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ivanov666
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AU BONHEUR DES DAMES
avec Hutin. La gorge serrée, les mains tremblantes, elle ne
mangeait plus.
– Qu’avez-vous ? demanda son amie.
– Rien, balbutia-t-elle, il fait un peu chaud.
Mais la table de Hutin était voisine, et quand il eut aperçu
Baugé, qu’il connaissait, il engagea la conversation d’une voix
aiguë, pour continuer à occuper la salle.
– Dites donc, cria-t-il, êtes-vous toujours vertueux, au Bon
Marché ?
– Pas tant que ça, répondit l’autre très rouge.
– Laissez donc ! ils ne prennent que des vierges, et ils ont
un confessionnal en permanence pour les vendeurs qui les
regardent...
Une maison où l’on fait des mariages, merci !
Des rires s’élevèrent. Liénard, qui était de l’équipe, ajouta :
– Ce n’est pas comme au Louvre... Il y a une accoucheuse
attachée au comptoir des confections. Parole d’honneur !
La gaieté redoubla. Pauline elle-même éclatait, tellement
l’accoucheuse lui semblait drôle. Mais Baugé restait vexé des
plaisanteries sur l’innocence de sa maison. Il se lança tout
d’uncoup.
– Avec ça que vous êtes bien, au Bonheur des dames ! Flan-
qués à la porte pour un mot ! et un patron qui a l’air de raccrocher ses clientes !
Hutin ne l’écoutait plus, entamait l’éloge de la Place Cli-
chy. Il y connaissait une jeune fille, qui était si convenable, que
les acheteuses n’osaient s’adresser à elle, de peur de l’humilier.
Ensuite, il rapprocha son couvert, il raconta qu’il avait fait cent
quinze francs pendant la semaine ; oh ! une semaine épatante,
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EMILE ZOLA
Favier laissé à cinquante-deux francs, tout le tableau de ligne
roulé ; et ça se voyait, n’est-ce pas ? il bouffait la monnaie, il ne
se coucherait pas avant d’avoir liquidé les cent quinze francs.
Puis, comme il se grisait, il tomba sur Robineau, ce gringalet
de second qui affectait de se tenir à part, au point de ne pas
vouloir, dans la rue, marcher avec un de ses vendeurs.
– Taisez-vous, dit Liénard, vous parlez trop, mon cher.
La chaleur avait grandi, les bougies coulaient sur les
nappes tachées de vin ; et, par les fenêtres ouvertes, lorsque
le bruit des dîneurs tombaitbrusquement, entrait une voix
lointaine, prolongée, la voix de la rivière et des grands peupliers, qui s’endormaient dans la nuit calme. Baugé venait
de demander l’addition, en voyant que Denise n’allait pas
mieux, toute blanche, le menton convulsé par les larmes
qu’elle retenait ; mais le garçon ne reparaissait plus, et elle
dut subir encore les éclats de voix de Hutin. Maintenant, il
se disait plus chic que Liénard, parce que Liénard mangeait
simplement l’argent de son père, tandis que lui mangeait de
l’argent gagné, le fruit de son intelligence. Enfin, Baugé paya,
les deux femmes sortirent.
– En voilà une du Louvre, murmura Pauline dans la pre-
mière salle, en regardant une grande fille mince qui mettait
son manteau.
– Tu ne la connais pas, tu n’en sais rien, dit le jeune homme.
– Avec ça ! et la façon de se draper !... Rayon de l’accou-
cheuse, va ! Si elle a entendu, elle doit être contente !
Ils étaient dehors. Denise eut un soupir de soulagement.
Elle avait cru mourir, dans cettechaleur suffocante, au milieu de ces cris ; et elle expliquait toujours son malaise par le
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manque d’air. À présent, elle respirait. Une fraîcheur tombait
du ciel étoilé. Comme les deux jeunes filles quittaient le jardin
du restaurant, une voix timide murmura dans l’ombre :
– Bonsoir, mesdemoiselles.
C’était Deloche. Elles ne l’avaient pas vu au fond de la pre-
mière salle, où il dînait seul, après être venu de Paris à pied,
pour le plaisir. En reconnaissant cette voix amie, Denise, souffrante, céda machinalement au besoin d’un soutien.
– Monsieur Deloche, vous rentrez avec nous, dit-elle.
Donnez-moi votre bras.
Déjà Pauline et Baugé marchaient devant. Ils s’étonnèrent.
Ils n’auraient pas cru que ça se ferait ainsi, et avec ce garçon.
Pourtant, comme on avait une heure encore avant de prendre
le train, ils allèrent jusqu’au bout de l’île, ils suivirent la berge,
sous les grands arbres ; et, de temps à autre, ils se retournaient,
ils murmuraient :
– Où sont-ils donc ? Ah ! les voici... c’est drôle tout de même.
D’abord, Denise et Deloche avaient gardé le silence. Len-
tement, le vacarme du restaurant se mourait, prenait une douceur musicale, au fond de la nuit ; et ils entraient plus avant
dans le froid des arbres, encore fiévreux de cette fournaise,
dont les bougies s’éteignaient une à une, derrière les feuilles.
En face d’eux, c’était comme un mur de ténèbres, une masse
d’ombre, si compacte, qu’ils ne distinguaient pas même la trace
pâle du sentier. Cependant, ils allaient avec douceur, sans
crainte. Puis, leurs yeux s’accoutumèrent, ils virent à droite les
troncs des peupliers, pareils à des colonnes sombres portant
les dômes de leurs branches, criblés d’étoiles ; tandis que, sur
la droite, l’eau par moments avait dans le noir un luisant de
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miroir d’étain. Le vent tombait, ils n’entendaient plus que le
ruissellement de la rivière.
– Je suis très content de vous avoir rencontrée, finit par
balbutier Deloche, qui se décida à parler le premier. Vous ne
savez pas combien vous mefaites plaisir, en consentant à vous
promener avec moi.
Et, les ténèbres aidant, après bien des paroles embarras-
sées, il osa dire qu’il l’aimait. Depuis longtemps, il voulait le lui
écrire ; et jamais elle ne l’aurait su peut-être, sans cette belle
nuit complice, sans cette eau qui chantait et ces arbres qui les
couvraient du rideau de leur ombrage. Pourtant, elle ne répondait point, elle marchait toujours à son bras, du même pas
de souffrance. Il cherchait à lui voir le visage, lorsqu’il entendit
un léger sanglot.
– Oh ! mon Dieu ! reprit-il, vous pleurez, mademoiselle,
vous pleurez... Est-ce que je vous ai fait de la peine ?
– Non, non, murmura-t-elle.
Elle tâchait de retenir ses larmes, mais elle ne le pouvait
pas. À table déjà, elle avait cru que son cœur éclatait. Et, maintenant, elle s’abandonnait dans cette ombre, des sanglots venaient de l’étouffer, en pensant que, si Hutin se trouvait à la
place de Deloche et lui disait ainsi des tendresses, elle serait
sans force. Cet aveu qu’ellese faisait enfin, l’emplissait de confusion. Une honte lui brûlait la face, comme si elle fût tombée
sous ces arbres, aux bras de ce garçon qui s’étalait avec des filles.
– Je ne voulais pas vous offenser, répétait Deloche que les
larmes gagnaient.
– Non, écoutez, dit-elle d’une voix encore tremblante, je
n’ai aucune colère contre vous. Seulement, je vous en prie, ne
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me parlez plus comme vous venez de le faire... Ce que vous
demandez est impossible. Oh ! vous êtes un bon garçon, je
veux bien être votre amie, mais pas davantage... Entendez-vous,
votre amie !
Il frémissait. Après quelques pas faits en silence, il balbutia :
– Enfin, vous ne m’aimez pas ?
Et, comme elle lui évitait le chagrin d’un non brutal, il re-
prit d’une voix douce et navrée :
– D’ailleurs, je m’y attendais... Jamais je n’ai eu de chance, je
sais que je ne puis être heureux. Chez moi, on me battait. À Paris, j’ai toujours été un souffre-douleur. Voyez-vous, lorsqu’on
ne saitpas prendre les maîtresses des autres, et qu’on est assez
gauche pour ne pas gagner de l’argent autant qu’eux, eh bien !
on devrait crever tout de suite dans un coin... Oh ! soyez tranquille, je ne vous tourmenterai plus. Quant à vous aimer, vous
ne pouvez m’en empêcher, n’est-ce pas ? Je vous aimerai pour
rien, comme une bête... Voilà ! tout fiche le camp, c’est ma part
dans la vie.
À son tour, il pleura. Elle le consolait, et dans leur effusion
amicale, ils apprirent qu’ils étaient du même pays, elle de Valognes, lui de Bricquebec, à treize kilomètres. Ce fut un nouveau lien. Son père à lui, petit huissier nécessiteux, d’une jalousie maladive, le rossait en le traitant de bâtard, exaspéré de sa
longue figure blême et de ses cheveux de chanvre, qui, disaitil, n’étaient pas dans la famille. Ils en arrivèrent à parler des
grands herbages entourés de haies vives, des sentiers couverts
qui se perdent sous les ormes, des routes gazonnées comme
des allées de parc. Autour d’eux, la nuit pâlissait encore, ils distinguaient les joncs de la rive, la dentelle des ombrages, noire
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sur le scintillement des étoiles ; et un apaisement leur venait,
ilsoubliaient leurs maux, rapprochés par leur malchance, dans
une amitié de bons camarades.
– Eh bien ? demanda vivement Pauline à Denise, en la pre-
nant à part, quand ils furent devant la station.
La jeune fille comprit au sourire et au ton de tendre curio-
sité. Elle devint très rouge, en répondant :
– Mais jamais, ma chère ! Puisque je vous ai dit que je ne
voulais pas !... Il est de mon pays. Nous causions de Valognes.
Pauline et Baugé restèrent perplexes, dérangés dans leurs
idées, ne sachant plus que croire. Deloche les quitta sur la place
de la Bastille ; comme tous les jeunes gens au pair, il couchait
au magasin, où il devait être à onze heures. Ne voulant pas
rentrer avec lui, Denise, qui s’était fait donner une permission
de théâtre, accepta d’accompagner Pauline chez Baugé. Celuici, pour se rapprocher de sa maîtresse, était venu demeurer rue
Saint-Roch. On prit un fiacre, et Denise demeura stupéfaite,
lorsque, en chemin, elle sut que son amie allait passer la nuit
avec lejeune homme. Rien n’était plus facile, on donnait cinq
francs à Mme Cabin, toutes ces demoiselles en usaient. Baugé
fit les honneurs de sa chambre, garnie de vieux meubles Empire, envoyés par son père. Il se fâcha quand Denise parla de
régler, puis finit par accepter les quinze francs soixante, qu’elle
avait posés sur la commode ; mais il voulut alors lui offrir une
tasse de thé, et il se battit contre une bouilloire à esprit-de-vin,
fut obligé de redescendre acheter du sucre. Minuit sonnait,
quand il emplit les tasses.
– Il faut que je m’en aille, répétait Denise. Et Pauline ré-
pondait :
– Tout à l’heure... Les théâtres ne ferment pas si tôt.
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AU BONHEUR DES DAMES
Denise était gênée dans cette chambre de garçon. Elle avait
vu son amie se mettre en jupon et en corset, elle la regardait
préparer le lit, l’ouvrir, taper les oreillers de ses bras nus ; et ce
petit ménage d’une nuit d’amour, fait devant elle, la troublait,
lui causait une honte, en éveillant de nouveau, dans son cœur
blessé, le souvenir de Hutin. Ce n’était guère salutaire des
journéespareilles. Enfin, à minuit un quart, elle les quitta. Mais
elle partit confuse, lorsque, en réponse à son souhait innocent
d’une bonne nuit, Pauline cria étourdiment :
– Merci, la nuit sera bonne !
La porte particulière qui menait à l’appartement de Mouret
et aux chambres du personnel, se trouvait rue Neuve-SaintAugustin. Mme Cabin tirait le cordon, puis donnait un coup
d’œil, pour pointer la rentrée. Une veilleuse éclairait faiblement le vestibule, Denise se trouva dans cette lueur, hésitante,
prise d’une inquiétude, car en tournant le coin de la rue, elle
avait vu la porte se refermer sur l’ombre vague d’un homme.
Ce devait être le patron, rentrant de soirée ; et l’idée qu’il était
là, dans le noir, à l’attendre peut-être, lui causait une de ces
peurs étranges, dont il la bouleversait encore, sans motif raisonnable. Quelqu’un remua au premier, des bottes craquaient.
Alors, elle perdit la tête, elle poussa une porte qui donnait sur
le magasin, et qu’on laissait ouverte, pour les rondes de surveillance. Elle était dans le rayon de larouennerie.
– Mon Dieu ! comment faire ? balbutia-t-elle, au milieu de
son émotion.
La pensée lui vint qu’il existait, en haut, une autre porte de
communication, conduisant aux chambres. Seulement, il fallait traverser tout le magasin. Elle préféra ce voyage, malgré les
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ténèbres qui noyaient les galeries. Pas un bec de gaz ne brûlait, il n’y avait que des lampes à huile, accrochées de loin en
loin aux branches des lustres ; et ces clartés éparses, pareilles
à des taches jaunes, et dont la nuit mangeait les rayons, ressemblaient aux lanternes pendues dans des mines. De grandes
ombres flottaient, on distinguait mal les amoncellements de
marchandises, qui prenaient des profils effrayants, colonnes
écroulées, bêtes accroupies, voleurs à l’affût. Le silence lourd,
coupé de respirations lointaines, élargissait encore ces ténèbres.
Pourtant, elle s’orienta : le blanc, à sa gauche, faisait une
coulée pâle, comme le bleuissement des maisons d’une rue,
sous un ciel d’été ; alors,elle voulut traverser tout de suite le
hall, mais elle se heurta dans des piles d’indienne et jugea plus
sûr de suivre la bonneterie, puis les lainages. Là, un tonnerre
l’inquiéta, le ronflement sonore de Joseph, le garçon, qui dormait derrière les articles de deuil. Elle se jeta vite dans le hall,
que le vitrage éclairait d’une lumière crépusculaire ; il semblait
agrandi, plein de l’effroi nocturne des églises, avec l’immobilité de ses casiers et les silhouettes de ses grands mètres, qui
dessinaient des croix renversées. Maintenant elle fuyait. À la
mercerie, à la ganterie, elle faillit enjamber encore des garçons
de service, et elle se crut seulement sauvée, lorsqu’elle trouva
enfin l’escalier. Mais, en haut, devant le rayon des confections,
une terreur la saisit, en apercevant une lanterne, dont l’œil
clignotant marchait : c’était une ronde, deux pompiers en train
de marquer leur passage aux cadrans des indicateurs. Elle resta une minute sans comprendre, elle les regarda passer des
châles à l’ameublement, puis à la lingerie, épouvantée de leur
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manœuvre étrange, de la clef qui grinçait, des portes de tôle
qui retombaient avec un bruit de massacre. Quand ilsapprochèrent, elle se réfugia au fond du salon des dentelles, d’où le
brusque appel d’une voix la fit aussitôt ressortir, pour gagner
la porte de communication en courant. Elle avait reconnu la
voix de Deloche, il couchait dans son rayon, sur un petit lit de
fer, qu’il dressait lui-même tous les soirs ; et il n’y dormait pas
encore, il y revivait, les yeux ouverts, les heures douces de la
soirée.
– Comment ! c’est vous, mademoiselle ! dit Mouret, que
Denise trouva devant elle, dans l’escalier, une petite bougie de
poche à la main.
Elle balbutia, voulut expliquer qu’elle venait de chercher
quelque chose au rayon. Mais il ne se fâchait point, il la regardait de son air à la fois paternel et curieux.
– Vous aviez donc une permission de théâtre ?
– Oui, monsieur.
– Et vous êtes-vous divertie ?... À quel théâtre êtes-vous
allée ?
– Monsieur, je suis allée à la campagne.
Cela le fit rire. Puis, il demanda, en appuyant sur les mots :
– Toute seule ?
– Non, monsieur, avec une amie, répondit-elle, les joues
empourprées, honteuse de la pensée qu’il avait sans doute.
Alors, il se tut. Mais il la regardait toujours, dans sa petite
robe noire, coiffée de son chapeau garni d’un seul ruban bleu.
Est-ce que cette sauvageonne finirait par devenir une jolie fille
? Elle sentait bon de sa course au grand air, elle était charmante
avec ses beaux cheveux épeurés sur son front. Et lui qui, depuis
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six mois, la traitait en enfant, qui la conseillait parfois, cédant
à des idées d’expérience, à des envies méchantes de savoir comment une femme poussait et se perdait dans Paris, il ne riait
plus, il éprouvait un sentiment indéfinissable de surprise et
de crainte, mêlé de tendresse. Sans doute, c’était un amant qui
l’embellissait ainsi. À cette pensée, il lui sembla qu’un oiseau
favori, dont il jouait, venait de le piquer au sang.
– Bonsoir, monsieur, murmura Denise, en continuant de
monter, sans attendre.
Il ne répondit pas, la regarda disparaître. Puis, il rentra
chez lui.
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