Une Vie
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UNE VIE
de notre vie, presque de notre être, connus depuis la jeunesse et auxquels sont attachés des souvenirs de joies ou de tristesses, des dates de notre histoire, qui ont été les compagnons muets de nos heures douces ou sombres, qui ont vieilli, qui se sont usés à côté de nous, dont l’étoffe est crevée par places et la doublure déchirée, dont les articulations branlent, dont la couleur s’est effacée.
Elle les choisissait un à un, hésitant souvent, troublée comme avant de prendre des déterminations capitales, revenant à tout instant sur sa décision, balançant les mérites de deux fauteuils ou de quelque vieux secrétaire comparé à une ancienne table à ouvrage.
Elle ouvrait les tiroirs, cherchait à se rappeler des faits; puis, quand elle s’était bien dit: «Oui, je prendrai ceci», on descendait l’objet dans la salle à manger.
Elle voulut garder tout le mobilier de sa chambre, son lit, ses tapisseries, sa pendule, tout.
Elle prit quelques sièges du salon, ceux dont elle avait aimé les dessins dès sa petite enfance: le renard et la cigogne, le renard et le corbeau, la cigale et la fourmi, et le héron mélancolique.
Puis, en rôdant par tous les coins de cette demeure qu’elle allait abandonner, elle monta, un jour, dans le grenier.
Elle demeura saisie d’étonnement; c’était un fouillis d’objets de toute nature, les uns brisés, les autres salis seulement, les autres montés là on ne sait pourquoi, parce qu’ils ne plaisaient plus, parce qu’ils avaient été remplacés. Elle apercevait mille bibelots connus jadis, et disparus tout à coup sans qu’elle y eût songé, des riens qu’elle avait maniés, ces vieux petits ob-
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jets insignifiants qui avaient traîné quinze ans à côté d’elle, qu’elle avait vus chaque jour sans les remarquer, et qui, tout à coup, retrouvés là, dans ce grenier, à côté d’autres plus anciens dont elle se rappelait parfaitement les places aux premiers temps de son arrivée, prenaient une importance soudaine de témoins oubliés, d’amis retrouvés. Ils lui faisaient l’effet de ces gens qu’on a fréquentés longtemps sans qu’ils se soient jamais révélés et qui soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à raconter toute leur âme qu’on ne soupçonnait pas.
Elle allait de l’un à l’autre avec des secousses au cœur, se disant: «Tiens, c’est moi qui ai fêlé cette tasse de Chine, un soir, quelques jours avant mon mariage. Ah! voici la petite lanterne de mère et la canne que petit père a cassée en voulant ouvrir la barrière dont le bois était gonflé par la pluie.»
Il y avait aussi là-dedans beaucoup de choses qu’elle ne connaissait pas, qui ne lui rappelaient rien, venues de ses grands-parents, ou de ses arrière-grands-parents, de ces choses poudreuses qui ont l’air exilées dans un temps qui n’est plus le leur, et qui semblent tristes de leur abandon, dont personne ne sait l’histoire, les aventures, personne n’ayant vu ceux qui les ont choisies, achetées, possédées, aimées, personne n’ayant connu les mains qui les maniaient familièrement et les yeux qui les regardaient avec plaisir.
Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la poussière accumulée; et elle demeurait là au milieu de ces vieilleries, sous le jour terne qui tombait par quelques petits carreaux de verre encastrés dans la toiture.
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Elle examinait minutieusement des chaises à trois pieds, cherchant si elles ne lui rappelaient rien, une bassinoire en cuivre, une chaufferette défoncée qu’elle croyait reconnaître et un tas d’ustensiles de ménage hors de service.
Puis elle fit un lot de ce qu’elle voulait emporter, et, redescendant, elle envoya Rosalie le chercher. La bonne, indignée, refusait de descendre «ces saletés». Mais Jeanne, qui n’avait cependant plus aucune volonté, tint bon cette fois; et il fallut obéir.
Un matin le jeune fermier, fils de Julien, Denis Lecoq, s’en vint avec sa charrette pour faire un premier voyage. Rosalie l’accompagna afin de veiller au déchargement et de déposer les meubles aux places qu’ils devaient occuper.
Restée seule, Jeanne se mit à errer par les chambres du château, saisie d’une crise affreuse de désespoir, embrassant, en des élans d’amour exalté, tout ce qu’elle ne pouvait prendre avec elle, les grands oiseaux blancs des tapisseries du salon, des vieux flambeaux, tout ce qu’elle rencontrait. Elle allait d’une pièce à l’autre, affolée, les yeux ruisselants de larmes; puis elle sortit pour «dire adieu» à la mer.
C’était vers la fin de septembre, un ciel bas et gris semblait peser sur le monde; les flots tristes et jaunâtres s’étendaient à perte de vue. Elle resta longtemps debout sur la falaise, roulant en sa tête des pensées torturantes. Puis, comme la nuit tombait, elle rentra, ayant souffert en ce jour autant qu’en ses plus grands chagrins.
Rosalie était revenue et l’attendait, enchantée de la nouvelle maison, la déclarant bien plus gaie que ce grand coffre de bâtiment qui n’était seulement pas au bord d’une route.
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Jeanne pleura toute la soirée.
Depuis qu’ils savaient le château vendu, les fermiers n’avaient pour elle que bien juste les égards qu’ils lui devaient, l’appelant entre eux «la Folle», sans trop savoir pourquoi, sans doute parce qu’ils devinaient, avec leur instinct de brutes, sa sentimentalité maladive et grandissante, ses rêvasseries exaltées, tout le désordre de sa pauvre âme secouée par le malheur.
La veille de son départ, elle entra, par hasard, dans l’écurie. Un grognement la fit tressaillir. C’était Massacre auquel elle n’avait plus songé depuis des mois. Aveugle et paralytique, parvenu à un âge que ces animaux n’atteignent guère, il vivait encore sur un lit de paille, soigné par Lucienne qui ne l’oubliait pas. Elle le prit dans ses bras, l’embrassa, et l’emporta dans la maison. Gros comme une tonne, il se traînait à peine sur ses pattes écartées et raides, et il aboyait à la façon des chiens de bois qu’on donne aux enfants.
Le dernier jour enfin se leva. Jeanne avait couché dans l’ancienne chambre de Julien, la sienne étant démeublée.
Elle sortit de son lit, exténuée et haletante, comme si elle eût fait une grande course. La voiture contenant les malles et le reste du mobilier était déjà chargée dans la cour. Une autre carriole à deux roues était attelée derrière, qui devait emporter la maîtresse et la bonne.
Le père Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu’à l’arrivée du nouveau propriétaire; puis ils se retireraient chez des parents, Jeanne leur ayant constitué une petite rente. Ils avaient des économies d’ailleurs. C’étaient maintenant de très vieux serviteurs, inutiles et bavards. Marius, ayant pris femme, avait depuis longtemps quitté la maison.
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Vers huit heures, la pluie se mit à tomber, une pluie fine et glacée que chassait une légère brise de mer. Il fallut tendre des couvertures sur la charrette. Les feuilles s’envolaient déjà des arbres.
Sur la table de la cuisine, des tasses de café au lait fumaient. Jeanne s’assit devant la sienne et la but à petites gorgées, puis, se levant:
– Allons! dit-elle.
Elle mit son chapeau, son châle, et, pendant que Rosalie la chaussait de caoutchoucs, elle prononça, la gorge serrée:
–Te rappelles-tu, ma fille, comme il pleuvait quand nous sommes parties de Rouen pour venir ici...
Elle eut une sorte de spasme, porta ses deux mains sur sa poitrine et s’abattit sur le dos, sans connaissance.
Pendant plus d’une heure, elle demeura comme morte; puis elle rouvrit les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnées d’un débordement de larmes.
Quand elle se fut un peu calmée, elle se sentit si faible qu’elle ne pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d’autres crises si on retardait le départ, alla chercher son fils. Ils la prirent, l’enlevèrent, l’emportèrent, la déposèrent dans la carriole, sur le banc de bois garni de cuir ciré; et la vieille bonne, montée à côté de Jeanne, enveloppa ses jambes, lui couvrit les épaules d’un gros manteau, puis, tenant ouvert un parapluie au-dessus de sa tête, elle s’écria:
–Vite, Denis, allons-nous-en.
Le jeune homme grimpa près de sa mère et, s’asseyant sur une seule cuisse, faute de place, il lança au grand trot son cheval dont l’allure saccadée faisait sauter les deux femmes.
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Quand on tourna au coin du village, on aperçut quelqu’un marchant de long en large sur la route, c’était l’abbé Tolbiac qui semblait guetter ce départ.
Il s’arrêta pour laisser passer la voiture. Il tenait d’une main sa soutane relevée par crainte de l’eau du chemin, et ses jambes maigres, vêtues de bas noirs, finissaient en d’énormes souliers fangeux.
Jeanne baissa les yeux pour ne pas rencontrer son regard; et Rosalie, qui n’ignorait rien, devint furieuse. Elle murmurait: «Manant, manant!» puis, saisissant la main de son fils:
– Fiches-y donc un coup de fouet.
Mais le jeune homme, au moment où il passait contre le prêtre, fit tomber brusquement dans l’ornière la roue de sa guimbarde lancée à toute vitesse, et un flot de boue, jaillissant, couvrit l’ecclésiastique des pieds à la tête.
Et Rosalie, radieuse, se retourna pour lui montrer le poing, pendant que le prêtre s’essuyait avec son grand mouchoir.
Ils allaient depuis cinq minutes quand Jeanne soudain s’écria:
– Massacre que nous avons oublié!
Il fallut s’arrêter, et Denis, descendant, courut chercher le chien, tandis que Rosalie tenait les guides.
Le jeune homme enfin reparut portant en ses bras la grosse bête informe et pelée qu’il déposa entre les jupes des deux femmes.
CHAPITRE XIII
La voiture s’arrêta deux heures plus tard devant une petite maison de briques bâtie au milieu d’un verger planté de poiriers en quenouilles, sur le bord de la grand-route.
Quatre tonnelles en treillage habillées de chèvrefeuilles et de clématites formaient les quatre coins de ce jardin disposé par petits carrés à légumes que séparaient d’étroits chemins bordés d’arbres fruitiers.
Une haie vive très élevée entourait de partout cette propriété, qu’un champ séparait de la ferme voisine. Une forge la précédait de cent pas sur la route. Les autres habitations les plus proches se trouvaient distantes d’un kilomètre.
La vue alentour s’étendait sur la plaine du pays de Caux, toute parsemée de fermes qu’enveloppaient les quatre doubles lignes de grands arbres enfermant la cour à pommiers.
Jeanne, aussitôt arrivée, voulait se reposer, mais Rosalie ne le lui permit pas, craignant qu’elle ne se remît à rêvasser.
Le menuisier de Goderville était là, venu pour l’installation; et on commença tout de suite l’emménagement des meubles apportés déjà, en attendant la dernière voiture.
Ce fut un travail considérable, exigeant de longues réflexions et de grands raisonnements.
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Puis la charrette, au bout d’une heure, apparut à la barrière, et il fallut la décharger sous la pluie.
La maison, quand le soir tomba, était dans un complet désordre, pleine d’objets empilés au hasard; et Jeanne, harassée, s’endormit aussitôt qu’elle fut au lit.
Les jours suivants elle n’eut pas le temps de s’attendrir tant elle se trouva accablée de besogne. Elle prit même un certain plaisir à faire jolie sa nouvelle demeure, la pensée que son fils y reviendrait la poursuivant sans cesse. Les tapisseries de son ancienne chambre furent tendues dans la salle à manger, qui servait en même temps de salon; et elle organisa avec un soin particulier une des deux pièces du premier qui prit en sa pensée le nom «d’appartement de Poulet».
Elle se réserva la seconde, Rosalie habitant au-dessus, à côté du grenier.
La petite maison, arrangée avec soin, était gentille, et Jeanne s’y plut dans les premiers temps, bien que quelque chose lui manquât dont elle ne se rendait pas bien compte.
Un matin, le clerc de notaire de Fécamp lui apporta trois mille six cents francs, prix des meubles laissés aux Peuples et estimés par un tapissier. Elle ressentit, en recevant cet argent, un frémissement de plaisir; et, dès que l’homme fut parti, elle s’empressa de mettre son chapeau, voulant gagner Goderville au plus vite pour faire tenir à Paul cette somme inespérée.
Mais, comme elle se hâtait sur la grand-route, elle rencontra Rosalie qui revenait du marché. La bonne eut un soupçon sans deviner tout de suite la vérité, puis, quand elle l’eut découverte, car Jeanne ne lui savait plus rien cacher, elle posa son panier par terre pour se fâcher tout à son aise.
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Et elle cria, les poings sur les hanches; puis elle prit sa maîtresse du bras droit, son panier du bras gauche, et, toujours furieuse, elle se remit en marche vers la maison.
Dès qu’elles furent rentrées, la bonne exigea la remise de l’argent. Jeanne le donna en gardant les six cents francs; mais sa ruse fut vite percée par la servante mise en défiance; et elle dut livrer le tout.
Rosalie consentit cependant à ce que ce reliquat fût envoyé au jeune homme.
Il remercia au bout de quelques jours.»Tu m’as rendu un grand service, ma chère maman, car nous étions dans une profonde misère.»
Jeanne, cependant, ne s’accoutumait guère à Batteville; il lui semblait sans cesse qu’elle ne respirait plus comme autrefois, qu’elle était plus seule encore, plus abandonnée, plus perdue. Elle sortait pour faire un tour, gagnait le hameau de Verneuil, revenait par les Trois-Mares puis, une fois rentrée, se relevait, prise d’une envie de ressortir comme si elle eût oublié d’aller là justement où elle devait se rendre, où elle avait envie de se promener.
Et cela, tous les jours, recommençait sans qu’elle comprît la raison de cet étrange besoin. Mais, un soir, une phrase lui vint inconsciemment qui lui révéla le secret de ses inquiétudes. Elle dit, en s’asseyant, pour dîner:
– Oh! comme j’ai envie de voir la mer!
Ce qui lui manquait si fort, c’était la mer, sa grande voisine depuis vingt-cinq ans, la mer avec son air salé, ses colères, sa voix grondeuse, ses souffles puissants, la mer que, chaque matin, elle voyait de sa fenêtre des Peuples, qu’elle respirait jour
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et nuit, qu’elle sentait près d’elle, qu’elle s’était mise à aimer comme une personne sans s’en douter.
Massacre vivait également dans une extrême agitation. Il s’était installé, dès le soir de son arrivée, dans le bas du buffet de la cuisine, sans qu’il fût possible de l’en déloger. Il restait là tout le jour, presque immobile, se retournant seulement de temps en temps avec un grognement sourd.
Mais, aussitôt que venait la nuit, il se levait et se traînait vers la porte du jardin, en heurtant les murs. Puis, quand il avait passé dehors les quelques minutes qu’il lui fallait, il rentrait, s’asseyait sur son derrière devant le fourneau encore chaud, et, dès que ses deux maîtresses étaient parties se coucher, il se mettait à hurler.
Il hurlait ainsi toute la nuit, d’une voix plaintive et lamentable, s’arrêtant parfois une heure pour reprendre sur un ton plus déchirant encore. On l’attacha devant la maison dans un baril. Il hurla sous les fenêtres. Puis, comme il était infirme et bien près de mourir, on le remit à la cuisine.
Le sommeil devenait impossible pour Jeanne qui entendait le vieil animal gémir et gratter sans cesse, cherchant à se reconnaître dans cette maison nouvelle, comprenant bien qu’il n’était plus chez lui.
Rien ne le pouvait calmer. Assoupi le long du jour, comme si ses yeux éteints, la conscience de son infirmité, l’eussent empêché de se mouvoir, alors que tous les êtres vivent et s’agitent, il se mettait à rôder sans repos dès que tombait le soir, comme s’il n’eût plus osé vivre et remuer que dans les ténèbres, qui font tous les êtres aveugles.
On le trouva mort un matin. Ce fut un grand soulagement.
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