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Au Bonheur Des Dames

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AU BONHEUR DES DAMES
eût compté les bouchées dans ce petit homme trapu, ayant l’air d’attendre que le camarade eût mangé Bouthemont, pour le manger ensuite. Lui, espérait avoir la place de second, si l’autre obtenait celle de chef de comptoir. Puis, on verrait. Et tous deux, pris de la fièvre qui battait d’un bout à l’autre des magasins, causaient des augmentations probables, sans cesser d’appeler le stock des soies de fantaisie : on prévoyait que Bouthemont irait à ses trente mille francs, cette année-là ; Hutin dépasserait dix mille ; Favier estimait son fixe et son tant pour cent à cinq mil­lecinq cents. Chaque saison, les affaires du comptoir augmen­taient, les vendeurs y montaient en grade et y doublaient leurs soldes, comme des officiers en temps de campagne.
– Ah çà ! est-ce que ce n’est pas fini, ces petites soies ? dit
brusquement Bouthemont, l’air agacé. Aussi quel fichu prin­temps, toujours de l’eau ! On n’a acheté que des soies noires.
Sa grosse figure rieuse se rembrunissait, il regardait le tas
s’élargir par terre, tandis que Hutin répétait plus haut, d’une voix sonore, où perçait le triomphe :
– Soie de fantaisie, petits carreaux, vingt-huit mètres, à six
francs cinquante !
Il y en avait encore tout un casier. Favier, les bras rompus, y
mettait de la lenteur. Comme il donnait pourtant les dernières pièces à Hutin, il reprit à voix basse :
– Dites donc, j’oubliais... Vous a-t-on raconté que la se-
conde des confections a eu une toquade pour vous ?
Le jeune homme parut très surpris.– Tiens ! comment ça ?
– Oui, c’est ce grand serin de Deloche qui nous a fait la
confidence... Je me souviens, autrefois, quand elle vous relu­quait.
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Depuis qu’il était second, Hutin avait lâché les chanteuses
de café-concert et affichait des institutrices. Très flatté au fond, il répondit d’un air de mépris :
– Je les aime plus étoffées, mon cher, et puis on ne va pas
avec tout le monde, comme le patron.
Il s’interrompit, il cria :
– Poult-de-soie blanc, trente-cinq mètres, à huit francs
soixante-quinze !
– Ah ! enfin ! murmura Bouthemont soulagé.
Mais une cloche sonnait, c’était la deuxième table, dont
Favier faisait partie. Il descendit de l’escabeau, un autre ven­deur prit sa place ; et il lui fallut enjamber la houle des pièces d’étoffe, qui avait encore monté sur les parquets. Maintenant, dans tous les rayons, des écroulements pareils encombraient le sol ; les casiers, les cartons, les armoires se vidaient peu à peu, tandis que les marchandises débordaient de toutes parts, sous les pieds, entre les tables, dans une crue continuelle. Au blanc, on entendait les chutes lourdes des piles de calicot ; à la mercerie, c’était un léger cliquetis de boîtes ; et des roulements lointains venaient du comptoir des meubles.
Toutes les voix donnaient ensemble, des voix aiguës, des
voix grasses, les chiffres sifflaient dans l’air, une clameur gré­sillante battait l’immense nef, la clameur des forêts, en janvier, lorsque le vent souffle dans les branches.
Favier se dégagea enfin et prit l’escalier des réfectoires. De-
puis les agrandissements du Bonheur des dames, ces derniers se trouvaient au quatrième étage, dans les bâtiments neufs. Comme il se hâtait, il rattrapa Deloche et Liénard, montés avant lui ; alors, il se rabattit sur Mignot, qui le suivait.
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– Diable ! dit-il dans le corridor de la cuisine, devant le
tableau noir où le menu était inscrit, on voit bien que c’est l’inventaire. Fête complète !
Poulet ou émincé de gigot, et artichauts à l’huile !... Leur
gigot va remporter une jolie veste !
Mignot ricanait, en murmurant :
– Il y a donc une maladie sur la volaille ?
Cependant, Deloche et Liénard avaient pris leurs portions,
puis s’en étaient allés. Alors, Favier, penché au guichet, dit à voix haute :
– Poulet.
Mais il dut attendre, un des garçons qui découpaient
venait de s’entamer le doigt, et cela jetait un trouble. Il res­tait la face à l’ouverture, regardant la cuisine, d’une installa­tion géante, avec son fourneau central, sur lequel deux rails fixés au plafond amenaient, par un système de poulies et de chaînes, les colossales marmites que quatre hommes n’au­raient pu soulever. Des cuisiniers, tout blancs dans le rouge sombre de la fonte, surveillaient le pot-au-feu du soir, montés sur des échelles de fer, armés d’écumoires, au bout de grands bâtons. Puis, c’étaient, contre le mur, des grils à faire griller des martyrs, descasseroles à fricasser un mouton, un chauffe­assiettes monumental, une vasque de marbre emplie par un continuel filet d’eau. Et l’on apercevait encore, à gauche, une laverie, des éviers de pierre larges comme des piscines ; tandis que, de l’autre côté, à droite, se trouvait un garde-manger, où l’on entrevoyait des viandes rouges, à des crocs d’acier. Une machine à pelurer les pommes de terre fonctionnait avec un tic-tac de moulin. Deux petites voitures, pleines de salades
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épluchées, passaient, traînées par des aides, qui allaient les remiser au frais, sous une fontaine.
– Poulet, répéta Favier, pris d’impatience. Puis, se retour-
nant, il ajouta plus bas :
– Il y en a un qui s’est coupé... C’est dégoûtant, ça coule
dans la nourriture.
Mignot voulut voir. Toute une queue de commis grossis-
sait, il y avait des rires, des poussées. Et, maintenant, les deux jeunes gens, la tête au guichet, se communiquaient leurs ré­flexions, devant cette cuisine de phalanstère, où les moindres ustensiles, jusqu’aux broches et auxlardoires, devenaient gi­gantesques. Il y fallait servir deux mille déjeuners et deux mille dîners, sans compter que le nombre des employés augmentait de semaine en semaine. C’était un gouffre, on y engloutissait en un jour seize hectolitres de pommes de terre, cent vingt livres de beurre, six cents kilogrammes de viande ; et, à chaque repas, on devait mettre trois tonneaux en perce, près de sept cents litres coulaient sur le comptoir de la buvette.
– Ah ! enfin ! murmura Favier, lorsque le cuisinier de ser-
vice reparut avec une bassine, où il piqua une cuisse pour la lui donner.
– Poulet, dit Mignot derrière lui.
Et tous deux, tenant leurs assiettes, entrèrent dans le réfec-
toire, après avoir pris leur part de vin à la buvette ; pendant que, derrière leur dos, le mot « poulet » tombait sans relâche, régulièrement, et qu’on entendait la fourchette du cuisinier piquer les morceaux, avec un petit bruit rapide et cadencé.
Maintenant, le réfectoire des commis était une immense
salle où les cinq cents couverts dechacune des trois séries te-
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naient à l’aise. Ces couverts se trouvaient alignés sur de lon­gues tables d’acajou, placées parallèlement, dans le sens de la largeur ; aux deux bouts de la salle, des tables pareilles étaient réservées aux inspecteurs et aux chefs de rayon ; et il y avait, dans le milieu, un comptoir pour les suppléments. De grandes fenêtres, à droite et à gauche, éclairaient d’une clarté blanche cette galerie, dont le plafond, malgré ses quatre mètres de hau­teur, semblait bas, écrasé par le développement démesuré des autres dimensions. Sur les murs, peints à l’huile d’une teinte jaune clair, les casiers aux serviettes étaient les seuls orne­ments. À la suite de ce premier réfectoire, venait celui des gar­çons de magasin et des cochers, où les repas étaient servis sans régularité, au fur et à mesure des besoins du service.
– Comment ! vous aussi, Mignot, vous avez une cuisse, dit
Favier, lorsqu’il se fut assis à une des tables, en face de son com­pagnon.
D’autres commis s’installaient autour d’eux. Il n’y avait pas
de nappe, les assiettes rendaient unbruit fêlé sur l’acajou ; et tous s’exclamaient, dans ce coin, car le nombre de cuisses était vraiment prodigieux.
– Encore des volailles qui n’ont que des pattes ! fit remar-
quer Mignot.
Ceux qui avaient des morceaux de carcasse se fâchaient.
Pourtant, la nourriture s’était beaucoup améliorée, depuis les aménagements nouveaux. Mouret ne traitait plus avec un en­trepreneur pour une somme fixe ; il dirigeait aussi la cuisine, il en avait fait un service organisé comme un de ses rayons, ayant un chef, des sous-chefs, un inspecteur ; et, s’il déboursait davantage, il obtenait plus de travail d’un personnel mieux
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nourri, calcul d’une humanitairerie pratique qui avait long­temps consterné Bourdoncle.
– Allons, la mienne est tendre tout de même, reprit Mi-
gnot. Passez donc le pain !
Le gros pain faisait le tour, et lorsqu’il se fut coupé une
tranche le dernier, il replanta le couteau dans la croûte. Des retardataires accouraient à la file, un appétit féroce, doublé par la besogne du matin, soufflait sur les longuestables, d’un bout à l’autre du réfectoire. C’étaient un cliquetis grandissant de fourchettes, des glouglous de bouteilles qu’on vidait, des chocs de verres reposés trop vivement, le bruit de meule de cinq cents mâchoires solides broyant avec énergie. Et les paroles, rares encore, s’étouffaient dans les bouches pleines.
Deloche, cependant, assis entre Baugé et Liénard, se trou-
vait presque en face de Favier, à quelques places de distance. Tous deux s’étaient lancé un regard de rancune. Des voisins chuchotaient, au courant de leur querelle de la veille. Puis, on avait ri de la malchance de Deloche, toujours affamé, et tom­bant toujours, par une sorte de destinée maudite, sur le plus mauvais morceau de la table. Cette fois, il venait d’apporter un cou de poulet et un débris de carcasse. Silencieux, il laissait plaisanter, il avalait de grosses bouchées de pain, en épluchant le cou avec l’art infini d’un garçon qui avait le respect de la viande.
– Pourquoi ne réclamez-vous pas ? lui dit Baugé.Mais il
haussa les épaules. À quoi bon ? Ça ne tournait jamais bien. Quand il ne se résignait pas, les choses allaient plus mal.
– Vous savez que les bobinards ont leur club, maintenant,
raconta tout d’un coup Mignot. Parfaitement, le Bobin-Club...
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Ça se passe chez un marchand de vin de la rue Saint-Honoré, qui leur loue une salle, le samedi.
Il parlait des vendeurs de la mercerie. Alors, toute la table
s’égaya. Entre deux morceaux, la voix empâtée, chacun lâchait une phrase, ajoutait un détail ; et il n’y avait que les liseurs obstinés, qui restaient muets, perdus, le nez enfoncé dans un journal. On en tombait d’accord : chaque année, les employés de commerce prenaient un meilleur genre. Près de la moitié, à présent, parlaient l’allemand ou l’anglais. Le chic n’était plus d’aller faire du boucan à Bullier, de rouler les cafés-concerts pour y siffler les chanteuses laides. Non, on se réunissait une vingtaine, on fondait un cercle.
– Est-ce qu’ils ont un piano comme les toiliers ? demanda
Liénard.
– Si le Bobin-Club a un piano, je crois bien ! cria Mignot. Et
ils jouent, et ils chantent !... Même il y en a un, le petit Bavoux, qui lit des vers.
La gaieté redoubla, on blaguait le petit Bavoux ; pourtant, il
y avait sous les rires une grande considération. Puis, on causa d’une pièce du Vaudeville, où un calicot jouait un vilain rôle ; plusieurs se fâchaient pendant que d’autres s’inquiétaient de l’heure à laquelle on les lâcherait le soir, car ils devaient aller en soirée, dans des familles bourgeoises. Et de tous les points de la salle immense partaient des conversations semblables, au milieu du vacarme croissant de la vaisselle. Pour chasser l’odeur de la nourriture, la buée chaude qui montait des cinq cents couverts débandés, on avait ouvert les fenêtres, dont les stores baissés étaient brûlants du lourd soleil d’août. Des souffles ardents venaient de la rue, des reflets d’or jaunissaient
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le plafond, baignaient d’une lumière rousse les convives en nage.
– S’il est permis de vous enfermer undimanche, par un
temps pareil ! répéta Favier.
Cette réflexion ramena ces messieurs à l’inventaire. L’an-
née était superbe. Et l’on en vint aux appointements, aux aug­mentations, l’éternel sujet, la question passionnante qui les secouait tous. Il en était chaque fois de même les jours de vo­laille, une surexcitation se déclarait, le bruit finissait par être insupportable. Quand les garçons apportèrent les artichauts à l’huile, on ne s’entendait plus. L’inspecteur de service avait l’ordre d’être tolérant.
– À propos, cria Favier, vous connaissez l’aventure ?
Mais il eut la voix couverte. Mignot demandait :
– Qui est-ce qui n’aime pas l’artichaut ? Je vends mon des-
sert contre un artichaut.
Personne ne répondit. Tout le monde aimait l’artichaut.
Ce déjeuner-là compterait parmi les bons, car on avait vu des pêches pour le dessert.
– Il l’a invitée à dîner, mon cher, disait Favier à son voisin
de droite, en achevant son récit.
Comment ! vous ne le saviez pas ?
La table entière le savait, on était fatigué d’en causer depuis
le matin. Et des plaisanteries, toujours les mêmes, passèrent de bouche en bouche. Deloche frémissait, ses yeux finirent par se fixer sur Favier, qui répétait avec insistance :
– S’il ne l’a pas eue, il va l’avoir... Et il n’en aura pas l’étrenne,
ah ! non, il n’en aura pas l’étrenne.
Lui aussi regardait Deloche. Il ajouta d’un air provocant :
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– Ceux qui aiment les os peuvent se la payer pour cent
sous.
Brusquement, il baissa la tête. Deloche, cédant à un mou-
vement irrésistible, venait de lui jeter son dernier verre de vin par la figure, en bégayant :
– Tiens ! sale menteur, j’aurais dû t’arroser hier !
Ce fut un esclandre. Quelques gouttes avaient éclabous-
sé les voisins de Favier, dont les cheveux seuls se trouvaient mouillés légèrement : le vin,lancé d’une main trop rude, était allé tomber de l’autre côté de la table. Mais on se fâchait. Il couchait donc avec, qu’il la défendait ainsi ? Quelle brute ! il aurait mérité une paire de gifles, pour apprendre à se conduire. Pourtant, les voix baissèrent, on signalait l’approche de l’ins­pecteur, et c’était inutile de mettre la direction dans la que­relle. Favier se contenta de dire :
– S’il m’avait attrapé, vous auriez vu quelle danse !
Puis, cela finit par des moqueries. Lorsque Deloche, encore
tremblant, voulut boire pour cacher son trouble, et qu’il sai­sit d’une main machinale son verre vide, des rires coururent. Il reposa son verre gauchement, il se mit à sucer les feuilles d’artichaut qu’il avait mangées déjà.
– Passez donc la carafe à Deloche, dit tranquillement Mi-
gnot. Il a soif.
Les rires redoublèrent. Ces messieurs prenaient des as-
siettes propres aux piles qui se dressaient sur la table, de dis­tance en distance ; tandis que les garçons promenaient le des­sert, despêches dans des corbeilles. Et tous se tinrent les côtes, lorsque Mignot ajouta :
– Chacun son goût, Deloche mange la pêche au vin.
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Celui-ci restait immobile. La tête basse, comme sourd, il ne
semblait pas entendre les plaisanteries, il éprouvait un regret désespéré de ce qu’il venait de faire. Ces gens avaient raison, à quel titre la défendait-il ? on allait croire toutes sortes de vilaines choses, il se serait battu lui- même, de l’avoir ainsi compromise, en voulant l’innocenter. C’était sa chance habi­tuelle, il aurait mieux fait de crever tout de suite, car il ne pou­vait même céder à son cœur, sans commettre des bêtises. Des larmes lui montaient aux yeux. N’était-ce pas également sa faute, si le magasin causait de la lettre écrite par le patron ? Il les entendait bien ricaner, avec des mots crus sur cette invita­tion, dont Liénard seul avait reçu la confidence ; et il s’accusait, il n’aurait pas dû laisser parler Pauline devant ce dernier, il se rendait responsable de l’indiscrétion commise.
– Pourquoi avez-vous raconté ça ? murmura-t-il enfin
d’une voix douloureuse. C’est très mal.
– Moi ! répondit Liénard, mais je ne l’ai dit qu’à une ou
deux personnes, en exigeant le secret... Est-ce qu’on sait com­ment les choses se répandent !
Lorsque Deloche se décida à boire un verre d’eau, toute la
table éclata encore. On finissait, les employés, renversés sur leurs chaises, attendaient le coup de cloche, s’interpellant de loin dans l’abandon du repas. Au grand comptoir central, on avait demandé peu de suppléments, d’autant plus que, ce jour­là, c’était la maison qui payait le café. Les tasses fumaient, des visages en sueur luisaient sous les vapeurs légères, flottantes comme des nuées bleues de cigarettes. Aux fenêtres, les stores tombaient, immobiles, sans un battement. Un d’eux remonta, une nappe de soleil traversa la salle, incendia le plafond.
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