- •Introduction
- •Situation de la lexicologie
- •L. Lexicologie : une définition
- •1. Le naturalisme de Cratyle.
- •III. — Des disciplines voisines
- •Roland Eluerd La lexicologie
- •Introduction
- •Situation de la lexicologie
- •L. Lexicologie : une définition
- •1. Le naturalisme de Cratyle.
- •III. — Des disciplines voisines
- •Statut lexicologique du mot
- •III. — Les faits qui ne peuvent être que décrits
- •1. Leur rôle dans le fonctionnement du langage. —
- •3. Les dimensions sociales et historiques.
- •Description lexicologique du sens
- •4. Le synopsis de significations : descriptions. —
- •III. — l'analyse du vocabulaire
3. Les dimensions sociales et historiques.
Elles ne sont pas séparables les unes des autres, mais l'approche des premières est plutôt synchronique celle des secondes est diachronique.
1. De la certitude est en allemand (Über Gewissheit). Mais Witlgenstein a écrit cet aphorisme en anglais : « Wc are satisfeid that the Earth is round. »
2 Catherine Rouayrenc. Les gros mots. PUF. «Que sais-je ?»,no 1597, 3' éd., 1998.
a) Les dimensions sociales les plus évidentes procèdent de groupes sociaux définis: 1o en fonction des manières de se comporter dans les relations interindividuelles ou collectives en relèvent les questions de registres de langue, de français « non conventionnel », d'argots 1; 2o en fonction de l'exercice d'un métier ou d'une pratique
identifiable à un métier - en relèvent les « langues spécialisées » (P. Lerat, 1995). Entre cesmarges se tient l'espace des vocabulaires ordinaires, espace plus ou moins partagé par les différents locuteurs. Il n'a rien d'homogène, comme l'a montré l'enquête sur le français fondamental où les auteurs ont d'abord retenu des mots de haute fréquence, puis un vocabulaire disponible, qui comporte des mots connus des locuteurs mais plus rarement utilisés du fait des circonstances quotidiennes 2.
La fréquence concerne d'abord être et avoir, les deux mots les plus fréquents du français. Suivent des mots grammaticaux : de, je, il (s), ce, la, pas... Les premiers noms arrivent très loin derrière : heure (82e rang), jour (84e), plus loin encore moment (122e), monsieur, messieurs (132e), franc (136e), enfant (140e), madame, mesdames (143e)... Quant au vocabulaire disponible. il comporte des mots comme fenêtre, table, casserole, camion, chien... dont le relevé est plus aléatoire puisque soumis à la prise en compte des situations particulières où ils peuvent apparaître.
b) La néologie est la première dimension historique du statut lexicologique du mot. Le néologisme formel est un signe de forme nouvelle : sidérurgie, oxygène, avion, disquette, disque dur... Il met en jeu les modes morphologiques de formation des mots (dérivation, composition, figement) ou les modes spécifiques de formation des vocabulaires savants. Le néologisme sémantique est un signe qui reçoit une acception nouvelle : réduire (« perfectionner » un métal / désoxyder), pilote (bateau/avion), souris (animal/d'ordinateur)...
Le troisième type de néologisme relève de l'emprunt, qu'il soit adapté à la langue de réception : gazole, ou qu'il conserve sa forme étrangère : self. Quand l'emprunt s'applique à un réfèrent déjà nommé, il n'est pas utile et ne relève que d'une variante moderne de la préciosité : l'emploi de best of pour florilège, d'euroland pour zone euro.
Se trouvent associées à la néologie les questions d'étymologie3 et de datation des nouvelles unités. Tous les mots nouveaux ne sont pas à placer sur le même plan. Il faut déjà percevoir les hiérarchies, mais il faut ne percevoir que celles qui existent, c'est-à-dire se garder de les interpréter à la lumière de la suite des événements. Aujourd'hui, il est facile de faire le tri entre motrice, locomotive, locomohile, remorqueur, machine à vapeur et les dragons, taureaux ou autres coursiers d'airain, mais le tri retenu par le travail doit correspondre autant que possible à celui de l'époque considérée, une époque où toutes ces appellations fonctionnaient (voir P. J. Wexler, 1955).
A côté de la néologie, jouent des phénomènes en quelque sorte inverses : mots obsolètes, archaïsmes, et ce que nous avons proposé de nommer, avec H. Cottez, palèologie, c'est-à-dire la prise en compte, dans l'analyse, des mots effectivement disparus, sortis de l'usage.
1. Jacques Ccllard. Alain Rey, Dictionnaire du français non conventionnel ; Hachette, 1980, rééd. 1991 ; Jean-Paul Colin, Le dico du cul.Belfond. 1989; J.-P. Colin. J.-P, Melvel, C.Leclère. Dictionnaire de l’argot français et de ses origines, Larousse, 1990. rééd. 1999.
2. G.Gougenheim, P.Michea, P. Rivenc. A. Sauvageot. L'élaboration du français fondamental,l Didier. 1964.
3. Trois dictionnaires sont à la disposition des chercheurs et des curieux : O, Bloch, W. von Warthurg. Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris. puf ; A. Dauzat, J,Duhois, H. Mitterand, Nouvveau dictionnaire étymologique et histotique, Paris, Larousse ; J.Picoche, Dictionnaire étymologique du français, Paris, Les Usuels du Robert.
On peut deviner sur quel mot va buter un jeune lecteur de l'an 2000 quand il lit, par exemple, Apollinaire, 1913 : « Les directeurs, les ouvriers et les belles sténo-dactylographes» (Alcools), ou Sartre, 1964:
« Les familles, bien sûr, préfèrent les veuves aux filles mères, mais c'est de justesse » (Les Mots).
Mais le premier bon rythme pour apprécier ce mouvement diachronique des vocabulaires, c'est celui des générations, et il n'est pas absolument nécessaire d'être lexicologue pour apprécier les écarts : parents et grands-parents sont tous ici des experts ! Pourtant, dès cette mesure de quelques années, la question du vocabulaire disponible devient délicate à trancher. Quand, à la veille de l'an 2000, on entend une
élève de 6e dire à sa copine qu'on a trouvé un préservatif sous la véranda de l'établissement, il n'est pas sûr que tout adulte anticipe la question que pose ladite copine : Qu'est-ce que c'est une véranda ? Il n'est pas sûr non plus que Benveniste ait eu une mesure de temps aussi brève à l'esprit quand il écrivit sa célèbre remarque sur les « quelques dizaines de mots essentiels, dont l'ensemble constitue le bien commun des langues de l'Europe occidentale » (Problèmes de linguistique générale I, o.c.. p. 336). Qui soutiendra que ces dizaines de mots sont les mêmes en 1950 et en 2000 ? Cela ne remet évidemment pas en cause la richesse de la remarque ni les programmes de recherche qu'elle appelle toujours.
c) Les travaux de G. Matoré indiquent une dimension sociale et historique exploitable : le vocabulaire « ne joue pas un rôle passif : il n'est pas seulement le reflet ou la reproduction mécanique de nouvelles conceptions historiques, sociales, scientifiques, etc. I1 peut aussi, dans une certaine mesure, les déterminer ; il peut aussi les définir avec un certain retard. En réalité, les mots n'expriment pas les choses, mais la conscience que les hommes en ont » (1953, p. 42).
C'est sur ces bases qu'il définit le concept de champ notionnel : « organisme lexicologique » (ibd., p. 6), « structure [qui] ne se définit pas par l'association statique des éléments qui la composent ; ceux-ci entretiennent entre eux des rapports complexes, et des propriétés nouvelles émergent de la "situation" ainsi crée » (p. 65). A l'intérieur du champ notionnel peuvent être saisis des mots témoins, « éléments particulièrement importants en fonction desquels la structure lexicologique se hiérarchise et se coordonne » (p. 65), le « mot-témoin est le symbole matériel d'un fait spirituel important » (p. 66). Par exemple, coke. à la fin du XVIIe siècle, témoigne de l'apparition de la grande industrie, ou magasin, à partir de 1820, d'une nouvelle conception du commerce. Quant au mot clé, il désigne « un être, un sentiment, une idée, vivants dans la mesure même où la société reconnaît en eux son idéal »
(p. 68). A la fin de la Restauration, bourgeois est un mot clé principal ; prolétaire et artiste ;;des mots clés secondaires.
R.-L. Wagner (1970, p. 30-32) a donné une lecture critique de cette démarche en soulignant que ces mots ne sont pas simplement des indicateurs de notions mais d'abord des signes linguistiques entrant dans des structures qu'il contribuent plus ou moins à modifier. Ainsi, la valeur du mot témoin dépend moins de sa seule apparition ou de sa fréquence temporairement élevée que de l'évolution d'un sens, des nouveaux contextes qu'il suscite, des dérivés qui apparaissent. De même, le mot clé s'inscrit toujours dans une situation nécessairement conflictuelle où l'usage l'oppose ou l'allie à d'autres mots.
Le lexicologue doit retenir trois leçons :
1 / Comprendre que toute conclusion doit s'appuyer sur une description aussi complète que possible des occurrences effectives. Les corpus seulement lexicographiques ou trop limités conduisent presque toujours vers des erreurs.
2 / Ne pas s'en remettre à des grilles détaillées préétablies. Il suffit de savoir qu'il y a des mots plus importants que d'autres dans les rôles qu'ils jouent par rapport à l'époque et aux usages. Le travail est de les identifier sur des bases rationnelles, non pas seulement impressionistes, et de leur donner leur juste place dans la description.
3 / Être méfiant à l'égard des « notions ». Son travail concerne les mots. Passer d'un mot à une notion est une extrapolation ontologiquement hasardeuse qui laisse entendre que le mot désigne la notion, alors que celle-ci n'existe sans doute que dans un jeu de langage, dans un usage du mot.
Dans sa discussion de G. Matoré, R.-L. Wagner reprend le mot coke et considère qu'il est, certes, un témoin incontestable du changement d'une pratique industrielle, mais qu'il n'a fait qu'ajouter à la série de noms de matières combustibles sans y produire de perturbations, en s'accommodant par exemple des entourages de charbon (de bois). En revanche, le mot industrie lui semble plus significatif par son changement de sens (de l'ingéniosité à la production manufacturière), les contextes qu'il suscite (grande, moyenne, petite...) et l'apparition d''industriel. Se retrouvent ici les points de théorie que nous venons de relever. Mais une étude aussi complète que possible montre que coke présente en fait les caractères que lui refusait R.-L. Wagner. Il ne s'ajoute pas à charbon (de bois), il participe d'une redistribution complète des rôles de charbon (entendre de bois), charbon de bois par opposition à charbon de terre, houille et charbon (entendre minéral}. Une belle intrusion de coke dans ce système est sa paraphrase dénominative : charbon de charbon de terre ! D'autre part, dès les années 1730, les voyageurs avertis sont sur la piste du procédé d'Abraham Darby : comme acier, le mot se cherche un réfèrent. Si l'on joint à cela l'hésitation quant à sa forme (coucke, coak, coaks, cowkes, cook, etc.), on peut expliquer le délai pour les dérivations : cokerie, cokéfier, cokéfaction, ou les contextes nouveaux : fonte au coke, coulée au coke. Mot témoin ou non, coke est donc assurément un mot important de la sidérurgie des Lumières. Avec acier il « dit» le progrès (voir R. Eluerd, 1993,p. 169-173).
d) Les dimensions sociales et historiques du statut lexicologique du mot se recoupent donc de manière utile pour montrer que les mots ne sont pas plus de simples reflets des faits sociaux et historiques qu'ils ne sont des reflets du monde. Nous avons vu que cette position ne donne pas de réponse satisfaisante à la q|uestion de la validité et de la stabilité de nos échanges langagiers. A l'inverse, réduire le monde aux mots mène à la même impasse. Traiter les mots comme des témoins est plus intéressant parce que le lien nécessaire entre le langage et le monde trouve alors une place, mais une place qu'on peut tenir pour encore trop en retrait. Il faut faire un pas de plus et considérer le lien en termes d'interaction. Il importe peu que l'impulsion initiale soit plutôt du côté du mot ou du côté du fait. Se développe tout de suite une mise en usage qui dépasse cette distinction : « Le fait de dénommer ne constitue pas encore un mouvement dans le jeu de langage - pas plus que le fait de mettre une pièce sur l'échiquier ne constitue un coup dans une partie d'échecs » (Wittgenstein, Investigations philosophiques, o.c., 49).
L'impulsion initiale de cette action peut relever plutôt du mot lui-même. Ainsi de l'emploi de fonte au début du XVIIIe siècle. Qu'il émerge d'un ensemble d'appellations peut paraître un simple phénomène de décantation linguistique en face duquel on jugerait que le réfèrent est stable depuis environ trois siècles qu'il y avait des fourneaux qui produisaient de la fonte. En fait, quand Réaumur choisit cette appellation, qui est celle des ouvriers en fer de son époque, c'est pour écarter les appellations utilisées couramment dans les textes plus ou moins savants : fer fondu, fonte de fer, fer de fonte. Ces appellations sont fausses, la fonte n'est pas du fer fondu, c'est un alliage de fer et de carbone. Réaumur n'a évidemment aucun moyen de le montrer, il parle d'un mélange de fer et de « matières sulfureuses et salines ». Mais, d'une certaine manière, il ordonne le vocabulaire comme pour préparer la mise en ordre des référents (R. Eluerd, 1993, p. 24). Il ne peut pas savoir quelle dénomination conviendra mais il peut déjà écarter celles qui ne conviendront jamais. De même les biologistes du milieu du XIXe siècle ont-ils préféré spermatozoïde à spermatozooaire parce que la première dénomination ne préjugeait en rien de la nature de la chose (voir H. Cottez, 1980, p. 460).
Autre exemple, où cette fois l'impulsion initiale réside plutôt dans le fait : des hommes réunis qui cherchent un nom pour leur assemblée. Le 15 juin 1789, les membres des Communes hésitent entre Assemblée des représentants du peuple et Assemblée des représentants de la nation. On débat pour savoir comment rendre le mieux compte du statut d'une partie qui prétend au statut du tout. Le 16 juin, la dénomination Assemblée nationale s'impose et Sieyès propose de convertir la dénomination en un titre capable de dire le tout. Le 17 est l'étape de l'adoption du titre dans les formes : vote où l'Assemblée des représentants « se constitue » en Assemblée nationale (importance de l'emploi pronominal du verbe), élection des officiers, dont le président de l'Assemblée nationale, serment, publicité par impression des actes. Le syntagme Assemblée nationale ne naît pas le 16 juin. Il est employé depuis la réunion des Etats généraux, ainsi que Assemblée générale. Mais il ne s'agit justement pas de créer un syntagme, il s'agit d' « arrêter un emploi » (Philippe Dujardin, Les mots dans l'histoire, in Les mots de la nation, 1996).
L'interaction entre les mots et le monde est de tous les moments. L'usage, la coutume, n'est pas un cons tat c'est une dynamique. Réaumur pose une pièce pour un jeu dont les règles ne sont pas encore diciblecs et cette pièce, en attendant, vaut pour un autre jeu que Réaumur n'a pas les moyens d'interdire. Les membres des Communes posent une pièce et inventent un jeu en rapport d'air de famille avec les autres assemblées souveraines connues mais qui n'en est pas moins une totale nouveauté. Par leurs significations et par leurs référents définis en termes d'usage, les mots ne sont pas des témoins mais des actants.
4. Les dimensions anthropologiques. — Wittgenstein lui-même et ses commentateurs ont souligné le caractère anthropologique des Investigations philosophiques : « Là où le Tractatus traite du langage en faisant abstraction des circonstances de son utilisation, les Investigations insistent à de nombreuses reprises sur l'importance du "flux de vie" qui donne leur signification aux énoncés linguistiques » (R. Monk, Wittgenstein. Le devoir de génie, o. c., p. 259). Les dimensions sociales et historiques du statut lexicologique du mot participent de ce « flux de vie » (on parle plus souvent de « forme de vie »), mais on comprend que les dimensions anthropologiques y soient fondamentales.
G. Matoré emprunte à F. Brunot l'exemple de l'apparition jugée tardive de favoritisme. Elle s'explique par le fait que ce mot ne constate pas un état de choses mais marque la réprobation d'un état de choses déjà existant (1953, p. 43). Se combinent ici une dimension à dominante sociale, l'état de choses, une dimension à dominante historique, l'existence de cet état de choses, et une dimension à dominante anthropologique, la réprobation. En revanche, l'absence de (verre) cassable en face d''incassable, de (pneu) crevable en face d’increvable peut paraître contraire à la logique interne du système mais elle relève de ce que nous n'aurions pas vraiment un usage des premiersadjectifs. Le fait est ici anthropologique.
Les dimensions anthropologiques jouent tout particulièrement dans le sens figuré. Son analyse ne peut pas être refermée sur la seule modification du sens du mot : sens propre ou littéral dans une porte barricadée, sens figuré métaphorique dans un « sourire barricadé » (J. Gracq, Le Rivage des Syrtes, José Corti, p. 229). En examinant cet exemple, I. Tamba relève plusieurs arguments liés : qu'il n'est pas évident que le sens métaphorique détourne la signification ordinaire, que l'adjectif ne peut pas être traité sans tenir compte de la « composante syntaxique », de l’ « organisation référentielle et énonciative des figures », donc de facteurs qui valent tant pour le sens propre que pour le sens figuré (Le sens figuré, 1981,p. 188). Dès lors, le sens figuré cesse d'être un sens détourné, il est le « produit régulier d'une modalité énonciative imaginaire, à mettre sur le même plan que le sens dénotatif, engendré par la modalité énonciative réaliste » (ibid., p. 190).
Ce qui fonctionne ici, ce n'est donc pas une capacité extraordinaire de l'usage du langage humain, ni surtout un détournement, mais un usage on ne peut plus ordinaire. Cet usage est sans doute l'aspect fondamental de la variété des discours, de leur créativité. Il ne peut être traité de l'intérieur du dispositif langue-parole, système-discours. Comme tous les usages, les métaphores ou les métonymies ont besoin d'une validation, et elle n'est possible que dans une « forme de vie ». Même si cela peut sembler insolent à l'égard des créations qui nous surprennent et nous ravissent, on doit souligner qu'il y a une « habitude » de la réception de la métaphore, et suivre une règle ici n'est pas différent de suivre une règle ailleurs. Notre surprise et notre ravissement sont de purs produits culturels, de purs « principes accoutumés ».
On serait tenté de dire que l'usage symétrique inverse est l'exigence de monosémie des usages scientifiques et techniques. Cette symétrie paraît descriptible : dans le cas du sens figuré on déploie les potentialités de l'imaginaire, dans le cas de la monosémie on referme même celles du réalisme. Mais elle doit aussi tenir compte du fait que les terminologies usent plus que largement des sens dits figurés.
C'est dans ce cadre que le haut fourneau a un gueulard et un ventre, que l'atome a un noyau, que se dessine un « mouvement pendulaire » qui va du végétal à l'homme (arbre généalogique, tronc artériel,ramifications, nerveuses, racine d'une dent, racine carrée d'un nombre, branches d'une autoroute, flore intestinale...) et de l'homme au végétal (tête d'un arbre, pied d'un champignon, cœur de laitue, bois veiné, chair et peau d'un fruit, salade frisée...). Et H. Cottez invite à la « détection du signifié anthropologique », invite à ne pas « oublier que le signe implique une certaine représentation de la chose, caractéristique de l'appré-ciation et de l'usage que nous en faisons » (Raison présente 62, 1982, p. 51).
Dans le complexe de faits qui dessine le statut lexicologique du mot, on ne saurait donc trop insister sur les dimensions anthropologiques. Le lexicologue aura soin de leur prêter une attention qu'on pourrait qualifier d'affectueuse, affection qu'il portera aussi au sens figuré, au figement, à la polysémie..., à tout ce qui résiste aux généralisations et aux catégorisations, hâtives ou non1.
Particulièrement significatives pour l'étude des vocabulaires communs, nous venons de voir que les dimensions anthropologiques n'épargnent pas les termes monosémiques eux-mêmes.
C'est peut-être dans cette sorte de para-doxe qu'elles manifestent le plus puissamment leur rôle. Les traiter avec une attention affectueuse, c'est ne pas oublier les « principes accoutumés » de Pascal, ou la roton-dité de la Terre. Ou. pour citer un autre aphorisme de Wittgenstein : « Si un lion pouvait parler, nous ne pourrions pas le comprendre » (Investigations philosophiques, o.c., II, XI, p. 356).
1. En fait de résistance. on peut citer : « L'étude des encyclopédies et des dictionnaires, parmi bien d'autres textes didactiques, est de nature à subvenir le terrain lisse et égal que la linguistique pure s'emploie à cadastrer » (A. Rey, 1977, p. 94). Il y a des invitations qu'il ne faut pas refuser !
Chapitre III
