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ivanov666
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L’ASSOMMOIR
fabricant de boutons, ce monsieur âgé déjà et si convenable,
l’attendrissait, car enfi n le sentiment chez les personnes mûres
a toujours des racines plus profondes. Seulement, elle veillait. Oui, il lui passerait plutôt sur le corps avant d’arriver à
la petite. Un soir, elle s’approcha du monsieur et lui envoya
raide comme balle que ce qu’il faisait là n’était pas bien. Il la
salua poliment, sans répondre, en vieux rocantin habitué aux
rebuffades des parents. Elle ne pouvait vraiment pas se fâcher,
il avait de trop bonnes manières. Et c’étaient des conseils pratiques sur l’amour, des allusions sur les salopiauds d’hommes,
toutes sortes d’histoires de margots qui s’étaient bien repenties
d’y avoir passé, dont Nana sortait languissante, avec des yeux
de scélératesse dans son visage blanc.
Mais, un jour, rue du Faubourg-Poissonnière, le fabricant
de boutons avait osé allonger son nez entre la nièce et la tante,
pour murmurer des choses qui n’étaient pas à dire. Et madame
Lerat, effrayée, répétant qu’elle n’était même plus tranquille
pour elle, lâcha tout le paquet à son frère. Alors ce fut un autre
train. Il y eut, chez les Coupeau, de jolis charivaris. D’abord,
le zingueur fl anqua une tripotée à Nana. Qu’est-ce qu’on lui
apprenait? cette gueuse-là donnait dans les vieux! Ah bien!
qu’elle se laissât surprendre à se faire relicher dehors, elle était
sûre de son affaire, il lui couperait le cou un peu vivement!
Avait-on jamais vu! une morveuse qui se mêlait de déshonorer
la famille! Et il la secouait, en disant, nom de Dieu! qu’elle eût
à marcher droit, car ce serait lui qui la surveillerait à l’avenir.
Dès qu’elle rentrait, il la visitait, il la regardait bien en face,
pour deviner si elle ne rapportait pas une souris sur l’oeil, un
de ces petits baisers qui se fourrent là sans bruit. Il la fl airait, la
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retournait. Un soir, elle reçut encore une danse, parce qu’il lui
avait trouvé une tache noire au cou. La mâtine osait dire que ce
n’était pas un suçon! oui, elle appelait ça un bleu, tout simplement un bleu que Léonie lui avait fait en jouant. Il lui en donnerait des bleus, il l’empêcherait bien de rouscailler, lorsqu’il
devrait lui casser les pattes. D’autres fois, quand il était de belle
humeur, il se moquait d’elle, il la blaguait. Vrai! un joli morceau pour les hommes, une sole tant elle était plate, et avec ça
des salières aux épaules, grandes à y fourrer le poing! Nana,
battue pour les vilaines choses qu’elle n’avait pas commises,
traînée dans la crudité des accusations abominables de son
père, montrait la soumission sournoise et furieuse des bêtes
traquées.
– Laisse-la donc tranquille! répétait Gervaise plus raisonnable. Tu fi niras par lui en donner l’envie, à force de lui en
parler.
Ah! oui, par exemple, l’envie lui en venait! C’est-à-dire que
ça lui démangeait par tout le corps, de se cavaler et d’y passer, comme disait le père Coupeau. Il la faisait trop vivre dans
cette idée-là, une fi lle honnête s’y serait allumée. Même, avec
sa façon de gueuler, il lui apprit des choses qu’elle ne savait pas
encore, ce qui était bien étonnant. Alors, peu à peu, elle prit de
drôles de manières. Un matin, il l’aperçut qui fouillait dans un
papier, pour se coller quelque chose sur la frimousse. C’était
de la poudre de riz, dont elle emplâtrait par un goût pervers
le satin si délicat de sa peau. Il la barbauilla avec le papier, à
lui écorcher la fi gure, en la traitant de fi lle de meunier. Une
autre fois, elle rapporta des rubans rouges pour retaper sa casquette, ce vieux chapeau noir qui lui faisait tant de honte. Et
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il lui demanda furieusement d’où venaient ces rubans. Hein?
c’était sur le dos qu’elle avait gagné ça! Ou bien elle les avait
achetés à la foire d’empoigne? Salope ou voleuse, peut-être
déjà toutes les deux. A plusieurs reprises, il lui vit ainsi dans les
mains des objets gentils, une bague de cornaline, une paire de
manches avec une petite dentelle, un de ces coeurs en doublé,
des « Tâtez-y », que les fi lles se mettent entre les deux nénais.
Coupeau voulait tout piler; mais elle défendait ses affaires avec
rage: c’était à elle, des dames les lui avaient données, ou encore
elle avait fait des échanges à l’atelier. Par exemple, le coeur,
elle l’avait trouvé rue d’Aboukir. Lorsque son père écrasa son
coeur d’un coup de talon, elle resta toute droite, blanche et
crispée, tandis qu’une révolte intérieure la poussait à se jeter
sur lui, pour lui arracher quelque chose. Depuis deux ans, elle
rêvait d’avoir ce coeur, et voilà qu’on le lui aplatissait! Non, elle
trouvait ça trop fort, ça fi nirait à la fi n!
Cependant, Coupeau mettait plus de taquinerie que d’honnêteté dans la façon dont il entendait mener Nana au doigt et
à l’oeil. Souvent, il avait tort, et ses injustices exaspéraient la
petite. Elle en vint à manquer l’atelier; puis, quand le zingueur
lui administra sa roulée, elle se moqua de lui, elle répondit
qu’elle ne voulait plus retourner chez Titreville, parce qu’on
la plaçait près d’Augustine, qui bien sûr devait avoir mangé
ses pieds, tant elle trouillotait du goulot. Alors, Coupeau la
conduisit lui-même rue du Caire, en priant la patronne de
la coller toujours à côté d’Augustine, par punition. Chaque
matin, pendant quinze jours, il prit la peine de descendre
de la barrière Poissonnière pour accompagner Nana jusqu’à
la porte de l’atelier. Et il restait cinq minutes sur le trottoir,
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afi n d’être certain qu’elle était entrée. Mais, un matin, comme
il s’était arrêté avec un camarade chez un marchand de vin
de la rue Saint-Denis, il aperçut la mâtine, dix minutes plus
tard, qui fi lait vite vers le bas de la rue, en secouant son panier
aux crottes. Depuis quinze jours, elle le faisait poser, elle montait deux étages au lieu d’entrer chez Titreville, et s’asseyait
sur une marche, en attendant qu’il fût parti. Lorsque Coupeau
voulut s’en prendre à madame Lerat, celle-ci lui cria très vertement qu’elle n’acceptait pas la leçon: elle avait dit à sa nièce
tout ce qu’elle devait dire contre les hommes, ce n’était pas sa
faute si la gamine gardait du goût pour ces salopiauds; maintenant, elle s’en lavait les mains, elle jurait de ne plus se mêler
de rien, parce qu’elle savait ce qu’elle savait, des cancans dans
la famille, oui, des personnes qui osaient l’accuser de se perdre
avec Nana et de goûter un sale plaisir à lui voir exécuter sous
ses yeux le grand écart. D’ailleurs, Coupeau apprit de la patronne que Nana était débauchée par une autre ouvrière, ce
petit chameau de Léonie, qui venait de lâcher les fl eurs pour
faire la noce. Sans doute l’enfant, gourmande seulement de
galette et de vacherie dans les rues, aurait encore pu se marier
avec une couronne d’oranger sur la tête. Mais, fi chtre! il fallait
se presser joliment si l’on voulait la donner à un mari sans rien
de déchiré, propre et en bon état, complète enfi n ainsi que les
demoiselles qui se respectent.
Dans la maison, rue de la Goutte-d’Or, on parlait du vieux
de Nana, comme d’un monsieur que tout le monde connaissait. Oh! il restait très poli, un peu timide même, mais entêté
et patient en diable, la suivant à dix pas d’un air de toutou
obéissant. Des fois même, il entrait jusque dans la cour. Ma-
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dame Gaudron le rencontra un soir sur le palier du second,
qui fi lait le long de la rampe, le nez baissé, allumé et peureux.
Et les Lorilleux menaçaient de déménager si leur chiffon de
nièce amenait encore des hommes à son derrière, car ça devenait dégoûtant, l’escalier en était plein, on ne pouvait plus
descendre sans en voir à toutes les marches, en train de renifl er et d’attendre; vrai, on aurait cru qu’il y avait une bête en
folie, dans ce coin de la maison. Les Boche s’apitoyaient sur le
sort de ce pauvre monsieur, un homme si respectable, qui se
toquait d’une petite coureuse. Enfi n! c’était un commerçant, ils
avaient vu sa fabrique de boutons boulevard de la Villette, il
aurait pu faire un sort à une femme, s’il était tombé sur une
fi lle honnête. Grâce aux détails donnés par les concierges, tous
les gens du quartier, les Lorilleux eux-mêmes, montraient la
plus grande considération pour le vieux, quand il passait sur
les talons de Nana, la lèvre pendante dans sa face blême, avec
son collier de barbe grise, correctement taillé.
Pendant le premier mois, Nana s’amusa joliment de son
vieux. Il fallait le voir, toujours en petoche autour d’elle. Un
vrai fouille-au-pot, qui tâtait sa jupe par derrière, dans la foule,
sans avoir l’air de rien. Et ses jambes! des cotrets de charbonnier, de vraies allumettes! Plus de mousse sur le caillou, quatre
cheveux frisant à plat dans le cou, si bien qu’elle était toujours
tentée de lui demander l’adresse du merlan qui lui faisait la
raie. Ah! quel vieux birbe! il était rien folichon!
Puis, à le retrouver sans cesse là, il ne lui parut plus si drôle.
Elle avait une peur sourde de lui, elle aurait crié s’il s’était approché. Souvent, lorsqu’elle s’arrêtait devant un bijoutier, elle
l’entendait tout d’un coup qui lui bégayait des choses dans le
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dos. Et c’était vrai ce qu’il disait; elle aurait bien voulu avoir
une croix avec un velours au cou, ou encore de petites boucles
d’oreille de corail, si petites, qu’on croirait des gouttes de sang.
Même, sans ambitionner des bijoux, elle ne pouvait vraiment
pas rester un guenillon, elle était lasse de se retaper avec la
gratte des ateliers de la rue du Caire, elle avait surtout assez de
sa casquette, ce caloquet sur lequel les fl eurs chipées chez Titreville faisaient un effet de gringuenaudes pendues comme des
sonnettes au derrière d’un pauvre homme. Alors, trottant dans
la boue, éclaboussée par les voitures, aveuglée par le resplendissement des étalages, elle avait des envies qui la tortillaient
à l’estomac, ainsi que des fringales, des envies d’être bien mise,
de manger dans les restaurants, d’aller au spectacle, d’avoir une
chambre à elle avec de beaux meubles. Elle s’arrêtait toute pâle
de désir, elle sentait monter du pavé de Paris une chaleur le
long de ses cuisses, un appétit féroce de mordre aux jouissances
dont elle était bousculée, dans la grande cohue des trottoirs. Et,
ça ne manquait jamais, justement à ces moments là, son vieux
lui coulait à l’oreille des propositions. Ah! comme elle lui aurait
tapé dans la main, si elle n’avait pas eu peur de lui, une révolte
intérieure qui la raidissait dans ses refus, furieuse et dégoûtée
de l’inconnu de l’homme, malgré tout son vice.
Mais, lorsque l’hiver arriva, l’existence devint impossible
chez les Coupeau. Chaque soir, Nana recevait sa raclée: Quand
le père était las de la battre, la mère lui envoyait des torgnoles,
pour lui apprendre à bien se conduire. Et c’étaient souvent des
danses générales; dès que l’un tapait, l’autre la défendait, si
bien que tous les trois fi nissaient par se rouler sur le carreau,
au milieu de la vaisselle cassée. Avec ça, on ne mangeait point à
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sa faim, on crevait de froid. Si la petite s’achetait quelque chose
de gentil, un noeud de ruban, des boutons de manchette, les
parents le lui confi squaient et allaient le laver. Elle n’avait
rien à elle que sa rente de calottes avant de se fourrer dans le
lambeau de drap, où elle grelottait sous son petit jupon noir
qu’elle étalait pour toute couverture. Non, cette sacrée vielà ne pouvait pas continuer, elle ne voulait point y laisser sa
peau. Son père, depuis longtemps, ne comptait plus; quand un
père se soûle comme le sien se soûlait, ce n’est pas un père, c’est
une sale bête dont on voudrait bien être débarrassé. Et, maintenant, sa mère dégringolait à son tour dans son amitié. Elle
buvait, elle aussi. Elle entrait par goût chercher son homme
chez le père Colombe, histoire de se faire offrir des consommations; et elle s’attablait très bien, sans affi cher des airs dégoûtés
comme la première fois, siffl ant les verres d’un trait, traînant
ses coudes pendant des heures et sortant de là avec les yeux
hors de la tête. Lorsque Nana, en passant devant l’Assommoir,
apercevait sa mère au fond, le nez dans la goutte, avachie au
milieu des engueulades des hommes, elle était prise d’une
colère bleue, parce que la jeunesse, qui a le bec tourné à une
autre friandise, ne comprend pas la boisson. Ces soirs-là, elle
avait un beau tableau, le papa pochard, la maman pocharde, an
tonnerre de Dieu de cambuse où il n’y avait pas de pain et qui
empoisonnait la liqueur. Enfi n, une sainte ne serait pas restée
là dedans. Tant pis! si elle prenait de la poudre d’escampette un
de ces jours, ses parents pourraient bien faire leur mea culpa et
dire qu’ils l’avaient eux-mêmes poussée dehors.
Un samedi, Nana trouva en rentrant son père et sa mère
dans un état abominable. Coupeau, tombé en travers du lit,
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ronfl ait. Gervaise, tassée sur une chaise, roulait la tête avec des
yeux vagues et inquiétants ouverts sur le vide. Elle avait oublié
de faire chauffer le dîner, un restant de ragoût. Une chandelle,
qu’elle ne mouchait pas, éclairait la misère honteuse du taudis.
– C’est toi, chenillon? bégaya Gervaise. Ah bien! ton père
va te ramasser!
Nana ne répondait pas, restait toute blanche, regardait le
poêle froid, la table sans assiettes, la pièce lugubre où cette
paire de soûlards mettaient l’horreur blême de leur hébétement. Elle n’ôta pas son chapeau, fi t le tour de la chambre;
puis, les dents serrées, elle rouvrit la porte, elle s’en alla.
– Tu redescends? demanda sa mère, sans pouvoir tourner
la tête.
– Oui, j’ai oublié quelque chose. Je vais remonter... Bonsoir.
Et elle ne revint pas. Le lendemain, les Coupeau, dessoûlés,
se battirent, en se jetant l’un à l’autre à la fi gure l’envolement
de Nana. Ah! elle était loin, si elle courait toujours! Comme on
dit aux enfants pour les moineaux, les parents pouvaient aller
lui mettre un grain de sel au derrière, ils la rattraperaient peutêtre. Ce fut un grand coup qui écrasa encore Gervaise; car elle
sentit très bien, malgré son avachissement, que la culbute de
sa petite, en train de se faire caramboler, l’enfonçait davantage,
seule maintenant, n’ayant plus d’enfant à respecter, pouvant
se lâcher aussi bas qu’elle tomberait. Oui, ce chameau dénaturé lui emportait le dernier morceau de son honnêteté dans
ses jupons sales. Et elle se grisa trois jours, furieuse, les poings
serrés, la bouche enfl ée de mots abominables contre sa garce
de fi lle. Coupeau, après avoir roulé les boulevards extérieurs et
regardé sous le nez tous les torchons qui passaient, fumait de
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nouveau sa pipe, tranquille comme Baptiste; seulement, quand
il était à table, il se levait parfois, les bras en l’air, un couteau
au poing, en criant qu’il était déshonoré; et il se rasseyait pour
fi nir sa soupe.
Dans la maison, où chaque mois des fi lles s’envolaient
comme des serins dont on laisserait les cages ouvertes, l’accident des Coupeau n’étonna personne. Mais les Lorilleux
triomphaient. Ah! ils l’avaient prédit que la petite leur chierait
du poivre! C’était mérité, toutes les fl euristes tournaient mal.
Les Boche et les Poisson ricanaient également, en faisant une
dépense et un étalage extraordinaires de vertu. Seul, Lantier
défendait sournoisement Nana. Mon Dieu! sans doute, déclarait-il de son air puritain, une demoiselle qui se cavalait offensait toutes les lois; puis, il ajoutait, avec une fl amme dans
le coin des yeux, que, sacredié! la gamine était aussi trop jolie
pour foutre la misère à son âge.
– Vous ne savez pas? cria un jour madame Lorilleux dans
la loge des Boche, où la coterie prenait du café, eh bien! vrai
comme la lumière du jour nous éclaire, c’est la Banban qui
a vendu sa fi lle... Oui, elle l’a vendue, et j’ai des preuves!... Ce
vieux, qu’on rencontrait matin et soir dans l’escalier, il montait
déjà donner des acomptes. Ça crevait les yeux. Et, hier donc!
quelqu’un les a aperçus ensemble à l’Ambigu, la donzelle et
son matou..... Ma parole d’honneur! ils sont ensemble, vous
voyez bien!
On acheva le café, en discutant ça. Après tout, c’était possible, il se passait des choses encore plus fortes. Et, dans le quartier, les gens les mieux posés fi nirent par répéter que Gervaise
avait vendu sa fi lle.
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Gervaise, maintenant, traînait ses savates, en se fi chant du
monde. On l’aurait appelée voleuse, dans la rue, qu’elle ne se
serait pas retournée. Depuis un mois, elle ne travaillait plus
chez madame Fauconnier, qui avait dû la fl anquer à la porte,
pour éviter des disputes. En quelques semaines, elle était entrée chez huit blanchisseuses; elle faisait deux ou trois jours
dans chaque atelier, puis elle recevait son paquet, tellement
elle cochonnait l’ouvrage, sans soin, malpropre, perdant la
tête jusqu’à oublier son métier. Enfi n, se sentant gâcheuse, elle
venait de quitter le repassage, elle lavait à la journée, au lavoir
de la rue Neuve; patauger, se battre avec la crasse, redescendre
dans ce que le métier a de rude et de facile, ça marchait encore,
ça l’abaissait d’un cran sur la pente de sa dégringolade. Par
exemple, le lavoir ne l’embellissait guère. Un vrai chien crotté,
quand elle sortait de là dedans, trempée, montrant sa chair
bleuie. Avec ça, elle grossissait toujours, malgré ses danses devant le buffet vide, et sa jambe se tortillait si fort, qu’elle ne
pouvait plus marcher près de quelqu’un, sans manquer de le
jeter par terre, tant elle boitait.
Naturellement, lorsqu’on se décatit à ce point, tout l’orgueil de la femme s’en va. Gervaise avait mis sous elle ses anciennes fi ertés, ses coquetteries, ses besoins de sentiments, de
convenances et d’égards. On pouvait lui allonger des coups de
soulier partout, devant et derrière, elle ne les sentait pas, elle
devenait trop fl asque et trop molle. Ainsi, Lantier l’avait complètement lâchée; il ne la pinçait même plus pour la forme; et
elle semblait ne s’être pas aperçue de cette fi n d’une longue
liaison, lentement traînée et dénouée dans une lassitude
mutuelle. C’était, pour elle, une corvée de moins. Même les
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