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Au Bonheur Des Dames

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AU BONHEUR DES DAMES
magasins faisaient chaque année ? Et elle plaidait la cause des rouages de la machine, non par des raisons sentimentales, mais par des arguments tirés de l’intérêt même des patrons. Quand on veut une machine solide, on emploie du bon fer ; si le fer casse ou si on le casse, il y a un arrêt du travail, des frais répétés de mise en train, toute une déperdition de force.
Parfois, elle s’animait, elle voyait l’immense bazar idéal,
le phalanstère du négoce, où chacun aurait sa part exacte des bénéfices, selon ses mérites, avec la certitude du lendemain, assurée à l’aide d’un contrat. Mouret alors s’égayait, malgré sa fièvre. Il l’accusait de socialisme, l’embarrassait en lui montrant des difficultés d’exécution ; car elle parlait dans la simplicité de son âme, et elle s’en remettait bravement à l’avenir, lorsqu’elle s’apercevait d’un trou dangereux, au bout de sa pratique de cœur tendre. Cependant, il était ébranlé, séduit, par cette voix jeune, encore frémissante des maux endurés, si convaincue, lorsqu’elle indiquait des réformes qui devaient consolider la maison ; et il l’écoutait en la plaisantant, le sort des vendeurs était amélioré peu à peu, on remplaçait les renvois en masse par un système de congés accordés aux mortes-saisons, enfin on allait créer une caisse de secours mutuels, qui mettrait les employés à l’abri des chômages forcés, et leur assurerait une retraite. C’était l’embryon des vastes sociétés ouvrières du vingtième siècle.
D’ailleurs, Denise ne s’en tenait pas à vouloirpanser les
plaies vives dont elle avait saigné : des idées délicates de femme, soufflées à Mouret, ravirent la clientèle. Elle fit aussi la joie de Lhomme, en appuyant un projet qu’il nourrissait depuis long­temps, celui de créer un corps de musique, dont les exécutants
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seraient tous choisis dans le personnel. Trois mois plus tard, Lhomme avait cent vingt musiciens sous sa direction, le rêve de sa vie était réalisé. Et une grande fête fut donnée dans les magasins, un concert et un bal, pour présenter la musique du Bonheur à la clientèle, au monde entier. Les journaux s’en oc­cupèrent, Bourdoncle lui-même, ravagé par ces innovations, dut s’incliner devant l’énorme réclame. Ensuite, on installa une salle de jeu pour les commis, deux billards, des tables de trictrac et d’échecs. Il y eut des cours le soir dans la maison, cours d’anglais et d’allemand, cours de grammaire, d’arithmé­tique, de géographie ; on alla jusqu’à des leçons d’équitation et d’escrime. Une bibliothèque fut créée, dix mille volumes mis à la disposition des employés. Et l’on ajouta encore un médecin à demeure donnant des consultations gratuites, des bains, des buffets, unsalon de coiffure. Toute la vie était là, on avait tout sans sortir, l’étude, la table, le lit, le vêtement. Le Bonheur des dames se suffisait, plaisirs et besoins, au milieu du grand Paris, occupé de ce tintamarre, de cette cité du travail qui poussait si largement dans le fumier des vieilles rues, ouvertes enfin au plein soleil.
Alors, un nouveau mouvement d’opinion se fit en faveur
de Denise. Comme Bourdoncle, vaincu, répétait avec désespoir à ses familiers qu’il aurait donné beaucoup pour la coucher lui-même dans le lit de Mouret, il fut acquis qu’elle n’avait pas cédé, que sa toute-puissance résultait de ses refus. Et, dès ce moment, elle devint populaire. On n’ignorait pas les douceurs qu’on lui devait, on l’admirait pour la force de sa volonté. En voilà une, au moins, qui mettait le pied sur la gorge du patron, et qui les vengeait tous, et qui savait tirer de lui autre chose
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que des promesses ! Elle était donc venue, celle qui faisait res­pecter un peu les pauvres diables ! Lorsqu’elle traversait les comptoirs, avec sa tête fine et obstinée, son air tendre et invin­cible, les vendeurs lui souriaient, étaient fiers d’elle, l’auraient volontiers montréeà la foule. Denise, heureuse, se laissait por­ter par cette sympathie grandissante. Était-ce possible, mon Dieu ! Elle se voyait arriver en jupe pauvre, effarée, perdue au milieu des engrenages de la terrible machine ; longtemps, elle avait eu la sensation de n’être rien, à peine un grain de mil sous les meules qui broyaient un monde ; et, aujourd’hui, elle était l’âme même de ce monde, elle seule importait, elle pouvait d’un mot précipiter ou ralentir le colosse, abattu à ses petits pieds. Cependant, elle n’avait pas voulu ces choses, elle s’était simplement présentée, sans calcul, avec l’unique charme de la douceur. Sa souveraineté lui causait parfois une surprise inquiète : qu’avaient-ils donc tous à lui obéir ? elle n’était point jolie, elle ne faisait pas le mal. Puis, elle souriait, le cœur apaisé, n’ayant en elle que de la bonté et de la raison, un amour de la vérité et de la logique qui était toute sa force.
Une des grandes joies de Denise, dans sa faveur, fut de pou-
voir être utile à Pauline. Celle- ci était enceinte, et elle trem­blait, car deux vendeuses, en quinze jours, avaient dû partir au septième mois de leur grossesse. La direction netolérait pas ces accidents-là, la maternité était supprimée comme encom­brante et indécente, à la rigueur, on permettait le mariage, mais on défendait les enfants. Pauline, sans doute, avait un mari dans la maison ; elle se méfiait pourtant, elle n’en était pas moins impossible au comptoir ; et, afin de retarder un ren­voi probable, elle se serrait à étouffer, résolue de cacher ça tant
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qu’elle pourrait. Une des deux vendeuses congédiées venait justement d’accoucher d’un enfant mort, pour s’être torturé ainsi la taille ; on désespérait de la sauver elle-même. Cepen­dant, Bourdoncle regardait le teint de Pauline se plomber, tan­dis qu’il lui trouvait une raideur pénible dans la démarche. Un matin, il était près d’elle, aux trousseaux, quand un garçon de magasin, qui enlevait un paquet, la heurta d’un tel coup, qu’elle porta les deux mains à son ventre, en poussant un cri. Tout de suite, il l’emmena, la confessa, soumit au conseil la question de son renvoi, sous le prétexte qu’elle avait besoin du bon air de la campagne : l’histoire du coup allait se répandre, l’effet serait désastreux sur le public, si elle faisait une fausse couche, comme il y enavait eu déjà une aux layettes, l’année précédente. Mouret, qui n’assistait pas à ce conseil, ne put don­ner son avis que le soir. Mais Denise avait eu le temps d’inter­venir, et il ferma la bouche de Bourdoncle, au nom des intérêts mêmes de la maison. On voulait donc ameuter les mères, frois­ser les jeunes accouchées de la clientèle ? Pompeusement, il fut décidé que toute vendeuse mariée, qui deviendrait enceinte, serait mise chez une sage-femme spéciale, dès que sa présence au comptoir blesserait les bonnes mœurs.
Le lendemain, lorsque Denise monta voir à l’infirmerie
Pauline, qui avait dû s’aliter à la suite du coup reçu, celle-ci l’embrassa violemment sur les deux joues.
– Que vous êtes gentille ! Sans vous, ils me jetaient dehors...
Et ne vous inquiétez pas, le médecin affirme que ce ne sera rien.
Baugé, échappé de son rayon, était là, de l’autre côté du lit.
Il balbutiait aussi des remerciements, troublé devant Denise,
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qu’il traitait maintenant en personne arrivée et d’uneclasse su­périeure. Ah ! s’il entendait encore des saletés sur son compte, c’était lui qui fermerait le bec des jaloux ! Mais Pauline le ren­voya, en haussant amicalement les épaules.
– Mon pauvre chéri, tu ne dis que des bêtises... Tiens !
laisse-nous causer.
L’infirmerie était une longue pièce claire, où douze lits s’ali-
gnaient, avec leurs rideaux blancs. On y soignait les commis logés dans la maison, lorsqu’ils ne témoignaient pas le désir de rejoindre leurs familles. Mais, ce jour-là, Pauline seule s’y trou­vait couchée, près d’une des grandes fenêtres, qui ouvraient sur la rue Neuve- Saint-Augustin. Et les confidences, les pa­roles tendres et chuchotées vinrent tout de suite, au milieu de ces linges candides, dans cet air assoupi, parfumé d’une vague odeur de lavande.
– Il fait donc quand même ce que vous voulez ?... Comme
vous êtes dure, de lui causer tant de peine ! Voyons, expliquez­moi ça puisque j’ose aborder ce sujet. Vous le détestez ?
Elle avait gardé la main de Denise, assise près du lit, accou-
dée au traversin ; et cette dernière,gagnée par une soudaine émotion, les joues envahies de rougeur, eut une faiblesse, à cette question directe et inattendue. Son secret lui échappa, elle cacha la tête dans l’oreiller, en murmurant :
– Je l’aime !
Pauline restait stupéfaite.
– Comment ! vous l’aimez ? Mais, c’est bien simple : dites
oui.
Denise, le visage toujours caché, répondait non, d’un branle
énergique de la tête. Et elle disait non, justement parce qu’elle
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l’aimait, sans expliquer cela. Certainement, c’était ridicule ; mais elle sentait ainsi, elle ne pouvait se refaire. La surprise de son amie augmentait, elle demanda enfin :
– Alors, tout ça, c’est pour en arriver à ce qu’il vous épouse ?
Du coup, la jeune fille se redressa. Elle était bouleversée.
– Lui, m’épouser ! oh ! non, oh ! je vous jure que je n’ai jamais
voulu une pareille chose !...Non, jamais un tel calcul n’est entré dans ma tête, et vous savez que j’ai horreur du mensonge !
– Dame ! ma chère, reprit doucement Pauline, vous auriez
l’idée de vous faire épouser, que vous ne vous y prendriez pas autrement... Il faudra bien que ça finisse, et il n’y a encore que le mariage, puisque vous ne voulez point de l’autre affaire... Écoutez, je dois vous prévenir que tout le monde a la même pensée : oui, on est persuadé que vous lui tenez la dragée haute pour le mener devant M. le maire... Mon Dieu ! quelle drôle de femme vous êtes !
Et elle dut consoler Denise, qui était retombée la tête sur
le traversin, sanglotant, répétant qu’elle finirait par s’en aller, puisqu’on lui prêtait sans cesse toutes sortes d’histoires, qui ne pouvaient seulement lui entrer dans le crâne. Sans doute, quand un homme aimait une femme, il devait l’épouser. Mais elle ne demandait rien, elle ne calculait rien, elle suppliait seu­lement qu’on la laissât vivre tranquille, avec ses chagrins et ses joies, comme tout le monde. Elle s’en irait.
À la même minute, en bas, Mouret traversaitles magasins.
Il avait voulu s’étourdir, en visitant les travaux une fois encore. Des mois s’étaient écoulés, la façade dressait maintenant ses lignes monumentales, derrière la vaste chemise de planches qui la cachait au public. Toute une armée de décorateurs se
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mettaient à l’œuvre : des marbriers, des faïenciers, des mo­saïstes ; on dorait le groupe central au-dessus de la porte, tandis que, sur l’acrotère, on scellait déjà les piédestaux qui devaient recevoir les statues des villes manufacturières de la France. Du matin au soir, le long de la rue du Dix-Décembre, ouverte depuis peu, stationnaient une foule de badauds, le nez en l’air, ne voyant rien, mais préoccupés des merveilles qu’on se racon­tait de cette façade, dont l’inauguration allait révolutionner Paris. Et c’était sur ce chantier enfiévré de travail, au milieu des artistes achevant la réalisation de son rêve, commencée par les maçons, que Mouret venait de sentir plus amèrement que jamais la vanité de sa fortune. La pensée de Denise lui avait brusquement serré la poitrine, cette pensée qui, sans relâche, le traversait d’une flamme, comme l’élancement d’un mal inguérissable. Il s’était enfui, il n’avait pas trouvé un mot de satisfaction, craignant de montrer ses larmes, laissant derrière lui le dégoût du triomphe. Cette façade, qui se trouvait debout enfin, lui semblait petite, pareille à un de ces murs de sable que les gamins bâtissent, et l’on aurait pu la prolonger d’un fau­bourg de la cité à l’autre, l’élever jusqu’aux étoiles, elle n’aurait pas rempli le vide de son cœur, que seul le « oui » d’une enfant pouvait combler.
Lorsque Mouret rentra dans son cabinet, il étouffait de san-
glots contenus. Que voulait-elle donc ? il n’osait plus lui offrir de l’argent, l’idée confuse d’un mariage se levait, au milieu de ses révoltes de jeune veuf. Et, dans l’énervement de son im­puissance, ses larmes coulèrent. Il était malheureux.
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XIII
Un matin de novembre, Denise donnait les premiers
ordres à son rayon, lorsque la bonne des Baudu vint lui dire que Mlle Geneviève avait passé une bien mauvaise nuit, et qu’elle voulait voir sa cousine tout de suite. Depuis quelque temps, la jeune fille s’affaiblissait de jour en jour, et elle avait dû s’aliter l’avant-veille.
– Dites que je descends à l’instant, répondit Denise très
inquiète.
Le coup qui achevait Geneviève, était la disparition brusque
de Colomban. D’abord, plaisanté par Clara, il avait découché ; puis, cédant à la folie de désir des garçons sournois et chastes, devenu le chien obéissant de cette fille, il n’était pas rentré un lundi, il avait simplement écrit à son patron une lettre d’adieu, faite avec des phrases soignées d’homme qui se suicide. Peut­être, au fond de ce coup de passion, aurait-on trouvé aussi le calcul rusé d’un garçon ravi de renoncer à un mariage désas­treux ; la maison de draperie se portait aussi mal que sa future, l’heure était bonne de rompre par une sottise. Et tout le monde le citait comme une victime fatale de l’amour.
Lorsque Denise arriva au Vieil Elbeuf, Mme Baudu s’y
trouvait seule. Elle était immobile derrière la caisse, avec sa petite figure blanche, mangée d’anémie, gardant le silence et
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le vide de la boutique. Il n’y avait plus de commis ; la bonne donnait un coup de plumeau aux casiers ; et encore était-il question de la remplacer par une femme de ménage. Un froid noir tombait du plafond ; des heures se passaient sans qu’une cliente vînt déranger cette ombre, et les marchandises, qu’on ne remuait pas, étaient de plus en plus gagnées par le sal­pêtre des murs.
– Qu’y a-t-il ? demanda vivement Denise. Est- ce que Ge-
neviève est en danger ?
Mme Baudu ne répondit pas tout de suite. Ses yeux s’em-
plirent de larmes. Puis, elle balbutia :
– Je ne sais rien, on ne me dit rien... Ah ! c’estfini, c’est fini...
Et ses regards noyés faisaient le tour de la boutique sombre,
comme si elle eût senti sa fille et la maison partir ensemble. Les soixante-dix mille francs, produits par la vente de la pro­priété de Rambouillet, s’étaient fondus en moins de deux ans dans le gouffre de la concurrence. Pour lutter contre le Bon- heur, qui tenait à présent les draps d’homme, les velours de chasse, les livrées, le drapier avait fait des sacrifices considé­rables. Enfin, il venait d’être définitivement écrasé sous les molletons et les flanelles de son rival, un assortiment tel qu’il n’en existait pas encore sur la place. Peu à peu, la dette avait grandi ; il s’était décidé, comme ressource suprême, à hypo­théquer l’antique immeuble de la rue de la Michodière, où le vieux Finet, l’ancêtre, avait fondé la maison ; et ce n’était plus, maintenant, qu’une question de jours, l’émiettement s’ache­vait, les plafonds eux-mêmes devaient s’écrouler et s’envoler en poussière, ainsi qu’une construction barbare et vermoulue, emportée par le vent.
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– Le père est là-haut, reprit Mme Baudu de savoix brisée.
Nous y passons deux heures chacun ; il faut bien que quelqu’un garde ici, oh ! seulement par précaution, car en vérité...
Son geste acheva la phrase. Ils auraient mis les volets, sans
leur vieil orgueil commercial qui les tenait encore debout de­vant le quartier.
– Alors, je monte, ma tante, dit Denise dont le cœur se
serrait, dans ce désespoir résigné que les pièces de drap exha­laient elles-mêmes.
– Oui, monte, monte vite, ma fille... Elle t’attend, elle t’a de-
mandée toute la nuit. C’est quelque chose qu’elle veut te dire.
Mais, juste à ce moment, Baudu descendit. La bile tournée
verdissait son visage jaune, où ses yeux se tachaient de sang. Il gardait le pas étouffé dont il venait de quitter la chambre, il murmura, comme si on avait pu l’entendre d’en haut :
– Elle dort.
Et, les jambes cassées, il s’assit sur une chaise. D’un geste
machinal, il s’essuyait le front, avec l’essoufflement d’un homme qui sort d’une rude besogne. Un silence régna. Enfin, il dit à Denise :
– Tu la verras tout à l’heure... Quand elle dort, il nous
semble qu’elle est guérie.
Le silence recommença. Face à face, le père et la mère se
contemplaient. Puis, à demi-voix, il remâcha ses douleurs, ne nommant personne, ne s’adressant à personne.
– Ma tête sous le couteau, je ne l’aurais pas cru !... Il était
le dernier, je l’avais élevé comme mon fils. On serait venu me dire : « Ils te le prendront aussi, tu le verras faire la culbute », j’aurais répondu : « Alors, c’est qu’il n’y aura plus de bon Dieu
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