Bel-Ami
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«C’est égal, nous ne pouvons accepter cet héritage dans ces conditions. Ce serait d’un effet déplorable. Tout le monde croirait la chose, tout le monde en jaserait et rirait de moi. Les confrères sont déjà trop disposés à me jalouser et à m’attaquer.
Je dois avoir plus que personne le souci de mon honneur et le soin de ma réputation. Il m’est impossible d’admettre et de permettre que ma femme accepte un legs de cette nature d’un homme que la rumeur publique lui a déjà prêté pour amant.
Forestier aurait peut-être toléré cela, lui, mais moi, non.» Elle murmura avec douceur:
«Eh bien, mon ami, n’acceptons pas, ce sera un million de moins dans notre poche, voilà tout.»
Il marchait toujours, et il se mit à penser tout haut, parlant pour sa femme sans s’adresser à elle.
«Eh bien, oui… un million… tant pis… Il n’a pas compris en testant quelle faute de tact, quel oubli des convenances il commettait. Il n’a pas vu dans quelle position fausse, ridicule, il allait me mettre… Tout est affaire de nuances dans la vie… Il fallait qu’il m’en laissât la moitié, ça arrangeait tout.»
Il s’assit, croisa ses jambes et se mit à rouler le bout de ses moustaches, comme il faisait aux heures d’ennui, d’inquiétude et de réflexion difficile.
Madeleine prit une tapisserie à laquelle elle travaillait de temps en temps, et elle dit en choisissant ses laines:
«Moi, je n’ai qu’à me taire. C’est à toi de réfléchir.»
Il fut longtemps sans répondre, puis il prononça, en hésitant:
«Le monde ne comprendra jamais et que Vaudrec ait fait de toi son unique héritière et que j’aie admis cela, moi. Rece-
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voir cette fortune de cette façon, ce serait avouer… avouer de ta part une liaison coupable, et de la mienne une complaisance infâme… Comprends-tu comment on interpréterait notre acceptation ? Il faudrait trouver un biais, un moyen adroit de pallier la chose. Il faudrait laisser entendre, par exemple, qu’il a partagé entre nous cette fortune, en donnant la moitié au mari, la moitié à la femme.»
Elle demanda:
«Je ne vois pas comment cela pourrait se faire, puisque le testament est formel.»
Il répondit:
«Oh! c’est bien simple. Tu pourrais me laisser la moitié de l’héritage par donation entre vifs. Nous n’avons pas d’enfants, c’est donc possible. De cette façon, on fermerait la bouche à la malignité publique.»
Elle répliqua, un peu impatiente:
«Je ne vois pas non plus comment on fermerait la bouche à la malignité publique, puisque l’acte est là, signé par Vaudrec.»
Il reprit avec colère:
«Avons-nous besoin de le montrer et de l’afficher sur les murs ? Tu es stupide, à la fin. Nous dirons que le comte de Vaudrec nous a laissé sa fortune par moitié… Voilà… Or, tu ne peux accepter ce legs sans mon autorisation. Je te la donne, à la seule condition d’un partage qui m’empêchera de devenir la risée du monde.»
Elle le regarda encore d’un regard perçant. «Comme tu voudras. Je suis prête.»
Alors il se leva et se remit à marcher. Il paraissait hésiter de nouveau et il évitait maintenant l’œil pénétrant de sa femme. Il disait:
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«Non… décidément non… peut-être vaut-il mieux y renoncer tout à fait… c’est plus digne.. plus correct… plus honorable… Pourtant, de cette façon on n’aurait rien à supposer, absolument rien. Les gens les plus scrupuleux ne pourraient que s’incliner.»
Il s’arrêta devant Madeleine:
«Eh bien, si tu veux, ma chérie, je vais retourner tout seul chez maître Lamaneur pour le consulter et lui expliquer la chose. Je lui dirai mon scrupule, et j’ajouterai que nous nous sommes arrêtés à l’idée d’un partage, par convenance, pour qu’on ne puisse pas jaboter. Du moment que j’accepte la moitié de cet héritage, il est bien évident que personne n’a plus le droit de sourire. C’est dire hautement: «Ma femme accepte parce que j’accepte, moi, son mari, qui suis juge de ce qu’elle peut faire sans se compromettre.» Autrement, ça aurait fait scandale.»
Madeleine murmura simplement: «Comme tu voudras.»
Il commença à parler avec abondance: «Oui, c’est clair comme le jour avec cet arrangement de la séparation par moitié.
Nous héritons d’un ami qui n’a pas voulu établir de différence entre nous, qui n’a pas voulu faire de distinction, qui n’a pas voulu avoir l’air de dire: «Je préfère l’un ou l’autre après ma mort comme je l’ai préféré dans ma vie.» Il aimait mieux la femme, bien entendu, mais en laissant sa fortune à l’un comme à l’autre il a voulu exprimer nettement que sa préférence était toute platonique. Et sois certaine que, s’il y avait songé, c’est ce qu’il aurait fait. Il n’a pas réfléchi, il n’a pas prévu les consé-
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quences. Comme tu le disais fort bien tout à l’heure, c’est à toi qu’il offrait des fleurs chaque semaine, c’est à toi qu’il a voulu laisser son dernier souvenir sans se rendre compte…»
Elle l’arrêta avec une nuance d’irritation:
«C’est entendu. J’ai compris. Tu n’as pas besoin de tant d’explications. Va tout de suite chez le notaire.»
Il balbutia, rougissant: «Tu as raison, j’y vais.»
Il prit son chapeau, puis, au moment de sortir:
«Je vais tâcher d’arranger la difficulté du neveu pour cinquante mille francs, n’est-ce pas ?»
Elle répondit avec hauteur:
«Non. Donne-lui les cent mille francs qu’il demande. Et prends-les sur ma part, si tu veux.»
Il murmura, honteux soudain:
«Ah! mais non, nous partagerons. En laissant cinquante mille francs chacun, il nous reste encore un million net.»
Puis il ajouta:
«À tout à l’heure, ma petite Made.»
Et il alla expliquer au notaire la combinaison qu’il prétendit imaginée par sa femme.
Ils signèrent le lendemain une donation entre vifs de cinq cent mille francs que Madeleine Du Roy abandonnait à son mari.
Puis, en sortant de l’étude, comme il faisait beau, Georges proposa de descendre à pied jusqu’aux boulevards. Il se montrait gentil, plein de soins, d’égards, de tendresse. Il riait, heureux de tout, tandis qu’elle demeurait songeuse et un peu sévère.
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C’était un jour d’automne assez froid. La foule semblait pressée et marchait à pas rapides. Du Roy conduisit sa femme devant la boutique où il avait regardé si souvent le chronomètre désiré.
«Veux-tu que je t’offre un bijou ?» dit-il. Elle murmura, avec indifférence: «Comme il te plaira.»
Ils entrèrent. Il demanda:
«Que préfères-tu, un collier, un bracelet, ou des boucles d’oreilles ?»
La vue des bibelots d’or et des pierres fines emportait sa froideur voulue, et elle parcourait d’un œil allumé et curieux les vitrines pleines de joyaux.
Et soudain, émue par un désir: «Voilà un bien joli bracelet.»
C’était une chaîne d’une forme bizarre, dont chaque anneau portait une pierre différente.
Georges demanda: «Combien ce bracelet ?» Le joaillier répondit:
«Trois mille francs, monsieur.
– Si vous me le laissez à deux mille cinq, c’est une affaire entendue.»
L’homme hésita, puis répondit: «Non, monsieur, c’est impossible.» Du Roy reprit:
«Tenez, vous ajouterez ce chronomètre pour quinze cents francs, cela fait quatre mille, que je paierai comptant. Est-ce dit ? Si vous ne voulez pas, je vais ailleurs.»
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Le bijoutier, perplexe, finit par accepter. «Eh bien, soit, monsieur.»
Et le journaliste, après avoir donné son adresse, ajouta: «Vous ferez graver sur le chronomètre mes initiales G.R.C.,
en lettres enlacées au-dessous d’une couronne de baron.» Madeleine, surprise, se mit à sourire. Et quand ils sortirent,
elle prit son bras avec une certaine tendresse. Elle le trouvait vraiment adroit et fort. Maintenant qu’il avait des rentes, il lui fallait un titre, c’était juste.
Le marchand le saluait:
«Vous pouvez compter sur moi, ce sera prêt pour jeudi, monsieur le baron.»
Ils passèrent devant le Vaudeville. On y jouait une pièce nouvelle.
«Si tu veux, dit-il, nous irons ce soir au théâtre, tâchons de trouver une loge.»
Ils trouvèrent une loge et la prirent. Il ajouta: «Si nous dînions au cabaret ?
– Oh! oui, je veux bien.»
Il était heureux comme un souverain, et cherchait ce qu’ils pourraient bien faire encore.
«Si nous allions chercher Mme de Marelle pour passer la soirée avec nous ? Son mari est ici, m’a-t-on dit. Je serai enchanté de lui serrer la main.»
Ils y allèrent. Georges, qui redoutait un peu la première rencontre avec sa maîtresse, n’était point fâché que sa femme fût présente pour éviter toute explication.
Mais Clotilde parut ne se souvenir de rien et força même son mari à accepter l’invitation.
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Le dîner fut gai et la soirée charmante.
Georges et Madeleine rentrèrent fort tard. Le gaz était éteint. Pour éclairer les marches, le journaliste enflammait de temps en temps une allumette-bougie.
En arrivant sur le palier du premier étage, la flamme subite éclatant sous le frottement fit surgir dans la glace leurs deux figures illuminées au milieu des ténèbres de l’escalier.
Ils avaient l’air de fantômes apparus et prêts à s’évanouir dans la nuit.
Du Roy leva la main pour bien éclairer leurs images, et il dit, avec un rire de triomphe:
«Voilà des millionnaires qui passent.»
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CHAPITRE VII
Depuis deux mois la conquête du Maroc était accomplie. La France, maîtresse de Tanger, possédait toute la côte africaine de la Méditerranée jusqu’à la régence de Tripoli, et elle avait garanti la dette du nouveau pays annexé.
On disait que deux ministres gagnaient là une vingtaine de millions, et on citait, presque tout haut, Laroche-Mathieu.
Quand à Walter, personne dans Paris n’ignorait qu’il avait fait coup double et encaissé de trente à quarante millions sur l’emprunt, et de huit à dix millions sur des mines de cuivre et de fer, ainsi que sur d’immenses terrains achetés pour rien avant la conquête et revendus le lendemain de l’occupation française à des compagnies de colonisation.
Il était devenu, en quelques jours, un des maîtres du monde, un de ces financiers omnipotents, plus forts que des rois, qui font courber les têtes, balbutier les bouches et sortir tout ce qu’il y a de bassesse, de lâcheté et d’envie au fond du cœur humain.
Il n’était plus le juif Walter, patron d’une banque louche, directeur d’un journal suspect, député soupçonné de tripotages véreux. Il était Monsieur Walter, le riche Israélite.
Il le voulut montrer.
Sachant la gêne du prince de Carlsbourg qui possédait un des plus beaux hôtels de la rue du Faubourg-Saint-Honoré,
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avec jardin sur les Champs-Élysées, il lui proposa d’acheter, en vingt-quatre heures, cet immeuble, avec ses meubles, sans changer de place un fauteuil. Il en offrait trois millions. Le prince, tenté par la somme, accepta.
Le lendemain, Walter s’installait dans son nouveau domicile.
Alors il eut une autre idée, une véritable idée de conquérant qui veut prendre Paris, une idée à la Bonaparte.
Toute la ville allait voir en ce moment un grand tableau du peintre hongrois Karl Marcowitch, exposé chez l’expert Jacques Lenoble, et représentant le Christ marchant sur les flots.
Les critiques d’art, enthousiasmés, déclaraient cette toile le plus magnifique chef-d’œuvre du siècle.
Walter l’acheta cinq cent mille francs et l’enleva, coupant ainsi du jour au lendemain le courant établi de la curiosité publique et forçant Paris entier à parler de lui pour l’envier, le blâmer ou l’approuver.
Puis, il fit annoncer par les journaux qu’il inviterait tous les gens connus dans la société parisienne à contempler, chez lui, un soir, l’œuvre magistrale du maître étranger, afin qu’on ne pût pas dire qu’il avait séquestré une œuvre d’art.
Sa maison serait ouverte. Y viendrait qui voudrait. Il suffirait de montrer à la porte la lettre de convocation.
Elle était rédigée ainsi: «Monsieur et Madame Walter vous prient de leur faire l’honneur de venir voir chez eux, le 30
décembre, de neuf heures à minuit, la toile de Karl Marcowitch: Jésus marchant sur les flots, éclairée à «la lumière électrique».
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Puis, en post-scriptum, en toutes petites lettres, on pouvait lire: «On dansera après minuit.»
Donc, ceux qui voudraient rester resteraient, et parmi ceuxlà les Walter recruteraient leurs connaissances du lendemain.
Les autres regarderaient la toile, l’hôtel et les propriétaires, avec une curiosité mondaine, insolente ou indifférente, puis s’en iraient comme ils étaient venus. Et le père Walter savait bien qu’ils reviendraient, plus tard, comme ils étaient allés chez ses frères israélites devenus riches comme lui.
Il fallait d’abord qu’ils entrassent dans sa maison, tous les pannés titrés qu’on cite dans les feuilles; et ils y entreraient pour voir la figure d’un homme qui a gagné cinquante millions en six semaines; ils y entreraient aussi pour voir et compter ceux qui viendraient là; ils y entreraient encore parce qu’il avait eu le bon goût et l’adresse de les appeler à admirer un tableau chrétien chez lui, fils d’Israël.
Il semblait leur dire: «Voyez, j’ai payé cinq cent mille francs le chef-d’œuvre religieux de Marcowitch, Jésus marchant sur les flots. Et ce chef-d’œuvre demeurera chez moi, sous mes yeux, toujours, dans la maison du juif Walter.»
Dans le monde, dans le monde des duchesses et du Jockey, on avait beaucoup discuté cette invitation qui n’engageait à rien, en somme. On irait là comme on allait voir des aquarelles chez M. Petit. Les Walter possédaient un chef-d’œuvre; ils ouvraient leurs portes un soir pour que tout le monde pût l’admirer. Rien de mieux.
La Vie Française, depuis quinze jours, faisait chaque matin un écho sur cette soirée du 30 décembre et s’efforçait d’allumer la curiosité publique.
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