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Au Bonheur Des Dames

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AU BONHEUR DES DAMES
ne resta du vacarme de la journée qu’un grand frisson, au-des­sus de la débâcle formidable des marchandises. Maintenant, les casiers, les armoires, les cartons, les boîtes, se trouvaientvides : pas un mètre d’étoffe, pas un objet quelconque n’était demeuré à sa place. Les vastes magasins n’offraient que la carcasse de leur aménagement, les menuiseries absolument nettes, comme au jour de l’installation. Cette nudité était la preuve visible du relevé complet et exact de l’inventaire. Et, à terre, s’entas­saient seize millions de marchandises, une mer montante qui avait fini par submerger les tables et les comptoirs. Les com­mis, noyés jusqu’aux épaules, commençaient à replacer chaque article. On espérait avoir terminé vers dix heures.
Comme Mme Aurélie, qui était de la première table, des-
cendait du réfectoire, elle rapporta le chiffre d’affaires réali­sées dans l’année, un chiffre que les additions des divers rayons donnaient à l’instant. Le total était de quatre- vingts millions, dix millions de plus que l’année précédente. Il n’y avait eu une baisse réelle que sur les soies de fantaisie.
– Si M. Mouret n’est pas content, je ne sais ce qu’il lui faut,
ajouta la première. Tenez ! il est là- bas, en haut du grand esca­lier, l’air furieux.
Ces demoiselles allèrent le voir. Il était seul, debout, le vi-
sage sombre, au-dessus des millions écroulés à ses pieds.
– Madame, vint demander à ce moment Denise, seriez-
vous assez bonne pour me permettre de me retirer ? Je ne sers plus à rien, à cause de ma jambe, et comme je dois dîner chez mon oncle, avec mes frères...
Ce fut un étonnement. Elle n’avait donc pas cédé ? Mme Au-
rélie hésita, parut sur le point de lui défendre de sortir, la voix
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brève et mécontente ; pendant que Clara haussait les épaules, pleine d’incrédulité : laissez donc ! c’était bien simple, il ne voulait plus d’elle ! Quand Pauline apprit ce dénouement, elle se trouvait devant les layettes, avec Deloche. La joie brusque du jeune homme la mit en colère : ça l’avançait à grand-chose, n’est-ce pas ? il était peut-être heureux que son amie fût assez sotte pour manquer sa fortune ? et Bourdoncle, qui n’osait aller déranger Mouret, dans son isolement farouche, se promenait au milieu des bruits, désolé lui-même, saisi d’inquiétude.
Cependant, Denise descendit. Comme elle arrivait au bas
du petit escalier de gauche, doucement, en s’appuyant à la rampe, elle tomba sur un groupe de vendeurs qui ricanaient. Son nom fut prononcé, elle sentit qu’on parlait encore de son aventure. On ne l’avait pas aperçue.
– Allons donc ! des manières ! disait Favier. C’est pétri de
vice... Oui, je connais quelqu’un qu’elle a voulu prendre de force.
Et il regardait Hutin, qui, pour conserver sa dignité de se-
cond, se tenait à quatre pas, sans se mêler aux plaisanteries. Mais il fut si flatté de l’air d’envie dont les autres le considé­raient, qu’il daigna murmurer :
– Ce qu’elle m’a embêtée, celle-là !
Denise, frappée au cœur, se retint à la rampe. On dut la voir,
tous se dispersèrent avec des rires. Il avait raison, elle s’accusait de ses ignorances d’autrefois, quand elle songeait à lui. Mais comme il était lâche et comme elle le méprisait, maintenant ! Un grand trouble l’avait saisie : n’était-ce pas étrange qu’elle eût trouvé tout à l’heure la force de repousser un homme adoré,lorsqu’elle se sentait si faible, jadis, devant ce misérable
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garçon, dont elle rêvait seulement l’amour ? Sa raison et sa vaillance sombraient dans ces contradictions de son être, où elle cessait de lire clairement. Elle se hâta de traverser le hall.
Puis, un instinct lui fit lever la tête, pendant qu’un inspec-
teur ouvrait la porte, fermée depuis le matin. Et elle aperçut Mouret. Il était toujours en haut de l’escalier, sur le grand palier central, dominant la galerie. Mais il avait oublié l’in­ventaire, il ne voyait pas son empire, ces magasins crevant de richesses. Tout avait disparu, les victoires bruyantes d’hier, la fortune colossale de demain. D’un regard désespéré, il suivait Denise, et quand elle eut passé la porte, il n’y eut plus rien, la maison devint noire.
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XI
Bouthemont, ce jour-là, arriva le premier chez Mme Des-
forges, au thé de quatre heures. Seule encore dans son grand salon Louis XVI, dont les cuivres et la brocatelle avaient une gaieté claire, celle-ci se leva d’un air d’impatience, en disant :
– Eh bien ?
– Eh bien ! répondit le jeune homme, quand je lui ai dit
que je monterais sans doute vous saluer, il m’a formellement promis de venir.
– Vous lui avez fait entendre que je comptais sur le baron,
aujourd’hui ?
– Sans doute... C’est cela qui a paru le décider. Ils parlaient
de Mouret. L’année précédente, ce dernier s’était pris d’une brusque tendresse pour Bouthemont, au point de l’admettre dans ses plaisirs ; et même il l’avait introduit chez Henriette, heureux d’avoir un complaisant àdemeure, qui égayait un peu une liaison dont il se fatiguait. C’était ainsi que le premier à la soie avait fini par devenir le confident de son patron et de la jolie veuve : il faisait leurs petites commissions, causait de l’un avec l’autre, les raccommodait parfois. Henriette, dans les crises de sa jalousie, s’abandonnait à une intimité dont il restait surpris et embarrassé, car elle perdait ses prudences de femme du monde, mettant son art à sauver les apparences.
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Elle s’écria violemment :
– Il fallait l’amener. J’aurais été sûre.
– Dame ! dit-il avec un rire bon garçon, ce n’est pas ma
faute, s’il s’échappe toujours, à présent... Oh ! il m’aime bien quand même. Sans lui, j’aurais du mal là-bas.
En effet, sa situation au Bonheur des dames était menacée,
depuis le dernier inventaire. Il avait eu beau prétexter la sai­son pluvieuse, on ne lui pardonnait pas le stock considérable des soies de fantaisie ; et, comme Hutin exploitait l’aventure, le minait auprès des chefs avec un redoublement de rage sour­noise, il sentait trèsbien le sol craquer sous lui. Mouret l’avait condamné, ennuyé sans doute maintenant de ce témoin qui le gênait pour rompre, las d’une familiarité sans bénéfices. Mais, selon son habituelle tactique, il poussait Bourdoncle en avant : c’était Bourdoncle et les autres intéressés qui exigeaient le ren­voi, à chaque conseil ; tandis que lui résistait, disait-il, défen­dait son ami énergiquement, au risque des plus gros embarras.
– Enfin, je vais attendre, reprit Mme Desforges. Vous savez
que cette fille doit être ici à cinq heures... Je veux les mettre en présence. Il faut que j’aie leur secret.
Et elle revint sur ce plan médité, elle répéta, dans sa fièvre,
qu’elle avait fait prier Mme Aurélie de lui envoyer Denise, pour voir un manteau qui allait mal. Quand elle tiendrait la jeune fille au fond de sa chambre, elle trouverait bien le moyen d’appeler Mouret ; et elle agirait ensuite.
Bouthemont, assis en face d’elle, la regardait de ses beaux
yeux rieurs, qu’il tâchait de rendre graves. Ce joyeux compère à la barbe d’un noird’encre, ce noceur braillard dont le sang chaud de Gascon empourprait la face, songeait que les femmes
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du monde n’étaient guère bonnes, et qu’elles lâchaient un joli déballage, quand elles osaient vider leur sac. Certainement, les maîtresses de ses amis, des filles de boutique, ne se permet­taient pas des confidences plus complètes.
– Voyons, se hasarda-t-il à dire enfin, qu’est- ce que ça
peut vous faire, puisque je vous jure qu’il n’y a absolument rien entre eux ?
– Justement ! cria-t-elle, il l’aime, celle-là... Je me moque des
autres, de simples rencontres, des hasards d’un jour !
Elle parla de Clara avec dédain. On lui avait bien dit que
Mouret, après les refus de Denise, s’était rejeté sur cette grande rousse à tête de cheval, sans doute par calcul ; car il la mainte­nait au rayon, pour l’afficher, en la comblant de cadeaux. D’ail­leurs, depuis près de trois mois, il menait une vie terrible de plaisirs, semant l’argent avec une prodigalité dont on causait : il avait acheté un hôtel à une rouleuse de coulisses,il était mangé par deux ou trois autres coquines à la fois, qui sem­blaient lutter de caprices coûteux et bêtes.
– C’est la faute de cette créature, répétait Henriette. Je sais
qu’il se ruine avec d’autres, parce qu’elle le repousse... Du reste, que m’importe son argent ! Je l’aurais mieux aimé pauvre. Vous savez comme je l’aime, vous qui êtes devenu notre ami.
Elle s’arrêta, étranglée, près d’éclater en larmes ; et, d’un
mouvement d’abandon, elle lui tendit les deux mains. C’était vrai, elle adorait Mouret pour sa jeunesse et ses triomphes, ja­mais un homme ne l’avait ainsi prise tout entière, dans un fris­son de sa chair et de son orgueil ; mais, à la pensée de le perdre, elle entendait aussi sonner le glas de la quarantaine, elle se demandait avec terreur comment remplacer ce grand amour.
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– Oh ! je me vengerai, murmura-t-elle, je me vengerai, s’il
se conduit mal !
Bouthemont lui tenait toujours les mains. Elle était encore
belle. Ce serait seulement une maîtresse gênante, et il n’aimait guère ce genre-là. La chose pourtant méritait réflexion, il y aurait peut-être intérêt à risquer des ennuis.
– Pourquoi ne vous établissez-vous pas ? dit- elle tout d’un
coup, en se dégageant.
Il demeura étonné. Puis, il répondit :
– Mais il faudrait des fonds considérables... L’année der-
nière, une idée m’a bien travaillé la tête. Je suis convaincu qu’on trouverait encore, dans Paris, la clientèle d’un ou deux grands magasins ; seulement il faudrait choisir le quartier. Le Bon Marché a la rive gauche, le Louvre tient le centre ; nous accaparons, au Bonheur, les quartiers riches de l’ouest. Reste le nord, où l’on pourrait créer une concurrence à la Place Clichy. Et j’avais découvert une situation superbe, près de l’Opéra...
– Eh bien ?
Il se mit à rire bruyamment.
– Imaginez-vous que j’ai eu la bêtise de parler de cela à
mon père... Oui, j’ai été assez naïf pour le prier de chercher des actionnaires à Toulouse.
Et il conta gaiement la colère du bonhomme,enragé contre
les grands bazars parisiens, du fond de sa petite boutique de province. Le vieux Bouthemont, que les trente mille francs gagnés par son fils suffoquaient, avait répondu qu’il donne­rait son argent et celui de ses amis aux hospices, plutôt que de contribuer pour un centime à un de ces grands magasins qui étaient les maisons de tolérance du commerce.
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– D’ailleurs, conclut le jeune homme, il faudrait des mil-
lions.
– Si on les trouvait ? dit simplement Mme Desforges.
Il la regarda, subitement sérieux. N’était-ce qu’une parole
de femme jalouse ? Mais elle ne lui laissa pas le temps de la questionner, elle ajouta :
– Enfin, vous savez combien je m’intéresse à vous... Nous
en recauserons.
Le timbre de l’antichambre avait retenti. Elle se leva, et lui-
même, d’un mouvement instinctif, recula sa chaise, comme si déjà l’on eût pu les surprendre. Un silence régna, dans le salon aux tentures riantes, garni d’une telle profusion deplantes vertes, qu’il y voyait comme un petit bois entre les deux fe­nêtres. Debout, l’oreille vers la porte, elle attendait.
– C’est lui, murmura-t-elle. Le domestique annonça :
– Monsieur Mouret, monsieur de Vallagnosc.
Elle ne put retenir un geste de colère. Pourquoi ne venait-il
pas seul ? Il devait être allé chercher son ami, dans la crainte d’un tête-à-tête possible. Puis, elle eut un sourire, elle tendit la main aux deux hommes.
– Comme vous devenez rare !... Je dis cela aussi pour vous,
monsieur de Vallagnosc.
Son désespoir était de grossir, elle se serrait dans des toi-
lettes de soie noire, afin de dissimuler l’embonpoint qui mon­tait. Pourtant, sa jolie tête, aux cheveux sombres, gardait sa finesse aimable. Et Mouret put lui dire familièrement, en l’en­veloppant d’un regard :
– Il est inutile de vous demander de vos nouvelles... Vous
êtes fraîche comme une rose.
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– Oh ! je me porte trop bien, répondit-elle. Dureste, j’aurais
pu mourir, vous n’en auriez rien su.
Elle l’examinait aussi, le trouvait nerveux et las, les pau-
pières battues, le teint plombé.
– Eh bien ! reprit-elle d’un ton qu’elle tâcha de rendre plai-
sant, je ne vous rendrai pas votre flatterie, vous n’avez guère bonne mine, ce soir.
– Le travail ! dit Vallagnosc.
Mouret eut un geste vague, sans répondre. Il venait d’aper-
cevoir Bouthemont, il lui adressait un signe amical de la tête. Au temps de leur grande intimité, il l’enlevait lui-même au rayon, et l’amenait chez Henriette, pendant le gros travail de l’après-midi. Mais les temps étaient changés, il lui dit à demi­voix :
– Vous avez filé de bien bonne heure... Vous savez qu’ils se
sont aperçus de votre sortie et qu’ils sont furieux, là-bas.
Il parlait de Bourdoncle et des autres intéressés, comme s’il
n’avait pas été le maître.
– Ah ! murmura Bouthemont, inquiet.
– Oui, j’ai à causer avec vous... Attendez-moi, nous nous en
irons ensemble.
Cependant, Henriette s’était assise de nouveau ; et, tout en
écoutant Vallagnosc, qui lui annonçait la visite probable de Mme de Boves, elle ne quittait pas Mouret des yeux. Celui-ci, redevenu muet, regardait les meubles, semblait chercher au plafond. Puis, comme elle se plaignait en riant de n’avoir plus que des hommes à son thé de quatre heures, il s’oublia jusqu’à lâcher cette phrase :
– Je croyais trouver le baron Hartmann.
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Henriette avait pâli. Sans doute elle savait qu’il venait chez
elle uniquement pour s’y rencontrer avec le baron ; mais il aurait pu ne pas lui jeter ainsi son indifférence à la face. Juste­ment, la porte s’était ouverte, et le domestique se tenait debout derrière elle. Quand elle l’eut interrogé d’un mouvement de tête, il se pencha, il lui dit très bas :
– C’est pour ce manteau. Madame m’a recommandé de la
prévenir... La demoiselle est là.
Alors, elle haussa la voix, de façon à être entendue. Toute sa
souffrance jalouse se soulageadans ces mots, d’une sécheresse méprisante :
– Qu’elle attende !
– Faut-il la faire entrer dans le cabinet de Madame ?
– Non, non, qu’elle reste dans l’antichambre !
Et, quand le domestique fut sorti, elle reprit tranquillement
sa conversation avec Vallagnosc. Mouret, retombé dans sa lassi­tude, avait écouté d’une oreille distraite, sans comprendre. Bou­themont, que préoccupait l’aventure, réfléchissait. Mais presque aussitôt la porte se rouvrit, deux dames furent introduites.
– Imaginez-vous, dit Mme Marty, je descendais de voiture,
lorsque j’ai vu arriver Mme de Boves sous les arcades.
– Oui, expliqua celle-ci, il fait beau, et comme mon méde-
cin veut toujours que je marche...
Puis, après un échange général de poignées de mains, elle
demanda à Henriette :
– Vous prenez donc une nouvelle femme de chambre ?
– Non, répondit celle-ci étonnée. Pourquoi ?
– C’est que je viens de voir dans l’antichambre une jeune
fille...
Henriette l’interrompit en riant.
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