- •Introduction
- •Situation de la lexicologie
- •L. Lexicologie : une définition
- •1. Le naturalisme de Cratyle.
- •III. — Des disciplines voisines
- •Roland Eluerd La lexicologie
- •Introduction
- •Situation de la lexicologie
- •L. Lexicologie : une définition
- •1. Le naturalisme de Cratyle.
- •III. — Des disciplines voisines
- •Statut lexicologique du mot
- •III. — Les faits qui ne peuvent être que décrits
- •1. Leur rôle dans le fonctionnement du langage. —
- •3. Les dimensions sociales et historiques.
- •Description lexicologique du sens
- •4. Le synopsis de significations : descriptions. —
- •III. — l'analyse du vocabulaire
Situation de la lexicologie
Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ?
Pascal. Pensées.
L. Lexicologie : une définition
Le rapprochement de lexicologie et de lexique semble obliger à définir la lexicologie comme l'étude du lexique d'une langue. Bien que cette propositionne dise rien d'autre que la logique du langage utilisé, elle ressemble assez à une proposition comme « la conchyliologie est l'étude des coquillages » pour que ses présupposés prennent corps. De fait, elle repose sur une série de présupposés emboîtés : 1o il y a quelque chose qu'on appelle le lexique, 2o ce lexique est inclus dans un ensemble plus vaste qu'on appelle la langue ou le système, 3o l'étude de ce système demande qu'on l'ait retranché, d'un côté, de la diversité mal saisissable des emplois (la parole, le discours) et, de l'autre, de l'univers où siègent ce que les unités lexicales nomment et désignent.
Ces emboîtements, inclusions et retranchements, c'est-à-dire cette conception de la lexicologie, se rencontrent dans le Cours de linguistique générale (CLG de Ferdinand de Saussure : « La lexicologie ou science des mots » ne saurait être séparée du système grammatical lequel ne relève que de la théorie des syntagmes et de la théorie des associations (p. 186-188). Georges Matoré a discuté cette position. Dans La méthode en lexicologie, parue en 1953, il demande qu'on distingue la sémantique qui étudie les « valeurs successives des mots », la lexicographie « étude analytique des faits de vocabulaire, discipline linguistique » et la lexicologie « discipline sociologique [qui] envisage des groupes de mots considérés statiquement du point de vue notionnel » (p. 13 et 88). Sa thèse, Le vocabulaire et la société sous Louis-Philippe (publiée en 1951), avait donné la preuve que cette lexicologie synchronique et sociale était riche de recherches potentielles. Mais on voit qu'elle côtoie et même fréquente les emplois et l'univers extralinguistique. Elle comporte donc un risque pour la distinction entre la langue et la parole.
Les études lexicales ont accepté et dominé ce risque en analysant des sous-ensembles du lexique définis par leurs domaines d'emplois. Annoncés par les thèses d'Algirdas-Julien Greimas, La mode en 1830 (1948), et de Bernard Quemada, Le commerce amoureux dans les romans mondains, 1640-1670 (1949), ce furent les importants travaux de B. Quemada sur le vocabulaire médical au xvii" siècle (1955), Péter Wexler sur le vocabulaire des premiers chemins de fer (1955), Jean Dubois sur le vocabulaire politique et social de 1869 à 1872 (1962), Louis Guilbert sur les vocabulaires de l'aviation (1965) puis de l'astronautique (1967) et, autour de Maurice Tournier, les chercheurs de i'ENS de Saint-Cloud, le colloque de lexicologie politique de 1968... Quelque dix ans plus tôt, en 1954, Pierre Guiraud avait publié Les caractères statistiques du vocabulaire (PUF), et, en 1957, à Strasbourg, Paul Imbs avait réuni le colloque international d'où devait sortir le Trésor de la langue française. Enfin, à la même époque, sous l'impulsion de B. Quemada, paraissaient le premier numéro des Cahiers de lexicologie (1959), les premiers listages mécanographiques du Centre d'étude du vocabulaire français de l'Université de Besançon, les premières Concordances et index statistiques des textes poétiques français, les premiers volumes des Matériaux pour l'histoire du vocabulaire français ( Pour une situation complète des années 60, voir les bibliographies publiées par B. Quemada et P. Wexler dans le no 4, 1964-1, des Cahiers de lexicologie, et par L. Guilbert et U. Slakta dans le no 2. mai 1969. de Langue française.)
C'est la même année, en 1967, que Charles Muller et Robert-Léon Wagner ont théorisé la distinction entre lexique et vocabulaire. Leurs approches étaient différentes. Pour C. Muller, engagé dès le début dans l'utilisation des outils mécanographiques puis informatiques, la distinction recouvre celle de la langue et du discours (Études de statistique lexicale. Le vocabulaire du théâtre de Pierre Corneille, Larousse, 1967, réimpr. Slatkine, 1979). L'objet d'étude est un vocabulaire, c'est-à-dire un ensemble de vocables attestés dans un corpus délimité de mots (5 347 vocables pour les 532 800 mots des 32 pièces de Corneille). Les horizons, ou incluants virtuels, de ce vocabulaire précis sont le lexique individuel de l'énonciateur du corpus, le lexique de situation lié aux données contingentes du discours examiné, et le lexique collectif.
R.-L. Wagner définit lexique, « ensemble des mots au moyen desquels les membres d'une communauté linguistique communiquent entre eux », et vocabulaire « un domaine du lexique qui se prête à un inventaire et à une description» (Les vocabulaires français I, 1967, p. 17). On voit que la définition maintient la présupposition de l'existence du lexique : un vocabulaire est « un domaine du lexique ». Mais le même auteur est par ailleurs trop attaché à la nécessité de toujours travailler sur des unités en contexte pour ne pas laisser la porte ouverte sur une approche quasi instrumentale du sens : « Comprendre comment et pourquoi - les deux questions sont solidaires - dans un domaine du lexique donné, à une époque donnée, un mot remplit les fonctions qu'on attend de lui » (ibid., p. 48). On retrouve certes le lexique, mais la démarche proposée oriente vers la réalité des emplois.
Dix ans plus tard, Jacqueline Picoche appellera lexique « l'ensemble des mots qu'une langue met à la disposition des locuteurs », et vocabulaire « l'ensemble des mots utilisés par un locuteur donné dans des circonstances données » (Précis de lexicologie française, 1977, p. 44). Là aussi, les emplois sont en horizon : l'horizon des « circonstances données ». Mais il y a comme un risque de solipsisme dans ces bulles individuelles de vocabulaires. J. Picoche le conjure en confiant au lexique le rôle de transcender les vocabulaires, et en postulant dans la genèse du concept et du mot une dynamique interne, d'inspiration guillaumienne, nécessaire à cette opération.
Plus récemment. Alise Lehmann et Françoise Martin-Berthet ont recentré la lexicologie sur « la tâche d'établir la liste des unités qui constituent le lexique, et de décrire les relations entre ces unités » (Introduction à la lexicologie, Dunod, 1998, p. XIII). En revanche, si Marie-Françoise Mortureux distingue, elle aussi, la langue et le discours, le titre de son ouvrage. La lexicologie entre langue et discours (1997), peut être reçu comme une invitation à retrouver l'ouverture sur les emplois. D'autant plus que entre est présenté non pas comme un espace vide mais comme un « va-et-vient » (p. 6), que le caractère virtuel du lexique est souligné et que le discours est toujours présent : « Les linguistes font donc l'hypothèse d'un lexique (ensemble des lexèmes pourvus d'une signification abstraite) que les locuteurs utilisent en situation au terme d'un calcul ajustant au mieux les mots et les choses» (ibid., p. 12). La définition de lexicologie en découle : « Etude du lexique et des vocabulaires» (ibid., p. 189).
Au milieu de toutes ces définitions de la lexicologie, définitions riches par l'ampleur de leurs perspectives, il n'est pas sans importance que le caractère virtuel de l'objet nommé lexique soit explicitement formulé.A. Rey l'avait déjà souligné : « Le lexique en tant qu'objet n'est qu'une visée » (Le lexique : images et modèles, 1977, p. 7). Dès lors, faire découler le fonctionnement des mots du discours réel des caractères de cet objet virtuel apparaît comme une démarche déductive sans doute logiquement nécessaire pour l'étude du système, mais mal compatible avec toutes les données ordinaires et très contingentes des usages qui sont le lot de la lexicologie de terrain. De même, distinguer d'un côté des lexèmes, unités de la langue, du lexique, et, de l'autre, des vocables, unités de la parole, du discours, ou encore signaler que l'analyse n'accède aux lexèmes que par les vocables, ou préciser qu'on apprend les lexèmes en apprenant les vocables, ou que les lexèmes produisent, entretiennent, permettent l'usage des vocables n'est peut-être énoncer qu'une suite d'images. Images qui évoquent celle d'un capital déposé dont on n'utiliserait jamais que les intérêts produits, au fond ce « trésor » de la langue évoqué dans le Cours de linguistique générale (p. 30).
On proposera donc de s'en tenir à des définitions pauvres, c'est-à-dire aussi peu imagées que possible et aussi attachées que possible à la spécificité de l'étude lexicologique : la lexicologie est l'étude des vocabulaires ; un vocabulaire est un ensemble de mots ou de séquences figées apparaissant dans un même domaine d'usage. L'expression domaine d'emploi impliquerait la prise en compte d'une activité humaine dans l'exercice de cette activité, son apprentissage, ses pratiques| diverses, son évolution. L'expression domainei d’usage - Pascal aurait peut-être dit « de coutume » reprend tout du domaine d'emploi mais l'englobe dans l’usage du langage qui lui est lié et, surtout, comme nous allons le voir maintenant, renvoie la saisie du sens à cet usage. Le domaine peut être aussi bien un domaine très circonscrit, dans le cas d'un vocabulaire technique par exemple, qu'un domaine étendu à des échanges langagiers ordinaires. La synchronie retenue sera évidemment de durée variable, l'important étant qu'elle éclaire ce qui la prépare et ce qui la suit.
Il est clair que ces définitions confient à la lexicologie des corpus d'occurrences, c'est-à-dire de mots attestés en contexte, en situation. Il est également clair que le lexicologue analyse « beaucoup plus des valeurs de sens qu'une signification intangible, inhérente aux mots eux-mêmes » (Françoise Berlan, Le champ notionnel de l'ingénuité aux xvii et xviii siècles, 1994, p. 2). Il est enfin tout aussi clair que ces définitions conduisent plus à des démarches d'inventaires et de descriptions (pour reprendre les termes de R.-L. Wagner) qu'à des généralisations conceptuelles ou des formalisations logiques. Mais cela ne signifie pas que la lexicologie ainsi définie manque de fondements théoriques. Elle peut en trouver du côté de la philosophie du langage.
II. — La lexicologie et la philosophie du langage
La linguistique et la philosophie du langage ont une histoire commune. Parmi les interrogations qu'elles partagent, la manière dont les langues représentent le monde concerne directement la lexicologie. Du point de vue de la philosophie, cette question est celle de la validité de nos échanges langagiers :
Parlons-nous de quelque chose ? de quoi parlons-nous ? Du côté de la linguistique, la question porte sur les types de régularités qui stabilisent ces échanges : comment concilier l'évidente diversité des emplois avec l'apparente stabilité du lexique ?
Les grammairiens anciens distinguaient déjà, dans la langue, la part de l’analogia, la régularité, et la part de l’anomalia, l'irrégularité. C'était, dès ce moment, enfermer le questionnement philosophique dans le point de vue linguistique. Mais l'enfermement ne fait pas disparaître le questionnement. D'abord, parce que, parmi ces grammairiens, Varron justifie la distinction par l'usage : s'il est utile que soient distingués equus (cheval) et equa (jument, cavale), corvus peut désigner sans gêne particulière pour l'usage le mâle et la femelle du corbeau (De la langue latine, cité dans A. Rey, La lexicologie, 1970, p. 13-14) . Revenant sur cet ouvrage dans son Lexique : images es modèles,1977 (p. 156, n. 2), A. Rey s'excuse d'avoir pu laisser croire que le champ de la lexicologie était identi-fiable à celui de la philosophie du signe lexical. On peut s'étonner de ces excuses. Le texte ne permettait aucune confusion. Et si le signe des lexicologues n'est pas celui des philosophes, il a quand même plus a en apprendre que des unités codées des logiques formelles.
Ensuite, parce qu'il y a deux façons de traiter la distinction dusystème et des usages : souligner l'écart et trancher pour le système, ou reinscrire les usages dans le système, donc, avec eux, l'horizon du monde, au risque de faire éclater le système. Ce que nous venons devoir des définitions de la lexicologie montre que, depuis le Cours de linguistique générale, l'essentiel de la linguistique moderne est fondé sur la première façon. Elle étudie le système de la langue dans ses dimensions phonologiques, syntaxiques, sémantiques et se contente globalement d'un accord des locuteurs sur le sens. C'est sans doute le prix qu'il lui fallait d'abord payer pour se fonder comme discipline autonome.
Si la lexicologie veut acquérir sa propre autonomie, elle ne peut procéder ainsi. Elle ne peut ni écarter la variété des emplois, ni même rester à l'intérieur du dilemme unomalia/unalogia, variété/stabilité. I1 faut qu'elle considère ce dilemme de l'extérieur, et pour cela qu'elle prenne un point de vue qui est justement celui de la validité. Pour la lexicologie, hier comme aujourd'hui, stabilité et validité posent une même question : Comment parlons-nous de ce dont nous parlons? Une question on le commentl et le ce ont partie liée.
A cette question, quatre grandes réponses philosophiques ont été apportées: (1) le langage dépend du monde ; (2) le langage a sa propre autorité mais il valide cette autorité par la mesure d'un autre monde ou (3) par la mesure d'un aspect particulier de ce monde ; (4) le langage est affaire d'usage, c'est une pratique humaine parmi d'autres pratiques humaines.
