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L'Ultime Secret.doc
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Il tend vers le couple une brochure publicitaire en papier couché épais.

— Jusqu'à quel point ces machines sont-elles capables de penser? demande insidieusement Isidore.

Mac Inley allume son ordinateur personnel au large écran plat, comme s'il voulait vérifier ses e-mails tout en parlant aux deux journalistes. Il se branche sur une banque de données où il peut apprendre qui sont ses deux interlocuteurs. Il constate que l'homme est journaliste à la retraite et la fille simple pigiste. Rien que pour elle, il fait un effort. Il se cale en arrière dans son fauteuil et d'un ton professoral annonce:

— Il faut relativiser les choses. Les ordinateurs, aussi sophistiqués soient-ils, ne sont pas encore capables de réflé­chir comme nous. Selon vous, si on réunissait toutes les connexions de tous les appareils électroniques, ordinateurs et autres du monde entier, cela équivaudrait aux connexions de combien de cerveaux humains?

— Dix millions? cent millions?

— Non. Un.

Les deux journalistes essaient de comprendre.

—Eh oui... Un seul cerveau humain est riche d'autant de connexions que toutes les machines de la planète. On estime qu'un seul cerveau humain contient deux cents milliards de neurones, soit autant que d'étoiles dans la Voie lactée. Chaque neurone peut avoir un millier de connexions.

Cela laisse les deux journalistes songeurs.

— Donc, les humains sont imbattables.

— Pas si simple. Car nous réfléchissons lentement. Une impulsion nerveuse circule à trois cents kilomètres à l'heure. Un signal d'ordinateur file mille fois plus vite.

Lucrèce sort son calepin pour noter le chiffre.

—Donc, les ordinateurs nous surclassent...

—Pas si simple. Car nous compensons notre relative «len­teur» par une «multiplicité» de pensée. Nous exécutons de manière simultanée des centaines d'opérations par seconde alors que l'ordinateur n'en traite tout au plus qu'une dizaine.

Lucrèce raye le chiffre.

— Donc, ils sont moins forts que nous.

Mac Inley fait apparaître le curriculum vitae de la jeune femme et plusieurs photos d'elle qu'il glane dans différents services administratifs.

— On pourrait le penser. Mais c'est le savoir qui augmente nos connexions. Plus on nourrit le cerveau, plus il est fort.

— Donc, l'homme aura toujours le dessus.

Il fait un geste de dénégation.

— Pas si simple. Car si le savoir humain double tous les dix ans, la puissance des ordinateurs double tous les dix-huit mois. Quant au réseau Internet, il double chaque année.

— Donc le temps joue pour eux, ils finiront forcément par nous avoir, note Lucrèce.

— Pas si simple. Parce qu'ils ne savent pas encore bien trier les informations importantes et celles qui le sont moins, ils nous surpassent en quantité d'informations traitées mais pas en qualité de filtrage des bonnes informations. Ils perdent beaucoup de temps à réfléchir sur des choses sans intérêt alors que nous ne sélectionnons que les éléments importants. Aux échecs par exemple, l'ordinateur teste des milliers de combi­naisons inutiles, alors que l'homme sélectionne tout de suite les trois meilleures.

— Donc... l'homme... aura toujours...

— Pas si simple. Les programmes évoluent très vite eux aussi. Les programmes, c'est la culture de l'ordinateur. Or les programmes d'intelligence artificielle de dernière génération sont capables de changer leurs propres programmations en fonction de leur réussite, de leurs victoires ou des nouvelles rencontres qu'ils effectuent sur le réseau. Expérience après expérience, discussion après discussion avec d'autres ordina­teurs, ils apprennent ainsi à ne plus perdre de temps avec des futilités et à se forger leurs propres capacités d'analyse personnelle.

— Donc...

Il joint ses deux mains par l'extrémité des doigts.

—En fait, c'est un combat équilibré car plus personne ne sait très bien où en est l'intelligence informatique, ni même l'intelligence humaine. Plus nous avançons, plus nous mesu­rons notre ignorance dans ces deux domaines. Si ce n'est qu'il y a ça...

Il désigne l'affiche derrière lui.

— Les tournois d'échecs qui, finalement, sont les seuls thermomètres objectifs de la confrontation cerveau humain-cerveau des machines.

— Nous parlons d'intelligence mais les ordinateurs n'ont pas de conscience d'eux-mêmes, remarque Isidore Katzenberg.

Mac Inley rajuste le nœud de sa cravate. Ce sont des journalistes, il faut leur donner des formules toutes faites qu'ils puissent retranscrire.

— Nous avons coutume de dire entre ingénieurs qu'ils ont actuellement le même niveau de conscience qu'un enfant de six ans.

— De «conscience»?

— Bien sûr. Les nouveaux logiciels ne sont plus d'Intelligence Artificielle (IA) mais de Conscience Artificielle (CA). Ce sont des programmes capables de permettre à la machine de savoir qu'elle est une machine.

— Deep Blue IV savait-il qu'il était une machine? demande Isidore.

Mac Inley prend son temps avant de lâcher:

— Oui.

— Pouvait-il avoir une autre ambition que vaincre les hom­mes aux échecs? interroge Lucrèce.

— Probablement. Il était équipé des nouveaux systèmes de calcul à base de logique floue. C'est-à-dire qu'il disposait d'une marge de «décision personnelle», mais je crois qu'à un certain niveau c'est tellement complexe que même son ingénieur ne sait plus très bien ce que l'ordinateur est capable de faire. Car Deep Blue apprend seul. Il est «autoprogrammable». Qu'est-ce qu'il a eu envie d'apprendre? En se bran­chant sur le Net, il a accès à tous les médias et on ne peut pas savoir ses domaines de «curiosité». Ce serait de toute manière trop fastidieux à surveiller.

— Ainsi, vous croyez vraiment qu'ils peuvent présenter un début de conscience?

Mac Inley étire un grand sourire.

— Ce que je peux vous dire, c'est que, depuis peu, nous engageons des psychothérapeutes pour notre service après-vente.

— Des psychothérapeutes!

L'ingénieur commercial revient sur Internet. Il contacte de nouveaux services.

Bon, est-ce qu'ils couchent ensemble?

Il ouvre un fichier et voit l'hôtel où ils ont réservé, l'Excelsior, suite 122. Deux lits. Il ne peut rien en déduire. Alors il passe aux rapports des femmes de ménage qui, dans cet hôtel, sont consignés.

Deux lits défaits.

Il sourit, amusé de savoir autant de choses sur des gens qu'il ne connaissait pas il y a encore cinq minutes.

— Pourquoi des psychothérapeutes, monsieur Mac Inley?

— Peut-être pour rassurer les machines qui se demandent qui elles sont vraiment.

Il éclate d'un grand rire.

— Qui suis-je? D'où viens-je? Où vais-je? On se pose tellement ces questions qu'on a sans doute fini par transmettre ce genre d'interrogations existentielles aux machines.

Isidore sort son petit ordinateur de poche et en actionne le clavier comme s'il notait l'information. Subrepticement, le journaliste scientifique se connecte sur Internet. Il se branche sur la banque de données de l'entreprise qui a fabriqué Deep Blue IV et retrouve la fiche personnelle: «Chris Mac Inley. Employé modèle.»

Isidore ferme le dossier.

Il a modifié sa propre fiche. Ce doit être un fortiche des réseaux informatiques.

Mac Inley se penche et leur confie comme un grand secret:

— Deep Blue V utilisera une nouvelle technologie avec des puces organiques. C'est-à-dire qu'au lieu d'être en silicium ces nouvelles puces seront en matière vivante. En protéines végétales, pour l'instant. Ensuite on passera aux protéines animales. Cela multipliera par cent les possibilités des ordinateurs qui étaient arrivés à leur limite de miniaturisation avec les pièces minérales. Deep Blue V redonnera aux ordinateurs le titre de meilleur joueur d'échecs, je peux vous le garantir.

L'ingénieur se lève pour leur faire comprendre qu'il n'a plus de temps à perdre. Il déclenche un bouton qui fait cou­lisser la porte et appelle deux vigiles censés les raccompagner.

— Où se trouve maintenant l'objet, Deep Blue IV, «en personne»? insiste Isidore.

Chris Mac Inley sait que les industriels ont encore besoin de la presse.

— Vous êtes obnubilé par cette vieille casserole, hein?

Chris Mac Inley fait signe aux vigiles d'attendre. Il fouille dans ses dossiers, puis sort une feuille où il est inscrit que Deep Blue IV a été offert à l'université d'informatique de Sophia-Antipolis.

Comme un cadavre offert à la science.

122.

Dans la petite salle du club amateur d'échecs de Cannes, aimablement prêtée par l'école communale Michel-Colucci, les habitués s'agglutinaient autour de la table où jouait le nouveau membre.

Une rumeur circulait: ce serait une partie fantastique. Aussi, ceux de la MJC voisine avaient abandonné leurs ate­liers de macramé, poterie, et vannerie traditionnelle pour voir ce qu'il se passait.

Même les meilleurs joueurs classés n'avaient jamais assisté à ça.

Cet homme aux lunettes d'écaillé était vraiment étonnant. Non seulement il avait battu tous ses adversaires avec aisance mais il avait entamé ce match contre le meilleur joueur du club par une ouverture complètement inconnue: par le pion placé devant la tour.

A priori, c'était bien le coup le plus inintéressant pour une ouverture. Pourtant, il avait déployé ses pièces par les côtés, opérant un mouvement de tenaille qui enfermait peu à peu toutes les troupes adverses au centre de l'échiquier.

Il assiégeait littéralement son vis-à-vis en taillant des brè­ches dans ses défenses.

Il ne jouait pas de manière «rentable» mais en privilégiant la surprise. Il était prêt à sacrifier des pièces importantes rien que pour surprendre et ne pas jouer le coup prévu par son adversaire. Et cela marchait.

Au centre du jeu il n'y avait plus maintenant que le roi et un pion complètement encerclé.

Le meilleur joueur du club, un vieux Bulgare au nom imprononçable, jadis champion dans son pays, coucha son roi en signe de résignation.

— Comment vous appelez-vous? demanda-t-il.

— Fincher. Samuel Fincher.

— Cela fait longtemps que vous pratiquez?

— J'ai commencé à jouer sérieusement il y a trois mois.

L'autre afficha un air incrédule.

— ... mais je suis neuropsychiatre à l'hôpital Sainte-Marguerite, se rattrapa-t-il, comme si c'était là l'explication de sa victoire.

Le vieux joueur essayait de comprendre.

— C'est pour cela que vous faites des coups «déments»?

Le jeu de mots détendit l'atmosphère et les deux hommes se serrèrent la main. Le Bulgare le prit dans ses bras et lui asséna de grandes tapes dans le dos. Tout en le retenant par les coudes, il le dévisagea et remarqua sa cicatrice au front. Il suivit du doigt la marque.

— Blessure de guerre? demanda-t-il.

123.

Sophia-Antipolis. Des bâtiments de béton poussent au milieu d'une forêt de pins maritimes, à quelques mètres de la mer. Là, peu à peu, des entreprises de haute technologie se sont installées pour faire profiter leurs créatifs du décor idyllique. Il y a des piscines et des terrains de tennis entre les grandes antennes qui envoient leurs signaux aux satellites pour les conférences internationales.

Les entreprises ont entraîné la construction d'une univer­sité pour les fournir en cerveaux frais. Une école pour sur­doués s'est installée. Il ne reste plus qu'à créer des maternelles pour génies et la boucle sera complète.

L'école pour surdoués est remplie d'élèves timides et soli­taires. Plus loin, l'université d'informatique les fait déjà rêver. Cette dernière ne détonne pas parmi les autres bâtiments. Les baies vitrées sont ouvertes vers la mer afin d'offrir la plus jolie vue possible aux élèves durant les cours.

Le directeur de l'établissement accueille les deux journa­listes.

— Nous n'avons pas gardé Deep Blue IV car cet appareil nécessite des programmes qui lui sont spécifiques. Le cadeau de la firme informatique américaine était empoisonné. En nous offrant cet ordinateur, il nous obligeait à acheter leurs programmes. Nous nous en sommes donc rapidement débar­rassés.

— Vous l'avez branché?

— Oui, bien sûr.

— Vous semblait-il un peu insolite?

— Qu'est-ce que vous voulez dire par insolite?

Lucrèce décide de ne pas tourner autour du problème, elle attaque bille en tête.

— Nous enquêtons sur un crime. Cet ordinateur sait peut-être des choses...

— Et vous voulez son «témoignage»? ironise l'universi­taire.

Il hausse les épaules dédaigneusement.

Ils ont vu trop de films, ou lu trop de science-fiction. Les romanciers sont irresponsables, ils ne se rendent pas compte que, lorsqu'ils délirent, certains lecteurs peuvent les croire. C'est pour­quoi je ne lis que des essais. Pas de temps à perdre.

Le directeur considère ses visiteurs avec méfiance.

— C'est quoi, votre journal? Le Guetteur moderne? J'ai pourtant toujours cru que ce magazine était sérieux. Non, désolé, je suis formel: les ordinateurs ne sont pas des témoins fiables! De toute façon, la fonction enregistrement de son ou d'images ne peut être déclenchée par la «volonté» de la machine.

Il les conduit dans la salle des ordinateurs de l'université de mathématiques et leur explique qu'ici justement on travaille à la pointe des programmes d'Intelligence Artificielle et qu'il peut garantir qu'il n'existe pour l'instant (en dehors des effets de publicité des firmes informatiques) aucune Conscience Artificielle. Cette expression ne correspond à rien de concret.

— Un ordinateur ne pourra jamais égaler un homme parce qu'il n'a pas de sensibilité artistique, affirme le directeur en désaccord avec les thèses de Mac Inley.

— Et ça?

Isidore désigne un calendrier offert par une firme de logi­ciels graphiques. Pour chaque mois, une image représente des motifs géométriques complexes, semblables à des rosaces ver­tigineuses, des spirales de dentelles multicolores.

— Ce sont des tableaux réalisés par images fractales. C'est le Français Benoît Mandelbrot qui a découvert qu'on pouvait créer des fonctions mathématiques générant ces dentelles. Leur particularité est qu'en grossissant le dessin on retrouve toujours le même motif répété à l'infini.

Que c'est beau, dit Lucrèce.

— C'est beau, mais ce n'est pas de l'art! Ce sont des motifs générés par du «hasard organisé».

Lucrèce examine encore les images du calendrier. Si elle n'avait pas été avertie que c'était un ordinateur qui avait pro­duit ces graphiques et ces couleurs, elle aurait trouvé le créa­teur de ces images «génial».

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