Points à discuter
Quel panneau y avait-il sur le façade de la maison où habitait la Moufette ? Qu’est-ce que cela veux dire pour la Moufette ?
Qui étaient les parents de la Moufette? Selon vous, est-ce qu’il souffrait de la situation dans sa famille ?
La Moufette, qu’est-ce qu’il dit à propos des parents de Lola et d’Antoine ?
Quelle était la raison du coup de téléphone de Roland et du rendez-vous avec lui?
Porquoi Lola a dit que Judy Spring n’était pas sa mère ?
7
Après la pluie
Antoine s'était jeté dans l'escalier à la suite de Lola. Quelque chose d'horrible, comme une bête, s'accrochait à son estomac. Lola courait vite mais sur le boulevard, un flot de voitures libérées par le feu vert, l'arrêta. Antoine la rejoignit :
Attends-moi !
Il attrapa Lola par la manche de son blouson. Lola se débattit et crac! La manche se détacha de l'épaule.
Traître ! Salaud ! Tu leur as tout dit !
Le feu passa à l'orange, Lola se jeta sur la chaussée, au ras des pare-chocs22.
Antoine, surpris, se laissa distancer. De toute façon, Lola courait plus vite que lui. Plus vite que tout le monde, avec ses grandes guibolles maigres.
Coup de chance23 ! Elle venait de bousculer une grosse dame : un panier à provisions explosa sur le trottoir, libérant des oranges et des kiwis, qui dévalèrent jusqu'au caniveau. Lola se mit à poursuivre les oranges et les kiwis, sans voir Antoine bondir sur elle.
Tu vas m'écouter, oui !
Elle lui balança une orange à la figure.
- Voyous ! hurla la grosse dame, voleurs d'oranges !
Lola était repartie. Sa manche pendait au bout de sa main, comme un gant trop grand.
Elle obliqua, monta vers le haut de Belleville. Antoine s'essoufflait. Lola ralentit son allure. Elle avait dû se faire mal au pied, parce qu'elle clopinait. Elle longeait maintenant la façade aveugle du refuge de la Mouffette. Antoine était sur le point de la rattraper. Elle s'en aperçut, s'arrêta, regarda autour d'elle... Soudain Antoine la vit se glisser dans le trou à charbon. Elle était complètement folle !
Antoine s'y engouffra à son tour. Il tomba contre Lola.
Traître ! Sale type ! Pourquoi tu leur as dit ? hurla-t-elle.
- Ben, qu'est-ce que vous faites là?
Lola et Antoine reçurent le faisceau d'une lampe dans les yeux, en même temps qu'une odeur épouvantable mais familière à Antoine, agressait leurs narines.
- C'est la Mouffette, dit Antoine. Ne crains rien, puer, c'est tout le mal qu'il peut faire.
Lola était prostrée. Elle ne criait plus mais gémissait comme un animal. La Mouffette s'approcha, et Lola se laissa aller contre le tas de chiffons. Antoine était stupéfait : elle avait l'air de se ficher complètement de l'odeur.
- La pluie ne cesse pas, murmura la Mouffette. Venez, je vais vous faire un bon café. Vous n'avez peut-être pas l'habitude d'en boire. Mais je n'ai rien d'autre.
Ils suivirent la Mouffette à travers les lieux dévastés, jusqu'à une grande pièce aux murs couverts de livres.
- Ma bibliothèque, dit-il à l'intention de Lola. J'ai deux mille cent neuf livres. Je les ai tous lus. Normal, je veux savoir à qui j'ai affaire. Ils ne sont pas tous intéressants mais chacun a sa place. Dites-moi, pourquoi est-ce que vous êtes passés par le trou à charbon? Vous êtes tout noirs maintenant!
- Lola est entrée... par hasard, dit Antoine.
- Par hasard? C'est pour ça que tu criais, tu as eu peur? Asseyez-vous...
La pièce était presque confortable, et même curieusement propre ! Antoine s'assit à côté de Lola, qui recula en lui jetant un regard meurtrier.
- Je n'ai rien dit, protesta Antoine, et je m'en fiche de ta mère, qu'elle soit Judy Spring ou la femme à barbe, qu'est-ce que ça change pour moi? C'est toi qui m'intéresse.
Lola s'adoucit :
- Alors, comment ils ont su ?
- J'en sais rien ! Mais c'est inévitable que des gens l'apprennent. Il faut te faire une raison.
La Mouffette revint avec deux tasses fumantes.
- « Vos enfants ne sont pas vos enfants, dit-il, ils sont les fils et les filles de l'appel de la vie à elle-même »24. Vous en faites des têtes, tous les deux!
Antoine ouvrit la bouche.
- Non, non, je ne veux pas savoir, dit la Mouffette, vous n'avez que de mauvaises raisons d'être tristes. Je vous donne dix secondes pour trouver une bonne raison d'être gais !
Lola sourit.
- Ah ! Tu en as trouvé une ?
- C'est vous... vous êtes drôle!
Très bien, à toi Antoine !
- J'ai trouvé : tu vas profiter de la pluie pour prendre une bonne douche et tu vas venir avec moi.
- Il ne faut pas trop m'en demander, dit la Mouffette.
- C'est encore un peu tôt. Mais j'y pense.
- Tu attends de ne plus avoir le choix ?
- Je n'ai plus le choix. Vous n'avez pas vu? Derrière l'immeuble, le bulldozer... Ils l'ont débarqué hier... La semaine prochaine, ils cassent tout !
La Mouffette alla vers une armoire, en tira un carton. Il le posa sur le sol, l'ouvrit. A l'intérieur il y avait un costume. Un papier était épingle au revers de la veste, la Mouffette l'arracha, le tendit à Antoine :
« Pour mon enterrement! » lut celui-ci.
- Un défunt qui n'est pas élégant, c'est juste un cadavre, dit la Mouffette, mais un vivant élégant peut être un cadavre ambulant. Ah ! La vie est compliquée !
Antoine froissa le papier en boule :
- Décide-toi, je t'aiderai à transporter tes livres!
- Moi aussi, je vous aiderai, dit Lola.
Antoine et Lola se retrouvèrent sur le trottoir, un peu étourdis. La pluie s'était arrêtée. Lola pouffa :
- Dans quel état tu es !
- Et toi ! Si tu te voyais25 ! Quelle idée aussi, de te jeter dans une cave à charbon.
- Je ne voulais pas que tu me rattrapes, j'ai vu ce trou, j'ai même pas réfléchi.
- Regarde ! Antoine montra une affiche de Judy Spring.
- Ma mère! soupira Lola.
- Je me demande... Est-ce qu'il vaut mieux avoir sa mère en photo sur tous les murs de Paris, ou en statue au Père-Lachaise ?
Lola attrapa la main d'Antoine.
- Tu me trouves bête ?
- Un peu, pas trop... Je ne comprends pas bien...
- Ah ! les parents, quel souci26 ! dit Antoine.
- Ça oui ! Et encore, on a de la chance, on n'en a qu'un chacun, imagine ceux qui en ont deux!
Une pluie drue s'abattit sur eux. Tandis que les passants couraient se mettre à l'abri, Lola et Antoine se mirent à danser sur le trottoir.
Au-dessus de leurs têtes, sur sa grande affiche, la chanteuse souriait tendrement.
