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ivanov666
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L’ASSOMMOIR
dames aimables de sa connaissance; elle visitait les plus petits
coins de ses vêtements, elle trouvait généralement la pièce qui
manquait à l’appel dans la visière de la casquette, cousue entre
le cuir et l’étoffe. Ah! ce n’était pas le zingueur qui ouatait ses
frusques avec de l’or! Lui, se le mettait sous la chair. Gervaise
ne pouvait pourtant pas prendre ses ciseaux et lui découdre la
peau du ventre.
Oui, c’était la faute du ménage, s’il dégringolait de saison
en saison. Mais ce sont de ces choses qu’on ne se dit jamais, surtout quand on est dans la crotte. Ils accusaient la malechance,
ils prétendaient que Dieu leur en voulait. Un vrai bousin, leur
chez eux, à cette heure. La journée entière, ils s’empoignaient.
Pourtant, ils ne se tapaient pas encore, à peine quelques claques
parties toutes seules dans le fort des disputes. Le plus triste était
qu’ils avaient ouvert la cage à l’amitié, les sentiments s’étaient
envolés comme des serins. La bonne chaleur des pères, des
mères et des enfants, lorsque ce petit monde se tient serré, en
tas, se retirait d’eux, les laissait grelottants, chacun dans son
coin. Tous les trois, Coupeau, Gervaise, Nana, restaient pareils
à des crins, s’avalant pour un mot, avec de la haine plein les
yeux; et il semblait que quelque chose avait cassé, le grand ressort de la famille, la mécanique qui, chez les gens heureux, fait
battre les coeurs ensemble. Ah! bien sûr, Gervaise n’était plus
remuée comme autrefois, quand elle voyait Coupeau au bord
des gouttières, à des douze et des quinze mètres du trottoir.
Elle ne l’aurait pas poussé elle-même; mais s’il était tombé naturellement, ma foi! ça aurait débarrassé la surface de la terre
d’un pas grand’chose. Les jours où le torchon brûlait, elle criait
qu’on ne le lui rapporterait donc jamais sur une civière. Elle
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attendait ça, ce serait son bonheur qu’on lui rapporterait. A
quoi servait-il, ce soûlard? à la faire pleurer, à lui manger tout,
à la pousser au mal. Eh bien! des hommes si peu utiles, on les
jetait le plus vite possible dans le trou, on dansait sur eux la
polka de la délivrance. Et lorsque la mère disait: Tue! la fi lle
répondait: Assomme! Nana lisait les accidents, dans le journal,
avec des réfl exions de fi lle dénaturée. Son père avait une telle
chance, qu’un omnibus l’avait renversé, sans seulement le dessoûler. Quand donc crèvera-t-il, cette rosse?
Au milieu de cette existence enragée par la misère, Gervaise souffrait encore des faims qu’elle entendait râler autour
d’elle. Ce coin de la maison était le coin des pouilleux, où trois
ou quatre ménages semblaient s’être donné le mot pour ne
pas avoir du pain tous les jours. Les portes avaient beau s’ouvrir, elles ne lâchaient guère souvent des odeurs de cuisine.
Le long du corridor, il y avait un silence de crevaison, et les
murs sonnaient creux, comme des ventres vides. Par moments,
des danses s’élevaient, des larmes de femmes, des plaintes de
mioches affamés, des familles qui se mangeaient pour tromper leur estomac. On était là dans une crampe au gosier générale, bâillant par toutes ces bouches tendues; et les poitrines
se creusaient, rien qu’à respirer cet air, où les moucherons
eux-mêmes n’auraient pas pu vivre, faute de nourriture. Mais
la grande pitié de Gervaise était surtout le père Bru, dans
son trou, sous le petit escalier. Il s’y retirait comme une marmotte, s’y mettait en boule, pour avoir moins froid; il restait
des journées sans bouger, sur un tas de paille. La faim ne le
faisait même plus sortir, car c’était bien inutile d’aller gagner
dehors de l’appétit, lorsque personne ne l’avait invité en ville.
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L’ASSOMMOIR
Quand il ne reparaissait pas de trois ou quatre jours, les voisins poussaient sa porte, regardaient s’il n’était pas fi ni. Non,
il vivait quand même, pas beaucoup, mais un peu, d’un oeil
seulement; jusqu’à la mort qui l’oubliait! Gervaise, dès qu’elle
avait du pain, lui jetait des croûtes. Si elle devenait mauvaise et
détestait les hommes, à cause de son mari, elle plaignait toujours bien sincèrement les animaux; et le père Bru, ce pauvre
vieux, qu’on laissait crever, parce qu’il ne pouvait plus tenir un
outil, était comme un chien pour elle, une bête hors de service,
dont les équarrisseurs ne voulaient même pas acheter la peau
ni la graisse. Elle en gardait un poids sur le coeur, de le savoir
continuellement là, de l’autre côté du corridor, abandonné de
Dieu et des hommes, se nourrissant uniquement de lui-même,
retournant à la taille d’un enfant, ratatiné et desséché à la manière des oranges qui se racornissent sur les cheminées.
La blanchisseuse souffrait également beaucoup du voisinage de Bazouge, le croque-mort. Une simple cloison, trèsmince, séparait les deux chambres. Il ne pouvait pas se mettre
un doigt dans la bouche sans qu’elle l’entendît. Dès qu’il rentrait, le soir, elle suivait malgré elle son petit ménage, le chapeau de cuir noir sonnant sourdement sur la commode comme
une pelletée de terre, le manteau noir accroché et frôlant le
mur avec le bruit d’ailes d’un oiseau de nuit, toute la défroque
noire jetée au milieu de la pièce et l’emplissant d’un déballage
de deuil. Elle l’écoutait piétiner, s’inquiétait au moindre de ses
mouvements, sursautait s’il se tapait dans un meuble ou s’il
bousculait sa vaisselle. Ce sacré soûlard était sa préoccupation,
une peur sourde mêlée à une envie de savoir. Lui, rigolo, le
sac plein tous les jours, la tête sens devant dimanche, toussait,
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crachait, chantait la mère Godichon, lâchait des choses pas
propres, se battait avec les quatre murailles avant de trouver
son lit. Et elle restait toute pâle, à se demander quel négoce
il menait là; elle avait des imaginations atroces, elle se fourrait dans la tête qu’il devait avoir apporté un mort et qu’il le
remisait sous son lit. Mon Dieu! les journaux racontaient bien
une anecdote, un employé des pompes funèbres qui collectionnait chez lui les cercueils des petits enfants, histoire de
s’éviter de la peine et de faire une seule course au cimetière.
Pour sûr, quand Bazouge arrivait, ça sentait le mort à travers la
cloison. On se serait cru logé devant le Père-Lachaise, en plein
royaume des taupes. Il était effrayant, cet animal, à rire continuellement tout seul, comme si sa profession l’égayait. Même,
quand il avait fi ni son sabbat et qu’il tombait sur le dos, il ronfl ait d’une façon extraordinaire, qui coupait la respiration à la
blanchisseuse. Pendant des heures, elle tendait l’oreille, elle
croyait que des enterrements défi laient chez le voisin.
Oui, le pis était que, dans ses terreurs, Gervaise se trouvait
attirée jusqu’à coller son oreille contre le mur, pour mieux se
rendre compte. Bazouge lui faisait l’effet que les beaux hommes
font aux femmes honnêtes: elles voudraient les tâter, mais elles
n’osent pas; la bonne éducation les retient. Eh bien! si la peur
ne l’avait pas retenue, Gervaise aurait voulu tâter la mort, voir
comment c’était bâti. Elle devenait si drôle par moments, l’haleine suspendue, attentive, attendant le mot du secret dans un
mouvement de Bazouge, que Coupeau lui demandait en ricanant si elle avait un béguin pour le croque-mort d’à côté. Elle
se fâchait, parlait de déménager, tant ce voisinage la répugnait;
et, malgré elle, dès que le vieux arrivait avec son odeur de ci-
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metière, elle retombait à ses réfl exions, et prenait l’air allumé
et craintif d’une épouse qui rêve de donner des coups de canif
dans le contrat. Ne lui avait-il pas offert deux fois de l’emballer, de l’emmener avec lui quelque part, sur un dodo où la
jouissance du sommeil est si forte, qu’on oublie du coup toutes
les misères? Peut-être était-ce en effet bien bon. Peu à peu, une
tentation plus cuisante lui venait d’y goûter. Elle aurait voulu
essayer pour quinze jours, un mois. Oh! dormir un mois, surtout en hiver, le mois du terme, quand les embêtements de la
vie la crevaient! Mais ce n’était pas possible, il fallait continuer
de dormir toujours, si l’on commençait à dormir une heure; et
cette pensée la glaçait, son béguin de la mort s’en allait, devant
l’éternelle et sévère amitié que demandait la terre.
Cependant, un soir de janvier, elle cogna des deux poings
contre la cloison. Elle avait passé une semaine affreuse, bousculée par tout le monde, sans le sou, à bout de courage. Ce
soir-là, elle n’était pas bien, elle grelottait la fi èvre et voyait
danser des fl ammes. Alors, au lieu de se jeter par la fenêtre,
comme elle en avait eu l’envie un moment, elle se mit à taper
et à appeler:
– Père Bazouge! père Bazouge!
Le croque-mort ôtait ses souliers en chantant: Il était trois
belles fi lles. L’ouvrage avait dû marcher dans la journée, car il
paraissait plus ému encore que d’habitude.
– Père Bazouge! père Bazouge! cria Gervaise en haussant
la voix.
Il ne l’entendait donc pas? Elle se donnait tout de suite, il
pouvait bien la prendre à son cou et l’emporter où il emportait
ses autres femmes, les pauvres et les riches qu’il consolait. Elle
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souffrait de sa chanson: Il était trois belles fi lles, parce qu’elle y
voyait le dédain d’un homme qui a trop d’amoureuses.
– Quoi donc? quoi donc? bégaya Bazouge, qui est-ce qui se
trouve mal?... On y va, la petite mère!
Mais, à cette voix enrouée, Gervaise s’éveilla comme d’un
cauchemar. Qu’avait-elle fait? elle avait tapé à la cloison, bien
sûr. Alors ce fut un vrai coup de bâton sur ses reins, le trac lui
serra les fesses, elle recula en croyant voir les grosses mains
du croque-mort passer au travers du mur pour la saisir par la
tignasse. Non, non, elle ne voulait pas, elle n’était pas prête. Si
elle avait frappé, ce devait être avec le coude, en se retournant,
sans en avoir l’idée. Et une horreur lui montait des genoux
aux épaules, à la pensée de se voir trimballer entre les bras du
vieux, toute raide, la fi gure blanche comme une assiette.
– Eh bien! il n’y a plus personne? reprit Bazouge dans le
silence. Attendez, on est complaisant pour les dames.
– Rien, ce n’est rien, dit enfi n la blanchisseuse d’une voix
étranglée. Je n’ai besoin de rien. Merci.
Pendant que le croque-mort s’endormait en grognant, elle
demeura anxieuse, l’écoutant, n’osant remuer, de peur qu’il ne
s’imaginât l’entendre frapper de nouveau. Elle se jurait bien de
faire attention maintenant. Elle pouvait râler, elle ne demanderait pas du secours au voisin. Et elle disait cela pour se rassurer, car à certaines heures, malgré son taf, elle gardait toujours
son béguin épouvanté.
Dans son coin de misère, au milieu de ses soucis et de ceux
des autres, Gervaise trouvait pourtant un bel exemple de courage chez les Bijard. La petite Lalie, cette gamine de huit ans,
grosse comme deux sous de beurre, soignait le ménage avec
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une propreté de grande personne; et la besogne était rude,
elle avait la charge de deux mioches, son frère Jules et sa soeur
Henriette, des mômes de trois ans et de cinq ans, sur lesquels
elle devait veiller toute la journée, même en balayant et en
lavant la vaisselle. Depuis que le père Bijard avait tué sa bourgeoise d’un coup de pied dans le ventre, Lalie s’était faite la
petite mère de tout ce monde. Sans rien dire, d’elle-même, elle
tenait la place de la morte, cela au point que sa bête brute de
père, pour compléter sans doute la ressemblance, assommait
aujourd’hui la fi lle comme il avait assommé la maman autrefois. Quand il revenait soûl, il lui fallait des femmes à massacrer.
Il ne s’apercevait seulement pas que Lalie était toute petite; il
n’aurait pas tapé plus fort sur une vieille peau. D’une claque,
il lui couvrait la fi gure entière, et la chair avait encore tant de
délicatesse, que les cinq doigts restaient marqués pendant deux
jours. C’étaient des tripotées indignes, des trépignées pour un
oui, pour un non, un loup enragé tombant sur un pauvre petit
chat, craintif et câlin, maigre à faire pleurer, et qui recevait ça
avec ses beaux yeux résignés, sans se plaindre. Non, jamais Lalie ne se révoltait. Elle pliait un peu le cou, pour protéger son
visage; elle se retenait de crier, afi n de ne pas révolutionner
la maison. Puis, quand le père était las de l’envoyer promener
à coups de soulier aux quatre coins de la pièce, elle attendait
d’avoir la force de se ramasser; et elle se remettait au travail,
débarbouillait ses enfants, faisait la soupe, ne laissait pas un
grain de poussière sur les meubles. Ça rentrait dans sa tâche
de tous les jours d’être battue.
Gervaise s’était prise d’une grande amitié pour sa voisine.
Elle la traitait en égale, en femme d’âge, qui connaît l’exis-
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tence. Il faut dire que Lalie avait une mine pâle et sérieuse,
avec une expression de vieille fi lle. On lui aurait donné trente
ans, quand on l’entendait causer. Elle savait très bien acheter,
raccommoder, tenir son chez elle, et elle parlait des enfants
comme si elle avait eu déjà deux ou trois couches dans sa vie.
A huit ans, cela faisait sourire les gens de l’entendre; puis,
on avait la gorge serrée, on s’en allait pour ne pas pleurer.
Gervaise l’attirait le plus possible, lui donnait tout ce qu’elle
pouvait, du manger, des vieilles robes. Un jour, comme elle
lui essayait un ancien caraco à Nana, elle était restée suffoquée, en lui voyant l’échine bleue, le coude écorché et saignant encore, toute sa chair d’innocente martyrisée et collée
aux os. Eh bien! le père Bazouge pouvait apprêter sa boîte,
elle n’irait pas loin de ce train-là! Mais la petite avait prié la
blanchisseuse de ne rien dire. Elle ne voulait pas qu’on embêtât son père à cause d’elle. Elle le défendait, assurait qu’il
n’aurait pas été méchant, s’il n’avait pas bu. Il était fou, il ne
savait plus. Oh! elle lui pardonnait, parce qu’on doit tout pardonner aux fous.
Depuis lors, Gervaise veillait, tâchait d’intervenir, dès
qu’elle entendait le père Bijard monter l’escalier. Mais, la plupart du temps, elle attrapait simplement quelque torgnole
pour sa part. Dans la journée, quand elle entrait, elle trouvait
souvent Lalie attachée au pied du lit de fer; une idée du serrurier, qui, avant de sortir, lui fi celait les jambes et le ventre
avec de la grosse corde, sans qu’on pût savoir pourquoi; une
toquade de cerveau dérangé par la boisson, histoire sans doute
de tyranniser la petite, même lorsqu’il n’était plus là. Lalie,
raide comme un pieu, avec des fourmis dans les jambes, res-
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tait au poteau pendant des journées entières; même elle y resta
une nuit, Bijard ayant oublié de rentrer. Quand Gervaise, indignée, parlait de la détacher, elle la suppliait de ne pas déranger
une corde, parce que son père devenait furieux, s’il ne retrouvait pas les noeuds faits de la même façon. Vrai, elle n’était pas
mal, ça la reposait; et elle disait cela en souriant, ses courtes
jambes de chérubin enfl ées et mortes. Ce qui la chagrinait,
c’était que ça n’avançait guère l’ouvrage, d’être collée à ce lit,
en face de la débandade du ménage. Son père aurait bien dû
inventer autre chose. Elle surveillait tout de même ses enfants,
se faisait obéir, appelait près d’elle Henriette et Jules pour les
moucher. Comme elle avait les mains libres, elle tricotait en
attendant d’être délivrée, afi n de ne pas perdre complètement
son temps. Et elle souffrait surtout, lorsque Bijard la défi celait;
elle se traînait un bon quart d’heure par terre, ne pouvant se
tenir debout, à cause du sang qui ne circulait plus.
Le serrurier avait aussi imaginé un autre petit jeu. Il mettait
des sous à rougir dans le poêle, puis les posait sur un coin de la
cheminée. Et il appelait Lalie, il lui disait d’aller chercher deux
livres de pain. La petite, sans défi ance, empoignait les sous,
poussait un cri, les jetait en secouant sa menotte brûlée. Alors,
il entrait en rage. Qui est-ce qui lui avait fi chu une voirie pareille! Elle perdait l’argent, maintenant! Et il menaçait de lui
enlever le troufi gnon, si elle ne ramassait pas l’argent tout de
suite. Quand la petite hésitait, elle recevait un premier avertissement, une beigne d’une telle force qu’elle en voyait trentesix chandelles. Muette, avec deux grosses larmes au bord des
yeux, elle ramassait les sous et s’en allait, en les faisant sauter
dans le creux de sa main, pour les refroidir.
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EMILE ZOLA
Non, jamais on ne se douterait des idées de férocité qui
peuvent pousser au fond d’une cervelle de pochard. Une
après-midi, par exemple, Lalie, après avoir tout rangé, jouait
avec ses enfants. La fenêtre était ouverte, il y avait un courant
d’air, et le vent engouffré dans le corridor poussait la porte par
légères secousses.
– C’est monsieur Hardi, disait la petite. Entrez donc, monsieur Hardi. Donnez-vous donc la peine d’entrer.
Et elle faisait des révérences devant la porte, elle saluait le
vent. Henriette et Jules, derrière elle, saluaient aussi, ravis de
ce jeu-là, se tordant de rire comme si on les avait chatouillés.
Elle était toute rose de les voir s’amuser de si bon coeur, elle y
prenait même du plaisir pour son compte, ce qui lui arrivait le
trente-six de chaque mois.
– Bonjour, monsieur Hardi. Comment vous portez-vous,
monsieur Hardi?
Mais une main brutale poussa la porte, le père Bijard entra. Alors, la scène changea, Henriette et Jules tombèrent sur
leur derrière, contre le mur; tandis que Lalie, terrifi ée, restait
au beau milieu d’une révérence. Le serrurier tenait un grand
fouet de charretier tout neuf, à long manche de bois blanc, à
lanière de cuir terminée par un bout de fi celle mince. Il posa ce
fouet dans le coin du lit, il n’allongea pas son coup de soulier
habituel à la petite, qui se garait déjà en présentant les reins.
Un ricanement montrait ses dents noires, et il était très gai,
très soûl, la trogne allumée d’une idée de rigolade.
– Hein? dit-il, tu fais la traînée, bougre de trognon! Je t’ai
entendue danser d’en bas.. Allons, avance! Plus près, nom de
Dieu! et en face; je n’ai pas besoin de renifl er ton moutardier.
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