MODE. Пособие по курсу «Теоретическая грамматика французского языка»
.pdfdu sentiment, c’est l’effort de la volonté. Le subjonctif peut très bien, en effet, se passer là de ces conjonctions sans que la nuance concessive soit le moins du monde obscurcie; grâce à son caractère propre de mode essentiellement dynamique, il manifeste parfaitement de soi cette nuance: «Ah! que de la patrie il soit, s’il veut, le père; Mais qu’il songe un peu plus qu’Agrippine est sa mère» Rac. Brit. 47–48; on voit ici deux subjonctifs à la fois semblables et distincts: le premier (qu’il soit) exprime une concession qui n’est pas sans coûter un peu àAgrippine, le seconde (qu’il songe) exprime son vouloir le plus véhément; dans l’un et l’autre cas, l’indépendance du subjonctif et sa vraie raison d’être paraissent évidentes.
Onpeutrapporteràlapropositiondeconcessiondesphrasescomme celles-ci: «Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux, Demander votre fils avec mille vaisseaux; Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre, Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre, Je ne balance point...etc.» Rac. Andr. 283–87. Ces subjonctifs s’expliquent de la manière que nous avons dite: ce sont des subjonctifs dynamiques.
Il faut probablement expliquer par ce dynamisme du subjonctif un emploi curieux, spécial au verbe savoir, et d’ailleurs réservé exclusivement à la première personne: au lieu de dire je ne sais pas, la langue littéraire dit volontiers: je ne sache pas, forme verbale qui, d’évidence, est un subjonctif: «Jenesachepoint...que le contentement puisse faire pleurer» G.Sand Maîtres Sonn. IV. Quelques grammairiens expliquent ce subjonctif par l’influence de la négation; mais, sans qu’il y ait de négation, on le trouve employé en incise, que je sache; ce tour se rencontre dès le XII-ème siècle: «Ja, que je sache, a esciant, Ne vos an mantirai de mot» Chrest. De Troyes Ivain, 430. Il est probable que, dans l’un comme dans l’autre tour, le subjonctif est dû à quelque sentiment de doute, ou du moins à quelque réserve dans l’affirmation, qui suppose un léger effort dans l’esprit du sujet parlant; cf.: «On ne donne pas pour les autres, que je sache: on donne pour soi» Estaunié L’Ascens. de M.B. II, ch. 2, (= pour autant du moins que je puis m’en rendre compte).[...]
B) Le mode de la finalité. C’est parce que le subjonctif est le mode de la volonté qu’il est aussi celui de la finalité, c’est-à-dire de ce
21
qui suppose un résultat que la volonté veut atteindre; de là l’emploi du subjonctif après afin que, pour que, de sorte que (pris dans le plan de la finalité future): «A fin qu’il fût plus frais et de meilleur débit, On lui lia les pieds...» La Font. Fab. III, 1; «Je l’ai installé dans la chambre
àcôté de la mienne, de sorte que je puisse recevoir des visites sans le déranger» Gide Faux-Monn. 396. [...] les conjonctions qui amènent la phrase consécutive sont parfois très voisines, pour le sens, des conjonctions proprement finales; ainsi, pour que, qui semble réservé
àénoncer la finalité, marque souvent, non pas le but, mais la conséquence. Réciproquement, une conjonction comme de sorte que sert à indiquer tantôt la conséquence, tantôt la fin; c’est seulement dans ce dernier cas qu’elle est suivie régulièrement du subjonctif.
C)Le mode du doute. Entre la volonté d’une part, et de l’autre
le doute ou la crainte il y a intime correspondance. Ce que je veux qui soit, sera-t-il? Cette incertitude suffit pour que je doute ou redoute, (la parenté morphologique de ces verbes accuse bien leur affinité sémantique; cf.: «Je te doubte autant mort que vif» Froiss. Chron. III, 22). C’est pour cette raison que le subjonctif, sans être par soi-même le mode du doute, le devient souvent. [...] il se substitue régulièrement à l’indicatif après une proposition contenant un verbe de doute ou une simple idée de doute: «Je doute qu’il ait fini, (cf. je sais qu’il a fini); Il est possible qu’il fasse beau ce soir; Je crois peu probable qu’il vienne». De même les verbes de déclaration ou d’option, à la forme interrogative, l’amènent: «Croyez-vous qu’il faille lire ce livre?» Et la crainte, enfin, le déclenche aussi: «Je crains qu’il ne soit trop tard». On peut rapporter au subjonctif de doute, celui de phrases comme celles-ci: «Quelque parti qu’il prenne, quelque grand qu’il soit»; «Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille» La Font. Fab. XI, 3; cf. cette phrase de Voltaire: «Tout grand jurisconsulte que je sois, je me trouve bien empêché d’y répondre»; (dans: «Tout grand jurisconsulte qu’il est», il n’y a pas de doute, mais une affirmation décidée).
D)Lemodedusentiment.Douteetcraintenesont,ensomme,que des modalités, des «espèces» du sentiment; c’est, à vrai dire, le genre tout entier, le sentiment en général qui, très souvent, dans les subordonnées, fait qu’on substitue le subjonctif à l’indicatif; cf. Je constate
22
qu’il en est ainsi, et j’aime, je regrette, je me plains qu’il en soit ainsi. La raison profonde de la convenance du subjonctif dans le cas présent, comme dans les précédents, est celle qui a été indiquée plus haut: mode de l’énergie psychique, le subjonctif semble s’imposer toutes les fois que , non plus l’intelligence seule, mais si l’on peut dire l’âme entière s’engage dans le discours. Volonté, doute, crainte, plaisir ou déplaisir, regret, désir, etc., toutes les émotions de l’âme retentissent dans le langage avec force. Plus accentué morphologiquement que l’indicatif, le subjonctif est tout indiqué pour porter l’accent de force qu’amène ce dynamisme. C’est pour cela qu’on en use après les verbes que nous pouvons appeler en gros «affectifs», c’est-à-dire marquant quelque affection de l’âme. Et cela explique aussi que, dans ces phrases mêmes qui à première vue ne paraissent exprimer que des relations logiques, p. ex. la supposition, l’opposition, la concession, mais qui en réalité mettent secrètement en jeu quelque ressort psychique, le subjonctif soit de beaucoup le mode le plus employé. Si l’on en connaît bien la vertu essentielle, on s’explique la différence que la langue a établie entre ces deux phrases: Je comprends que vous êtes venu(simple constatation) et je comprends que vous soyez venu (adhésion de l’âme, accord du sentiment). Pénétrons-nous de ces vues, nous sommes ici au point de vue central et capital pour l’intelligence de ce mode; plus d’une difficulté pratique s’éclaircira à la lumière de ces observations.
Le subjonctif après une proposition négative. Est-ce encore pour les raisons que l’on vient d’indiquer? les ressorts de l’esprit se tendraient-ils avec force particulière, quand on veut contester ou nier? En tout cas, les choses se passent comme s’il en était ainsi: un verbe d’opinion ou de déclaration employé négativement, (ou dans une phrase négative), entraîne, dans sa subordonnée, l’emploi du subjonctif1: Je nie qu’il l’ait vu, je ne pense pas qu’il soit arrivé. Voici un exemple où l’on verra nettement l’influence de la négation sur le mode du verbe: «Et c’est pourquoi... je ne dis pas qu’il [Lamartine]
1 Une chose certaine, c’est que la négation (ou même simplement l’idée négative) exige d’ordinaire une expression particulièrement appuyée, fortement accentuée; l’histoire du morphème négatif ne, qui s’est fortifié de pas ou de point, en serait déjà une preuve. Cela pourrait aider à expliquer cette affinité secrète du subjonctif (mode fort, mode accentué) et de la négation.
23
soit, (car on n’est jamais sûr de ces choses-là), mais que je le sens (à l’heure qu’il est) le plus grand des poètes» J. Lemaître Contempor. VI, 224: l’auteur n’affirme pas catégoriquement que Lamartine est le plus grand des poètes, il se borne à mettre cette affirmation sur le compte de son propre sentiment. Le subjonctif soit est donc amené ici par la négation (je ne dis pas), ou plutôt par la nuance de doute qui reste, malgré tout, dans l’esprit du critique.
Dans d’autres cas, la force de dénégation est accentuée fortement etlalocutionnégativeesténoncéeentêtedelaphrase.Ainsi,lorsqu’on veut rejeter telle ou telle cause possible: «Ce n’est pas que je veuille faire ici l’auteur modeste» Mol. Préc. rid. (Préface); «Ce n’est pas que les événements les plus minces de cette histoire se soient évadés de ma mémoire» M. Prévost Homme v. I, 23. De même, après non que: «Non pourtant, s’il est du tout enivré de cette affection, qu’il s’aperçoive de sa défaillance» Mont. Ess. I, 25; «Non que je fisse des efforts extraordinaires pour mériter cet éloge; mais...»Abbé Prévost Man. Lesc. I. — On trouve parfois, au XVII-ème siècle, l’indicatif après ce n’est pas que: «Ce n’est pas qu’il faut quelquefois pardonner à celui qui...» La Br. Car.; «Si le titre ne vous plaît, changez-le; ce n’est pas qu’il m’a paru le plus convenable» Rac. Corr. 28 mars 1762; dans cette dernière phrase, l’indicatif s’explique par le fait que ce n’est pas la convenance du titre qui est niée; Racine veut dire seulement que, s’il propose à son correspondant de changer le titre du poème qu’il lui envoie, ce n’est pas parce que le titre ne lui paraît pas convenable. Il n’en reste pas moins que la phrase n’a pas toute la clarté désirable. [...]
E) Le mode de l’éventuel. En latin, le subjonctif servait, entre autres choses, à marquer que tel ou tel fait pourrait, (ou aurait pu), se produire dans telle ou telle circonstance. Il faisait ainsi fonction de mode de l’éventuel. Le subjonctif français a longtemps joué, il joue encore dans certaines phrases, le même rôle. L’ancien français avait des phrases comme celles-ci:«Quer oüsse un serjant..., je l’en fereie franc», car si j’avais (littéralement eussé-je) un serviteur, je le ferais libre (Alexis 226); cf.: «Fust i li reis, n’i oüssum damage», si le roi y était, nous n’y aurions pas de dommage (Rol. 1102). Le français moderne dit semblablement: «Dût en parlant ton souffle souverain
24
Me briser...!» Hugo Hern. IV, 2; «Eût-elle été la plus scrupuleuse des femmes qu’elle n’aurait pu avoir de remords» Proust Swann II, 94; comparer à cet égard ne fût-ce que et ne serait-ce que.
La présence de ces subjonctifs dans des propositions hypothétiques, l’invincible tendance qu’a aujourd’hui l’esprit à les ramener à des conditionnels, a induit les grammairiens à nommer le subjonctif pris de la sorte «subjonctif du conditionnel»; peut-être serait-il plus exact de dire: subjonctif conditionnel.
Il s’agit bien, là encore, d’un véritable éventuel: mais l’éventuel, dans ce cas, est présenté sous le jour de l’hypothétique, ou, en termes plus simples, la circonstance dont il s’agit est présentée comme étant une condition.
L’éventualité-condition peut être pensée de deux façon différentes: comme étant d’une réalisation possible ou comme étant d’une réalisation impossible, (soit parce que l’accomplissement est de soi irréalisable, soit simplement parce que, se rapportant au passé — où il n’a pas eu lieu, — l’heure en est maintenant révolue).
De là deux mode distincts auxquels on a donné les noms de mode potentiel et de mode irréel .
1. Le mode potentiel, c’est-à-dire qui exprime l’hypothèse du possible, emprunte, nous le verrons, tantôt la forme du conditionnel présent, tantôt celle du subjonctif présent (qu’il vienne encore du soleil, le linge sèchera), ou celle du subjonctif imparfait.
Ne nous arrêtons, pour l’instant, qu’à ce dernier cas. Quelques mots sur cet emploi du subjonctif imparfait nous feront comprendre l’aptitude de ce temps-mode à servir de potentiel. Soit la phrase si connue de Racine: «On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère» Andr. 278; qu’est-ce que cet essuyât? un pur équivalent du conditionnel, ce que nous avons appelé un subjonctif conditionnel. Il importe de bien saisir ce point. [...] Subjonctif et conditionnel ont beaucoup d’affinité; le premier supplée souvent le second. La raison en est que: a) l’un et l’autre, pris comme temps, se rapportent à l’avenir [...] et sont donc, en ce sens, des futurs; b) pris comme modes, ils énoncent l’éventualité (à venir). On craint qu’il n’essuyât signifie exactement: on craint qu’il n’essuyerait, (syntaxe que le français n’admet pas), on
25
se dit avec crainte qu’il pourrait essuyer (= il essuyera peut-être...). Notons que, dans le vers précédent, Racine a écrit:«Hélas! on ne craint point qu’il venge un jour son père» (subjonctif présent). Pourquoi cette différence? Parce que, pour des raisons fines qui tiennent à sa condition actuelle, mais surtout à son extrême délicatesse d’âme [...], la mère présente délibérément une des deux idées dans le plan du futur; de là le subjonctif présent, qui en a, nous le savons [...], la valeur; quant à l’autre idée, elle lui donne la teinte amortie de l’éventuel, ou du simple possible, d’où l’imparfait essuyât.
Apart les exceptions indiquées plus loin, c’est l’imparfait du subjonctif qui, en français, sert de mode potentiel: «Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre; Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre, etc» Andr. 285–86. Or, [...] l’imparfait du subjonctif a des valeurs temporelles diverses; quand, de plus, il équivaut comme ici à un conditionnel, sa capacité d’extension temporelle s’élargit encore, le présent même n’en est pas exclu. C’est le cas de la phrase: «On craint qu’il n’essuyât». Nous avons dit qu’il faut voir là un conditionnel; par conséquent, sous ce masque d’imparfait, il peut y avoir un présent ou quelque chose pour le présent, (il pourrait peut-être, dès maintenant, essuyer les larmes...). Loin donc que cet accord soit faux, il y a dans sa dissonance apparente une justesse extrêmement fine.
N.B. Dans quelques types de phrases le présent du subjonctif aussi sert de mode potentiel: «S’il vient et que je ne sois pas là; Faites cela avant qu’il vienne; Qu’il parte sans qu’on le voie; Il manquera sûrement le train à moins qu’il ne parte de bonne heure».
2. Le mode irréels’énonce d’ordinaire par le conditionnel, soit présent (quand l’action dépend d’une condition qui présentement n’est pas remplie: Si je savais jouer, je jouerais);soit passé (quand, dans le passé, la condition n’a pas été remplie: si vous étiez venu, je vous l’aurais dit).
Il s’énonce souvent aussi par le plus-que-parfait du subjonctif:«Hé Dieu! se j’eusse estudié, Ou temps de ma jeunesse folle, Et à bonnes mœurs dedié, J’eusse maison et couche molle!» Villon Gr. Test. XXVI; «Certes, si quelqu’un lui eût dit, en ces moments-là, qu’une heure viendrait..., si quelqu’un lui eût dit cela, il eût hoché la tête» Hugo Misér. t. I p. 400.
26
Le subjonctif est-il le mode de la subordination?
Nous avons dit que le subjonctif n’était pas, comme on le croit, par essence et proprement le mode de la subordination; nombre de phrases viennent de passer sous nos yeux où, tout en ayant l’air d’être sous la dépendance d’un autre verbe, le subjonctif se justifie de soi, sans qu’il y ait lieu de recourir à cette explication [...]. Si une conclusion générale se dégage pour nous dès mantenant de tout ce qui précède, il semble qu’elle puisse se formuler ainsi: toutes les fois que la parole est comme chargée de sentiment, dans toutes les phrases qui supposent une tension et un élan de l’âme, le subjonctif a ses raisons suffisantes en soi-même; mode de la vie psychique, il s’insère spontanément, presque automatiquement, dans la combinaison d’ensemble; il peut bien paraître, alors, être amené par un verbe qui le précède, il ne l’est en réalité que par une cause essentiellement psychologique.
De bons connaisseurs estiment pourtant que le subjonctif «bien souvent n’exprime plus des modalités, mais n’est qu’une forme de subordination» (Brunot, Pensée, p. 520). Examinons quelques faits qui peuvent paraître autoriser cette opinion. Et rangeons-les sous les rubriques où généralement on les range.
1. Les attractions. Il y a des phrases où le subjonctif de la subordonnée ne paraît dû qu’à l’influence d’un autre subjonctif placé dans unepropositiond’oùdépendcettesubordonnée:«Affin (oDestins)qu’il n’advienne Que le monde appris faulcement, Pense que vostre mestier vienne D’art, et non de ravissement...» Rons., Odes, 1. V, 8, antistr. 13; «Puis-je au moins croire que ce soit à vous à qui je doive la pensée de cet heureux stratagème?» Mol. Am. méd. III, 6; «Tout est-il donc si peu que ce soit là qu’on vienne?» Hugo Hern. IV, 2. Et de même, après un premier subjonctif amené par un conjonctif indéfini de valeur concessive: «Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu’avec beaucoup de soin on ait épié l’heure...» Mol. Av. IV, 7; «Quelle que soit la manière dont nous ayons un jour à envisager ce monde...» Maeterlinck Sagesse et dest. III. Les subjonctifs soulignés peuvent bien avoir l’air, à première vue, d’être amenés par l’attraction des subjonctifs qui précèdent. Ce n’est pourtant qu’une apparence. En réalité, il y a dans ces phrases soit une modalité de doute, soit une nuance d’éventualité très sensible.
27
Il en est de même, selon nous, dans ces deux exemples de Flaubert cités par M.Brunot: «Quel est le critique qui lise le livre dont il ait à rendre compte?»; «Quoiqu’il prétende qu’ils sachent un peu l’anglais...». Autant, et plus encore peut-être qu’à l’attraction des subjonctifs précédents (lise, prétende), les subjonctifs qui suivent (ait, sachent) nous semblent dus au sentiment d’incertitude répandu dans toute la phrase; l’influence, dans la première phrase, de la forme interrogative, et dans la seconde la prédominance de quoique, placé en tête, nous paraissent expliquer suffisamment — ce qui n’est pas dire justifier — les subjonctifs en question.
Voici un dernier exemple: « Il ne faut pas que ce soit pour moi que vous soyez venu» Musset Conf. III, ch. 8; on comprend bien que le subjonctif soyez venu n’est pas amené par l’attraction du subjonctif précédent (soit), il est dû simplement au tour il ne faut pas, qui domine toute la phrase, et qui même, on le remarquera, exerce surtout sa pesée sur cet élément, (il ne faut pas que vous soyez venu pour moi). Il en est de même dans cet exemple: «Je craignais que ce ne fut la solitude qui lui pesât» Constantin-Weyer Un homme se penche... 175; ici, c’est l’idée de crainte, énoncée au début de la phrase, qui amène le second subjonctif dans la proposition conjonctive.
2. L’influence de l’ordre des mots. Comparant ces deux phrases:
Je conviens que cela est vrai, et Que cela soit vrai, j’en conviens, M. Brunot fait observer qu’«un déplacement fait changer le mode» (Pensée, p. 521). Telle est, en effet, l’apparence. Voici ce qui nous semble être la réalité: dans la première phrase, nous avons un aveu tranquille, auquel suffisent et l’ordre habituel du discours et le mode ordinaire de l’énonciation calme, (l’indicatif); dans la seconde, il y a, en réalité, cette tension, ou cet élan, dont nous avons parlé: l’ordre change, le mode change aussi, mais le changement du mode ne résulte pas du changement de l’ordre; ces deux changements sont indépendants l’un de l’autre; ils sont effets d’une même cause; la raison qui les explique tous deux est d’ordre psychologique. Quelques exemples suffiront à éclairer cette vue: «Que j’aie préféré Julien..., mon choix le prouve» Stendh. Rouge et N. LXIV; «Que charité soit synonyme d’amour, tu l’avais oublié» Mauriac Nœud de vip. 111.
28
Observation. M. Brunot cite, dans le même endroit, cette phrase de Bossuet: «Qu’un père vous ait aimé, je ne m’en étonne pas...; mais qu’un père si éclairé vous ait témoigné cette confiance..., c’est le plus beau témoignage que votre vertu pouvait remporter» (Or fun.Condé). Le 1-er subjonctif s’explique parfaitement par le sentiment marqué dans le verbe principal (s’étonner); quant au second, ait témoigné, il n’est pas tant amené par l’inversion que par le sentiment profond d’admiration contenu dans toute la phrase; et s’il y a, ici, un «emploi illogique des modes», c’est non point dans le verbe au subjonctif, mais plutôt dans l’indicatif de la conjonctive, «pouvais».
3.Le subjonctif des phrases impersonnelles. Nombre de phrases impersonnelles ont un subjonctif dans la proposition subordonnée: Il faut que vous veniez; il est juste qu’il soit récompensé; dans d’autres, au contraire, c’est un indicatif: Il est vrai qu’il est venu; il est certain que cela s’est passé ainsi. A quoi tient cette différence? — Si le subjonctif était essentiellement le mode de la subordination, dans toutes ces phrases on trouverait un subjonctif; ce qui n’est pas. En réalité, ici encore, le vrai facteur, «l’auctor» du mode, c’est esprit; dans telles de ces phrases, l’esprit se contente d’indiquer, avec un détachement tranquille, le jugement qu’il porte, on a alors l’indicatif; dans d’autres, il semble se tendre un peu ou faire un peu effort, du moins il s’engage à fond dans le jugement, et l’on a le subjonctif. Quant à la subordination, égale dans les deux types de phrases, elle n’a là, croyons-nous, aucune influence.
4.Le subjonctif des propositions conjonctives. D’où vient la différence de mode, dans ces deux phrases: «Je connais quelqu’un qui peut le faire», et «Indiquez-moi quelqu’un qui puisse le faire»? Elles contiennent toutes deux une subordonnée; or l’une a son verbe
àl’indicatif et l’autre au subjonctif; si c’était la subordination qui amenât le subjonctif, il y en aurait un dans chacune, ce qui n’est pas. Il faut que là où on le trouve il s’explique par une autre cause. Cette cause, le lecteur la connaît maintenant: c’est ce que nous avons appelé la tension des ressorts de l’âme; disons, sans métaphore, que c’est l’intention de finalité.
On trouve fréquemment le subjonctif dans des propositions conjonctives (ou conjonctionnelles) dépendant d’une principale qui
29
renferme une négation, une interrogation, ou comportant une idée d’exclusion ou de superlativité: « Il n’y a point de dépences que je ne fisse, si par là je pouvois...» Mol. Bour. gent. III, 6; «Je n’en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci» Rac. Phèd. (Préf); «Quel âge croyez-vous bien que j’aie»? Mol. Mal. imag. III, 10; «Mais est-il un serment dont ne rompe l’anneau?» H.de Régnier Flamma ten. 190: «De tous ses désirs, le plus pressant tendait vers des êtres pour qui il pût s’enthousiasmer» Barrès Déracinés 21; «La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant» Volt. Let. philos. VIII; «Le seul mérite qu’on n’ait jamais disputé à ces compositions, c’est d’avoir...» Vigny Poèmes (Préf.).
Disons dès maintenant que, si le verbe y est au subjonctif, ce n’est pas proprement parce qu’elles sont subordonnées; leur subordination est,àcetégard,uneconditionsinequanon,maispasdutoutunecause. La cause, ici comme dans tous les autres cas examinés jusqu’à présent, est d’ordre psychologique: ces subjonctifs sont dus à une disposition de l’esprit, au fond duquel il y a soit un doute, soit un secret désir de tempérer la rigueur de l’affirmation. La preuve en est qu’avec l’affirmation catégorique on retrouverait l’indicatif; comparer à cet égard: «Ce n’est pas une chose qu’il faille souhaiter» et: «Ce n’est pas ce qu’il faut souhaiter»; «C’est le plus grand homme que j’aiejamais vu» et «C’est le plus grand des deux que j’ai vu». Dans qu’est-ce qui vous fait de la peine? pas d’affirmation, une interrogation; mais une interrogation qui se pose, si l’on peut dire, d’une façon ferme, catégorique, tandis que dans qu’y a-t-il qui vous fasse de la peine? il se trouve, en plus de l’interrogation, une valeur supplémentaire, une nuance spéciale d’éventualité douteuse, (ou d’indétermination générale).
En somme, dans aucun des cas que l’on vient de passer en revue, le subjonctif ne paraît être une conséquence de la subordination, ni ne paraît devoir s’expliquer nécessairement par sa dépendance vis-à-vis d’un autre verbe. Au vrai, il ne dépend que d’un état de la pensée, de laquelle il est fonction. Nul mode n’est aussi assujetti aux plus souples modalités du sentiment. De là, son aptitude à rendre les plus fines nuances psychologiques.
30
