Une Vie
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UNE VIE
Il lui semblait pourtant qu’elle avait vu cette figure. Mais quand? Mais où? La femme dormait paisiblement, la tête inclinée sur l’épaule, le bonnet tombé par terre. Elle pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans. Elle était forte, colorée, carrée, puissante. Ses larges mains pendaient des deux côtés du siège. Ses cheveux grisonnaient. Jeanne la regardait obstinément dans ce trouble d’esprit du réveil après le sommeil fiévreux qui suit les grands malheurs.
Certes elle avait vu ce visage! Était-ce autrefois? Était-ce récemment? Elle n’en savait rien, et cette obsession l’agitait, l’énervait. Elle se leva doucement pour regarder de plus près la dormeuse, et elle s’approcha sur la pointe des pieds. C’était la femme qui l’avait relevée au cimetière, puis couchée. Elle se rappelait cela confusément.
Mais l’avait-elle rencontrée ailleurs, à une autre époque de sa vie? Ou bien la croyait-elle reconnaître seulement dans le souvenir obscur de la dernière journée? Et puis comment était-elle là, dans sa chambre? Pourquoi?
La femme souleva sa paupière, aperçut Jeanne et se dressa brusquement. Elles se trouvaient face à face, si près que leurs poitrines se frôlaient. L’inconnue grommela:
–Comment! vous v’là d’bout! Vous allez attraper du mal
àc’t’heure. Voulez-vous bien vous r’coucher!
Jeanne demanda:
– Qui êtes-vous?
Mais la femme, ouvrant les bras, la saisit, l’enleva de nouveau, et la reporta sur son lit avec la force d’un homme. Et comme elle la reposait doucement sur ses draps, penchée, presque couchée sur Jeanne, elle se mit à pleurer en l’embras-
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sant éperdument sur les joues, dans les cheveux, sur les yeux, lui trempant la figure de ses larmes, et balbutiant:
–Ma pauvre maîtresse, mam’zelle Jeanne, ma pauvre maîtresse, vous ne me reconnaissez donc point?
Et Jeanne s’écria:
–Rosalie, ma fille.
Et, lui jetant les deux bras au cou, elle l’étreignit en la baisant; et elles sanglotaient toutes les deux, enlacées étroitement, mêlant leurs pleurs, ne pouvant plus desserrer leurs bras.
Rosalie se calma la première:
– Allons, faut être sage, dit-elle, et ne pas attraper froid. Et elle ramassa les couvertures, reborda le lit, replaça l’oreil-
ler sous la tête de son ancienne maîtresse qui continuait à suffoquer, toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son âme.
Elle finit par demander:
–Comment es-tu revenue, ma pauvre fille? Rosalie répondit:
–Pardi, est-ce que j’allais vous laisser comme ça, toute seule, maintenant!
Jeanne reprit:
–Allume donc une bougie que je te voie.
Et, quand la lumière fut apportée sur la table de nuit, elles se considérèrent longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne, tendant la main à sa vieille bonne, murmura:
– Je ne t’aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien changée, sais-tu, mais pas tant que moi, encore.
Et Rosalie, contemplant cette femme à cheveux blancs, maigre et fanée, qu’elle avait quittée jeune, belle et fraîche, répondit:
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–Ça c’est vrai que vous êtes changée, madame Jeanne, et plus que de raison. Mais songez aussi que v’là vingt-quatre ans que nous nous sommes pas vues.
Elles se turent, réfléchissant de nouveau. Jeanne, enfin, balbutia:
–As-tu été heureuse au moins?
Et Rosalie, hésitant dans la crainte de réveiller quelque souvenir trop douloureux, bégayait:
–Mais... oui..., oui..., madame. J’ai pas trop à me plaindre, j’ai été plus heureuse que vous... pour sûr. Il n’y a qu’une chose qui m’a toujours gâté le cœur, c’est de ne pas être restée ici...
Puis elle se tut brusquement, saisie d’avoir touché à cela sans y songer. Mais Jeanne reprit avec douceur:
–Que veux-tu, ma fille, on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Tu es veuve aussi, n’est-ce pas?
Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle continua:
–As-tu d’autres... d’autres enfants?
–Non, madame.
–Et, lui, ton... ton fils, qu’est-ce qu’il est devenu? En es-tu satisfaite?
–Oui, madame, c’est un bon gars qui travaille d’attaque. Il s’est marié v’là six mois, et il prend ma ferme, donc, puisque me v’là revenue avec vous.
Jeanne, tremblant d’émotion, murmura:
–Alors, tu ne me quitteras plus, ma fille?
Et Rosalie, d’un ton brusque:
– Pour sûr, madame, que j’ai pris mes dispositions pour ça. Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps. Jeanne, malgré elle, se remettait à comparer leurs existences, mais sans
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amertume au cœur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort. Elle dit:
–Ton mari, comment a-t-il été pour toi?
–Oh! c’était un brave homme, madame, et pas feignant, qui a su amasser du bien. Il est mort du mal de poitrine.»
Alors Jeanne, s’asseyant sur son lit, envahie d’un besoin de savoir:
–Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me fera du bien, aujourd’hui.
Et Rosalie, approchant une chaise, s’assit et se mit à parler d’elle, de sa maison, de son monde, entrant dans les menus détails chers aux gens de campagne, décrivant sa cour, riant parfois de choses anciennes déjà qui lui rappelaient de bons moments passés, haussant le ton peu à peu, en fermière habituée à commander. Elle finit par déclarer:
–Oh! j’ai du bien au soleil, aujourd’hui. Je ne crains rien. Puis elle se troubla encore et reprit plus bas:
–C’est à vous que je dois ça tout de même: aussi vous savez que je n’veux pas de gages. Ah! mais non. Ah! mais non! Et puis, si vous n’ voulez point, je m’en vas.
Jeanne reprit:
–Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien?
–Ah! mais que oui, madame. De l’argent! Vous me donneriez de l’argent! Mais j’en ai quasiment autant que vous. Savez-vous seulement c’qui vous reste avec tous vos gribouillis d’hypothèques et d’empruntages, et d’intérêts qui n’sont pas payés et qui s’augmentent à chaque terme? Savezvous? non, n’est-ce pas? Eh bien, je vous promets que vous n’avez seulement plus dix mille livres de revenu. Pas dix
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mille, entendez-vous. Mais je vas vous régler tout ça, et vite encore.
Elle s’était remise à parler haut, s’emportant, s’indignant de ces intérêts négligés, de cette ruine menaçante. Et comme un vague sourire attendri passait sur la figure de sa maîtresse, elle s’écria, révoltée:
–Il ne faut pas rire de ça, madame, parce que sans argent, il n’y a plus que des manants.
Jeanne lui reprit les mains et les garda dans les siennes; puis elle prononça lentement, toujours poursuivie par la pensée qui l’obsédait:
–Oh! moi, je n’ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi. La fatalité s’est acharnée sur ma vie.
Mais Rosalie hocha la tête:
–Faut pas dire ça, madame, faut pas dire ça. Vous avez mal été mariée, v’là tout. On n’se marie pas comme ça aussi, sans seulement connaître son prétendu.
Et elles continuèrent à parler d’elles ainsi qu’auraient fait deux vieilles amies.
Le soleil se leva comme elles causaient encore.
CHAPITRE XII
Rosalie, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses et des gens du château. Jeanne, résignée, obéissait passivement. Faible et traînant les jambes comme jadis petite mère, elle sortait au bras de sa servante qui la promenait à pas lents, la sermonnait, la réconfortait avec des paroles brusques et tendres, la traitant comme une enfant malade.
Elles causaient toujours d’autrefois, Jeanne avec des larmes dans la gorge, Rosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles. La vieille bonne revint plusieurs fois sur les questions d’intérêts en souffrance, puis elle exigea qu’on lui livrât les papiers que Jeanne, ignorante de toute affaire, lui cachait par honte pour son fils.
Alors, pendant une semaine, Rosalie fit chaque jour un voyage à Fécamp pour se faire expliquer les choses par un notaire qu’elle connaissait.
Puis un soir, après avoir mis au lit sa maîtresse, elle s’assit
àson chevet, et brusquement:
–Maintenant que vous v’là couchée, madame, nous allons causer.
Et elle exposa la situation.
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Lorsque tout serait réglé, il resterait environ sept à huit mille francs de rentes. Rien de plus.
Jeanne répondit:
–Que veux-tu, ma fille? Je sens bien que je ne ferai pas de vieux os; j’en aurai toujours assez.
Mais Rosalie se fâcha:
–Vous, madame, c’est possible; mais M. Paul, vous ne lui laisserez rien alors?
Jeanne frissonna.
–Je t’en prie, ne me parle jamais de lui. Je souffre trop quand j’y pense.
–Je veux vous en parler au contraire, parce que vous n’êtes pas brave, voyez-vous, madame Jeanne. Il fait des bêtises; eh bien, il n’en fera pas toujours: et puis il se mariera, il aura des enfants. Il faudra de l’argent pour les élever. Écoutezmoi bien: Vous allez vendre les Peuples!...
Jeanne, d’un sursaut, s’assit dans son lit:
–Vendre les Peuples! Y penses-tu? Oh! jamais, par exemple! Mais Rosalie ne se troubla pas.
–Je vous dis que vous les vendrez, moi, madame, parce qu’il le faut.
Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements.
Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues
àun amateur qu’elle avait trouvé, on garderait quatre fermes situées à Saint-Léonard, et qui, dégrevées de toute hypothèque, constitueraient un revenu de huit mille trois cents francs. On mettrait de côté treize cents francs par an pour les réparations et l’entretien des biens; il resterait donc sept mille francs sur
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lesquels on prendrait cinq mille pour les dépenses de l’année; et on en réserverait deux mille pour former une caisse de prévoyance.
Elle ajouta:
–Tout le reste est mangé, c’est fini. Et puis c’est moi qui garderai la clef, vous entendez; et quant à M. Paul, il n’aura plus rien, mais rien; il vous prendrait jusqu’au dernier sou.
Jeanne, qui pleurait en silence, murmura:
–Mais s’il n’a pas de quoi manger?
–Il viendra manger chez nous, donc, s’il a faim. Il y aura toujours un lit et du fricot pour lui. Croyez-vous qu’il aurait fait toutes ces bêtises-là si vous ne lui aviez pas donné un sou du commencement?
–Mais il avait des dettes, il aurait été déshonoré.
–Quand vous n’aurez plus rien, ça l’empêchera-t-il d’en faire? Vous avez payé, c’est bien; mais vous ne paierez plus, c’est moi qui vous le dis. Maintenant, bonsoir, madame.
Et elle s’en alla.
Jeanne ne dormit point, bouleversée à la pensée de vendre les Peuples, de s’en aller, de quitter cette maison où toute sa vie était attachée.
Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle lui dit:
–Ma pauvre fille, je ne pourrai jamais me décider à m’éloigner d’ici.
Mais la bonne se fâcha:
–Faut que ça soit comme ça pourtant, madame. Le notaire va venir tantôt avec celui qui a envie du château. Sans ça, dans quatre ans, vous n’auriez plus un radis.
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Jeanne restait anéantie, répétant:
– Je ne pourrai pas; je ne pourrai jamais.
Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui demandait encore dix mille francs. Que faire? Éperdue, elle consulta Rosalie qui leva les bras:
– Qu’est-ce que je vous disais, madame? Ah! vous auriez été propres tous les deux si je n’étais pas revenue!
Et Jeanne, pliant sous la volonté de sa bonne, répondit au jeune homme:
«Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m’as ruinée; je me vois même forcée de vendre les Peuples. Mais n’oublie point que j’aurai toujours un abri quand tu voudras te réfugier auprès de ta vieille mère que tu as bien fait souffrir.
«JEANNE.»
Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de sucre, elle les reçut elle-même et les invita à tout visiter en détail.
Un mois plus tard, elle signait le contrat de vente, et achetait en même temps une petite maison bourgeoise sise auprès de Goderville, sur la grand-route de Montivilliers, dans le hameau de Batteville.
Puis, jusqu’au soir elle se promena toute seule dans l’allée de petite mère, le cœur déchiré et l’esprit en détresse, adressant à l’horizon, aux arbres, au banc vermoulu sous le platane, à toutes ces choses si connues qu’elles semblaient entrées dans ses yeux et dans son âme, au bosquet, au talus devant la lande où elle s’était si souvent assise, d’où elle avait vu courir vers la mer le comte de Fourville en ce jour terrible de la mort de Julien, à un vieil orme sans tête contre lequel elle s’ap-
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puyait souvent, à tout ce jardin familier, des adieux désespérés et sanglotants.
Rosalie vint la prendre par le bras pour la forcer à rentrer. Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il la salua d’un ton amical comme s’il la connaissait
de longtemps.
–Bonjour, madame Jeanne, ça va bien? La mère m’a dit de venir pour le déménagement. Je voudrais savoir c’que vous emporterez, vu que je ferai ça de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de la terre.
C’était le fils de sa bonne, le fils de Julien, le frère de Paul. Il lui sembla que son cœur s’arrêtait; et pourtant elle au-
rait voulu embrasser ce garçon.
Elle le regardait, cherchant s’il ressemblait à son mari, s’il ressemblait à son fils. Il était rouge, vigoureux, avec les cheveux blonds et les yeux bleus de sa mère. Et pourtant il ressemblait à Julien. En quoi? Par quoi? Elle ne le savait pas trop; mais il avait quelque chose de lui dans l’ensemble de la physionomie.
Le gars reprit:
–Si vous pouviez me montrer ça tout de suite, ça m’obligerait.
Mais elle ne savait pas encore ce qu’elle se déciderait à enlever, sa nouvelle maison étant fort petite, et elle le pria de revenir au bout de la semaine.
Alors son déménagement la préoccupa, apportant une distraction triste dans sa vie morne et sans attentes.
Elle allait de pièce en pièce, cherchant les meubles qui lui rappelaient des événements, ces meubles amis qui font partie
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