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L’Assommoir

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L’ASSOMMOIR
fabricant de boutons, ce monsieur âgé déjà et si convenable, l’attendrissait, car enfi n le sentiment chez les personnes mûres a toujours des racines plus profondes. Seulement, elle veil­lait. Oui, il lui passerait plutôt sur le corps avant d’arriver à la petite. Un soir, elle s’approcha du monsieur et lui envoya raide comme balle que ce qu’il faisait là n’était pas bien. Il la salua poliment, sans répondre, en vieux rocantin habitué aux rebuffades des parents. Elle ne pouvait vraiment pas se fâcher, il avait de trop bonnes manières. Et c’étaient des conseils pra­tiques sur l’amour, des allusions sur les salopiauds d’hommes, toutes sortes d’histoires de margots qui s’étaient bien repenties d’y avoir passé, dont Nana sortait languissante, avec des yeux de scélératesse dans son visage blanc.
Mais, un jour, rue du Faubourg-Poissonnière, le fabricant de boutons avait osé allonger son nez entre la nièce et la tante, pour murmurer des choses qui n’étaient pas à dire. Et madame Lerat, effrayée, répétant qu’elle n’était même plus tranquille pour elle, lâcha tout le paquet à son frère. Alors ce fut un autre train. Il y eut, chez les Coupeau, de jolis charivaris. D’abord, le zingueur fl anqua une tripotée à Nana. Qu’est-ce qu’on lui apprenait? cette gueuse-là donnait dans les vieux! Ah bien! qu’elle se laissât surprendre à se faire relicher dehors, elle était sûre de son affaire, il lui couperait le cou un peu vivement! Avait-on jamais vu! une morveuse qui se mêlait de déshonorer la famille! Et il la secouait, en disant, nom de Dieu! qu’elle eût à marcher droit, car ce serait lui qui la surveillerait à l’avenir. Dès qu’elle rentrait, il la visitait, il la regardait bien en face, pour deviner si elle ne rapportait pas une souris sur l’oeil, un de ces petits baisers qui se fourrent là sans bruit. Il la fl airait, la
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retournait. Un soir, elle reçut encore une danse, parce qu’il lui avait trouvé une tache noire au cou. La mâtine osait dire que ce n’était pas un suçon! oui, elle appelait ça un bleu, tout simple­ment un bleu que Léonie lui avait fait en jouant. Il lui en don­nerait des bleus, il l’empêcherait bien de rouscailler, lorsqu’il devrait lui casser les pattes. D’autres fois, quand il était de belle humeur, il se moquait d’elle, il la blaguait. Vrai! un joli mor­ceau pour les hommes, une sole tant elle était plate, et avec ça des salières aux épaules, grandes à y fourrer le poing! Nana, battue pour les vilaines choses qu’elle n’avait pas commises, traînée dans la crudité des accusations abominables de son père, montrait la soumission sournoise et furieuse des bêtes traquées.
– Laisse-la donc tranquille! répétait Gervaise plus raison­nable. Tu fi niras par lui en donner l’envie, à force de lui en parler.
Ah! oui, par exemple, l’envie lui en venait! C’est-à-dire que ça lui démangeait par tout le corps, de se cavaler et d’y pas­ser, comme disait le père Coupeau. Il la faisait trop vivre dans cette idée-là, une fi lle honnête s’y serait allumée. Même, avec sa façon de gueuler, il lui apprit des choses qu’elle ne savait pas encore, ce qui était bien étonnant. Alors, peu à peu, elle prit de drôles de manières. Un matin, il l’aperçut qui fouillait dans un papier, pour se coller quelque chose sur la frimousse. C’était de la poudre de riz, dont elle emplâtrait par un goût pervers le satin si délicat de sa peau. Il la barbauilla avec le papier, à lui écorcher la fi gure, en la traitant de fi lle de meunier. Une autre fois, elle rapporta des rubans rouges pour retaper sa cas­quette, ce vieux chapeau noir qui lui faisait tant de honte. Et
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il lui demanda furieusement d’où venaient ces rubans. Hein? c’était sur le dos qu’elle avait gagné ça! Ou bien elle les avait achetés à la foire d’empoigne? Salope ou voleuse, peut-être déjà toutes les deux. A plusieurs reprises, il lui vit ainsi dans les mains des objets gentils, une bague de cornaline, une paire de manches avec une petite dentelle, un de ces coeurs en doublé, des « Tâtez-y », que les fi lles se mettent entre les deux nénais. Coupeau voulait tout piler; mais elle défendait ses affaires avec rage: c’était à elle, des dames les lui avaient données, ou encore elle avait fait des échanges à l’atelier. Par exemple, le coeur, elle l’avait trouvé rue d’Aboukir. Lorsque son père écrasa son coeur d’un coup de talon, elle resta toute droite, blanche et crispée, tandis qu’une révolte intérieure la poussait à se jeter sur lui, pour lui arracher quelque chose. Depuis deux ans, elle rêvait d’avoir ce coeur, et voilà qu’on le lui aplatissait! Non, elle trouvait ça trop fort, ça fi nirait à la fi n!
Cependant, Coupeau mettait plus de taquinerie que d’hon­nêteté dans la façon dont il entendait mener Nana au doigt et à l’oeil. Souvent, il avait tort, et ses injustices exaspéraient la petite. Elle en vint à manquer l’atelier; puis, quand le zingueur lui administra sa roulée, elle se moqua de lui, elle répondit qu’elle ne voulait plus retourner chez Titreville, parce qu’on la plaçait près d’Augustine, qui bien sûr devait avoir mangé ses pieds, tant elle trouillotait du goulot. Alors, Coupeau la conduisit lui-même rue du Caire, en priant la patronne de la coller toujours à côté d’Augustine, par punition. Chaque matin, pendant quinze jours, il prit la peine de descendre de la barrière Poissonnière pour accompagner Nana jusqu’à la porte de l’atelier. Et il restait cinq minutes sur le trottoir,
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afi n d’être certain qu’elle était entrée. Mais, un matin, comme il s’était arrêté avec un camarade chez un marchand de vin de la rue Saint-Denis, il aperçut la mâtine, dix minutes plus tard, qui fi lait vite vers le bas de la rue, en secouant son panier aux crottes. Depuis quinze jours, elle le faisait poser, elle mon­tait deux étages au lieu d’entrer chez Titreville, et s’asseyait sur une marche, en attendant qu’il fût parti. Lorsque Coupeau voulut s’en prendre à madame Lerat, celle-ci lui cria très ver­tement qu’elle n’acceptait pas la leçon: elle avait dit à sa nièce tout ce qu’elle devait dire contre les hommes, ce n’était pas sa faute si la gamine gardait du goût pour ces salopiauds; main­tenant, elle s’en lavait les mains, elle jurait de ne plus se mêler de rien, parce qu’elle savait ce qu’elle savait, des cancans dans la famille, oui, des personnes qui osaient l’accuser de se perdre avec Nana et de goûter un sale plaisir à lui voir exécuter sous ses yeux le grand écart. D’ailleurs, Coupeau apprit de la pa­tronne que Nana était débauchée par une autre ouvrière, ce petit chameau de Léonie, qui venait de lâcher les fl eurs pour faire la noce. Sans doute l’enfant, gourmande seulement de galette et de vacherie dans les rues, aurait encore pu se marier avec une couronne d’oranger sur la tête. Mais, fi chtre! il fallait se presser joliment si l’on voulait la donner à un mari sans rien de déchiré, propre et en bon état, complète enfi n ainsi que les demoiselles qui se respectent.
Dans la maison, rue de la Goutte-d’Or, on parlait du vieux de Nana, comme d’un monsieur que tout le monde connais­sait. Oh! il restait très poli, un peu timide même, mais entêté et patient en diable, la suivant à dix pas d’un air de toutou obéissant. Des fois même, il entrait jusque dans la cour. Ma-
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dame Gaudron le rencontra un soir sur le palier du second, qui fi lait le long de la rampe, le nez baissé, allumé et peureux. Et les Lorilleux menaçaient de déménager si leur chiffon de nièce amenait encore des hommes à son derrière, car ça de­venait dégoûtant, l’escalier en était plein, on ne pouvait plus descendre sans en voir à toutes les marches, en train de reni­fl er et d’attendre; vrai, on aurait cru qu’il y avait une bête en folie, dans ce coin de la maison. Les Boche s’apitoyaient sur le sort de ce pauvre monsieur, un homme si respectable, qui se toquait d’une petite coureuse. Enfi n! c’était un commerçant, ils avaient vu sa fabrique de boutons boulevard de la Villette, il aurait pu faire un sort à une femme, s’il était tombé sur une fi lle honnête. Grâce aux détails donnés par les concierges, tous les gens du quartier, les Lorilleux eux-mêmes, montraient la plus grande considération pour le vieux, quand il passait sur les talons de Nana, la lèvre pendante dans sa face blême, avec son collier de barbe grise, correctement taillé.
Pendant le premier mois, Nana s’amusa joliment de son vieux. Il fallait le voir, toujours en petoche autour d’elle. Un vrai fouille-au-pot, qui tâtait sa jupe par derrière, dans la foule, sans avoir l’air de rien. Et ses jambes! des cotrets de charbon­nier, de vraies allumettes! Plus de mousse sur le caillou, quatre cheveux frisant à plat dans le cou, si bien qu’elle était toujours tentée de lui demander l’adresse du merlan qui lui faisait la raie. Ah! quel vieux birbe! il était rien folichon!
Puis, à le retrouver sans cesse là, il ne lui parut plus si drôle. Elle avait une peur sourde de lui, elle aurait crié s’il s’était ap­proché. Souvent, lorsqu’elle s’arrêtait devant un bijoutier, elle l’entendait tout d’un coup qui lui bégayait des choses dans le
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dos. Et c’était vrai ce qu’il disait; elle aurait bien voulu avoir une croix avec un velours au cou, ou encore de petites boucles d’oreille de corail, si petites, qu’on croirait des gouttes de sang. Même, sans ambitionner des bijoux, elle ne pouvait vraiment pas rester un guenillon, elle était lasse de se retaper avec la gratte des ateliers de la rue du Caire, elle avait surtout assez de sa casquette, ce caloquet sur lequel les fl eurs chipées chez Titre­ville faisaient un effet de gringuenaudes pendues comme des sonnettes au derrière d’un pauvre homme. Alors, trottant dans la boue, éclaboussée par les voitures, aveuglée par le resplen­dissement des étalages, elle avait des envies qui la tortillaient à l’estomac, ainsi que des fringales, des envies d’être bien mise, de manger dans les restaurants, d’aller au spectacle, d’avoir une chambre à elle avec de beaux meubles. Elle s’arrêtait toute pâle de désir, elle sentait monter du pavé de Paris une chaleur le long de ses cuisses, un appétit féroce de mordre aux jouissances dont elle était bousculée, dans la grande cohue des trottoirs. Et, ça ne manquait jamais, justement à ces moments là, son vieux lui coulait à l’oreille des propositions. Ah! comme elle lui aurait tapé dans la main, si elle n’avait pas eu peur de lui, une révolte intérieure qui la raidissait dans ses refus, furieuse et dégoûtée de l’inconnu de l’homme, malgré tout son vice.
Mais, lorsque l’hiver arriva, l’existence devint impossible chez les Coupeau. Chaque soir, Nana recevait sa raclée: Quand le père était las de la battre, la mère lui envoyait des torgnoles, pour lui apprendre à bien se conduire. Et c’étaient souvent des danses générales; dès que l’un tapait, l’autre la défendait, si bien que tous les trois fi nissaient par se rouler sur le carreau, au milieu de la vaisselle cassée. Avec ça, on ne mangeait point à
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sa faim, on crevait de froid. Si la petite s’achetait quelque chose de gentil, un noeud de ruban, des boutons de manchette, les parents le lui confi squaient et allaient le laver. Elle n’avait rien à elle que sa rente de calottes avant de se fourrer dans le lambeau de drap, où elle grelottait sous son petit jupon noir qu’elle étalait pour toute couverture. Non, cette sacrée vie­là ne pouvait pas continuer, elle ne voulait point y laisser sa peau. Son père, depuis longtemps, ne comptait plus; quand un père se soûle comme le sien se soûlait, ce n’est pas un père, c’est une sale bête dont on voudrait bien être débarrassé. Et, main­tenant, sa mère dégringolait à son tour dans son amitié. Elle buvait, elle aussi. Elle entrait par goût chercher son homme chez le père Colombe, histoire de se faire offrir des consomma­tions; et elle s’attablait très bien, sans affi cher des airs dégoûtés comme la première fois, siffl ant les verres d’un trait, traînant ses coudes pendant des heures et sortant de là avec les yeux hors de la tête. Lorsque Nana, en passant devant l’Assommoir, apercevait sa mère au fond, le nez dans la goutte, avachie au milieu des engueulades des hommes, elle était prise d’une colère bleue, parce que la jeunesse, qui a le bec tourné à une autre friandise, ne comprend pas la boisson. Ces soirs-là, elle avait un beau tableau, le papa pochard, la maman pocharde, an tonnerre de Dieu de cambuse où il n’y avait pas de pain et qui empoisonnait la liqueur. Enfi n, une sainte ne serait pas restée là dedans. Tant pis! si elle prenait de la poudre d’escampette un de ces jours, ses parents pourraient bien faire leur mea culpa et dire qu’ils l’avaient eux-mêmes poussée dehors.
Un samedi, Nana trouva en rentrant son père et sa mère dans un état abominable. Coupeau, tombé en travers du lit,
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ronfl ait. Gervaise, tassée sur une chaise, roulait la tête avec des yeux vagues et inquiétants ouverts sur le vide. Elle avait oublié de faire chauffer le dîner, un restant de ragoût. Une chandelle, qu’elle ne mouchait pas, éclairait la misère honteuse du taudis.
– C’est toi, chenillon? bégaya Gervaise. Ah bien! ton père va te ramasser!
Nana ne répondait pas, restait toute blanche, regardait le poêle froid, la table sans assiettes, la pièce lugubre où cette paire de soûlards mettaient l’horreur blême de leur hébéte­ment. Elle n’ôta pas son chapeau, fi t le tour de la chambre; puis, les dents serrées, elle rouvrit la porte, elle s’en alla.
– Tu redescends? demanda sa mère, sans pouvoir tourner la tête.
– Oui, j’ai oublié quelque chose. Je vais remonter... Bonsoir.
Et elle ne revint pas. Le lendemain, les Coupeau, dessoûlés, se battirent, en se jetant l’un à l’autre à la fi gure l’envolement de Nana. Ah! elle était loin, si elle courait toujours! Comme on dit aux enfants pour les moineaux, les parents pouvaient aller lui mettre un grain de sel au derrière, ils la rattraperaient peut­être. Ce fut un grand coup qui écrasa encore Gervaise; car elle sentit très bien, malgré son avachissement, que la culbute de sa petite, en train de se faire caramboler, l’enfonçait davantage, seule maintenant, n’ayant plus d’enfant à respecter, pouvant se lâcher aussi bas qu’elle tomberait. Oui, ce chameau déna­turé lui emportait le dernier morceau de son honnêteté dans ses jupons sales. Et elle se grisa trois jours, furieuse, les poings serrés, la bouche enfl ée de mots abominables contre sa garce de fi lle. Coupeau, après avoir roulé les boulevards extérieurs et regardé sous le nez tous les torchons qui passaient, fumait de
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nouveau sa pipe, tranquille comme Baptiste; seulement, quand il était à table, il se levait parfois, les bras en l’air, un couteau au poing, en criant qu’il était déshonoré; et il se rasseyait pour fi nir sa soupe.
Dans la maison, où chaque mois des fi lles s’envolaient comme des serins dont on laisserait les cages ouvertes, l’ac­cident des Coupeau n’étonna personne. Mais les Lorilleux triomphaient. Ah! ils l’avaient prédit que la petite leur chierait du poivre! C’était mérité, toutes les fl euristes tournaient mal. Les Boche et les Poisson ricanaient également, en faisant une dépense et un étalage extraordinaires de vertu. Seul, Lantier défendait sournoisement Nana. Mon Dieu! sans doute, décla­rait-il de son air puritain, une demoiselle qui se cavalait of­fensait toutes les lois; puis, il ajoutait, avec une fl amme dans le coin des yeux, que, sacredié! la gamine était aussi trop jolie pour foutre la misère à son âge.
– Vous ne savez pas? cria un jour madame Lorilleux dans la loge des Boche, où la coterie prenait du café, eh bien! vrai comme la lumière du jour nous éclaire, c’est la Banban qui a vendu sa fi lle... Oui, elle l’a vendue, et j’ai des preuves!... Ce vieux, qu’on rencontrait matin et soir dans l’escalier, il montait déjà donner des acomptes. Ça crevait les yeux. Et, hier donc! quelqu’un les a aperçus ensemble à l’Ambigu, la donzelle et
son matou..... Ma parole d’honneur! ils sont ensemble, vous
voyez bien!
On acheva le café, en discutant ça. Après tout, c’était pos­sible, il se passait des choses encore plus fortes. Et, dans le quar­tier, les gens les mieux posés fi nirent par répéter que Gervaise avait vendu sa fi lle.
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Gervaise, maintenant, traînait ses savates, en se fi chant du monde. On l’aurait appelée voleuse, dans la rue, qu’elle ne se serait pas retournée. Depuis un mois, elle ne travaillait plus chez madame Fauconnier, qui avait dû la fl anquer à la porte, pour éviter des disputes. En quelques semaines, elle était en­trée chez huit blanchisseuses; elle faisait deux ou trois jours dans chaque atelier, puis elle recevait son paquet, tellement elle cochonnait l’ouvrage, sans soin, malpropre, perdant la tête jusqu’à oublier son métier. Enfi n, se sentant gâcheuse, elle venait de quitter le repassage, elle lavait à la journée, au lavoir de la rue Neuve; patauger, se battre avec la crasse, redescendre dans ce que le métier a de rude et de facile, ça marchait encore, ça l’abaissait d’un cran sur la pente de sa dégringolade. Par exemple, le lavoir ne l’embellissait guère. Un vrai chien crotté, quand elle sortait de là dedans, trempée, montrant sa chair bleuie. Avec ça, elle grossissait toujours, malgré ses danses de­vant le buffet vide, et sa jambe se tortillait si fort, qu’elle ne pouvait plus marcher près de quelqu’un, sans manquer de le jeter par terre, tant elle boitait.
Naturellement, lorsqu’on se décatit à ce point, tout l’or­gueil de la femme s’en va. Gervaise avait mis sous elle ses an­ciennes fi ertés, ses coquetteries, ses besoins de sentiments, de convenances et d’égards. On pouvait lui allonger des coups de soulier partout, devant et derrière, elle ne les sentait pas, elle devenait trop fl asque et trop molle. Ainsi, Lantier l’avait com­plètement lâchée; il ne la pinçait même plus pour la forme; et elle semblait ne s’être pas aperçue de cette fi n d’une longue liaison, lentement traînée et dénouée dans une lassitude mutuelle. C’était, pour elle, une corvée de moins. Même les
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