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Au Bonheur Des Dames

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06.09.2026
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VI
Quand la morte-saison d’été fut venue, un vent de panique
souffla au Bonheur des dames. C’était le coup de terreur des congés, les renvois en masse dont la direction balayait le maga­sin, vide de clientes pendant les chaleurs de juillet et d’août.
Mouret, chaque matin, lorsqu’il faisait avec Bourdoncle
son inspection, prenait à part les chefs de comptoir, qu’il avait poussés, l’hiver, pour que la vente ne souffrît pas, à engager plus de vendeurs qu’il ne leur en fallait, quitte à écrémer en­suite leur personnel. Il s’agissait maintenant de diminuer les frais, en rendant au pavé un bon tiers des commis, les faibles qui se laissaient manger par les forts.
– Voyons, disait-il, vous en avez là-dedans qui ne font pas
votre affaire... On ne peut les garder pourtant à rester ainsi, les mains ballantes.
Et, si le chef de comptoir hésitait, ne sachant lesquels sacri-
fier :
– Arrangez-vous, six vendeurs doivent vous suffire... Vous
en reprendrez en octobre, il en traîne assez dans les rues !
D’ailleurs, Bourdoncle se chargeait des exécutions. Il avait,
de ses lèvres minces, un terrible : « Passez à la caisse ! » qui tombait comme un coup de hache. Tout lui devenait prétexte pour déblayer le plancher. Il inventait des méfaits, il spéculait
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sur les plus légères négligences. « Vous étiez assis, monsieur : passez à la caisse ! – Vous répondez, je crois : passez à la caisse ! – Vos souliers ne sont pas cirés : passez à la caisse ! » Et les braves eux-mêmes tremblaient, devant le massacre qu’il lais­sait derrière lui. Puis, la mécanique ne fonctionnant pas assez vite, il avait imaginé un traquenard, où, en quelques jours, il étranglait sans fatigue le nombre de vendeurs condamnés d’avance. Dès huit heures, il se tenait debout sous la porte, sa montre à la main ; et, à trois minutes de retard, l’implacable : « Passez à la caisse ! » hachait lesjeunes gens essoufflés. C’était de la besogne vivement et proprement faite.
– Vous avez une sale figure, vous ! finit-il par dire un jour
à un pauvre diable dont le nez de travers l’agaçait. Passez à la caisse !
Les protégés obtenaient quinze jours de vacances, qu’on ne
leur payait pas, ce qui était une façon plus humaine de dimi­nuer les frais. Du reste, les vendeurs acceptaient leur situation précaire, sous le fouet de la nécessité et de l’habitude. Depuis leur débarquement à Paris, ils roulaient sur la place, ils com­mençaient leur apprentissage à droite, le finissaient à gauche, étaient renvoyés ou s’en allaient d’eux-mêmes, tout d’un coup, au hasard de l’intérêt. L’usine chômait, on supprimait le pain aux ouvriers ; et cela passait dans le branle indifférent de la machine, le rouage inutile était tranquillement jeté de côté, ainsi qu’une roue de fer, à laquelle on ne garde aucune recon­naissance des services rendus. Tant pis pour ceux qui ne sa­vaient pas se tailler leur part !
Maintenant, les rayons ne causaient plusd’autre chose.
Chaque jour, de nouvelles histoires circulaient. On nom-
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mait les vendeurs congédiés, comme, en temps d’épidémie, on compte les morts. Les châles et les lainages surtout furent éprouvés : sept commis y disparurent en une semaine. Puis, un drame bouleversa la lingerie, où une acheteuse s’était trouvée mal, en accusant la demoiselle qui la servait de manger de l’ail ; et celle-ci fut chassée sur l’heure, bien que, peu nourrie et tou­jours affamée, elle achevât simplement au comptoir toute une provision de croûtes de pain. La direction se montrait impi­toyable, devant la moindre plainte des clientes ; aucune excuse n’était admise, l’employé avait toujours tort, devait disparaître ainsi qu’un instrument défectueux, nuisant au bon mécanisme de la vente ; et les camarades baissaient la tête, ne tentaient même pas de le défendre. Dans la panique qui soufflait, chacun tremblait pour soi ; Mignot, un jour qu’il sortait un paquet sous sa redingote, malgré le règlement, faillit être surpris et se crut du coup sur le pavé ; Liénard, dont la paresse était célèbre, dut à la situation de son père dans les nouveautés, den’être pas mis à la porte, un après-midi que Bourdoncle le trouva dormant debout, entre deux piles de velours anglais. Mais les Lhomme surtout s’inquiétaient, s’attendaient chaque matin au renvoi de leur fils Albert : on était très mécontent de la façon dont il tenait sa caisse, des femmes venaient le distraire ; et deux fois Mme Aurélie dut fléchir la direction.
Cependant, Denise, au milieu de ce coup de balai, était si
menacée, qu’elle vivait dans la continuelle attente d’une ca­tastrophe. Elle avait beau être courageuse, lutter de toute sa gaieté et de toute sa raison, pour ne pas céder aux crises de sa nature tendre : des larmes l’aveuglaient dès qu’elle avait refer­mé la porte de sa chambre, elle se désolait en se voyant à la rue,
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fâchée avec son oncle, ne sachant où aller, sans un sou d’éco­nomie, et ayant sur les bras les deux enfants. Les sensations des premières semaines renaissaient, il lui semblait être un grain de mil sous une meule puissante ; et c’était, en elle, un aban­don découragé, à se sentir si peu de chose, dans cette grande machine qui l’écraserait avec sa tranquille indifférence. Au­cune illusion n’étaitpossible : si l’on congédiait une vendeuse des confections, elle se trouvait désignée. Sans doute, pendant la partie de Rambouillet, ces demoiselles avaient monté la tête de Mme Aurélie, car cette dernière la traitait depuis lors d’un air de sévérité, où il entrait comme une rancune. On ne lui pardonnait pas d’ailleurs d’être allée à Joinville, on voyait là une révolte, une façon de narguer le comptoir tout entier, en s’affichant dehors avec une demoiselle du comptoir ennemi. Jamais Denise n’avait plus souffert au rayon, et maintenant elle désespérait de le conquérir.
– Laissez-les donc ! répétait Pauline, des poseuses qui sont
bêtes comme des oies !
Mais c’était justement ces allures de dames qui intimi-
daient la jeune fille. Presque toutes les vendeuses, dans leur frottement quotidien avec la clientèle riche, prenaient des grâces, finissaient par être d’une classe vague, flottant entre l’ouvrière et la bourgeoise ; et, sous leur art de s’habiller, sous les manières et les phrases apprises, il n’y avait souvent qu’une instruction fausse, la lecture des petits journaux, des tiradesde drame, toutes les sottises courantes du pavé de Paris.
– Vous savez que la mal peignée a un enfant, dit un matin
Clara, en arrivant au rayon.
Et, comme on s’étonnait :
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– Puisque je l’ai vue hier soir qui promenait le mioche !...
Elle doit le remiser quelque part.
À deux jours de là, Marguerite, en remontant de dîner,
donna une autre nouvelle.
– C’est du propre, je viens de voir l’amant de la mal pei-
gnée... Un ouvrier, imaginez-vous ! oui, un sale petit ouvrier, avec des cheveux jaunes, qui la guettait à travers les vitres.
Dès lors, ce fut une vérité acquise : Denise avait un ma-
nœuvre pour amant, et cachait un enfant dans le quartier. On la cribla d’allusions méchantes. La première fois qu’elle com­prit, elle devint toute pâle, devant la monstruosité de pareilles suppositions. C’était abominable, elle voulut s’excuser, elle balbutia :
– Mais ce sont mes frères !
– Oh ! ses frères ! dit Clara de sa voix deblague.
Il fallut que Mme Aurélie intervînt.
– Taisez-vous ! mesdemoiselles, vous feriez mieux de chan-
ger ces étiquettes... Mademoiselle Baudu est bien libre de se mal conduire dehors. Si elle travaillait ici, au moins !
Et cette défense sèche était une condamnation. La jeune
fille, suffoquée comme si on l’avait accusée d’un crime, tâ­cha vainement d’expliquer les faits. On riait, on haussait les épaules. Elle en garda une plaie vive au cœur. Deloche, lorsque le bruit se répandit, fut tellement indigné, qu’il parlait de gifler ces demoiselles des confections ; et, seule, la crainte de la com­promettre le retint. Depuis la soirée de Joinville, il avait pour elle un amour soumis, une amitié presque religieuse, qu’il lui témoignait par ses regards de bon chien. Personne ne devait soupçonner leur affection, car on se serait moqué d’eux ; mais
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cela ne l’empêchait pas de rêver de brusques violences, le coup de poing vengeur, si jamais on s’attaquait à elle devant lui.
Denise finit par ne plus répondre. C’était tropodieux, per-
sonne ne la croirait. Quand une camarade risquait une nou­velle allusion, elle se contentait de la regarder fixement, d’un air triste et calme. D’ailleurs, elle avait d’autres ennuis, des sou­cis matériels qui la préoccupaient davantage. Jean continuait à n’être pas raisonnable, il la harcelait toujours de demandes d’argent. Peu de semaines se passaient, sans qu’elle reçût de lui toute une histoire, en quatre pages ; et, quand le vaguemestre de la maison lui remettait ces lettres d’une grosse écriture passionnée, elle se hâtait de les cacher dans sa poche, car les vendeuses affectaient de rire, en chantonnant des gaillardises. Puis, après avoir inventé des prétextes pour aller déchiffrer les lettres à l’autre bout du magasin, elle était prise de terreurs : ce pauvre Jean lui semblait perdu. Toutes les bourdes réussissaient auprès d’elle, des aventures d’amour extraordinaires, dont son ignorance de ces choses exagérait encore les périls. C’étaient une pièce de quarante sous pour échapper à la jalousie d’une femme, et des cinq francs, et des six francs qui devaient répa­rer l’honneur d’une pauvre fille, que son père tueraitsans cela. Alors, comme ses appointements et son tant pour cent ne suffi­saient point, elle avait eu l’idée de chercher un petit travail, en dehors de son emploi. Elle s’en était ouverte à Robineau, qui lui restait sympathique, depuis leur première rencontre chez Vin­çard ; et il lui avait procuré des nœuds de cravate, à cinq sous la douzaine. La nuit, de neuf heures à une heure, elle pouvait en coudre six douzaines, ce qui lui faisait trente sous, sur lesquels il fallait déduire une bougie de quatre sous. Mais ces vingt-six
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sous par jour entretenaient Jean, elle ne se plaignait pas du manque de sommeil, elle se serait estimée très heureuse, si une catastrophe n’avait une fois encore bouleversé son budget. À la fin de la seconde quinzaine, lorsqu’elle s’était présentée chez l’entrepreneuse des nœuds de cravate, elle avait trouvé porte close : une faillite, une banqueroute, qui lui emportait dix-huit francs trente centimes, somme considérable, et sur laquelle, depuis huit jours, elle comptait absolument. Toutes les misères du rayon disparaissaient devant ce désastre.
– Vous êtes triste, lui dit Pauline, qui larencontra, dans
la galerie de l’ameublement. Est- ce que vous avez besoin de quelque chose, dites ?
Mais Denise devait déjà douze francs à son amie. Elle ré-
pondit, en essayant de sourire :
– Non, merci... J’ai mal dormi, voilà tout.
C’était le vingt juillet, au plus fort de la panique des ren-
vois. Sur les quatre cents employés, Bourdoncle en avait déjà balayé cinquante ; et le bruit courait d’exécutions nouvelles. Elle ne songeait guère pourtant aux menaces qui soufflaient, elle était tout entière à l’angoisse d’une aventure de Jean, plus terrifiante que les autres. Ce jour-là, il lui fallait quinze francs, dont l’envoi pouvait seul le sauver de la vengeance d’un mari trompé. La veille, elle avait reçu une première lettre, posant le drame ; puis, coup sur coup, il en était venu deux autres, la dernière surtout qu’elle achevait, quand Pauline l’avait rencontrée, et où Jean lui annonçait sa mort pour le soir, s’il n’avait pas les quinze francs. Elle se torturait l’esprit. Impos­sible de prendre sur la pension de Pépé, payée depuis deux jours. Toutes les malchances tombaient à lafois, car elle espé-
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rait rentrer dans ses dix-huit francs trente, en s’adressant à Ro­bineau, qui retrouverait peut-être l’entrepreneuse des nœuds de cravate ; mais Robineau, ayant obtenu un congé de deux semaines, n’était pas revenu la veille, comme on l’attendait.
Cependant, Pauline la questionnait encore, amicalement.
Lorsque toutes deux se rejoignaient ainsi, au fond d’un rayon écarté, elles causaient quelques minutes, l’œil aux aguets. Sou­dain, la lingère eut un geste de fuite : elle venait d’apercevoir la cravate blanche d’un inspecteur, qui sortait des châles.
– Ah ! non, c’est le père Jouve, murmura-t-elle d’un air ras-
suré. Je ne sais ce qu’il a, ce vieux, à rire, quand il nous voit en­semble... À votre place, j’aurais peur, car il est trop gentil pour vous. Un chien fini, mauvais comme la gale, et qui croit encore parler à ses troupiers !
En effet, le père Jouve était détesté de tous les vendeurs,
pour la sévérité de sa surveillance. Plus de la moitié des ren­vois se faisaient sur ses rapports.Son grand nez rouge d’ancien capitaine noceur ne s’humanisait que dans les comptoirs tenus par des femmes.
– Pourquoi aurais-je peur ? demanda Denise.
– Dame ! répondit Pauline en riant, il exigera peut-être de
la reconnaissance... Plusieurs de ces demoiselles se le ménagent.
Jouve s’était éloigné, en feignant de ne pas les voir ; et elles
l’entendirent qui tombait sur un vendeur des dentelles, cou­pable de regarder un cheval abattu, dans la rue Neuve-Saint­Augustin.
– À propos, reprit Pauline, est-ce que vous ne cherchiez
pas M. Robineau, hier ? Il est revenu.
Denise se crut sauvée.
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– Merci, je vais faire le tour alors et passer par la soierie...
Tant pis ! on m’a envoyée là-haut, à l’atelier, pour un poignet.
Elles se séparèrent. La jeune fille, d’un air affairé, comme si
elle courait de caisse en caisse, à la recherche d’une erreur, ga­gna l’escalier et descendit dans le hall. Il était dix heures moins un quart, la première table venait d’être sonnée. Unlourd soleil chauffait les vitrages, et malgré les stores de toile grise, la chaleur tombait dans l’air immobile. Par moments, une ha­leine fraîche montait des parquets, que des garçons de magasin arrosaient d’un mince filet d’eau. C’était une somnolence, une sieste d’été, au milieu du vide élargi des comptoirs, pareils à des chapelles, où l’ombre dort, après la dernière messe. Des ven­deurs nonchalants se tenaient debout, quelques rares clientes suivaient les galeries, traversaient le hall, de ce pas abandonné des femmes que le soleil tourmente.
Comme Denise descendait, Favier métrait justement une
robe de soie légère, à pois roses, pour Mme Boutarel, débarquée la veille du midi. Depuis le commencement du mois, les dépar­tements donnaient, on ne voyait guère que des dames fagotées, des châles jaunes, des jupes vertes, le déballage en masse de la province. Les commis, indifférents, ne riaient même plus. Favier accompagna Mme Boutarel à la mercerie, et quand il reparut, il dit à Hutin :
– Hier toutes auvergnates, aujourd’hui toutesprovençales...
J’en ai mal à la tête.
Mais Hutin se précipita, c’était son tour, et il avait reconnu
« la jolie dame », cette blonde adorable que le rayon désignait ainsi, ne sachant rien d’elle, pas même son nom. Tous lui sou­riaient, il ne se passait point de semaine sans qu’elle entrât au
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Bonheur, toujours seule. Cette fois, elle avait avec elle un petit garçon de quatre ou cinq ans. On en causa.
– Elle est donc mariée ? demanda Favier, lorsque Hutin
revint de la caisse, où il avait fait débiter trente mètres de satin duchesse.
– Possible, répondit ce dernier, quoique ça ne prouve rien,
ce mioche. Il pourrait être à une amie... Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle doit avoir pleuré. Oh ! une tristesse, et des yeux rouges !
Un silence régna. Les deux vendeurs regardaient vague-
ment dans les lointains du magasin. Puis, Favier reprit d’une voix lente :
– Si elle est mariée, son mari lui a peut-être bien allongé
des gifles.
– Possible, répéta Hutin, à moins que ce nesoit un amant
qui l’ait plantée là.
Et il conclut, après un nouveau silence :
– Ce que je m’en fiche !
À ce moment, Denise traversait le rayon des soieries, en ra-
lentissant sa marche et en regardant autour d’elle, pour décou­vrir Robineau. Elle ne le vit pas, alla dans la galerie du blanc, puis traversa une seconde fois. Les deux vendeurs s’étaient aperçus de son manège.
– La voilà encore, cette désossée ! murmura Hutin.
– Elle cherche Robineau, dit Favier. Je ne sais ce qu’ils fri-
cotent ensemble. Oh ! rien de drôle, Robineau est trop bête là-dessus... On raconte qu’il lui a procuré un petit travail, des nœuds de cravate. Hein ? quel négoce !
Hutin méditait une méchanceté. Lorsque Denise passa près
de lui, il l’arrêta, en disant :
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