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L'Ultime Secret.doc
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19.08.2019
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Il faut que je reprenne le contrôle de mon cerveau. Je ne vais pas échouer pour des chatouilles!

Pourtant même sa pensée travaille plus difficilement. Quelque part dans son cortex, une partie de son cerveau a envie de s'abandonner à cette sensation de rire permanent. Après tout, mourir de rire est une belle mort.

Elle se cabre et se démène.

Une autre partie de son cortex décide qu'il faut aménager à toute vitesse un camp de repli pour sa pensée. Un endroit qui échappera à l'emprise de la chatouille.

Trouver une solution pour se tirer de là, s'inscrit en capitales sur le tableau de ce QG d'urgence.

Penser à quelque chose de triste.

Christiane Thénardier.

Le visage hautain et suffisant apparaît dans son aire visuelle occipitale.

Enfin elle s'arrête de rire.

Lucien, inquiet de la perte de son pouvoir, saisit l'autre pied.

Lucrèce ne bouge plus.

Les malades, étonnés de voir quelqu'un maître de son esprit, ont un mouvement de recul. Pour eux, garder sa raison en un tel moment est très impressionnant. Cela suffit pour qu'elle se dégage en bousculant les hésitants et les surpris. Mais Robert déclenche la sonnerie d'alerte.

85.

Freud était arrivée à faire peur à toutes les souris mâles. Motivée par le levier, elle avait déjà blessé sérieusement plu­sieurs congénères et sa sauvagerie avait suffi à impressionner les autres, au point qu'elles se tenaient à distance. Alors, déli­catement, Freud empoigna le système de serrurerie de cette nouvelle pièce et en dégagea le loquet. Elle referma derrière elle pour ne plus être dérangée par ces concurrentes ignoran­tes du pouvoir du levier.

LE LEVIER...

Freud arriva dans une zone où elle fut obligée de s'aplatir pour avancer.

Fincher s'émerveillait de la débrouillardise de son cobaye.

— Elle devient géniale, dit-il.

«Elle est motivée, ajouta Martin. Les épreuves l'obligent à développer des talents nouveaux.»

— Tu as raison. Pour passer plus vite, elle se montre plus attentive, elle réfléchit plus rapidement. Elle a les dendrites toujours excitées et, du coup, ses réseaux de neurones devien­nent de plus en plus complexes pour satisfaire à cette suracti­vité cérébrale.

«L'Ultime Secret rend plus intelligent.»

86.

Lucrèce galope. Elle arrive dans un dortoir qui se termine en impasse.

Fichue.

Mais deux bras la soulèvent et l'attirent vers une trappe en trompe-l'oeil dissimulée dans une fresque peinte d'après un tableau de Van Gogh. La trappe se referme vite. La voici dans un grenier.

Face à elle, se tient une svelte fille brune aux grands yeux noirs brillants. Pas le choix, il faut lui faire confiance. Ses poursuivants sont déjà en dessous.

— Je m'appelle Ariane. Vous cherchez à vous évader, hein?

Elle entend des pas. Ses poursuivants s'éloignent.

— On peut le dire comme ça.

— Moi j'hésite.

— Eh bien, le temps que vous trouviez ce que vous avez envie de faire..., dit la journaliste en se dirigeant vers la trappe.

Mais l'autre la retient par le bras. Elle appuie sur un interrupteur et éclaire le grenier.

— Je crois aux signes. Si vous êtes venue sur ma route, c'est que je dois partir.

Ariane s'approche avec des allures de conspiratrice.

— Je ne suis plus folle. Je suis guérie mais ils ne s'en sont pas aperçus.

Elle précède Lucrèce sur la voie de la liberté mais le pla­fond est de plus en plus bas, et elles sont obligées d'avancer à quatre pattes.

87.

Freud grimpa par une trappe jusqu'à un couloir en plas­tique.

88.

Les deux jeunes femmes sortent par un vasistas qui ouvre sur le toit. De là elles descendent en s'accrochant au tuyau d'évacuation des eaux de pluie.

— Nous quittons le fort?

— Fincher a agrandi l'hôpital devenu trop étroit. Les mala­des dorment dans les dortoirs que vous avez vus, mais ils travaillent dans de nouveaux bâtiments hors du fort.

Les deux filles courent entre les arbres. Elles se retournent, s'assurant qu'on ne les suit plus. Allée des Eucalyptus, chemin des Faisans et, soudain, les voici devant un grand bâtiment moderne caché derrière les arbres. La porte est blindée. Deux caméras de vidéo-surveillance surplombent l'entrée.

— Où sommes-nous?

— C'est l'atelier des paranoïaques.

Ariane salue en minaudant la caméra vidéo à sa gauche et plusieurs gâches électriques cliquettent avant que la porte s'ouvre.

A l'intérieur, Lucrèce découvre des centaines d'établis où des gens travaillent sur des ordinateurs et des machines compliquées.

— Les paranoïaques ont si peur d'être agressés qu'ils inven­tent sans cesse de nouvelles machines de défense ultraperfectionnées. C'était la grande idée de Fincher: utiliser les spécificités psychologiques des malades.

Lucrèce, très impressionnée, observe tous ces gens qui œuvrent avec passion à dessiner des plans de machines tor­tueuses et elle comprend que, mus par leurs obsessions, ils sont beaucoup plus efficaces et motivés que n'importe quel ouvrier «normal».

— Ils ne travaillent pas pour de l'argent. Ils ne travaillent pas pour leur retraite. Ils ne travaillent pas pour la gloire. Ils travaillent parce que c'est ce qui leur fait le plus plaisir.

Lucrèce est en effet surprise par cet élément presque incon­gru: ils ont tous le sourire aux lèvres. Certains sifflotent ou chantonnent gaiement.

C'en est presque «indécent».

— Fincher disait: «La folie est un dragon furieux qui a poussé dans nos têtes. Nous souffrons parce que nous essayons de tuer cet intrus. Au lieu de le tuer, nous ferions mieux de l'utiliser comme monture. Il nous mènerait alors bien plus loin que nous ne pouvons l'imaginer.»

Ariane guide Lucrèce à travers les travées. Des malades aux mimiques différentes sont appliqués à remplir des plans de mesures et de formules compliquées.

— Eux, ce sont les autistes. On l'ignore souvent mais certains sont d'excellents calculateurs. Nous, nous calculons en utilisant uniquement notre mémoire instantanée, alors qu'eux se servent aussi de leur mémoire permanente. Ils définissent et mesurent les dimensions des machines.

Les autistes les saluent rapidement pour se replonger immédiatement dans leurs calculs savants.

Elles découvrent ensuite une zone où des gens en blouses blanches immaculées, coiffés de lampes semblables à celles des dentistes, travaillent sur des mécanismes miniaturisés.

— Les maniaques assemblent les machines inventées par les paranoïaques et calculées par les autistes. Ils sont tellement soigneux. Et d'une telle précision.

Des hommes et des femmes, la langue tirée, ajustent des pièces de plastique et de métal en vérifiant plusieurs fois que l'alignement est parfait.

— Ensuite cela revient aux paranoïaques qui vérifient le matériel dans cette zone de tests. Pour eux, aucune vérifica­tion n'est superflue. Nous avons 0,0001 % de matériel défec­tueux. Record mondial battu.

Des malades scrutent à la loupe les détails de chaque pièce, vérifient le travail irréprochable des maniaques et testent la solidité des assemblages.

— Tout cela sert à quoi? demande la journaliste scientifique en croisant deux lambeaux de sa robe du soir pour ne pas trop attirer l'attention sur ses cuisses.

— Ces machines sont ensuite commercialisées. Elles s'exportent très bien, dans le monde entier. Elles rapportent de l'argent, beaucoup d'argent. Vous n'avez jamais entendu par­ler des systèmes de sécurité domotique Crazy Security?

— Crazy...

Crazy veut dire «fou», en anglais. On ne pourra pas dire qu'on trompe les clients, glousse Ariane.

Lucrèce considère un groupe de paranoïaques munis de lunettes optiques de visée qui manipulent un laser pour forer un minuscule trou dans lequel ils déposent un composant électronique miniaturisé.

— Ça me dit vaguement quelque chose. Je crois que j'ai vu des publicités dans un journal: «Avec Crazy Security, la sécurité est garantie». C'est ça?

— Exact. Toutes les machines Crazy Security sont fabriquées sur l'île Sainte-Marguerite.

Ariane désigne un secteur où des machines assemblées par des maniaques et vérifiées maintes fois par des paranoïaques sont enveloppées sous plusieurs couches de polystyrène et emballées dans des caisses de carton renforcé.

Un asile de fous transformé en usine high-tech...

— C'est grâce à l'argent de la vente des systèmes Crazy Security que Fincher a pu bâtir ces bâtiments annexes. C'est un cercle vertueux. Plus nous produisons, plus nous sommes riches: plus nous sommes riches, plus nous fabriquons des ateliers pour les malades et plus nous produisons.

— Mais ils ne sont pas payés?

— Ils se fichent de l'argent. Ce qu'ils veulent, c'est exprimer leur talent, si on leur proposait de se reposer, ils risque­raient de devenir violents!

Lucrèce observe ces malades qui travaillent avec enthou­siasme, s'appliquent, réfléchissent sans cesse à la façon d'ac­complir encore mieux leur tâche. Elle songe que Fincher a peut-être vraiment mis le doigt sur une nouvelle conception du travail: le «travail motivé».

Malgré le danger qui rôde, Lucrèce ne peut s'empêcher de rester à observer l'atelier.

— Ne travaillent que ceux qui le souhaitent et dans le domaine qu'ils souhaitent, précise Ariane. Mais pratiquement tout le monde a envie d'oeuvrer. Les gens ici insistent pour rester plus longtemps dans les ateliers. Ils râlent quand vient l'heure de se coucher. Et je peux vous dire que, si la marque Crazy Security a autant de succès, ce n'est pas un hasard. Aucun ouvrier normal ne pourrait parvenir à un tel niveau d'efficience. Les paranoïaques rajoutent un tas de systèmes de sécurité aux systèmes de sécurité. Tous les câblages sont dou­blés pour que l'ensemble continue à fonctionner même en cas de panne. Les points faibles sont protégés par des coques d'acier. Vous avez vu les petits trous sur les côtés? Ce sont des détecteurs de chocs supplémentaires qui ne sont même pas signalés sur l'appareil. Ils les installent juste par conscience professionnelle. Ah, si les gens savaient que ce sont des soi-disant «fous» qui ont construit les mécanismes qui les protègent!

Lucrèce voit des machines de sécurité destinées à des voitu­res, des maisons, des bateaux, des villas. Sur sa droite des étagères où des nains de jardin équipés d'yeux à infrarouges s’alignent comme à la parade. Plus loin de faux arbres avec des caméras à la place de fruits. Des sculptures pleines de détecteurs. Des autoradios avec code numérique. Des volants électrocuteurs. Des capteurs de présence par rayonnement thermique.

On se croirait dans l'antichambre d'une armée d'agents secrets.

Ariane ne semble pas partager complètement son engouement.

— Ce sont aussi eux qui ont construit le système de sécurité de l'hôpital, explique-t-elle. C'est pourquoi il n'y a plus besoin de gardiens. Chacun sait qu'il est impossible de s'échapper de l'île maintenant qu'elle est surveillée par les systèmes de détection des paranoïaques.

Lucrèce se sent un peu lasse.

— C'est précisément pourquoi je vous ai amenée ici, ajoute Ariane, c'est dans l'œil du cyclone qu'on est le mieux protégé.

Elle tire sur la manche d'un rouquin qui cligne sans cesse les yeux comme s'il avait peur de tout. Il sursaute.

— Pierrot, tu peux nous apprendre à déjouer vos systèmes de sécurité, s'il te plaît?

— Tu ne veux quand même pas t'évader, j'espère? Tu ne serais pas en train d'essayer de me tromper?

Ariane bafouille, désarçonnée.

Lucrèce comprend vite le problème et prend Pierrot par le bras.

— Vous avez raison. On vous trompe, on vous ment. En fait, la situation est plus grave qu'elle n'en a l'air.

Aussitôt d'autres paranoïaques qui, obsession oblige, ont développé une ouïe plus fine que la moyenne, approchent et les encerclent.

— Il y a un complot contre vous, invente rapidement Lucrèce.

Le rouquin cille deux fois plus vite. Il serre le poing.

— Je le savais, enrage un autre paranoïaque derrière lui. C'était pas normal, tout ça. Tout allait trop bien pour que ça continue.

— Ils ont tué Fincher. C'est un assassinat, murmure Lucrèce. Les coupables vont ensuite tuer tous ceux de Sainte-Marguerite. Parce qu'ils refusent de reconnaître vos qualités et de remettre en question leurs méthodes. La réussite de Sainte-Marguerite les obligerait à reconnaître que vous, les soi-disant «fous», vous êtes plus forts que les autres.

— Les fous? Il y a des fous ici? demande un malade non seulement paranoïaque mais susceptible.

— Tu sais bien que c'est ainsi que nous appellent nos enne­mis! répond un autre.

— Il y a un complot contre nous! Je le savais, reconnaît le plus proche des paranoïaques.

La rumeur est maintenant générale, plus personne ne travaille.

— Il y a des traîtres à l'intérieur de l'enceinte, ils vont vous faire disparaître les uns après les autres, continue Lucrèce. Moi je suis journaliste, et je viens pour avertir mes lecteurs que ce que vous faites est admirable et qu'il faut stopper vos ennemis avant que toute l'expérience de Fincher ne soit perdue.

Les malades grondent d'indignation.

Après avoir insufflé la colère, Lucrèce tempère:

— Calmez-vous. L'heure n'est point encore à l’action. Il faut agir discrètement. Je dois sortir d'ici pour chercher de l'aide. Aidez-moi et continuez ensuite à faire semblant de n'être au courant de rien, et nous les aurons par surprise.

Aussitôt Pierrot, qui semble le leader des paranoïaques, entraîne les deux femmes dans une pièce adjacente.

— Ici c'est le central informatique, annonce-t-il. Toutes les caméras de contrôle convergent vers ce lieu. Des centaines d’écrans sont surveillés par ces vingt personnes qui ne laissent rien échapper.

Pierrot indique à ces vingt surveillants que tout est sous contrôle.

— D'abord, je vais couper l'alarme, dit-il.

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