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Le monde merveilleux de lenfance (Чудесный мир детства). Практикум по домашнему чтению

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Henri Troyat

Aliocha

Henri Troyat (son vrai nom est LevAslanovich Tarassov), écrivain français d’origine russe et arménienne, est né à Moscou, le 1 novembre 1911, dans la famille d’un marchand de tissus. En 1917, après la révolution, ses parents décident de quitter la Russie, leur exode dure trois ans et, en 1920, les Tarassov regagnent Paris.

Après les études au lycée Pasteur et à la faculté de droit, son service militaire terminé en 1935, le futur écrivain devient citoyen français pour obtenir du travail à la préfecture de police de Paris. La même année, son premier roman Faux jour est écrit; mais pour le publier, l’éditeur préfère que le nom de l’auteur soit français et c’est ainsi que sur la couverture du livre apparaît Henri Troyat qui est devenu ensuite son nom «officiel».

Déjà, en 1938, le quatrième roman d’H.Troyat L’Araigne reçoit le préstigieux Prix Goncourt et, depuis cette date, il vit de son travail d’écrivain. Son oeuvre prolifique comprend une quarantaine de romans isolés, sept cycles romanesques, une trentaine de biographies d’écrivains et poètes - depuis Dostoïevski (1940), Pouchkine (1946)

àPasternak (2006) et des tsars russes–depuis Ivan le Terrible (1982)

àNicolas II, le dernier tsar (1991)et Alexandre III, le tsar des neiges (2004).

En 1959, Henri Troyat est élu à l’Académie française dont il a été le premier membre «étranger» depuis sa fondation en 1635.

Henri Troyat n’est jamais revenu en Russie, mais, dans ses livres, il racontait aux Français l’histoire et la culture de la Russie.

Le roman Aliocha (1991), vécu à travers le regard d’un enfant «pas comme les autres», est un des plus émouvants dans l’oeuvre de l’écrivain.

1.Qu’est-ce qui est le plus étonnant, selon vous, dans la vie et l’oeuvre d’Henri Troyat?

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I

2.Avant de lire le texte, dites:

a)Quand vous aviez des succès scolaires, étiez-vous pressé de les annoncer à vos parents? En étaient-ils contents? Qu’est-ce qu’ils vous disaient?

b)Parle-t-on politique dans votre famille?Aquoi attache-t-on le plus d’importance?

La nouvelle était si importante qu’Alexis se tortillait sur son banc, maladed’impatienceàl’idéequesesparentsn’ensavaientrienencore. Enfin le roulement du tambour résonna derrière les vitres de la classe. Libre! D’un bond, Alexis fut sur ses pieds, ramassant cahiers et bouquins, les pliant dans son sous-cul de tapisserie, les sanglant d’une courroie1. A quatorze ans et demi, élève de troisième, il se considérait comme un étudiant. D’ailleurs, il ne portait plus de culottes courtes, mais des knickerbockers. C’était là une étape décisive dans sa vie. Déjà il se ruait dans le couloir en bousculant ses camarades. Une fois sur le boulevard d’Inkermann, il se mit à courir pour arriver plus vite àlamaison.Iln’habitaitpastrèsloindulycéePasteur.Mais,endébouchant avenue du Roule, il s’arrêta, le souffle coupé2: l’émotion sans doute. Il regardait autour de lui et s’étonnait que les passants eussent des visages paisibles alors qu’une telle joie l’agitait. Toute la ville de Neuilly semblait engourdie dans le froid et l’indifférence.

Alexis s’imagina la fierté de ses parents, lorsqu’il leur crierait, dès leseuil,qu’ilétaitdeuxièmeencompositionfrançaise.Jamaisencoreil n’avait remporté un tel succès dans ses études: quinze sur vingt! D’habitude, il se contentait de la moyenne. Et soudain, le voici sur le podium. M. Colinard l’avait félicité devant toute la classe: «Alexis Krapivine, vous êtes en progrès. Votre copie est même excellente. S’il n’y avait eu vos défaillances en orthographe, je vous aurais mis premier ex aequo3 avec Thierry Gozelin».

1 ...son sous-cul de tapisserie, les sanglant d’une courroie — зд. матерчатая сумка, перевязанная ремешком

2...il s’arrêta, le souffle coupé — он остановился, задохнувшись

3...ex aequo — lat. наравне с

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PourThierry Gozelin, c’était normal: il écrasait la classe par son savoiretsonintelligence1.Toujourslenezdansleslivres.Alexis,luiaussi, aimait lire. Mais pas au point d’oublier les autres plaisirs de l’existence. Il se remit à courir, dépassa l’église Saint-Pierre, la mairie et s’arrêta avenue Sainte-Foy, au pied d’une façade grise, sévère, anonyme, percée de fenêtres toutes semblables. Dédaignant l’ascenceur, il gravit trois étages d’un seul élan et se planta, le coeur battant vite, devant la porte. Alexis reprit sa respiration. Une phrase lui brûlait les lèvres: «Maman, papa, je suis deuxième en français!» Il dirait cela en russe, bien sûr. Ses parents craignaient qu’il n’oubliât sa langue maternelle, au lycée. Euxmêmesparlaientlefrançaisavecaisance,maisilsn’avaientjamaispuse corriger de leur accent.Alexis les reprenait parfois en riant. Pour lui, le russefaisaitpartiedufolklorefamilial.Ons’enservaitàlamaison,mais la langue de l’avenir, c’était celle qui bourdonnait dans la rue, au lycée. Il sonna. Pas de réponse. Deux fois, trois fois. Rien... Heureusement, en cas d’absence, la clé était sous le paillason. Il ouvrit la porte, entra et, aussitôt, une odeur casanière lui remua le coeur.2 Sans doute ses parents étaient-ils sortis juste avant le déjeuner pour faire une course dans le quartier. Ils n’allaient pas tarder à revenir.

Deçuparcecontretemps3,iltournapendantquelquesminutesdans les deux pièces de l’appartement et, ne sachant que faire, se laissa tomber dans l’unique fauteuil du salon-salle à manger. C’était là qu’il couchait, la nuit, sur un divan drapé d’un plaid grenat à franges, là qu’il préparait ses devoirs, là qu’on prenait les repas en famille. Aux murs, des gravures représentaient des paysages de Russie, des photographies anciennes, une lithographie en couleurs de Nicolas II, le tsar martyr, toute la panoplie de l’émigration. Dans un angle, une icône avec sa veilleuse en verre rouge suspendue par des chaînettes d’argent4. Les parents avaient leur chambre à côté. Ils recevaient peu de monde. Rien que des Russes qui parlaient du passé en buvant de la vodka.

1 ...il ecrasait sa classe par son savoir et son intelligence — он подавлял свой класс знаниями и умом

2...uneodeurcasanièreluiremualecoeur—домашнийзапахвзволновалего

3Deçu par ce contretemps... — разочарованный этой задержкой...

4 Dans un angle, une icône avec sa veilleuse en verre rouge suspendue par des chaînettes d’argent. — В углу — икона с лампадкой из красного стекла, подвешенной на серебряных цепочках.

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De nouveau, Alexis pensa à sa place de deuxième, et une bouffée d’orgueil lui jeta le sang aux joues: «Que font-ils? Je n’en peux plus d’attendre!» Pour gagner du temps, il décida de dresser la table. Il achevait de disposer les couverts sur la vieille nappe de toile cirée

àcarreaux rouges et blancs, tailladée et marquée de brûlures de cigarette, quand il entendit la porte d’entrée qui s’ouvrait en battant contre le mur. Aussitôt il se précipita dans le vestibule. Sa mère, blonde et plantureuse, le visage rose de froid, son père, grand, maigre, les cheveux coupés en brosse, étaient devant lui, prêts à recevoir la révélation de la journée. Sans même prendre la peine de les embrasser, Alexis cria, les yeux hors de la tête:

-Je suis deuxième en français!

Cette annonce ne parut pas les émouvoir. Avaient-ils seulement compris ce qu’il venait de leur dire? Ils avaient tous deux un air

àla fois solennel et joyeux. Georges Pavlovitch Krapivine brandit un journal et dit d’une voix forte:

-Nous aussi, nous avons une grande nouvelle à t’apprendre, Aliocha: Lénine est mort!

Après une seconde de stupéfaction,Alexis se sentit misérablement dégrisé1. De toute évidence, Il n’y avait pas de commune mesure entre sa place de deuxième et la disparition du maître de la Russie. Lénine lui volait son effet. Au lieu de féliciter son fils, Georges Pavlovitch déposait une liasse de journaux sur la table et poursuivait avec entrain:

-Toutes les gazettes l’annoncent en première page. La Russie soviétique est, paraî-il, en deuil. Mais pour nous, ici, c’est jour de fête! Maintenant tous espoirs sont permis!

Hélène Fedorovna intervint avec douceur:

-Ne t’emballe pas, Georges. Cela fait deux ans que Lénine n’exerçait plus aucun pouvoir. Hier, il était malade, paralysé; aujourd’hui, il est mort: où est la différence? Un triumvirat le remplaçait déjà de son vivant. Zinoviev et ses acolytes continueront la même politique..

-Pas sûr! Pas sûr! rétorqua Georges Pavlovitch en claquant les doigts. Le peuple vénérait et craignait Lénine. Lui disparu, tout l’édi-

fice peut se lézarder!

1

Se sentir misérablement dégrisé — почувствовать себя горько

 

разочарованным

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Alexis observait son père, toujours si enthousiaste, sa mère, toujours si prudente, et constatait avec tristesse qu’il était très loin de l’un comme de l’autre. Qu’avait-il à faire de1 Lénine? Pourquoi voulait-on qu’il se préoccupât encore de ce qui se passait en U.R.S.S.? Pour couper court à la discussion de ses parents, il murmura:

-Maman, ne pourrait-on se mettre à table? Je dois retourner à la boîte tout à l’heure...

-Mais oui, où avais-je la tête? s’écria Hélène Fedorovna. Ce sera vite fait. Tout est froid: jambon, oeufs durs, salade...

En classe, il écouta distraitement une leçon de géographie, échangea quelques billets confidentiels avec son voisin, Lavalette, et, lorsque les élèves descendirent dans la cour pour la récréation, se mêla à un groupe qui parlait de la prochaine ouverture de la Semaine internationale des jeux d’hiver à Chamonix. On citait des noms de champions norvégiens, finlandais, américains...Alexis interrompit ses camarades pour leur demander s’ils savaient que Lénine était mort. Tous avouèrent que non. L’événement ne les intéressait pas. Certains ignoraient même qui était Lénine. Une fois de plus, Alexis mesura la distance qui le séparait de ces Français insouciants. Autour d’eux, la cour n’était que clameurs, brèves bagarres, courses éperdues et lancers de balles2. Entre-temps, Thierry Gozelin s’était approché des garçons qui discutaient avecAlexis.

-Pour Lénine, je suis au courant, dit-il.

-Et qu’est-ce que tu en penses? demandaAlexis.

Thierry Gozelin fronça les sourcils, ce qui le vieillit d’au moins trois ans. Il avait un visage aigu au nez d’aigle, l’oeil noir et perçant et le cheveu plat. Sa poitrine était creuse. Une bosse déformait son dos. En raison de son infirmité, il était dispensé de gymnastique. Personne ne l’aimait en classe, mais ses bonnes notes et son assurance tranquille en imposaient aux moqueurs.

-C’est très important sur le plan international, affirma-t-il gra­ vement.

1Qu’avait-il affaire de ... — что за дело ему было до…

2 La cour n’était que clameur, brèves bagarres, courses éperdues et lancers de balles — во дворе были лишь крики, короткие стычки, неудержимая беготня и игра в мяч

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Un éclat de rire imbécile accueillit cette sentence.Thierry Gozelin haussa les épaules et s’éloigna, dédaigneux, solitaire. Alexis le rattrapa.

-Mes parents pensent comme toi, dit-il.

-J’en étais sûr! Je suppose que tous les Russes blancs pavoisent en ce moment!

-Oui.

-Et toi, Krapivine?

-Moi, je ne sais pas, soupiraAlexis. C’est si loin! J’ai l’impression que ça ne me concerne pas1, que ça ne me concerne plus, tu comprends?

Déjà le concierge battait le tambour. La récréation était terminée. AlexisetThierryGozelinrejoignirentleurscamaradesquisemettaient en rangs pour rentrer en classe. Ils se retrouvèrent coude à coude dans la double file.

-On en reparlera, murmura Thierry Gozelin. Et, en clignant de l’oeil, il conclut:

-Je suis content que tu sois deuxième en français. Mais j’aurais été encore plus content si nous avions été premiers tous les deux!

Cette seule phrase illumina l’horizon d’Alexis. Pour la seconde fois dans la journée, il venait de remporter une victoire sur tous ses camarades. Il se demanda même s’il était plus heureux de sa place en composition ou de l’amitié que lui manifestait un garçon aussi remarquable que Thierry Gozelin. Marchant à côté de lui dans le couloir, il lui serra la main avec force. Une main sèche et brûlante.

Quand il regagna la maison, sa mère s’affairait dans la cuisine. La table était déjà mise. Une nappe blanche remplaçait la toile cirée. La fête s’annonçait exceptionnelle. Il y aurait du bortch, des pirojki et du boeuf Stroganoff2. Georges Pavlovitch n’était pas encore rentré de sa tournée: il était représentant en articles de bureau. Une sitiation humiliante qui l’obligeait à faire du porte à porte. Mais il ne s’en plaignait pas.Tout au plus accusait-il, le soir, un peu de fatigue parce qu’il avait grimpé trop d’étages et essuyé trop de rebuffades. Cette fois, il

1...ça ne me concerne pas — это меня не касается

2...du boeuf Stroganoff — говядина по-строгановски

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reparut, sur le coup de sept heures, frais et allègre, deux bouteilles de champagne au bout des bras.

-Bonne journée, dit-il. Mon carnet de commandes est plein. Et il glissa les bouteilles de champagne dans la glacière.

Les Bolotov arrivèrent à huit heures, lui petit et gros, avec une face de pleine lune, elle sémillante et bavarde, le chignon haut perché et les doigts chargés de bagues1.Atable, il ne fut question, bien entendu, que de politique... Selon Bolotov, la «troïka» Zinoviev, Kamenev, Staline continueraitl’oeuvredudefuntavecunevolontéinflexible.GeorgesPavlovitch, enrevanche,s’obstinaitàprétendre2 quec’étaitlecommencementdelafin.

-Vousverrez,s’écria-t-ilenremplissantlesverresdevodka,Lénine mort il y aura des intrigues, des règlements de comptes, une révolution de palais et, à ce désordre dans les sphères dirigeantes, répondra un soulèvement populaire tel que les émigrés pourront rentrer chez eux, la tête haute. Evidemment, nous ne retrouverons pas tous nos biens. Mais nous recevrons un dédommagement substantiel. Et surtout nous participerons à la reconstruction de notre chère patrie!

-Dieu t’entende, Georges! dit M. Bolotov. Mais je crois que tu prends tes désirs pour des réalités.

-Pas du tout! Pas du tout! J’ai confiance en notre étoile!... Ne parlons plus de cette chimère, reprit-il gaiement. Nous avons d’autres sujets de satisfaction. Je vous annonce que mon fils a récolté de bonnes notesenfrançais,cematin.Nousallonsporteruntoastensonhonneur!

Et, en levant son verre, il déclara, la face épanouie:

-Je bois à ton succès, Aliocha. Et je souhaite que tu achèves brillamment tes études, mais de préférence dans une université russe, après notre retour là-bas!

Tout le monde applaudit.Alexis se dressa, remercia, avala un fond de mousseux et se rassit, le coeur lourd. Déjà on l’avait oublié et il n’y en avait de nouveau que pour les forfaits3 de Lénine.

1 ...elle sémillante et bavarde, le chignon haut perché et les doigts chargés de bagues — она — живая и болтливая, с пучком, уложенным высоко на макушке, и пальцами, унизанными кольцами

2Il s’obstinait à prétendre — он упрямо утверждал

3 Il n’y en avait que des forfaits de... — разговоров только и было, что о злодеяниях…

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Les Bolotov ne se retirèrent qu’à minuit. Alexis aida ses parents

àdébarrasser la table et à faire la vaisselle. Dieu merci, le lendemain était un jeudi. Il n’y avait pas classe.Après qu’il se fut couché dans son divan-lit, sa mère le bénit d’un signe de croix. La salle à manger sentait encore le bortch et la fumée de cigarette. Alexis éteignit la lampe de chevet. Il s’efforçait de mettre de l’ordre dans ses idées. Etait-il possible qu’à la faveur d’un changement de régime toute la famille abandonnât la France pour retourner vivre à Moscou? Ses parents l’espéraient avec une ferveur touchante. Mais lui, que deviendrait-il s’il devait renoncer au lycée1, à ses camarades, à la langue française, à l’amitié de Thierry Gozelin? Pour la première fois de sa vie, il se dit que le bonheur de ses parents ne coïncidait pas nécessairement avec le sien. Leurs routes divergeaient2. Qu’avait-il à faire avec la Russie?

Avec effort, il essaya de réveiller sa mémoire. Depuis quatre ans qu’ilétaitarrivéàParis,sessouvenirsd’enfances’étaientcommedélavéseteffilochés.Ilrevoyaitconfusémentunegrandemaison,àMoscou, des domestiques aux visages obséquieux, sa nounou, la niania,Marfa, dont les histoires, les dictons, les berceuses populaires avaient charmé ses premières années, le percepteur français, M. Poupard, qui l’emmenait se promener sous les tilleuls du jardin Alexandre, une course en traîneau dans la neige avec ses parents... Son père possédait des usines de filature et tissage. On était riche. Tous les soirs, il y avait des invités

àla table familiale. L’avenir paraissait aussi clair qu’une matinée de printemps. En revenant du bureau Georges Pavlovitch prenait son fils sur ses genoux. «Quand tu seras grand, tu me succéderas à la tête de l’affaire3!» lui disait-il avec fierté. Il n’avait pas été mobilisé en 1914, parce que son entreprise travaillait pour l’armée. Puis, lui, d’ordinaire si gai, il était devenu soucieux. On ne riait plus à la maison. Les invités se faisaient rares. Et soudain la révolution, les combats de rue, la fuite éperdue à travers le pays déchiré par la guerre civile. De ce chaos d’images violentes surnageaient, pour Alexis, des visions de

1 ...que deviendrait-il, s’il devait renoncer au lycée... — что станет с ним,

если ему придется отказаться от лицея…

2Leurs routes divergeaient. — Их пути расходятся

3...tumesuccèderesàlatêtedel’affaire—…тывозглавишьделопослеменя

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wagons à bestiaux bourrés de moujiks hostiles, de rafiots secoués par la tempête, de longues files de réfugiés piétinant dans la poussière des bureaux1...

Enfin, à Paris, on avait déposé les valises. Persuadés que leur exil serait de courte durée, les Krapivine avaient joyeusement dépensé le peu d’argent qu’ils avaient pu sauver du désastre.... L’installation était sommaire.Alexis souffrait de n’avoir pas une chambre à lui où il pût s’isoler pour lire. Mais il avait conscience des sacrifices que s’imposaient ses parents afin de l’envoyer au lycée2. Les études coûtaient cher. Et Georges Pavlovitch gagnait petitement sa vie. ... Il était si bon, si généreux, si courageux! Maman, plus posée, tempérait son exaltation. Somme toute, ils étaient heureux, tous les trois, dans cette existence de restrictions et de grisaille. Plus heureux, peut-être, que beaucoupdeFrançais.Oui,maisvoilà,lesFrançaisétaientchezeux.Quand Alexis songeait à ses camarades de classe, il se disait que leur enfance avait été bien paisible en comparaison de la sienne. Ils n’avaient pas eu à choisir entre deux patries. Ils étaient enracinés. Lui, il flottait. Ni son père ni sa mère ne pouvaient le comprendre.

Il ralluma sa lampe de chevet et prit un livre sur la tablette du divan. C’était un choix de poésies deVictor Hugo qu’il avait emprunté à la bibliothèque de la classe. Il ouvrit au hasard et tomba sur Les Djinns. Dès les premiers vers, il fut bouleversé. Il remuait les lèvres en lisant. Une musique d’abord très douce, puis de plus en plus ample, le pénétrait. Arrivé à la fin, il décida de demander à Thierry Gozelin s’il connaissait ce poème. Au besoin, il lui prêterait le bouquin. Ensuite, ils en discuteraient dans la cour de récréation. Cette idée lui fit oublier Lénine, il éteignit la lampe avec le sentiment que de grandes joies l’attendaient encore dans la vie.

1 ... des visions de wagons à bestiaux bourrés de moujiks hostiles, des rafiots sécoués par la tempête, de longues files de réfugiés, piétinant dans la poussière des bureaux — видения товарных вагонов, полных враждебными мужиками, суденышек, раскачиваемых бурей, длинные очереди беженцев, топчущихся в пыльных конторах.

2 Mais il avait conscience des sacrifices que s’imposaient ses parents afin de l’envoyer au lycée. — Но он осознавал, на какие жертвы шли его родители, чтобы он мог посещать лицей.

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Vocabulaire

Se tortiller — вертеться

knickerbockers, m., pl. — брюки до колен se ruer — устремиться, кинуться

en débouchant — выйдя engourdi, -e — оцепеневший

se contenter de qch — довольствоваться чем-либо reprendre qn — зд. передразнивать

paillasson, m. — коврик у двери martyr, m. — мученик panoplie, f. — набор, коллекция toile, f. cirée — клеенка

plantureux, -se — полный, пухлый

cheveux, m., pl. coupés en brosse — волосы, подстриженные ежиком

révélation, f., — откровение

émouvoir — взволновать stupéfaction, f. — изумление

de toute évidence — по всей вероятности liasse, f. de — кипа, пачка

s’emballer — погорячиться

acolytes, m., pl. — приспешники, пособники vénérer qn — почитать, боготворить

se lézarder — давать трещины insouciant, -e — беззаботный, беспечный poitrine, f. creuse — впалая грудь

bosse, f. — горб

en imposer à qn — внушать уважение pavoiser — разг. ликовать

conclure — заключать, делать вывод

essuyer une rebuffade — получить от ворот поворот allègre — бодрый, живой

soulèvement, m. populaire — народное восстание biens, m., pl. — зд. имущество

dédommagement, m. substantiel — частичное возмещение

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