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Au Bonheur Des Dames

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AU BONHEUR DES DAMES
si l’affaire n’avait pas eu d’importance. On verrait, on lui par­lerait. Et, tout de suite, il plaisanta avec Bouthemont, dont le père, débarqué l’avant-veille de sa petite boutique de Montpel­lier, avait failli étouffer de stupeur et d’indignation, en tom­bant dans le hall énorme où régnait son fils. On riait encore du bonhomme, qui, retrouvant son aplomb de méridional, s’était mis à tout dénigrer et à prétendre que les nouveautés allaient finir sur le trottoir.
– Justement, voici Robineau, murmura le chef de rayon. Je
l’avais envoyé au rassortiment, pour éviter un conflit regret­table... Pardonnez-moi si j’insiste, mais les choses en sont à un état si aigu, qu’il faut agir.
En effet, Robineau, qui rentrait, passait et saluait ces mes-
sieurs, en se rendant à sa table.
Mouret se contenta de répéter :
– C’est bon, nous verrons cela.
Ils partirent. Hutin et Favier les attendaient toujours.
Lorsqu’ils ne les virent pas reparaître, ils se soulagèrent. Est-ce que la direction, maintenant, descendrait ainsi à chaque repas compter leurs bouchées ? Ce serait gai, si l’on ne pouvait même plus être libre en mangeant ! La vérité était qu’ils venaient de voir rentrer Robineau, et que la belle humeur du patron les inquiétait sur l’issue de la lutte engagée par eux. Ils baissèrent la voix, ils cherchèrent des vexations nouvelles.
– Mais je meurs ! continua Hutin tout haut. On a encore
plus faim en sortant de table !
Pourtant, il avait mangé deux parts de confiture, la sienne
et celle qu’il avait échangée contre sa portion de riz. Tout d’un coup, il cria :
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– Zut ! je me fends d’un supplément !... Victor, une troi-
sième confiture !
Le garçon achevait de servir les desserts. Ensuite, il apporta
le café ; et ceux qui en prenaient, lui donnaient tout de suite leurs trois sous. Quelques vendeurs s’en étaient allés, flânant le long du corridor, cherchant les coinsnoirs pour fumer une cigarette. Les autres restaient alanguis, devant la table encom­brée de vaisselle grasse. Ils roulaient des boulettes de mie de pain, revenaient sur les mêmes histoires, dans l’odeur de grail­lon, qu’ils ne sentaient plus, et dans la chaleur d’étuve, qui leur rougissait les oreilles. Les murs suaient, une asphyxie lente tombait de la voûte moisie. Adossé contre le mur, Deloche, bourré de pain, digérait en silence, les yeux levés sur le sou­pirail ; et sa récréation, tous les jours, après le déjeuner, était de regarder ainsi les pieds des passants qui filaient vite au ras du trottoir, des pieds coupés aux chevilles, gros souliers, bottes élégantes, fines bottines de femme, un va-et-vient continu de pieds vivants, sans corps et sans tête. Les jours de pluie, c’était très sale.
– Comment ! déjà ! cria Hutin.
Une cloche sonnait au bout du couloir, il fallait laisser la
place à la troisième table. Les garçons de service arrivaient avec des seaux d’eau tiède et de grosses éponges, pour laver les toiles cirées. Lentement, les salles se vidaient, lesvendeurs remontaient à leurs rayons, en traînant le long des marches. Et, dans la cuisine, le chef avait repris sa place devant le gui­chet, entre ses bassines de raie, de bœuf et de sauce, armé de ses fourchettes et de ses cuillers, prêt à remplir de nouveau les assiettes, de son mouvement rythmique d’horloge bien réglée.
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Comme Hutin et Favier s’attardaient, ils virent descendre
Denise.
– M. Robineau est de retour, mademoiselle, dit le premier,
avec une politesse moqueuse.
– Il déjeune, ajouta l’autre. Mais si ça presse trop, vous pou-
vez entrer.
Denise descendait toujours sans répondre, sans tourner la
tête. Pourtant, lorsqu’elle passa devant la salle à manger des chefs de comptoir et des seconds, elle ne put s’empêcher d’y jeter un coup d’œil. Robineau était là, en effet. Elle tâcherait de lui parler, l’après-midi ; et elle continua de suivre le corridor, pour se rendre à sa table, qui se trouvait à l’autre bout.
Les femmes mangeaient à part, dans deuxsalles réservées.
Denise entra dans la première. C’était également une ancienne cave, transformée en réfectoire ; mais on l’avait aménagée avec plus de confort. Sur la table ovale, placée au milieu, les quinze couverts s’espaçaient davantage, et le vin était dans des carafes ; un plat de raie et un plat de bœuf à la sauce piquante te­naient les deux bouts. Des garçons en tablier blanc servaient ces dames, ce qui évitait à celles-ci le désagrément de prendre elles-mêmes leurs portions au guichet. La direction avait trou­vé cela plus décent.
– Vous avez donc fait le tour ? demanda Pauline, assise
déjà et se coupant du pain.
– Oui, répondit Denise en rougissant, j’accompagnais une
cliente.
Elle mentait. Clara poussa le coude d’une vendeuse, sa
voisine. Qu’avait donc la mal peignée, ce jour-là ? Elle était toute singulière. Coup sur coup, elle recevait des lettres de son
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amant ; puis, elle courait le magasin comme une perdue, elle prétextait des commissions à l’atelier, où elle n’allait seule­ment pas. Pour sûr, il se passait quelque histoire. Alors, Clara, tout enmangeant sa raie sans dégoût, avec une insouciance de fille nourrie autrefois de lard rance, causa d’un drame affreux, dont le récit emplissait les journaux.
– Vous avez lu, cet homme qui a guillotiné sa maîtresse
d’un coup de rasoir ?
– Dame ! fit remarquer une petite lingère, de visage doux
et délicat, il l’avait trouvée avec un autre. C’est bien fait.
Mais Pauline se récria. Comment ! parce qu’on n’aimera
plus un monsieur, il lui sera permis de vous trancher la gorge ! Ah ! non, par exemple ! Et, s’interrompant, se tournant vers le garçon de service :
– Pierre, je ne puis pas avaler le bœuf, vous savez... Dites
donc qu’on me fasse un petit supplément, une omelette, hein ? et moelleuse, s’il est possible !
Pour attendre, comme elle avait toujours des gourmandises
dans les poches, elle en sortit des pastilles de chocolat, qu’elle se mit à croquer avec son pain.
– Certainement, ce n’est pas drôle, un homme pareil, re-
prit Clara. Et il y en a des jaloux ! L’autre jour encore, c’était un ouvrier qui jetait sa femme dans un puits.
Elle ne quittait pas Denise des yeux, elle crut avoir deviné,
en la voyant pâlir. Évidemment, cette sainte nitouche trem­blait d’être giflée par son amoureux, qu’elle devait tromper. Ce serait drôle, s’il la relançait jusque dans le magasin, comme elle semblait le craindre. Mais la conversation tournait, une ven­deuse donnait une recette pour détacher le velours. On parla
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ensuite d’une pièce de la Gaieté, où des amours de petites filles dansaient mieux que des grandes personnes. Pauline, attristée un instant par la vue de son omelette qui était trop cuite, re­prenait sa gaieté, en ne la trouvant pas trop mauvaise.
– Passez-moi donc le vin, dit-elle à Denise. Vous devriez
vous commander une omelette.
– Oh ! le bœuf me suffit, répondit la jeune fille, qui, pour
ne rien dépenser, s’en tenait à la nourriture de la maison, si répugnante qu’elle fût.
Lorsque le garçon apporta le riz au gratin, cesdemoiselles
protestèrent. Elles l’avaient laissé, la semaine d’auparavant, et elles espéraient qu’il ne reparaîtrait plus. Denise, distraite, troublée au sujet de Jean par les histoires de Clara, fut la seule à en manger ; et toutes la regardaient, d’un air de dégoût. Il y eut une débauche de suppléments, elles s’emplirent de confiture. C’était du reste une élégance, il fallait se nourrir sur son argent.
– Vous savez que ces messieurs ont réclamé, dit la lingère
délicate, et que la direction a promis...
On l’interrompit avec des rires, on ne causa plus que de
la direction. Toutes prenaient du café, sauf Denise, qui ne pouvait le supporter, disait- elle. Et elles s’attardèrent devant leurs tasses, les lingères en laine, d’une simplicité de petites­bourgeoises, les confectionneuses en soie, la serviette au men­ton pour ne pas attraper de taches, pareilles à des dames qui seraient descendues manger à l’office, avec leurs femmes de chambre. On avait ouvert le châssis vitré du soupirail, afin de changer l’air étouffant etempesté ; mais il fallut le refermer tout de suite, les roues des fiacres semblaient passer sur la table.
– Chut ! souffla Pauline, voici cette vieille bête !
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C’était l’inspecteur Jouve. Il rôdait ainsi volontiers, vers la
fin des repas, du côté de ces demoiselles. D’ailleurs, il avait la surveillance de leurs salles. Les yeux souriants, il entrait, faisait le tour de la table ; quelquefois même, il causait, voulait savoir si elles avaient déjeuné de bon appétit. Mais, comme il les in­quiétait et les ennuyait, toutes se hâtaient de fuir. Bien que la cloche n’eût pas sonné, Clara disparut la première ; d’autres la suivirent. Il ne resta bientôt plus que Denise et Pauline. Celle­ci, après avoir bu son café, achevait ses pastilles de chocolat.
– Tiens ! dit-elle en se levant, je vais envoyer un garçon me
chercher des oranges... Venez- vous ?
– Tout à l’heure, répondit Denise, qui mordillait une
croûte, résolue à demeurer la dernière, de façon à pouvoir aborder Robineau,quand elle remonterait.
Cependant, lorsqu’elle fut seule avec Jouve, elle ressentit
un malaise ; et, contrariée, elle quitta enfin la table. Mais, en la voyant se diriger vers la porte, il lui barra le passage :
– Mademoiselle Baudu...
Debout devant elle, il souriait d’un air paterne. Ses grosses
moustaches grises, ses cheveux taillés en brosse, lui donnaient une grande honnêteté militaire. Et il poussait en avant sa poi­trine, où s’étalait son ruban rouge.
– Quoi donc, monsieur Jouve ? demanda-t-elle rassurée.
– Je vous ai encore aperçue, ce matin, causant là-haut, der-
rière les tapis. Vous savez que c’est contraire au règlement, et si je faisais mon rapport... Elle vous aime donc bien, votre amie Pauline ?
Ses moustaches remuèrent, une flamme incendia son nez
énorme, un nez creux et recourbé, aux appétits de taureau.
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– Hein ? qu’avez-vous, toutes les deux, pourvous aimer
comme ça ?
Denise, sans comprendre, était reprise de malaise. Il s’ap-
prochait trop, il lui parlait dans la figure.
– C’est vrai, nous causions, monsieur Jouve, balbutia-t-
elle, mais il n’y a pas grand mal à causer un peu... Vous êtes bien bon pour moi, merci tout de même.
– Je ne devrais pas être bon, dit-il. La justice, je ne connais
que ça... Seulement, quand on est si gentille...
Et il s’approchait encore. Alors, elle eut tout à fait peur. Les
paroles de Pauline lui revenaient à la mémoire, elle se rappe­lait les histoires qui couraient, des vendeuses terrorisées par le père Jouve, achetant sa bienveillance. Au magasin, d’ailleurs, il se contentait de petites privautés, claquait doucement de ses doigts enflés les joues des demoiselles complaisantes, leur pre­nait les mains, puis les gardait, comme s’il les avait oubliées dans les siennes. Cela restait paternel, et il ne lâchait le tau­reau que dehors, lorsqu’on voulait bien accepter des tartines de beurre, chezlui, rue des Moineaux.
– Laissez-moi, murmura la jeune fille en reculant.
– Voyons, disait-il, vous n’allez pas faire la sauvage avec un
ami qui vous ménage toujours... Soyez aimable, venez ce soir tremper une tartine dans une tasse de thé. C’est de bon cœur.
Elle se débattait, maintenant.
– Non ! non !
La salle à manger demeurait vide, le garçon n’avait point
reparu. Jouve, l’oreille tendue au bruit des pas, jeta vivement un regard autour de lui ; et, très excité, sortant de sa tenue, dépassant ses familiarités de père, il voulut la baiser sur le cou.
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– Petite méchante, petite bête... Quand on a des cheveux
comme ça, est-ce qu’on est si bête ? Venez donc ce soir, c’est pour rire.
Mais elle s’affolait, dans une révolte terrifiée, à l’approche
de ce visage brûlant, dont elle sentait le souffle. Tout d’un coup, elle le poussa, d’un effort si rude, qu’il chancela et faillit tombersur la table. Une chaise heureusement le reçut ; tan­dis que le choc faisait rouler une carafe de vin, qui éclaboussa la cravate blanche et trempa le ruban rouge. Et il restait là, sans s’essuyer, étranglé de colère, devant une brutalité pareille. Comment ! lorsqu’il ne s’attendait à rien, lorsqu’il n’y mettait pas ses forces et qu’il cédait simplement à sa bonté !
– Ah ! mademoiselle, vous vous en repentirez, parole
d’honneur !
Denise s’était enfuie. Justement, la cloche sonnait ; et, trou-
blée, encore frémissante, elle oublia Robineau, elle remonta au comptoir. Puis, elle n’osa plus redescendre. Comme le soleil, l’après-midi, chauffait la façade de la place Gaillon, on étouffait dans les salons de l’entresol, malgré les stores. Quelques clientes vinrent, mirent ces demoiselles en nage, sans rien acheter. Tout le rayon bâillait, sous les grands yeux somnolents de Mme Au­rélie. Enfin, vers trois heures, Denise, voyant la première s’as­soupir, fila doucement, reprit sa course à travers le magasin, de son air affairé. Pour dépister lescurieux, qui pouvaient la suivre du regard, elle ne descendit pas directement à la soie ; d’abord, elle parut avoir affaire aux dentelles, elle aborda Deloche, lui demanda un renseignement ; ensuite, au rez-de-chaussée, elle traversa la rouennerie, et elle entrait aux cravates, lorsqu’un sursaut de surprise l’arrêta net. Jean était devant elle.
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– Comment ! c’est toi ? murmura-t-elle, toute pâle.
Il avait gardé sa blouse de travail, et il était nu- tête, avec
ses cheveux blonds en désordre, dont les frisures coulaient sur sa peau de fille. Debout devant un casier de minces cravates noires, il semblait réfléchir profondément.
– Que fais-tu là ? reprit-elle.
– Dame ! répondit-il, je t’attendais... Tu me défends de ve-
nir. Alors, je suis entré, mais je n’ai rien dit à personne. Oh ! tu peux être tranquille. Ne fais pas semblant de me connaître, si tu veux.
Des vendeurs les regardaient déjà, l’air étonné. Jean baissa
la voix.
– Tu sais, elle a voulu m’accompagner. Oui,elle est sur la
place, devant la fontaine... Donne vite les quinze francs, ou nous sommes fichus, aussi vrai que le soleil nous éclaire !
Alors, Denise fut saisie d’un grand trouble. On ricanait,
on écoutait cette aventure. Et, comme un escalier du sous-sol s’ouvrait derrière le rayon des cravates, elle y poussa son frère, elle le fit descendre vivement. En bas, il continua son histoire, embarrassé, cherchant les faits, craignant de n’être point cru.
– L’argent n’est pas pour elle. Elle est trop distinguée...
Et son mari, ah ! bien, il se fiche joliment de quinze francs ! Pour un million, il n’autoriserait pas sa femme. Un fabricant de colle, te l’ai-je dit ? des gens extrêmement bien... Non, c’est pour une crapule, un ami à elle qui nous a vus ; et, tu com­prends, si je ne lui donne pas les quinze francs, ce soir...
– Tais-toi, murmura Denise. Tout à l’heure... Marche donc !
Ils étaient descendus dans le service du départ. La morte-
saison endormait la vaste cave, sous le jour blafard des sou-
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piraux. Il y faisait froid, unsilence tombait de la voûte. Mais pourtant un garçon prenait, dans un des compartiments, les quelques paquets destinés au quartier de la Madeleine ; et, sur la grande table de triage, Campion, le chef de service, était as­sis, les jambes ballantes, les yeux ouverts.
Jean recommençait :
– Le mari qui a un grand couteau...
– Va donc ! répéta Denise, en le poussant toujours.
Ils suivirent un des corridors étroits, où le gaz brûlait conti-
nuellement. À droite et à gauche, au fond des caveaux obscurs, les marchandises des réserves entassaient des ombres derrière les palissades. Enfin, elle s’arrêta contre une de ces claies de bois. Personne ne viendrait sans doute ; mais c’était défendu, et elle avait un frisson.
– Si cette crapule parle, reprit Jean, le mari qui a un grand
couteau...
– Où veux-tu que je trouve quinze francs ? s’écria Denise
désespérée. Tu ne peux donc pas être raisonnable ? Il t’arrive sans cesse des chosessi drôles !
Il se frappa la poitrine. Au milieu de ses inventions roma-
nesques, lui-même ne savait plus l’exacte vérité. Il dramatisait simplement ses besoins d’argent, il y avait toujours au fond quelque nécessité immédiate.
– Sur ce que j’ai de plus sacré, cette fois c’est bien vrai... Je la
tenais comme ça, et elle m’embrassait...
Elle le fit taire de nouveau, elle se fâcha, torturée, poussée
à bout.
– Je ne veux pas savoir. Garde pour toi ta mauvaise
conduite. C’est trop vilain, entends- tu !... Et tu me tourmentes
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