¿JXUDLW OD ©IDPLOOH LPSpULDOH
G¶$OOHPDJQHª©9RLOjQRWUHPDvWUHGHGHPDLQªGLVDLWOHPDvWUH
d’hôtel à Françoise, en lui montrant «Guillaume». Elle écar
TXLOODLWOHV\HX[SXLVSDVVDLWDXSHUVRQQDJHIpPLQLQSODFpjF{Wp
GHOXLHWGLVDLW©9RLOjOD*XLOODXPHVVHª
Mon départ de Paris se trouva retardé par une nouvelle qui,
par le chagrin qu’elle me causa, me rendit pour quelque temps
LQFDSDEOHGHPHPHWWUHHQURXWH-¶DSSULVHQH൵HWODPRUWGH5R
EHUWGH6DLQW/RXSWXpOHVXUOHQGHPDLQGHVRQUHWRXUDXIURQW
en protégeant la retraite de ses hommes. Jamais homme n’avait
eu moins que lui la haine d’un peuple (et quant à l’empereur,
SRXU GHV UDLVRQV SDUWLFXOLqUHV HW SHXWrWUH IDXVVHV LO SHQVDLW
que Guillaume II avait plutôt cherché à empêcher la guerre qu’à
ODGpFKDvQHU 3DVGHKDLQH GX*HUPDQLVPH QRQSOXV OHVGHU
QLHUVPRWV TXHM¶DYDLVHQWHQGXVVRUWLUGH VDERXFKH LO\ DYDLW
VL[MRXUVF¶pWDLHQWFHX[TXLFRPPHQFHQWXQOLHGGH6FKXPDQQ
et que sur mon escalier il me fredonnait, en allemand, si bien
qu’à cause des voisins je l’avais fait taire. Habitué par une bonne
éducation suprême à émonder sa conduite de toute apologie,
de toute invective, de toute phrase, il avait évité devant l’ennemi,
comme au moment de la mobilisation, ce qui aurait pu assurer sa
YLHSDUFHWH൵DFHPHQWGHVRLGHYDQWOHVDFWHVTXHV\PEROLVDLHQW
toutes ses manières, jusqu’à sa manière de fermer la portière
GHPRQ¿DFUHTXDQGLOPHUHFRQGXLVDLWWrWHQXHFKDTXHIRLVTXH
je sortais de chez lui. Pendant plusieurs jours je restai enfermé
dans ma chambre, pensant à lui. Je me rappelais son arrivée,
ODSUHPLqUHIRLVj%DOEHFTXDQGHQODLQDJHVEODQFKkWUHVDYHF
,
187

MARCEL PROUST
VHV\HX[YHUGkWUHVHWERXJHDQWVFRPPHODPHULODYDLWWUDYHUVp
le hall attenant à la grande salle à manger dont les vitrages don
naient sur la mer. Je me rappelais l’être si spécial qu’il m’avait
paru être alors, l’être dont ç’avait été un si grand souhait de ma
part d’être l’ami. Ce souhait s’était réalisé au delà de ce que
j’aurais jamais pu croire, sans me donner pourtant presque
aucun plaisir alors, et ensuite je m’étais rendu compte de tous
les grands mérites et d’autres choses encore que cachait cette ap
parence élégante. Tout cela, le bon comme le mauvais, il l’avait
donné sans compter, tous les jours, et le dernier, en allant atta
quer une tranchée par générosité, par mise au service des autres
de tout ce qu’il possédait, comme il avait un soir couru sur
les canapés du restaurant pour ne pas me déranger. Et l’avoir vu
si peu, en somme, en des sites si variés, dans des circonstances
VLGLYHUVHVHWVpSDUpHVSDUWDQWG¶LQWHUYDOOHVGDQVFHKDOOGH%DO
bec, au café de Rivebelle, au quartier de cavalerie et aux dîners
PLOLWDLUHVGH'RQFLqUHVDXWKpkWUHRLODYDLWJLÀpXQMRXUQDOLVWH
chez la princesse de Guermantes, ne faisait que me donner de sa
vie des tableaux plus frappants, plus nets, de sa mort un chagrin
plus lucide, que l’on en a souvent pour les personnes aimées
davantage, mais fréquentées si continuellement que l’image que
QRXVJDUGRQVG¶HOOHVQ¶HVWSOXVTX¶XQHHVSqFHGHYDJXHPR\HQQH
HQWUHXQHLQ¿QLWpG¶LPDJHV LQVHQVLEOHPHQWGL൵pUHQWHVHWDXVVL
TXH QRWUHD൵HFWLRQUDVVDVLpH Q¶D SDV FRPPH SRXU FHX[TXH
nous n’avons vus que pendant des moments limités, au cours
de rencontres inachevées malgré eux et malgré nous, l’illusion
GHODSRVVLELOLWp G¶XQH D൵HFWLRQ SOXV JUDQGHGRQW OHV FLUFRQV
tances seules nous auraient frustrés. Peu de jours après celui
où je l’avais aperçu, courant après son monocle, et l’imaginant
DORUVVLKDXWDLQGDQVFHKDOOGH%DOEHFLO\DYDLWXQHDXWUHIRUPH
188

LE TEMPS RETROUVE
YLYDQWHTXHM¶DYDLVYXHSRXUODSUHPLqUHIRLVVXUODSODJHGH%DO
bec et qui maintenant n’existait non plus qu’à l’état de souvenir,
F¶pWDLW$OEHUWLQH IRXODQWOH VDEOHFH SUHPLHUVRLULQGL൵pUHQWH
à tous, et marine comme une mouette. Elle, je l’avais si vite
aimée que pour pouvoir sortir avec elle tous les jours je n’étais
MDPDLV DOOp YRLU 6DLQW/RXS GH %DOEHF (W SRXUWDQW O¶KLVWRLUH
de mes relations avec lui portait aussi le témoignage qu’un
temps j’avais cessé d’aimer Albertine, puisque, si j’étais allé
m’installer quelque temps auprès de Robert, à Doncières, c’était
dans le chagrin de voir que ne m’était pas rendu le sentiment que
me
j’avais pour M
WDUGFRQQXHVGHPRLWRXWHVGHX[j%DOEHFHWVLYLWHWHUPLQpHV
V¶pWDLHQWFURLVpHV jSHLQHF¶pWDLWOXLPH UHGLVDLVMHHQ YR\DQW
TXH OHV QDYHWWHV DJLOHV GHV DQQpHV WLVVHQW GHV ¿OV HQWUH FHX[
de nos souvenirs qui semblaient d’abord les plus indépendants,
F¶pWDLWOXLTXHM¶DYDLVHQYR\pFKH]0
tine m’avait quitté. Et puis il se trouvait que leurs deux vies
avaient chacune un secret parallèle et que je n’avais pas soup
oRQQp&HOXLGH6DLQW/RXSPHFDXVDLWSHXWrWUHPDLQWHQDQWSOXV
de tristesse que celui d’Albertine, dont la vie m’était devenue si
étrangère. Mais je ne pouvais me consoler que la sienne comme
FHOOHGH 6DLQW/RXS HXVVHQW pWpVL FRXUWHV (OOH HW OXL PHGL
VDLHQWVRXYHQWHQSUHQDQWVRLQGHPRL©9RXVTXLrWHVPDODGHª
Et c’était eux qui étaient morts, eux dont je pouvais, séparées par
un intervalle en somme si bref, mettre en regard l’image ultime,
devant la tranchée, après la chute, de l’image première qui, même
pour Albertine, ne valait plus pour moi que par son association
DYHFFHOOHGXVROHLOFRXFKDQWVXUODPHU6DPRUWIXWDFFXHLOOLH
par Françoise avec plus de pitié que celle d’Albertine. Elle prit
immédiatement son rôle de pleureuse et commenta la mémoire
GH*XHUPDQWHV6DYLHHWFHOOHG¶$OEHUWLQHVL
me
%RQWHPSVTXDQG$OEHU
,
189

MARCEL PROUST
du mort de lamentations, de thrènes désespérés. Elle exhibait
son chagrin et ne prenait un visage sec, en détournant la tête,
que lorsque moi je laissais voir le mien, qu’elle voulait avoir
l’air de ne pas avoir vu. Car comme beaucoup de personnes
nerveuses, la nervosité des autres, trop semblable sans doute
à la sienne, l’horripilait. Elle aimait maintenant à faire remar
quer ses moindres torticolis, un étourdissement, qu’elle s’était
cognée. Mais si je parlais d’un de mes maux, redevenue stoïque
et grave, elle faisait semblant de ne pas avoir entendu. «Pauvre
0DUTXLVªGLVDLWHOOH ELHQTX¶HOOHQH SWV¶HPSrFKHU GHSHQ
ser qu’il eût fait l’impossible pour ne pas partir et, une fois
PRELOLVpSRXUIXLUGHYDQWOHGDQJHU©3DXYUHGDPHGLVDLWHOOH
me
en pensant à M
TXDQGHOOHDDSSULVODPRUWGHVRQJDUoRQ6LHQFRUHHOOHDYDLW
SXOHUHYRLUPDLVLOYDXWSHXWrWUHPLHX[TX¶HOOHQ¶DLWSDVSX
parce qu’il avait le nez coupé en deux, il était tout dévisagé».
(WOHV\HX[GH)UDQoRLVHVHUHPSOLVVDLHQWGHODUPHVPDLVjWUD
YHUVOHVTXHOOHVSHUoDLWODFXULRVLWpFUXHOOHGHODSD\VDQQH6DQV
doute Françoise plaignait la douleur de M
son cœur, mais elle regrettait de ne pas connaître la forme que
cette douleur avait prise et de ne pouvoir s’en donner le spec
WDFOH GH O¶D൷LFWLRQ (W FRPPH HOOH DXUDLW ELHQ DLPp SOHXUHU
HWTXHMHODYLVVHSOHXUHUHOOHGLWSRXUV¶HQWUDvQHU©dDPHIDLW
TXHOTXHFKRVHª6XUPRLDXVVLHOOHpSLDLWOHVWUDFHVGXFKDJULQ
DYHFXQHDYLGLWpTXLPH¿WVLPXOHUXQHFHUWDLQHVpFKHUHVVHHQ
parlant de Robert. Et plutôt, sans doute, par esprit d’imitation
HWSDUFHTX¶HOOHDYDLWHQWHQGX GLUHFHODFDULO\ DGHVFOLFKpV
GDQVOHVR൶FHVDXVVLELHQTXHGDQVOHVFpQDFOHVHOOHUpSpWDLW
QRQVDQV\PHWWUHSRXUWDQWODVDWLVIDFWLRQG¶XQSDXYUH©7RXWHV
ses richesses ne l’ont pas empêché de mourir comme un autre,
GH0DUVDQWHVTX¶HVWFH TX¶HOOHDGSOHXUHU
me
de Marsantes de tout
190
Соседние файлы в предмете [НЕСОРТИРОВАННОЕ]
