Industries spécialisées à usages spéciaux
Les industries étudiées jusqu'ici : feu, vannerie, poterie... donnent la notion d'une série de techniques, c'est-à-dire de travaux et d'outils concordant à un métier.
Une technologie pure, comme celle de Reuleau, a tous les droits de s'arrêter à l'étude des techniques mécaniques - toutes les autres divisions ne font en effet que regrouper les éléments donnés dans les techniques mécaniques : un tissu n'est pas autre chose qu'un système de résistances; la cuisson d'un très bel émail rentre dans les phénomènes physico-chimiques. Technologie d'ingénieurs.
Il en existe une autre, qui est la technologie de l'historien de la civilisation. Nous n'avons pas classé les choses seulement par rapport à la logique interne de la mécanique, de la physique ou de la chimie; nous les avons aussi groupées selon les ensembles sociaux auxquels elles correspondent.
De ce point de vue, une industrie se définit comme un ensemble de techniques concourant à la satisfaction d'un besoin - ou plus exactement à la satisfaction d'une consommation. Le besoin est élastique dans l'homme, mais c'est la notion de consommation qui permet de déterminer les industries, systèmes de techniques appropriées à des fins, agencement d'industries : ainsi la chasse, la pêche, forment chacune un système de techniques générales à usage général, de techniques générales à usages spéciaux et de techniques spéciales à usages spéciaux.
Nous allons maintenant étudier les techniques en les classant à partir de l'usage qu'elles remplissent. Désormais, les moments techniques ne sont plus les seuls moments importants, car le but poursuivi commande jusqu'aux aspects de la technique : les armes de pêche ne sont pas les mêmes que les armes de chasse; et dans la pêche même, la pêche à la truite diffère de la pêche au goujon.
On entre ici dans un domaine qui n'est pas seulement celui de la science, mais aussi où intervient la pratique consciente. L'inventeur a sa logique théorique, qui lui est propre; mais c'est cette notion de la solution pratique du problème qui est la notion dite de technicien.
On confond trop souvent sous le mot : administration, l'économique et la technique. Sans doute, pour que plusieurs techniques concourent à un même but, il faut que tout soit adapté; il existe donc une catégorie d'administration des mouvements, une coordonnée d'administration des mouvements; il y a une administration de l'ensemble des techniques d'un même individu les unes par rapport aux autres. Mais un homme n'est pas seulement économique, homo economicus, il est aussi technicien. Une grande partie du temps des paysans français est consacrée au bricolage, c'est-à-dire à la technique. Certaines populations font montre d'une industriosité étonnante, totalement absente chez leurs proches voisins, que distinguera une complète paresse d'esprit; ces derniers ne pourront même pas adopter des instruments qui fonctionnent tout de suite; ils n'emprunteront rien, ne copieront rien, par maladresse ou par simple insouciance.
L'étude des techniques telle que nous l'abordons pose aussitôt plusieurs problèmes : division du travail, suivant les temps, les lieux, les peuples, les sexes ... ; problème de la consommation et de ses rapports avec la production; enfin, rapports des techniques avec la technomorphologie, c'est-à-dire problème de l'emplacement des industries, et problème du commerce, souvent à longue distance.
C'est dans cette catégorie que les Allemands appellent la wirtschaftliche Dimension que tout l'ensemble des phénomènes économiques vient se loger, mais comme superstructure seulement, non comme infra-structure 1.
Nous classerons les industries spéciales à usages spéciaux en partant de ce qui est le plus matériel et le plus près du corps humain:
Industrie de la consommation,
Industrie de l'acquisition,
Industrie de la production,
Industrie de la protection et du confort,
Industrie du transport.
LA CONSOMMATION
L'étude de la consommation alimentaire est trop souvent négligée par les enquêteurs 2. Un travail de ce genre demande une attention soutenue, il doit en effet porter sur une année au moins : la base de la nourriture, absorbée en quantités normales à certains mois de l'année, peut se réduite à des rations de famine pendant l'époque, par exemple, de la soudure en pays agricole. L'enquêteur, ici encore, aura recours à la méthode de l'inventaire. Il notera, dans Plusieurs familles types de la société étudiée (familles riche, moyenne, Pauvre), la nourriture absorbée, par exemple pendant la dernière semaine de chaque mois : quantité et mode de préparation; qui a mangé quoi ? Rapports entre le cycle de consommation et le cycle de production 1.
La consommation est presque toujours domestique, c'est-à-dire familiale. Même chez les Papous, où les repas se prennent en commun, ce sont les femmes qui préparent les mets et qui les apportent; si le repas est mangé en commun, la cuisine reste donc familiale.
Repas. - On étudiera chaque repas et en dressant l'inventaire complet, boissons comprises. Qui mange ? avec qui ? Il est exceptionnel que les hommes et les femmes mangent ensemble. Où mange-t-on ? Heures des repas.
Nature des mets. - Les matières et leur collection. Les aliments consommés peuvent provenir de régions lointaines et donner lieu à un commerce considérable : le sel en Afrique; les épices; dans le centre australien, certaines tribus envoient des expéditions militaires chercher un condiment, le pituri, à plusieurs centaines de lieues; commerce du maté; extension du peyotl dans tout le centre de l'Amérique. Sur la géophagie, voir le très beau travail de Laufer 2. Pour le cannibalisme, on distinguera entre endocannibalisme et exocannibalisme : il y a des sociétés (Australie) où l'usage est de manger ses parents morts 3; ailleurs, une tribu conquérante prendra parmi les populations qu'elle a soumises des esclaves qui seront consommés lors de fêtes solennelles : c'est encore la règle chez les Babinga du Congo.
Ordre des mets. - A noter soigneusement. Tel morceau sera normalement réservé à tel membre du groupe.
Instruments de consommation. - L'instrument fondamental demeure la main; mais quelle main ? et quel doigt ? on reconnaît un Musulman à table à ce qu'il ne se sert rigoureusement que de sa main droite, l'usage de sa main gauche pour manger lui est interdit. Les fourchettes sont plus rares que les couteaux; la première fourchette aura vraisemblablement été une fourchette de cannibale; les fourchettes d'anthropophages sont souvent de véritables oeuvres d'art (fourchettes de Nouvelle-Guinée). L'usage de la cuiller est plus fréquent sans être très répandu. Tout le nord-ouest américain possède une vaisselle en bois. Usage de la natte et usage de la table, ce dernier apparaît très rare.
Cuisine. - Pour chaque viande, on étudiera sa préparation depuis le moment où la bête est tuée jusqu'à celui où la viande est mangée; on procédera de même pour chaque élément du repas : poissons, farineux, légumes verts, etc.
Préparation des aliments. - Étude du mortier, de la meule, du moulin, des procédés de désintoxication, par exemple du manioc. Aliments qu'on mange crus, fumés, séchés. Pour les aliments cuits, on distinguera entre ceux qui sont bouillis (procédé habituel de la cuisine chinoise avec la friture), rôtis (le four est beaucoup plus répandu que la broche), ou frits. Matériel de la cuisson.
Conservation des aliments. - Les indigènes sont en général beaucoup plus prévoyants qu'on ne le dit : les Eskimo savent très bien passer d'une saison à l'autre. Étude des greniers; des réserves enfouies dans le sol. Les Klamath de l'Oregon enfouissent leurs graines dans le sol en y joignant quelques feuilles d'une plante dont l'odeur éloignera les ours. Pemmican. Poisson fumé, séché, salé. Aux Marquises, le fruit de l'arbre à pain était conservé dans des puits profonds de 10 m. sur 5 m. de diamètre, tapissés de feuilles de bananier et de cocotier; une telle réserve pouvait se garder cinquante ans. Toutes les « chou-croutes » polaires.
Idéologie de la nourriture. - Rapports de chaque mets avec la religion et avec la magie. Liaison avec le totémisme, l'âge, le sexe; rapports avec les morts, avec les vivants.
Les interdits peuvent être saisonniers : un juif ne peut pas manger de pain à levain pendant la Pâque. Interdits qui frappent une expédition guerrière. Mentionner les tabous de nourriture et les préjugés, en prenant soin de ne pas confondre les interdits religieux avec de simples règles de prudence. Surtout, ne jamais oublier que les besoins à satisfaire sont sociaux au premier chef (les interdits alimentaires auxquels le non-initié doit se soumettre en Australie ne lui laissent qu'un régime de famine).
Condiments. - Étude particulièrement importante. Tout le commerce du sel (en Afrique), du poivre, des épices. Les différentes huiles, graisses. Beurre animal, beurre végétal (beurre de karité). Les sociétés se divisent aisément en gens qui mangent le beurre frais et gens qui le préfèrent rance; ces derniers sont beaucoup plus nombreux. Étude des levains, des ferments, des sauces. Les aliments qu'on laisse pourrir.
Boissons. - L'étude entreprise sur les aliments sera répétée à propos des boissons. Où, qui, quand, pour qui, pour quoi ? Méthodes pour boire : avec la main, avec une feuille, avec un pipeau. Idéologie de chaque boisson, et notamment des boissons fermentées 1. Question de l'épuration, du mode de transport et de conservation du liquide. Dans toute l'Australie, de grands plats en bois forment le seul mode connu pour transporter l'eau. Le transport est facilité par la présence de la gourde, de la calebasse, de la noix de coco. Une partie de l’Australie vit en coupant les troncs des gommiers.
L'étude des boissons fermentées mène tout droit dans la religion. La question de l'étiquette est ici très importante : quand boit-on, qui boit, etc. Bière de mil. Vin de palme. Alcools de riz, maté, chicha. La vigne serait d'origine indochinoise.
Enfin, étude des narcotiques et des intoxicants. Toutes les choses que l'on mastique : tabac, bétel, chewing gum. Le chanvre dont on fait une boisson dans le nord-ouest de l'Amérique et qui ravage le monde arabe. L'opium. Le tabac n'a-t-il pas été précédé par autre chose en Amérique ? On recueillera enfin les mythes des boissons fermentées, les mythes de tous les aliments intoxicants.
