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L'Ultime Secret.doc
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19.08.2019
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Isidore glisse subrepticement vers la gauche pour contour­ner la vieille dame.

— Il n'y a que moi qui connais l'emplacement exact de l'Ultime Secret. Sans la connaissance de cet endroit, l'émetteur ne sert à rien. Or c'est un endroit précis, au millimètre près.

Le journaliste avance encore. La vieille dame sort alors de sa poche un pistolet automatique.

— Un pas de plus et je vous fais une trépanation instanta­née et sans anesthésie. A la différence du scalpel, je crains de ne pouvoir maîtriser le degré de perforation.

— Vous tremblez, dit Isidore, continuant, malgré la menace, à approcher.

La femme prend un air déterminé.

— Rien n'arrête la science. Faites-vous partie de ces obscurantistes qui croient qu'il vaut mieux être ignorants et tran­quilles que savoir et prendre des risques?

— Science sans conscience n'est que ruine de l'âme, disait Rabelais.

— Conscience sans science ne va pas très loin, répond-elle au tac au tac.

— Regardez, vous tremblez.

De sa main gauche elle s'efforce de maîtriser le tremble­ment de la main droite qui brandit le pistolet.

— N'avancez plus.

— Vous tremblez de plus en plus, répète Isidore sur un ton quasi hypnotique.

La femme considère sa main qui ne parvient plus à conser­ver la ligne de mire. Isidore est maintenant tout près d'elle et s'apprête à la maîtriser.

— Allons, docteur. Ces jeux ne sont plus de votre âge. Vous tremblez trop, beaucoup trop, vous êtes incapable d'ap­puyer sur la détente.

Mais une jeune femme qui se tenait tapie derrière elle sort de l'ombre, s'empare du pistolet et les tient à son tour en joue avec plus de fermeté.

— Elle, non. Mais moi, si. Laisse-moi faire, maman.

136.

Après sa victoire sur Kaminsky, Fincher, épuisé, retrouva sa fiancée Natacha Andersen. Ils rentrèrent à l'hôtel et ils firent l'amour.

Mais Natacha n'arrivait pas à avoir d'orgasme.

— Il faut te rendre à l'évidence, Sammy, je suis et je resterai athymique.

— J'ai horreur de ce mot. D'ailleurs tu n'es pas sans émotion. Sans orgasme, c'est différent!

Elle eut un petit rire triste et désespéré. Adossée aux oreillers, le top model alluma une cigarette qu'elle aspira goulûment.

— Quelle ironie de la vie! Ce que ma mère m'a retiré, elle l'a surdéveloppé chez toi!

— Je suis convaincu que tu peux avoir un orgasme, affirma Fincher.

— Tu sais mieux que moi que ce qui est coupé dans le cerveau, ne repousse jamais.

— Oui mais le cerveau se débrouille pour réaménager ses fonctions. Quand on touche par exemple la zone de la parole, c'est une autre, destinée à une autre fonction, qui prend le relais. La plasticité du cerveau est infinie. J'ai vu une hydrocé­phale dont la cervelle n'était plus qu'une petite peau tapissant l'intérieur de son crâne, pourtant elle parlait, raisonnait, mémorisait plutôt mieux que la moyenne.

Natacha conservait longtemps le tabac dans ses poumons pour le menu plaisir d'empoisonner le superbe corps que la nature lui avait offert. Elle savait que son amant tentait de s'arrêter de fumer et que cela l'ennuyait qu'elle fume, mais elle n'avait pas envie de lui faire plaisir!

— Tes théories sont jolies, mais elles ne résistent pas à l'épreuve du réel.

— C'est psychologique. Tu crois que tu ne peux pas, alors ça te bloque. Il faudrait peut-être que tu rencontres mon frère Pascal. Il est hypnotiseur. Il réussit à détacher les gens du tabac, et à faire dormir les insomniaques. Il arriverait sûrement à faire quelque chose pour toi.

— Il va me faire jouir par l'hypnose!

Elle éclata de rire.

— Il te libérera peut-être d'un blocage.

Elle le toisa avec dédain.

— Arrête de me mentir. Si ton émetteur dans le cerveau ne fonctionne qu'à un seul endroit, c'est bien qu'il existe des zones différentes pour chaque action spécifique. Le morceau de cerveau que maman a prélevé m'a vraiment délivrée de l'emprise de l'héroïne (et heureusement il n'y a pas eu de plasticité du cerveau pour compenser cette perte). Le prix de cette libération est mon anorgasmie. Je ne pourrai plus jamais jouir. Et quoi que tu en dises, même un bon vin, même une jolie musique ne me font plus grand-chose. C'est ça ma punition. J'ai été déclarée par les journaux sex symbol mon­dial N° 1, tous les hommes rêvent de faire l'amour avec moi et je ne peux pas connaître le plaisir que le moindre laideron peut ressentir avec n'importe quel camionneur!

Elle saisit sa flûte de Champagne et la fracassa contre le mur.

— Je n'ai plus goût à rien. Je ne ressens plus rien. Je suis une morte vivante. Sans plaisir, quel intérêt y a-t-il à vivre? La seule émotion qu'il me reste, c'est la colère.

— Calme-toi, tu devrais...

Samuel Fincher s'interrompit net, comme s'il ressentait quelque chose venu de loin.

— Que se passe-t-il? demanda-t-elle.

— Ce n'est rien. C'est Personne. Il veut me féliciter de ma victoire, je pense...

Son amant, le regard dans le vague, perdu dans un horizon qui traversait le mur, commença à sourire, respirant de plus en plus vite. Natacha le considérait avec mépris. Tout le corps du neuropsychiatre était parcouru de frissons.

— Ah, si tu savais comme je déteste quand tu vis ça!

Tout en Fincher exprimait l'extase qui montait, s'ampli­fiait, s'élevait. Elle lui lança un coussin.

— Ça me frustre. Tu peux comprendre ça? s'exclama-t-elle. Non. Tu ne m'écoutes pas, hein? Tu es tout à ton plaisir. J'ai l'impression que tu te masturbes à côté de moi.

Fincher émit un râle de plaisir.

Jubilation. Exultation. Béatitude.

Elle se boucha les oreilles et cria à son tour pour ne plus l'entendre. Leurs mâchoires ouvertes se défiaient, l'une d'ex­tase, l'autre de rage.

Enfin son amant revint sur terre. Samuel Fincher, en pâmoison, se tenait maintenant les bras ballants, les yeux mi-clos, la mâchoire tombante.

— Alors, heureux? demanda cyniquement sa fiancée, et elle lui souffla la fumée au visage.

137.

— Natacha Andersen!

Le top-model assure sa position menaçante.

— Natacha... Tchernienko. Andersen, c'est le nom de mon premier mari.

Isidore la salue.

— Et voilà Circé, la plus belle et la plus dangereuse des magiciennes, déclame-t-il. C'est l'épreuve qui manquait, après les sirènes.

— Circé, l'enchanteresse qui transforme de sa baguette magique les hommes en pourceaux? questionne Lucrèce.

La jeune femme leur fait signe de s'asseoir sur les tabourets du bureau.

—Vous ne pouvez pas savoir ce qu'est la vie de top model. Dans ce milieu, le parcours classique c'est, au début, les amphétamines pour rester éveillée malgré le jet lag et éviter d'avoir faim pour ne pas grossir. Elles sont fournies directe­ment par l'agence. Puis on passe à l'ecstasy pour profiter davantage de l'effet de décompression des fêtes, ensuite vient la cocaïne pour avoir l'œil plus brillant, puis c'est le LSD pour s'évader hors de soi et oublier que nous sommes traitées comme du bétail de foire agricole. Enfin c'est l'héroïne pour oublier qu'on est vivante.

Finalement ma petite taille m'a évité bien des soucis, pense Lucrèce.

Natacha tourne autour d'Isidore, jouant avec le pistolet.

— Beaucoup d'entre nous étaient camées durant les défilés. Ça nous donne un côté «actrice», à ce qu'il paraît. Tragé­dienne? Ouais, nous étions dans une tragédie que les gens devaient percevoir. Cela faisait partie du spectacle. Entraînée par un ami photographe qui était aussi mon dealer, je me suis mise à en absorber de plus en plus. C'était une spirale sans fin. Je n'avais plus de goût à rien d'autre. Vous ne pou­vez pas savoir comme c'est efficace, l'héroïne. On n'a plus envie de manger, plus envie de dormir, plus envie de sexe. On ne respecte plus les autres. On ment. On ne se respecte plus soi-même. On se ment. Je ne respectais plus ma mère. Je ne respectais plus personne. Je ne respectais que mon photographe dealer d'héroïne. Il avait déjà tout eu de moi, mon argent, mon corps, ma santé, et je lui aurais donné ma vie pour quelques secondes d'hallucinations supplémentaires.

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